‹ Autour du catholicisme socialChapitre 28 sur 38 · L^EVOLUTION DU PARTI MODÉRÉ ET LE CATHOLICISME SOCIAL · texte numérisé non relu

L^EVOLUTION DU PARTI MODÉRÉ ET LE CATHOLICISME SOCIAL

Notre langue politique est en mue. Sans nulle transition, en moins d'un mois, certains termes changent de sens, radicalement; entre leur signification de la veille et celle du lendemain, on constate, non point seulement une divergence, mais un heurt et presque un duel. Vers le déclin du ministère Bourgeois, le mot « progressiste », de par la volonté de M. Sarrien, voulait dire « radical ». Le Figaro est intervenu avec une heureuse audace, par un vrai coup de maîtredonC l'avenir mesurera la portée, il a pris ce mot en adoption ; et voici qu'aujourd'hui, sous le nom de progressistes, on désigne les modérés. Grâces soient rendues à M. Denis Guibert et à M. Fernand de Rodays ! M. Sarrien souhaitait la « multipHcation des municipalités progressistes », lisez : la victoire de l'extrême gauche. Il paraît que cette « multiplication » a eu lieu ; le Figaro s'en félicite, mais il entend par là la victoire des listes modérées ! Quoi qu'on fasse et quoi qu'il advienne, répithète de « progressiste » est toujours aux hon-

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neurs, elle reste toujours au pinacle ; les radicaux s'en voulaient emparer parce qu'elle rend un son plus distingué que le mot « radical », et les modérés l'attirent à eux parce qu'elle rend un son plus populaire que le mot « modéré».

Ces caprices apparents du dialecte politique sont, en réalité, des symptômes, et les variations du vocabulaire dénotent des déviations d'idées. Si « progressiste » devient synonyme de « modéré », c'est que les modérés ont senti le besoin de s'ériger en homme de progrès: évolution significative dont nous trouvons l'annonce et l'explication détaillée dans une toute récente brochure de M. Jean-Paul Laffitte : le Parti modéré^ ce qvCil est-ce qu'il devrait être (1). Par une coïncidence instructive, au moment précis où le Figaro modifiait l'état civil des modérés, les circonstances étaient mûres, voire même urgentes, aux yeux de M. Laffitte, pour que se modifiât aussi le programme, l'allure, j'allais dire le signalement, de cet honorable parti.

Oui de nous n'a rencontré, au coin de certaines cheminées plutôt que dans les meetings, ce type honnête et placide :1e modéré? Brave homme s'il en fut, il pensait peu, agissait moins encore, et prenait sa revanche en parlant quelquefois beaucoup, pour se soulager ; il se dépensait en des indignations d'ailleurs rassises, se reposait dans le gémissement, et cette alternance d'attitudes absorbait tout son temps; pour arborer celte ras-

(i) Paris, Armand Colin.

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surante étiquette de « modéré », pas trop provocante, pas trop voyante, il avait deux raisons plutôt qu'une : la première était son attachement très véridique aux idées modérées, et la seconde, la modération très prudente avec laquelle il travaillait pour elles.

Volontiers on se réunissait, entre hommes de cet acabit, pour se déclarer, avec une certaine insistance qu'on jugeait courageuse, les champions de Tordre social ; et cette insistance traduisait des convictions vigoureuses, profondes. Sur la conservation intégrale de l'ordre existant, on sentait qu'ils ne céderaient pas ; il y allait de lïntérêt public, disaient-ils : comment auraient-ils abdiqué ? il y allait de leur intérêt aussi : comment auraient-ils transigé ? Dans cette société battue par le flot révolutionnaire, il avaient adopté la maxime d'une résistance passive : par principe, sans dissimuler qu'ils voyaient le péril, ils couchaient sur leurs positions ; par accident, ils s'y endormaient... Et l'ennemi montait toujours. Ces soldats de l'ordre avaient peut-être le pied ferme, mais ils ne l'avaient point alerte ; on sentait en eux des occupants plutôt que des combattants ; aux âpretés de la lutte ils préféraient le repos du campement. Et, sans les déranger, l'ennemi les cernait; pourquoi donc eût-il cherché une victoire rangée, puisqu'une expropriation suffirait ?

Que la foule, même pacifique et respectueuse de l'équité, marchandât ses sympathies aux modérés et les prodiguât à leurs adversaires, on ne

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pouvait en être surpris. D'abord les êtres actifs éveillent un certain intérêt, qu'on refuse aux êtres passifs ; et c'était pour le parti modéré une première raison de disgrâce. Et puis, il se posait en défenseur tenace d'un statu quo social qui ne profite qu'à un petit nombre ; tandis que le socialisme, quelques réalités malsaines qu'il doive, tôt ou tard engendrer, se présente comme un mouvement d'idées, comme une aspiration vers un idéal, les modérés n'opposaient, trop souvent, qu'une coalition d'intérêts, plus encombrante d ailleurs que menaçante; et cette ingrate posture était pour eux une seconde cause de défaveur.

En février 1896, dans son discours de Besançon, M. Ferdinand Brunetière leur donnait à ce sujet d'assez clairs avertissements; et, dans l'opuscule où il a publié ce discours, il en a, plus nettement encore, souligné les leçons : « On ne triomphera du socialisme, écrit-il, qu'en lui opposant un idéal moral et supérieur à celui qui fait présentement sa force, et, à cet égard, la première chose à faire est de consentir à voir en lui quelque chose de plus qu'une révolte d'intérêts » (1). Rappelez-vous, et confrontez avec ce vœu le discours que prononçait, au début de 1896, M. Barboux au banquet de l'Union libérale : c'était une charge éloquente contre les divers projets de lois sociales esquissés par le ministère Bourgeois;

(1) Bhim-tikre, La renaissance de l'idcalisme. p. 81, n. i (Paris, Didot).

en bloc, Torateur les bousculait, et l'on saisissait bien, en Técoutant, ce que ne voulaient pas les modérés, mais on ne saisissait point ce qu'ils voulaient ; et, lorsque les agitateurs veulent tout et que le peuple veut quelque chose, il est dangereux pour un parti de ne vouloir rien.

C'est ce qu'a compris M. Jean-Paul Laffîlte, et c'est ce qu'il a jugé nécessaire d'expliquer. A ses yeux, les modérés perdront tout s'ils s'attardent à des programmes négatifs et s'ils s'enlisent dans une politique de défensive intransigeante ; se définir par des exclusions, par des contradictions, par des négations, est pour le moins une maladresse ; pour justifier un groupement et pour le faire durer, un programme d'action positive est indispensable. On peut entrevoir, dans ces réflexions de M. Laffitte, un double indice des dispositions actuelles de l'opinion : elle a soif de réalités politiques, et elle a soif de réformes.

Il est certaine particule qui dans les classifications électorales s'étalait jadis avec une ennuyeuse indiscrétion : c'est la particule anti. On eût pu croire que, pour beaucoup de candidats, les déclarations de guerre, fanfaronnes ou véhémentes, suppléaient aux programmes ; pour s'épargner la peine de se définir, d'exposer leurs idées, de trouver enfin quelque chose de positif à dire, ils érigeaient en face d'eux, comme une sorte de repoussoir, telle doctrine ou telle opinion qu'ils croyaient adverse de la leur ; et puis ils affichaient, comme trait distinctif, leur antagonisme à l'égard de cette opinion. Ces habitudes de lan-

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