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L'ÉVOLUTION DU PARTI MODÉRÉ

gage donnaient à la vie politique Taspect d'une bagarre ; il semblait qu'au lieu de se battre pour défendre des idées, on étalât des objections et des manifestes hostiles pour trouver prétexte à se battre : de là la stérilité des luttes parlementaires, stérilité dont le régime lui-même risquait tôt ou tard de pâtir. Lasse de ces tournois, d'ailleurs assez peu chevaleresques, où Ton admirait complaisammentia vigueur et Thabiletédes coups, l'opinion publique, à l'heure actuelle, réclame des partis un programme concret, pratique, positif.

« Avec un programme de réformes, écrit M. Jean-Paul Laffitte, le parti modéré pourrait lutter contre ses adversaires ; et il aurait d'autant plus de chances de succès qu'il proposerait des réformes plus simples, plus pratiques. » Voilà, certes, un langage nouveau : il est besoin de quelque courage pour le tenir à certaines gens. « Les revendications populaires sont impérieuses ! s'écrient ces obstinés. Motif de plus pour n'y rien concéder et pour affecter à leur endroit la plus dédaigneuse ignorance, la plus passive attitude. » S'ils voulaient faire le jeu du socialisme, ils ne raisonneraient point d'autre façon. Car, à coup sûr, les socialistes se vantent en prétendant résoudre la question sociale ; mais du moins faut»il leur reconnaître ce mérite d'avoir, dans une large mesure, contribué à la soulever. C'est en grande partie sous la pression socialiste que se sont insinués dans l'opinion publique certains doutes sur le bon aloi de Tordre existant, e désir de plusieurs correctifs le besoin de

maintes réformes. Présentement pour emporteï des adhésions, un parti politique doit être réformateur ; et si les modérés veulent lutter efficacement contre le socialisme révolutionnaire, il est nécessaire qu'avant de réfuter son programme ils énoncent le leur, et qu'en face des socialistes, quelque temps durant, ils se posent en émules, soucieux des intérêts du peuple, plutôt qu'en ennemis(l).

Impôt d'habitation, croissant avec le nombre de domestiques, décroissant avec le nombre d'enfants ; caisse de retraites pour la vieillesse, subventionnée par l'État ; décentralisation régionale facilitée par l'établissement des universités et par le groupement en assemblées plénières, à certai nés époques de l'année, des conseils généraux d'une même région, enfin liberté d'association : voilà les quatre points du programme modéré, tel

(1) Comparez ces réflexions d'un jeune publiciste allemand, M. Charles de Manteuffel, dans sa brochure : Sozial-Aristokratische Ideen (Berlin, Liehmann) : « Nous redoutons que nos condamnations contre le libéralisme n'apportent de Teau au moulin de la démocratie socialiste ; nous nous figurons n'avoir le choix qu'entre le socialisme, ennemi de la civilisation, et le maintien de notre système économique actuel, corrigé par quelques réformes; et par crainte de ce nivellement individualiste que rêve le socialisme, nous nous efforçons de conserver, avec tous ses défauts, le système du libéralisme présentement en vigueur. Et parce que nous en apercevons trop bien les mauvais côtés, parce que noussommes convaincus de l'impossibilité de défendre à jamais ce système contre les assauts socialistes, beaucoup d'entre nous refusent toute collaboration à la solution de la question sociale : de là la paresseuse lâcheté avec laquelle nous combattons la démocratie socialiste ; c'est qu'il nous manque un programme social d'avenir, pour lequel nous puissions nous enthousiasmer. »

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que le rêve M. Jean-Paul Laffite. Qu'on tienne compte du nombre des enfants, c'est-à-dire du grand fait de la famille, pour les fixations et pour les dégrèvements d'impôts ; qu'on réclame des pouvoirs publics, jusqu'à l'avènement d'un régime économique plus stable et jusqu'à la réorganisation professionnelle de la société, un sérieux appui pour tous ceux que la vieillesse rend invalides^ qu'on reconstitue sur notre territoire certaines unités autonomes, universités, assemblées provinciales, organisations régionales de tout genre, détruites à la légère par la monarchie absolue et par la Révolution française, et qu'on reconnaisse enfin aux individus le droit de s'associer pour des intérêts communs, intérêts reli2:ieux y compris : c'est là une série de désirs que peuvent et doivent accepter les catholiques (1), — ceux du moins qui, conformément aux conseils de Léon XIII , ont répudié la vieille politique conservatrice, récemment dénoncée comme « inerte et toujours expectante » par la voix autorisée de M. le duc d'Orléans.

