‹ Autour du catholicisme socialChapitre 26 sur 38 · L ÉCOLE SAINT-SIMONIENNE I · texte numérisé non relu

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apostoliques, affirmait qu'à l'avenir Timpression faite par saint Bernard sur les croisés ne rétonnait plus. Dans cette communauté de Ménilmontant, où quarante fidèles environ, pendant plus de deux mois, associèrent leurs vies et s'isolèrent de leurs femmes, chacun avait ses fonctions domestiques : c'est un médecin, Léon Simon, qui était chef de cuisine ; Gustave d'Eichthal, connu depuis par ses travaux de théologie et de critique religieuse, lavait la vaisselle avec Lambert, un premier de l'Ecole polytechnique ; Barrault, qui plus tard sera député de l'Algérie à l'Assemblée législative et signera des pages très correctes à la Revue des Deux-Mondes sur les chemins de fer russes et espagnols, cirait les bottes de la communauté; Michel Chevalier, futur professeur au Collège de France et sénateur du second Empire, frottait le parquet et servait à table ; Enfantin et Fournel jardinaient. « Non, s'écriait un autre disciple, Moi'se Retouret, je n'aime pas le peuple comme je voudrais l'aimer ; non, je ne souffre pas de ses maux comme je voudrais en souffrir, jusqu'aux larmes, jusqu'au sang ; car alors peut-être, quand je voudrais vous dire ici la plainte et la prière du peuple, peut-être, à votre tour, en seriez-vous transis jusqu'aux os ; » et il s'en alla, plus tard, tenter la conversion des Arabes. Et de ces dévouements personnels, plusieurs, et parmi eux Michel GhevaUer, finirent par se fatiguer ; mais on en vit aussi qui furent étonnamment tenaces. Sous le second Empire, Lambert, le fidèle par excellence,

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amenait encore des disciples au vieux Père Enfantin : Maxime Du Camp fut Fun d'entre eux. Un autre, d'origine savoyarde, apportait aux pieds du Père, suivant ses propres expressions, « d'immenses désirs et de fougueuses volontés » ; tout inquiet de « se perdre dans le romanesque », il écrivait à Enfantin : « Comprenez, Père, mes indicibles élans vers Paris, ma patrie, puisque j'y ai mes Pères » ; se sentant apôtre à son tour, il ajoutait : « Je m'installe en Piémont; la famille saint-simonienne piémontaise naîtra de vous par moi ; je veux aborder les champs dorés de la terre de promesses, de cette Italie que votre Bonaparte regarda avec de si grands yeux du versant du Saint-Bernard. Père, Maître, c'est moi qui porterai là votre vie... » Ce jeune alter ego d'Enfantin dirigeait, il n'y a pas longtemps la politique étrangère du royaume d'Italie : il s'appelait le baron Blanc.

Si l'on observe le prestige prolongé du saintsimonisme, survivant aux mésaventures de l'imagination d'Enfantin, à la faillite de ses premières prophéties, au scandale même provoqué par certaines de ses théories immorales, et ces désintéressements persévérants qui induisirent des savants de réelle valeur à passer aux yeux de l'opinion pour des excentriques, si non pour des fous, on doit conclure qu'on n'a point tout dit à propos de l'école saint-simonienne lorsqu'on a groupé, sur son compte, quelques pittoresques racontars, même détaillés. C'est ce qu'a compris, depuis longtemps déjà, M. Georges Weill; il donnait, en

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!894, à la librairie Perrin, un volume intitulé : Saint-Simon et son œuvre; à cette même date, trente ans ayant passé sur les cendres d'Enfantin, on ouvrit les archives saint-simoniennes déposées à la bibliothèque de l'Arsenal; et M. Weill y trouvait la matière d'un nouvel ouvrage, qu'a publié la librairie Alcan : L'École saint-simonienne, son histoire, son influence jusqu'à nos jours. Précisément au même moment, M. Sébastien Charléty préparait, pour la Faculté des lettres de Paris, une thèse sur le même sujet; elle est parue sous ce titre : Histoire du saintsimonisme (1825-186^), à la librairie Hachette (1). Avec un respect sincère, et dégao-é d'ailleurs de tout esprit de système, les deux auteurs recherchent la postérité intellectuelle du saint-simonisme : ils l'aperçoivent éparse, un peu partout. « Tu t'avances, Père, comme un géant divin », disait « au pape » Enfantin, en 1831, un de ses disciples. Le géant divin repose aujourd'hui dans la tombe ; avant ou après lui, tous ses fidèles y sont descendus ; mais la perpétuité de leur influence survit, même à celle de leur mémoire. Avec son art souverain de reo-arder et de lire dans son propre siècle, M. le vicomte de Vogué disait naguère à l'Académie française : « (2) L mfluence du petit groupe saintsimonien sur notre siècle fut peut-être plus durable et plus puissante que celle du grand mou-

(1 C'est à ces trois ou^Tages que nous avons emprunté tous les détails pour lesquels nous ne donnons aucunes références (2) Réception de M. Bourget : éloge de M. Du Camp,

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vement littéraire ; on la découvre à l'origine de toutes les transformations des hommes et des choses, de nos mœurs et de nos lois ».

