‹ Autour du catholicisme socialChapitre 27 sur 38 · L ECOLE SAINT-SIMONIENNE IQI · texte numérisé non relu

L ECOLE SAINT-SIMONIENNE IQI

sant les conservateurs de n'approuver que « la politique de gendarme et l'ordre à coups de sabre », le Crédit s'écriait : « Hommes de droite, vous êtes des anarchistes ! » Les doctrines de 1789, dont les conservateurs ainsi interpellés furent trop souvent, en dépit des condamnations de Grégoire XYI et de Pie IX, les champions inconscients, concluent en effet au désarmement du pouvoir ; elles réduisent la société à n'être qu'une mêlée chaotique des individus et des intérêts, et installent un certain résine lésfal de l'anarchie. Le saint -simonisme s'insurgea contre elles.

Et rapidement, dans le domaine de l'économie politique, l'insurrection descendit. J'emprunte à M. Gharléty le résumé des leçons que donnait Isaac Pereire en 1831. « Les économistes, disaitil, n'ont vu dans ces questions vitales de capital et de revenu, de propriété et de fermage, de salaire, qu'un équilibre entre des intérêts également dignes de sollicitudes. Ils les ont toutes réduites à la loi de l'offre et de la demande : triste impartialité entre la richesse fainéante et la misère laborieuse. Dans ce va-et-\'ient de produits, de richesses, on n'a vu qu'un ensemble de phénomènes physiques soumis à des lois, on n'a pas vu que l'homme est vivant sous ces phénomènes, qu'il s'agit de lui avant tout, et pas d'autre chose. L'économie politique n'a pas de moralité. Pour elle, l'homme n'est qu'un moyen ; pour la morale, il est une lin. Moralisons l'économie politique. » Lorsqu'il y a soixante-cinq ans ces propos étaient

doxes; en i896, au collège libre des sciences sociales, le P. de Pascal, représentant de la saine sociologie catholique, ne parlait pas autrement, et j'incline à croire que, dans ce collège, où toutes les doctrines avaientleurs apôtres, (i) on n'aurait trouvé que M. Yves Guyot, avocat de l'économie libérale et conservatrice, pour protester contre ces théories de Pereire. C'est qu'aujour dliui la notion de société rentre dans les esprits. Condensée dans ces mots d'Aristote et de saint Thomas : Homo eus sociabile, elle fut méconnue par l'individualisme révolutionnaire, mais fortement empreinte, en revanche, dans le cerveau des sain t-simoniens ; elle déterminait l'angle visuel sous lequel, audacieux et confiants, ils cernaient de leurs regards l'ensemble des choses divines et humaines, commerce, industrie, art, religion. Ils voulaient que l'art fût social : « Aucune école, écrit M. Weill, n'a aussi bien fait ressortir le rôle pragmatique, éducateur, qui appartient à la littérature » ; et le succès de cette doctrine fut plutôt servi que compromis par certaines excentricités d'imagination dont ils en accompagnaient l'exposé ; d'être appelé « mage » ou « prophète », cela ne déplaisait point à un poète romantique ; et ne fût - ce que pour ai re honneur au trépied qu'on lui assignait, il cherchait à remplir une mission morale; ainsi fit Hugo, longtemps avant que Dumas fils ne

(t) Sur cette utile Institution, voir l'intéressant ouvrage de Dick

May : V enseignement social à Paris. (Paris, Rousseau^ 1896).

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donnât un insigne exemple de cet « art social )> rêvé par le saint-simonisme.

Que si, d'autre part, il est permis de chercher quelque rayon de bon sens parmi ces fusées religieuses que l'école saint-simonienne tirait si volontiers en l'air et qui toujours retombèrent sur elles-mêmes avec une stérile lourdeur, on observera que les saint-simoniens ont surtout respecté et souhaité, dans la religion, un lien d'organisation sociale. Qu'elle fût «une conception, unecomtemplation purement individuelle, une pensée intérieure isolée de l'ensemble des sentiments et du système des idées de chacun, sans influence sur ses actes sociaux, sur sa vie politique », Saint-Simonne le pouvait tolérer; il exigeait que la religion prit l'homme tout entier. Malgré la catastrophe méritée de leurs étranges conceptions religieuses, ses disciples, sur l'horizon des préoccupations publiques, commencèrent à remettre la religion en cette place d'élite d'où le voltairianisme des penseurs et le laïcisme des hommes d'Etat l'avaient peu à peu fait descendre. « L'humanité marche sans vous, hors de vous, criait aux prêtres le Père Enfantin ; elle vous laisse à l'arrière-garde parmi les traînards, impotents, invalides ; montrez-lui que vous êtes encore dignes d'être ses guides... Le monde nouveau sort des entrailles du Christ ; ce n'est plus le monde des nations, des races, des castes, de la naissance, de la guerre, de la servitude ; non î c'est le monde de l'humanité, de la fraternité, de la paix, de la liberté, de la récompense selon les

œuvres I Vous qui l'avez enfanté, vous méconnaissez donc votre enfant! » Plein d'admiration pour le catholicisme du moyen-âge, « qui avait fait des cathédrales, institué les pompes du culte et fondé l'industrie », et confessant que l'Eglise, * jusqu'à présent même, s'est montrée incomparablement plus habile que tous à élever les marmots, à consoler les affligés, à penser et à soigner les malades, à donner une espérance au mourant », Enfantin lui demandait de sortir de son isolement et de savoir comprendre le monde nouveau : cela est facile, ajoutait-il, à un clergé qui, depuis un demi-siècle, se recrute presque exclusivement dans le peuple ; alors la puissance lui reviendra ». Et l'on put croire un instant que, suivant la prophétie de Lamartine, lesaintsimonisme, « ce hardi plagiat qui sort de l'Evangile », allait « y rentrer ».

En 1878, l'année même où Léon XIII montait sur le trône pontifical, un publiciste israéhte, dans un écrit intitulé la Question religieuse, proposait à l'Eglise romaine la direction de la réforme sociale universelle : ce publiciste était Isaac Pereire. 11 ne semble point qu'elle fût si creuse et si vaine, cette dernière pensée du dernier saintsimonien ; car M. Georges Weill écrivait, il y a quelque temps, avec une précision d'analyste ;

€ La conduite de Léon XIII et d'une partie du clergé actuel est conforme aux vœux d'Enfantin.» Si donc le xix® siècle, contemplé de haut et de loin, nous fait assister à un progrès, constant et bien assuré, des ambitions sociales de l'Eglise,

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et si le catholicisme intégral, victorieux de l'absolutisme monarchique et jacobin, reprend lentement 8a place, et une place directrice, dans le large courant qui entraîne les sociétés contemporaines, au lieu de s'y laisser remorquer comme une épave, il semble que cet évolution doive donner une satisfaction posthume aux rêves communs de Lamennais, ce fugitif, et des saintsimoniens, ces hérétiques. Leurs doctrines sont mortes ; mais de Fidéal que veut allumer l'Église parmi nos nuageuses ténèbres, on peut bien dire que ces enfants perdus ont fait surgir à l'avance quelques étincelles ; et quoi de surprenant en somme ? Ce serait le cas, reprenant un vieux proverbe^ de dire que « tous les chemins mènent à Rome », même ceux qui longuement s'en écartent, pourvu qu'on porte avec soi, comme un fil conducteur, un intarissable amour des frères humains.

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