Et je ne crois pas que les catholiques aient à s'alarmer, mais bien plutôt à se réjouir, s'ils

(1) Dans l'Association catholique du 15 mai 1896. précisément, M. le marquis de La-Tour-du-PinlaCharce propose aux catholiques le programme qui suit : « Pénétrés de la nécessité de restituer des assises réellement démocratiques aux institutions nationales, nous considérons comme favorables les tendances actuelles vers la liberté d association, la réprésentation des intérêts et la décentralisation Et nous nous attachons à les faire converger, afin d'arriver, par l'organisation professionnelle et le développement de la vie locale à une constitution normale delà société.»

découvrent, par un attentif examen des idées de M. Laffite, que celui-ci réclame de ses amis, non point seulement une autre conception de la politique modérée, mais une autre conception de l'Etat. On commence à comprendre, semble-t-il, que FEtat contemporain se mêlait de ce qui ne le regarde pas et ne se mêlait pas de ce qui le regarde ; qu'il s'arrogeait des fonctions qui n'étaient pas siennes et négligeait les attributions élémentaires que le droit naturel lui confère et que la théologie lui reconnaît ; et qu'enfin il péchait, tout ensemble, par abus et par défaillance.

L'abus, c'était le «jacobinisme )>, ensemble de doctrines et de procédés qui amènent l'Etat à s'identifier avec un parti, à s'immiscer dans le domaine des consciences, à imposer un Credo ou plutôt un contre-Credo et à définir, lui État, de» péchés d'opinion (i).

(i) Sous ce titre : Histoire d'un idéal, M. Joseph Reinach, esquissant il y a six ans quelques coquetteries avec les catholiques — coquetteries qui eurent un assez curieux lendemain — signait, ou peu s'en faut, l'acte de contrition de son parti. Nous ne pouvons donner à son opuscule une meilleure définition : dans notre pensée, elle n'est point une critique, moins encore un sarcasme; elle est un éloge. Rétrécir la République et évincer l'Église, telles étaient, depuis 1880, les deux maximes essentielles de notre jacobinisme. M. Reinach, en un soubresaut de franchise, les déplora l'une et l'autre. « La République victorieuse, écrit-il, devait être le gouvernement de la France; elle préféra rester celui dun parti, et les monarchistes vaincus» traités en parias, en prirent les mœurs. Mais leurs dépouilles mêmes les vengeront. Jl n'est point d'habitude qu'une démocratie prenne aussi vite que celle de la guerre civile. Les républicains vont bientôt se disputer entre eux les lambeaux du pouvoir. Et la guerre de classes sortira de la guerre des partis. »

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La défaillance, c'était le « libéralisme » ; en vertu de ce système, les pouvoirs publics manquaient à leurs devoirs ; ils assistaient indifférents, volontairement muets et désintéressés, au conflit entre les forts et les faibles ; ils affectaient, en apparence, de se tenir à égale distance des deux camps, et prétendaient exclusivement à garantir « Tordre » : en fait, par leur action comme par leur inaction, ils prêtaient leur appui aux forts, négligeaient cette mission tutélaire qu'un État chrétien doit remplir au profit des faibles, ratifiaient un ensemble de circonstances brutes qu'ils auraient dû corriger, préservaient ce qu'ils auraient dû redresser, qualifiaient du beau mot d' «ordre social » une certaine anarchie économique créée par l'absolue liberté du travail et de la spéculation, et mettaient le gendarme au service de cette anarchie.