Entre le Nouveau Christianisme, le dernier écrit de Saint-Simon, et le Producteur^ le premier journal créé par son école, en 1825 et 1826; entre ce journal lui-même et ^Exposition de la doctrine, rédigée par Bazard et publiée en 1829; entre VExposition de la doctrine et le Globe, qui devint, après i83o, le journal de Fécole; entre le Globe, enfin, et le dernier ouvrage d'Enfantin, qui est de 1861, on chercherait vainement une parfaite concordance d'idées. Mais en dépit des évolutions et des incertitudes de la pensée saint-simonienne, le but constant de l'école se peut définir ainsi: « L'amélioration morale et physique, l'acheminement au bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. » Pour que l'organisation sociale soit conforme à cette fin, il faut que les artistes, les savants, les industriels, les prêtres y tiennent une place d'élite ; mais une condition préalable, c'est qu'il y ait, dans la société, des prêtres, des industriels, des savants et des artistes, c'est qu'elle les forme, qu'elle les munisse d'une instruction spéciale; et sans méconnaître, en théorie, l'égalité de tous ses membres, elle classera chacun selon ses capacités, et rémunérera chacun selon ses œuvres. Or un pareil ordre ne saurait régner si les habitudes d'oisiveté, prises par la classe riche, continuent de peser sur les pauvres; le travail doit être universel, et le retour des héritages à l'Etat, — une mesure

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derant laqueMe Saint-Simon semble avoir hésité, mais que ses disciples réclamèrent, — amènera la suppression progressive de l'oisiveté. Telle est, en substance, réconomie âociale du saint-simonisme.

« Ce sont les saints-simoniens, écrivait dès 1850 ie ministre belge Thonissen, qui ont, les premiers, levé le drapeau du socialisme français. » Soulignez ce mot: français, et la remarque de Thonissen, approuvée d'ailleurs par le socialiste Benoît Malon (i), paraîtra plus juste encore: ce qui survit de générosité, d'idéal moral, de qualités françaises, si nous osons dire, dans notre socialisme révolutionnaire importé de l'Allemagne, semble un lointain héritage du saint-simonisme. « Les marxistes, écrit fort bien M. Georges Weill, ne songent qu'à la réforme matérielle de la société, les saints-simoniens y joignent la réforme morale. C'est là un penchant propre à notre pavs, et même aujourd'hui, malgré le triomphe des idées allemandes, il y a chez les socialistes français mainte révolte inspirée par les tendances généreuses du saint-simonisme. » Volontiers nous ajouterions que, dans ce socialisme archaïque, timide encore, qu'ébauchait l'école saint-simonienne, on ne perçoit nul appel aux basses passions de la foule, nulle condescendance à ses appétits, nulle aspiration haineuse vers un universel nivellement; il tend moins à la jouissance qu'à

(i) Bexoit Malon. Précis historique, théorique et pratique du socialisme, p. 70. Paris, Aican, 1892.

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l'amour, il ne résulte point d'une efllorescence de l'envie, mais du sentiment profond d'une fonction sociale imposée à tous. Réhabilitant les professions inférieures par l'exemple même qu'ils avaient donné dans leur retraite de Ménilmontant, les saint-simoniens affirmaient en même temps, pour reprendre les paroles de M. Georg es Weill^ « qu'une situation plus élevée impose plus de devoirs, que richesse et instruction obligent, que toute aristocratie doit justifier son existence par les services qu'elle rend. Cette belle pensée, peu comprise par la bourgeoisie égoïste de i84o, plusieurs y reviennent aujourd'hui. » Et voilà comment les saints-simoniens furent tout ensemble des précurseurs du socialisme et des précepteurs du devoir social.