Ces phrases de M. Joseph Reinach condamnaient le vieil esprit républicain. Recueillons un autre passage, où il appréciait, après dix ans d'expérience, l'inspiration de nos lois scolaires : « Les créateurs de l'instruction primaire obligatoire, dit-il, eurent surtout le dessein de régénérer, non seulement lintelligence, mais l'âme française par l'école; leur pensée était toute patriotique. Mais ils opérèrent malheureusement en pleine bataille politique ; le violent assaut des anciens partis, réconcilies parle clergé dans une haine commune de la République, les avait exaspérés ; ils ne surent pas s'élever au-dessus des fumées du combat et reconnaître cette vérité, pourtant historique et expé riment aie , que recelé et Véglise sofit également nécessaires. Ce n'était pas cependant un homme de réaction, c'était un philosophe excommunié, Renan, qui leur avait dit qu'une nation ne peut pas plus se passer de l'une que de l'autre. // eût fallu élever l'école à côté de l'église ; on a voulu construire l'une sur les mines de Vautre ; et norg n avons pas fini de payer les conséquences de cette fatalité. «

Les projets fiscaux de M. Jean-Paul Laffitte et ses vœux en faveur d'une caisse de vieillesse vont à rencontre du pur libéralisme économique : ses plans de décentralisation, son paragraphe en faveur de la liberté d'association, vont à Tencontre des doctrines jacobines (1). Ainsi s'effritent sous nos yeux, par une invincible fatalité, ces systèmes de philosophie politique que le xviii® siècle nous a légués et que l'Eglise romaine fut longtemps seule à critiquer.

Si le parti modéré s'engageait dans les voies nouvelles que lui tracent, en même temps, M. Jean-Paul Laffitte et M. Denis Guibert, ce serait pour les catholiques, ses alliés éventuels, une fortune inopinée. M. le comte Albert de Mun, M. l'abbé Lemire et plusieurs autres, se débattent, depuis le début de la législature, dans une pénible oscillation. Deux questions sont à Tordre du jour, auxquelles ils s'intéressent avec ferveur : la question religieuse et la question sociale; et pour les parlementaires désireux de faire passer

(i) « Le Iéf|îslateur de 1791, écrit M. Laffitte, a affaibli le producteur en le livrant à lui-même,- en brisant les anciens cadres où s'exerçait son iadaslrie et en lui interdisant d'en former de nouveaux ; affaibli le citoyen en lui enseignant que l'individualisme et la liberté sont une seule et même chose, tandis que nous ne sommes vraiment libres qu'en nous associant avec ceux qui ont mêmes idées que nous, mêmes sentiments, mêmes intérêts. Si, par la décentralisalion et l'association, on ne reconstitue pas entre l'individu et l'Etat ces groupes intermédiaires, ces institutions locales, ces forces organisées, qui existent dans d'autres pays, la démocratie française ne sera bientôt qu'une poussière d'individus, balayée au premier souffle de dictature ou d'émeute >,

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dans la législation les enseignements de Tencyclique sur la condition des ouvrierSj cette dualité d'intérêts a rendu la situation très complexe. Soit qu'ils combatissent, soit qu'ils soutinssent les divers cabinets qui se sont succédé, ces catholiqueslà se voyaient exposés à démentir toute une moitié d'eux-mêmes.

Les ministères de M. Casimir-Perier et de. M. Charles Dupuy, voire même de M. Ribot, inquiétaient, au dire de la Lanterne. « l'opinion républicaine y> ; cela signifiait qu'en dépit des concessions qu'ils devaient parfois accorder aux partis anti-religieux du Parlement, ils introduisaient dans Fadmiiiistration un esprit de tolérance, de paix religieuse, de bon vouloir à l'égard de tous, de respectpour les ralliements sincères, bref, un esprit nouveau; ils pouvaient et ils devaient, à ce titre, être ménagés par les catholiques. Mais, à l'endroit des revendications sociales, il arriva parfois à plusieurs membres de ces ministères, de témoigner je ne sais quelle mauvaise humeur, des sentiments d'opiniâtre résistance. Même contraints, par des nécessités religieuses et politiques, d'accorder quelque concours à ces cabinets, les parlementaires catholiques désireux de réformes sociales s'imposaient en même temps certaines précautions pour montrer qu'ils ne prétei.daient en aucune manière approuver un esprit d'aveugle et injuste conservatisme. Souhaiter la chute de ces gouvernements-là, c'était, à coup sûr, préparer Tavènement d'un ministère antireligieux; en souhaiter le maintien, c'était peut-être

ajourner ravènement des réformes. Enigme cruelle, qui s'est une fois de plus posée, en sens inverse, à Toccasion du ministère de M. Léon Bourgeois.

Entre le trône radical et l'autel maçonnique, l'alliance fut ouvertement déclarée ; on projeta même d'installer au Grand Orient je ne sais quel parlement au petit pied, qui jouerait, à l'endroit du grand Parlement, le rôle que s'arrogeait le club des Jacobins vis-à vis de la Convention ; aux divers étages de l'administration, les fonctionnaires pressentirent ia disgrâce nouvelle de ces « opinions absurdes et erronées » qui, s'il en fallait croire la voix qualifiée de M. Combes., serviraient de fondement aux cultes ; et non point, certes, par les lois qu'il faisait (car il s'est éteint sans en avoir pu faire aucune), mais par le sens dans lequel il appliquait les lois existantes, par les attitudes qu'il prenait à l'égard du Saint-Siège et du clergé, ce ministère, pour tout catholique, semblait être l'ennemi. Les détails des projets financiers de M. Doumer, la déclaration d'office et la taxation, inquiétaient, ajuste titre, beaucoup d'honnêtes gens, même enclins aux généreuses nouveautés, en leur faisant craindre le joug d'un État qui gouvernerait en principe pour quelquesuns contre tous, et qui dans la pratique, au sein de chaque commune, ferait rédiger le rôle de taxation par ses amis et le ferait acquitter par ses ennemis.

Travailler au maintien de ce cabinet, c'était abandonner la France aux sectes, les « catho-

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liques sociaux » firent bien en votant contre lui ^ Mais observez, d'autre part, le péril à coniu^

rer.

Nombre de journaux populaires commencent d associer dans une commune hostilité la « bourgeoisie opportuniste » et la « réaction cléricale» • elles sont dénoncées au peuple, lune et l'autre' comme les ennemis de ses intérêts. Il n'y a pas bien longtemps, la franc-maçonnerie passait, dans les masses, pour une institution bourgeoise, pour une secte au service d'une caste. La première grève de Carmaux fut un épisode décisif, durant lequel cette secte abandonna cette caste : le Grand Orient ordonna des souscriptions pour les <rrévistes, et l'évolution socialiste de la maçonnerie commença. Des associations comme les Chevahers du travail, fondés par M. Chauvière dans un arrondissement de Paris, groupements de plébéiens et de prolétaires opposés à la contre- Eglise bourgeoise de la rue Cadet, devinrent bientôt sans objet; et la maçonnerie, entrée beaucoup plus tard que les catholiques dans la voie des réformes sociales, a maintenant pris le pas sur eux; elle les éclipse en même temps qu elle les plagie. De même qu'avant le toast du cardinal Lavigerie, les catholiques de France malgré la notoriété de certains personnages comme M. Etienne Lamy, passaient pour indissolublement attachés à d'anciens régimes politiques de même, à l'heure actuelle, malgré la notoriété de M. le comte Albert de Mun, de M. l'abbé Lemire et de leurs amis, la presse radicale, surtout

dans les départements, se plaît à représenter les catholiques comme les champions tenaces d'un certain ensemble d'institutions sociales, issues pourtant de cette Révolution française dont ils médisent, et comme les adversaires implacables de toutes les réformes qui tendraient à corriger ces institutions. C'est une inexactitude, et c'est une injustice ; en interprétant de la sorte l'hostilité de certains députés « catholiques sociaux » contre le défunt cabinet Bourgeois, on méconnaît volontairement et les initiatives sociales qu'ils ont eux-mêmes prises jadis, et la politique sectaire qui les contraignait de refuser toute trêve à ce cabinet ; on oublie que Léon Xlll, dans sa lettre au cardinal archevêque de Reims, à l'occasion du seizième centenaire du baptême des Francs, a recommandé aux catholiques d'être les instigateurs de tous les vrais progrès sociaux ; et n'estce point enfin le cardinal Langénieux lui-même qui, en février 1896, dans une interview fort commentée, rappelait que le projet de loi de MM. Bourgeois et Mesureur sur les syndicats professionnels est une reproduction, à peine démarquée, des anciennes propositions de MM. Lecour- Grandmaison et Albert de Mun sur le même sujet (i). Mais c'est l'infortune des catholiques en