« Lorsque tous les gens instruits se passionnaient pour ou contre le régime des deux Chambres, pour ou contre la liberté de la presse, Saint-Simon a montré quelles étaient les questions vraiment importantes. » M. Georges Weill marque en ces termes une autre originalité de Saint- Simon et dusaint-simonisme. En un siècle où la plupart des cerveaux, et les plus éminents en général, se sont laissé comme obséder par des questions de politique contingente, et où Ton a dépensé une immense activité intellectuelle A préparer des révolutions ou bien à les prévenir, à en consolider les résultats ou bien à les corriger, les saint-simoniens ont donné un constant exemple d'indifférence politique, qu'à peine pouvait-on comprendre, et surtout admettre, avant ces der-

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nières années. Sous la Restauration, ils se tinrent à l'écart des complots. Si la Charte mise à mal n'avait eu d'autres champions que les hommes de la rue Monsigny, Charles X n'aurait point eu d'ennui; il est vrai qu'après les premières barricades quelques saint-simonîens, chez qui le vieux naturel révolutionnaire reprit le dessus, coururent se battre ; mais Enfantin lui-même était fort indifférent; par acquit de conscience, il fit sonder Lafayette par Bazard, et la foule parisienne par un certain nombre de polytechniciens ; leurs réponses le convainquirent que le moment n'était point venu d'installer le saint-simonisme aux Tuileries, e^ tranquillement il dut conclure à la vanité des révolutions. Quelques adeptes de la secte, en i848, goûtèrent du pouvoir, assez passagèrement d'ailleurs ; et l'on ne fit ensuite nulles difficultés, en général, pour accepter le second Empire. Pourvu que les gouvernants réalisassent, au moins approximativement, les désirs philanthropiques de l'école saint-simonienne, peîi lui importait la forme du gouvernement.

Saint-Simon, jadis, avait mis tout son espoir en Bonaparte: «Rendez-moi compte des progrès de la science depuis 1789, avait dit le premier Consul aux membres de l'Institut; dites-moi quel est son état actuel et quels sont les moyens à employer pour lui faire faire des progrès; » c'en était assez pour que Saint-Simon, rêvant toujours d'un corps de savants, d'artistes et d'industriels préposés par l'État à la direction sociale, attachât un instant la fortune de ses songes à celle du

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premier Empire. Sous la monarchie de Juillet, c'est dans le duc d'Orléans qu'Enfantin plaça sa confiance : par l'intermédiaire d'Arlès-Dufour, le grand négociant lyonnais, il fit proposer au duc le rôle de « prince industriel », d' « organisateur de l'atelier », et d'avance il lui composait son ministère d'avènement, dont Lamartine serait le président et Enfantin l'inspirateur, et qui aviserait à l'amélioration du sort du peuple : traitant le pauvre Père comme s'il postulait une amélioration de son propre sort, le duc lui proposa l'aubaine d'une sous-préfecture ; Enfantin, cruellement déchu de ses illusions, cessa son apostolat royal. Moins de quinze ans après, l'apostolat impérial commença. L'auteur des Idées Napoléoniennes ne pouvait déplaire aux saint-simoniens : « Un Gouvernement n'est pas un ulcère nécessaire, mais c'est plutôt le moteur bienfaisant de tout organisme social », avait écrit l'Empereur; et n'en déplût aux libéraux, on ne pouvait, au jugement du saint-simonisme, ni mieux penser ni mieux dire. « La tribune et la presse doivent se taire pour un temps, déclara tout de suite Enfantin, afin que le marteau retentisse seul là où parlait la poudre, afin que Thomme écrive sur le sol ses hiéroglyphes de fer, et non des rébus politiques sur le papier. > Il exprimait à Henri Heine son admiration pour l'empire d'Autriche, qui méprisait le bavardage inutile du parlementarisme ; et Michel Chevaher la partageait, parce que, dans cet empire, l'instruction primaire était développée, et l'esprit de critique et de négation refréné. Un

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pouvoir fort qui fît le bien du peuple, tel était Pidéal des saint-simoniens, et volontiers ils traitaient de burgraves les orléanistes et les libéraux, qui songeaient plutôt à imposer des limites à FEtat qu'à l'encourager dans sa tâche sociale. En 1882, au lendemain des émeutes ouvrières de Lyon, le libéral qu'était M. de Rémusat écrivait : « Les saint-simoniens sont stupides;ils n'indiquent que des remèdes insensés; mais ils sont dans la question. » Cette « question » a depuis lors été baptisée ; on l'appelle la « question sociale. » Sept ans auparavant, à l'occasion d'une grève rouennaise, le Journal des Débats s'était exclamé : « C'est une révolte jusqu'alors sans exemple ! » L'école saint-simonienne, elle, n'avait point eu si courte vue ; elle ne s'était point laissé devancer et surprendre par la multiplicité des exemples analogues : les temps pouvaient mûrir, elle était « dans la question ». Et que certains remèdes proposés par ces novateurs fussent en effet insensés, M. de Rémusat n'avait pas tort de le dire; mais leur préoccupation très immédiate du bien-être populaire leur suggérait, en même temps, des projets beaucoup plus sages ; et dans l'impatiente générosité de leur cœur, ils trouvèrent, en touttemps, je ne sais quel correctif contre les fantaisies à longue échéance où papillonnait leur imagination. Beaucoup de ces « stupides », il serait messéant de l'oublier, étaient des mathématiciens. Leurs aspirations inassouvies vers l'introuvable « mère » et vers la formation définitive du couple-prêtre ne les empêchèrent