(i) Voir le Figaro du. 22 février i896; l'interview fut reproduite, d'après les instructions du cardinal, dans les journaux religieux de Reims... Nous souhaitons, déclarait-ii, qu'à la suite du rendez-vous dont le centenaire sera l'occasion se dessine, parmi les catholiques, un mouvement fécond et vraiment progressiste en faveur des justes revendications des classes ouvrières. Nous rêverions que pût sortir de ces solennités elles-mêmes l'é-

notre pays, sans d'ailleurs qu'ils en soient coupables ni responsables, d'être souvent les premiers et de paraître toujours les derniers, de lancer des idées dont leurs adversaires profitent, d'ouvrir les écluses à certains courants et d'avoir l'air ensuite de s'y laisser remorquer.

Gênés par les c(>mbinaisons parlementaires, ballottés sans cesse entre le rêve d'une paix religieuse promise par des ministères de réaction sociale et le rêve d'un progrès social promis par des ministères de guerre religieuse, les catholiques sociaux ne peuvent se montrer, en pareille bagarre, tels qu'ils voudraient, et tels qu'ils devraient être.

Ces complexités se dénoueraient et ces gaucheries auraient un terme, dès l'instant où les modérés seraient vraiment devenus des progressistes. Pour avancer cet instant, M. Jean-Paul-Laffitte a noblement travaillé : il mérite que les catholiques sociaux l'escortent, et de leur attention, et de leurs vœux (i).

bauche de certains groupements sociaux, et que ce ne lussent pas seulement des individus réunis en foules imposantes, mais les délégations successives des diverses parties du corps social, les représentations de toutes les forces vives du pays, qui vinssent ici rendre hommage aux bienfaits historiques et à la vertu vivifiante du christianisme.

(i) Nous réimprimons cet article, en igoi, tel qu'il parut en 1896; et l'alliance imprévue qu'ont inaugurée, de 1899 à 1901, une fraction des modérés et la fraction socialiste, justifie plus éloquemment encore les conseils que donnait jadis M. Laffitt» à d'autres modérés.

Les catholiques italiens, à Theure actuelle, présentent un spectacle instructif et qui, pour beaucoup, est inattendu. Voilà trente ans que, par ordre du Saint-Siège, ils se cantonnent dans une abstention systématique : aux élections législatives, leurs votes font défaut ; les parlements se succèdent, les ministères vont et viennent, les projets de loi font balte ; et les catholiques, spectateurs immobiles, se réservent. La constitution du royaume leur offriraient certaines armes, les unes robustes, d'autres émoussées ; ils ne font point usage de ces armes, ils ne veulent point profiter de cette constitution. Il paraît qu'ils sont électeurs, qu'ils sont même éligibles : peu leur importe. « Ni éligibles ni électeurs », a dit le Pape, et les catholiques s'obstinent dans leur inexpugnable recueillement. L'Italie est le seul pays du monde où le gouvernement fasse signe à ses ennemis de venir se mesurer avec lui, et leur fasse signe inutilement. Pour avoir à lutter contre un groupe « clérical » dans l'arène de