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point d'ébaucher des projets de banques, de coopératives populaires, de sociétés de crédit ; la conversion des rentes, réalisée pour la première fois en 1852, fut l'œuvre d'un ancien saint-simonien, le ministre Bineau ; et les établissements financiers que créa le second Empire résultèrent, en grande partie, de l'initiative saint-simonienne des frères Pereire. A Torigine du chemin de fer de Paris à Saint-Germain, le premier de tous, des lignes du Sud-Est, du Midi, du Jura, de certaines lignes espagnoles et piémontaises, on rencontre des ingénieurs saint-simoniens : le « système de la Méditerranée » que rêvait, en 1832, Michel Chevalier, — vaste réseau de voies ferrées, formant à cette mer comme une ceinture et rayonnant en éventail, aussi, pour en relier les principaux ports aux grandes villes de l'Europe — est réalisé, aujourd'hui, au-delà des plus aventureuses espérances de son auteur. C'est un ouvrasse de Fournel sur les Richesses minérales de V Algérie qui éveilla l'industrie dans cette région, de même que les importantes mesures prises par Napoléon 111 en faveur des indigènes algériens furent inspirées par un saint-simonien, Urbain. Héritiers, enfin, des colossales manies de ce Saint-Simon qui projeta, tour à tour, un canal entre les deux Amériques et un canal traversant l'Espagne, Enfantin et les compagnons de son voyage d'Egypte rendirent d'importants services pour les études qui précédèrent le percement de l'isthme de Suez. C'est ainsi qu'au début de la plupart des grandes entreprises industrielles du

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siècle, on aperçoit, comme point de départ ou comme mobile, la soif incessante qu'avaient les saint-simoniens d'être les ouvriers de la prospérité universelle et de faire fraterniser entre elles, fût-ce malgré elles, les nations et les parties du monde. « De cette doctrine, qui contenait en germe le socialisme, est né le mouvement capitaliste le plus considérable du siècle » : la remarque est de M. Charléty ; elle est fine et elle est juste. Mais en général, ce n'était point l'esprit capitaliste, l'avidité bourgeoise de l'enrichissement personnel, qui sollicitait les saints-simoniens àces puissants efforts ; c'était la satisfaction de leur philanthropie, et l'infatigable hantise de leurs rêves de pacification, d'unification, de fraternité générales. Ils se montraient, tout à la fois, idéalistes intrépides et réalistes positifs ; en chacun d'eux, c'était souvent Tidéaliste qui poussait le réaliste à la besogne, et 1' « ami des hommes » qui fécondait le polytechnicien ; c'est parce qu'ils n'étaient point terre à terre que, se laissant déchoir de leurs utopies de Ménilmontant, ils surent efficacement descendre sur la terre pour en quadriller la surface avec des voies ferrées ou des canaux, puisqu'ils ne la pouvaient changer ; et ces tyrans de la matière, qui la savaient si bien assouplir et forger pour les besoins de leurs semblables, étaient en même temps, au témoignage de Lamartine, des « esprits enthousiastes, arrachés aux viles doctrines du matérialisme industriel et politique », et devant lesquels s'ouvrait « l'horizon indéfini du perfectionnement moral et

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du spiritualisme social ». Caressant de telles ambitions et travaillant à de telles œuvres, il leur semblait que les libéraux, qui s'attardaient à des questions de politique, méconnaissaient la réalité concrète et les vraies nécessités de la vie des peuples.

Même en théorie, d'ailleurs, Saint-Simon, son éphémère élève Auguste Comte et la foule des disciples inaugurèrent, parallèlement à de Maistre et à de Bonald, une réaction contre le « libéralisme » et r « individualisme » révolutionnaires. Aujourd'hui que la mode, tardive suivante du bon sens, est plus ironique que respectueuse à l'égard des (( immortels principes », il faudra peut-être quelque effort de mise au point pour entrevoir la portée de certaines réflexions empruntées aux écrits de l'école saint-simonienne. A l'adresse de tout ce qui comptait en politique ou à l'Institut, de tout ce qui était puissant, savant ou riche, ces réflexions faisaient l'effet d'un défi. Dans son Catéchisme des industriels, Saint-Simon attaquait très vivement les « libéraux » : il leur reprochait de regarder le Gouvernement comme un « ennemi naturel », au lieu de saluer en lui « le chef de la société, destiné à unir en faisceau et à diriger vers un but commun toutes les activités industrielles ». Pour lutter contre le système théologique, écrivait-il ailleurs, on a proclamé le dogme de la liberté illimitée ; et il expliquait que ce dogme, excellent comme agent de destruction, est impuissant comme agent de réorganisation. Le Producteur, à son tour, émettait cette maxime, que l'in-

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dividualisrae et la liberté ont «purifié » le monde mais ne peuvent pas le «fécoBder»(i). On ébréchait une autre idole, la souveraineté du peuple: « Elle est incompatible, écrivait le Globe, avec toute harmonie, toute direction sociale, avec toute distribution et combinaison bien entendue de s travaux, avec tout gouvernement; elle n'est compatible qu'avec Tanarchie.» Jules Lechevalier, sous Louis-Philippe, dénonçait les «sophismes révolutionnaires », et si tant est qu'il fallût accepter le mot «libéralisme», il demandait un «libéralisme organisateur ». Laurent de TArdèche ne réclamait rien autre chose, sous le nom de «démocratie organique ». Et Jourdan savait ce qu'il voulait dire, et certes il ne disait pas une sottise, lorsqu'en son journal le Spectateur républicain, Y^RTmiles crises de la seconde République, il écrivait :«Nous sommes un peuple d'opposition, il faut que nous

(i)Dâas !a Revue des Deux Mondes du. 15 juillet 1895, p. 3o2 et suiv., M. E:ii;LE Fagult a lalyse, avec une remarquable lucidL té, les doctrines que développait Auguste Comte, collaborateur de Saint-Simoa avant d'être le fondateur du positivisme, dans le journal le Producteur. Comte attaquait ce libéralisme qui érige la discorde en dogme et en institution^ qui considère comme un idéal, sous le nom de liberté de penser, l'anarchie complète des opinions, et qui, détruisant la notion de société, laisse en présence et met en lutte « trente millions d'orgueils solitaires ». Les sociologues catholiques ne parlent point autrement lorsqu'ils reprochent au « libéralisme » d'oublier, dès son point de départ, que l'homme est en relations nécessaires avec ses semblables, et d'aboutir à cette conséquence, que l'idéal serait dans la suppression de toute règle. Et pour telles propositions de Pie IX, dénoncées en leur temps comme un attentat contre la < liberté de penser», on pourrait trouver dans certaines pages d'AuGLSTE Comte un commentaire inattendu et an involontaire renfort.

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devenions un peuple gouvernemental. Nous ne nous sommes passionnés jusqu'ici que pour la liberté ; il faut que nous nous passionnions pour Tautorité ». D'un bout à l'autre de son existence, en face de la conception « libérale », issue de la Déclaration des droits, qui réduit au minimum les attributions de l'Etat, le saint-simonisme voulut restaurer une théorie de l'Etat qui, non point certes par les folles broderies que l'imagination saint-simonienne y ajoutait, mais par la notion de société., sur laquelle elle reposait, était fort analogue à celle de la théologie catholique ; reprochant au « libéralisme » de «voir dans un code pénal la loi fondamentale de la société » et d'avoir pour idéal « celui des sauvages de la Nouvelle- Zélande, qui jouissent complètement de leur personnalité », il rêvait d'un Etat qui fût un pouvoir d'ordre, qui réglât les initiatives et les coordonnât entre elles, qui découvrît et groupât les énergies, qui empêchât enfin l'usure des forces sociales et l'exploitation de la pauvreté par la richesse. Malgré sa réputation de groupe révolutionnaire, l'école saint-simonienne, entretenant un tel idéal, était, par excellence, une école antirév^olutionnaire; eile allait aux antipodes de 1789 (i). Accu-

(i) « Le saint-simonisme, en tous ceux qu'il a touchés, a tué la foi au libéralisme pur, et, tout en ne repoussant rien de ce que la liberté a de bon, d'utile et de pratique, le nom de liberté désormais, pour tous ceux qui ont compris le sens et le bienlaitde ce qui n'est pas elle, qui ont conçu, ne fût-ce qu'une fois, le regret DU l'espoir d'une haute direction sociale, a perdu de sa vertu merveilleuse et de «a magie ». C'est Sainte-Beuve qui s'exprime ainsi. {Nouveaux Landiij IV, p. 152. Paris, Lévy).

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