Montecitorio, les cabinets successifs multiplient les coquetteries ; ils multiplieraient même les sacrifices : c'est en vain ; le groupe « clérical )> est toujours à naître. Entrer à la Chambre, ce serait, de la part des catholiques, consentir une visite au pouvoir nouveau : sujets du roi Humbert, ils agissent à son égard comme l'empereurroi d'Autriche-Hongrie, son allié ; ils lui refusent toute visite. La vie politique de l'Italie, les destinées de l'édifice élevé par la maison de Savoie, — du (( sabaudisme », comme ils disent, — sont pour eux une curiosité, une façon de panorama, quelque chose qu'on regarde, mais dont on ne se mêle pas. Ils laissent les événements marcher, et la bâtisse se défaire toute seule ; volontiers ils diraient, retournant le mot de Charles-Albert : Sfarà da se. M. Crispi, M. Giolitti, M. di Rudini, ont tour à tour mendié leur hostilité parlementaire : auprès du Vatican, d'innombrables démarches furent entreprises pour que fût levée la vieille décision de Pie IX, qui interdit aux fidèles du Pape l'action politique ; ces démarches furent stériles. Que la royauté se débrouille, que ses divers ministres se salissent entre eux : ils réussiront du moins à se détruire réciproquement ; en hommes d'Etat comme en bonne monnaie, l'Italie devient indigente ; le dénouement paraît certain, la date seule en est incertaine ; et lorsque rheure sera venue, pour les catholiques, de prendre leur part des responsabilités politiques, cette heure, décisive pour la maison royale, sera sonnée par le Pape, au Vatican : l'histoire, à Rome,

ménage ces revanches. Appelés par le roi pour être des sauveurs, les catholiques se refusent ; le jour où le Saint-Siège les lancera, ils prétendront être des successeurs (1).

Mais, comme le fait très justement remarquer la Civiltk cattolica, du 6 juin 1896, l'expectative n'est pas l'inertie : et leur activité se montre d'autant plus féconde qu'elle ne peut être soupçonnée de poursuivre des mandats législatifs, et qu'aucunes combinaisons parlementaires ne l'enchaînent ou ne la font dévier. L'encyclique sur la condition des ouvriers n'est point demeurée lettre morte en Italie ; il n'est aucun pays, peutêtre, où les catholiques parcourent d'un pas plus ferme et d'une allure plus hardie la voie des réformes sociales. La PàvistalnternazionsLle délie scienze sociali, fondée sous les auspices du Vatican, atteste l'importance qu'ils attachent aux questions économiques ; et ce ne sont point seulement des articles ou des discussions académiques, mais des institutions, surtout, qui en témoignent : dans le Nord, spécialement, les caisses rurales et les associations agricoles ont un merveilleux développement. D'être à la fois des mécontents de l'ordre politique et des satisfaits de l'ordre social, cela paraîtrait aux catholiques italiens une ingrate attitude, éminemment impopulaire : l'Evangile, demeuré présent à leurs pen-

(1) Voir pour plus de détails, dans notre volume : Lendemains d'unité (Paris, Perrin, 19001, le chapitre intitulé : Le 20 septembre à RomCj impressions d'un témoin.

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sées et vivant dans leurs cœurs, les travaille, les tracasse, si j'ose ainsi dire, et les pousse en avant ; il fait d'eux des hommes d'idéal, non les conservateurs d'une réalité imparfaite.

De leur abstention politique et de leur labeur social, ils commencent à recueillir les fruits : ils n'ont jamais été des compromis, et ils cessent dêtre des isolés. Une alliance se montre à l'horizon, celle de la démocratie radicale : dans leur passé, rien ne les gêne pour l'accepter, puisque le pouvoir installé à Rome n'obtint jamais leurs laveurs ; dans le présent, au contraire, ils ont une lorte raison de la cultiver, puisque volontiers ils absorbent dans des essais de réformes sociales a meilleure part de leur temps et de leur zèle Il ne faut point, assurément, exagérer la maturité de cette ébauche de rapprochement entre le paru catholique et le parti démocratique : rien nest arrêté, rien sans doute ne sera signé. Mais que ces deux groupements, aujourd'hui, marchent à la rencontre l'un de l'autre, et qu'ils se disposent, pour demain, à marcher parallèlementcest la une innovation susceptible de modifier i avenir.

« Nous, catholiques, par les origines de notre foi, par la constante tradition de l'Eglise nar l'histoire même de l'Italie, ne sommes-no^s pas intimement démocrates ? si le radicalisme cesse d être irréhgieux, il se trouvera à deux doigts de nous. Et SI les radicaux et nous ne devenons point des amis, nous serons du moins des adversaires francs et loyaux, réciproquement sûrs de ce que

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veut l'autre parti et du but auquel il aspire. >» C'est le 4 juin 1895 que VUnitk cMolica, journal florentin, esquissait ces avances.

En excellents termes, un organe indépendant, la Corrisjoondenzdi Verde, les encouragea et en montra la portée : « Les élections politiques, y lisait-on, avaient démontré un fait dont on avait le devoir de tenir compte, à savoir, qu'en Italie, parmi la décomposition des vieux partis et la gangrène des hégémonies hybrides (on était alors sous le ministère Crispi) deux grandes idées resplendissent encore ; elles dominent toutes deux l'histoire nationale ; elles sont comme les deux pôles entre lesquels s'est déroulée, à travers les âges, la vie italienne : l'une est l'idée démocratique, et l'autre est l'idée catholique ; tantôt unies, tantôt en lutte, ce furent ces deux idées qui imprimèrent au peuple italien un vrai caractère de grandeur et de force m®rale. Si l'on voulait mettre à profit la leçon des dernières élections, il fallait faciliter et précipiter la fusion du parti démocrate et du parti catholique, qui renferment à eux deux ce qui subsiste de sain, de vraiment vivant dans la nation ; il fallait les apparier fraternellement, pour préparer le salut suprême de la patrie. Au contraire, de part et d'autre, les vieilles répulsions et les sottes défiances entretiennent une hostilité systématique. Il faut le dire pourtant, et il est nécessaire que les chefs de la démocratie s'en convainquent, l'anticléricalisme est un sentiment passé de mode, qui n'a plus aucune raison d'être. » Ainsi s'ouvrit le débat : il

prit tout de suite une franchise, une ampleur, une élévation, qu'on a plaisir et surprise à rencontrer dans le pays de la combinazione. Rien ici qui sente la coquetterie, la petite entente obtenue par de petits moyens, le marché finissant par une duperie et quelquefois par deux duperies ; les intérêts sont à Farrière-plan, les personnalités sont effacées; deux concepts émergent, le concept catholique et le concept démocratique ; frères ils sont si l'on descend jusqu'à leur essence ; et frères, encore, si l'on remonte le cours de leur passé ; qu'ils se reconnaissent donc et qu'enfin ils fusionnent ; des frères retrouvés ne sont point des frères ennemis.

De Florence, un écho catholique répondit : « Nous sommes prêts, déclara VUnitèi csittolica du 20 juin 1895, à serrer la main à des hommes qui reprenant les traditions de nos ancêtres, préparent à l'Italie l'avenir sauveur d'une honnête et forte démocratie. Les alliances ou les contrats avec les modérés sont des nécessités locales du moment, mais des nécessités transitoires, parce que le parti modéré est le premier destiné à disparaître de la face de la terre ». Sans fracas comme sans ambages, ce journal tranchait net. Un peu partout à travers le royaume, dans les élections municipales et provinciales, les seules où les catholiques fissent usage de leurs droits civiques, ils dressaient volontiers liste commune avec des « modérés » ; on baptisait ainsi certains libéraux étrangers aux sectes, dévoués aux intérêts économiques des classes dirigeantes, et fai-

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sant à la royauté et à la religion, deux excellents boulevards de l'ordre, l'honneur de leurs sympathies. Des prêtres, des fidèles, souhaitaient d'étendre cette tactique aux élections politiques et de former au Parlement, à droite des partis monarchistes, une aile catholique : bataillon de renfort, ce nouveau groupe aiderait les « modérés », soit à parvenir au pouvoir, soit à s'y maintenir. Des intransigeants, des rétrogrades, ainsi qualifiait-on les catholiques implacables qui, fidèles à la consigne papale, ne se laissaient point séduire à ces rêves. Et voilà que brusquement ils faisaient expliquer par VUnitk cMolicdL que ces « modérés » pour lesquels on sollicitait l'appui des catholiques étaient les hommes du passé, qu'avec eux on ne pouvait ébaucher que de fragiles combinaisons d'opportunisme, et que le parti démocratique était le seul allié qui valût la peine d'être cherché, la peine surtout d'être retenu.

Mais l'irréligion coutumière à beaucoup de radicaux pouvait être une sérieuse entrave : la Corrisioondenza Verde la prévit bravement. Elle attaqua ces « sépulcres blanchis, qui se font un marchepied de l'anticléricalisme pour conquérir la faveur des sectes, abruties par la haine obstinée contre toute religiosité. Qui ne voit, continuait-elle, que la démocratie, rajeunie par le souffle des temps nouveaux, caresse un autre idéal, qu'elle a entrevu de plus larges horizons, qu'elle est agitée par un frémissement de tolérance et de vraie liberté, et que, du mouvement actuel de la pensée humaine, jaillira le triomphe

des vrais principes humanitaires, fondés sur le respect de toutes les croyances ? » Pour îe parti radical tout le premier, le langage était nouveau. Songez que l'esprit public, en Italie, retarde de trente ans en moyenne sur t'esprit public en France ; le cerveau de l'Italien «éclairé», à l'heure présente, reflète à peu près exactement le cerveau de l'abonné du Siècle au temps du second Empire ; la mesquinerie sectaire, le voltairianisme inepte, l'ignorance et le dédain des choses religieuses, passent toujours, lâchas, pour la marque d'une intelligence « cultivée )>. Que l'idée catholique soit une force digne d'être respectée, digne même d'être évaluée : c'est une inédite surprise pour beaucoup d'Italiens, qui pourtant ne croient point être des sots. Le généreux talent de M. Fogazzaro travaille à les éclairer ; mais le travail sera long. Il était à craindre que par-dessus les têtes de ces « libres-penseurs » les sages avis de la Corrispondenza Verde ne passassent sans aucun fruit, et qu'en voulant atteler ensemble l'Eghse et la démocratie, 1' « archaïsme » et l'avenir, elle ne leur parût commettre un paradoxe. Mais un professeur radical de l'Université de Sienne, M. Calamandrei, intervint à son tour, avec un imposant dossier.

Entre Léon XIII, docteur du catholicisme social, et Giuseppe Mazzini, père auîhenlique du radicalisme itahen,il institua une confrontation; et dans un livre intitulé Logica del radicalismo Italiano^ il en publia les résultats. Elle atteste, entre les deux interlocuteurs rapprochés par M. Galaman-

drei, un curieux unisson ; il suffit de découper avec quelque habileté rency clique de Léon XIII sur la condition des ouvriers et la brochure de Mazzini sur les devoirs de l'homme, pour que le pontife et le publiciste paraissent se faire écho. « Le travail est sacré ; il est la source de la richesse de l'Italie » : c'est Mazzini qui parle ainsi. a Le travail des ouvriers est la source unique d'où procède la richesse des nations » : l'aftirmation est de Léon XIII. Mazzini déplore que la richesse soit concentrée en peu de mains ; et Léon XIII signale « l'affluence de la richesse dans les mains du petit nombre à côté de l'indigence de la multitude » . Mazzini combat le rêve collectiviste d'une « organisation générale, arbitraire, édifiée tout entière par une intelligence, subitement implantée par voie de décrets » ; et Léon XIII exprime des alarmes analogues. Mazzini souhaite le développement des associations coopératives ; LéonXllI recommande les corporations : les deux souhaits se recouvrent et se confondent, au dire de M. Calamandrei. Bref, au point de vue économique, Léon XIII et feu Mazzini s'entendent : pourquoi n'en serait-il pas de même des catholiques et des radicaux ? Depuis un quart de siècle, à Rome, le monde blanc et le monde noir vivent l'un à côté de l'autre sans qu'on arrive à les marier. Laissez faire à M. Calamandrei ; et c'est au monde rouge qu'il reliera le monde noir, par des fiançailles imprévues. Il pressent à vrai dire des difficultés, dont la moindre n'est pas la surprise respective des deux fiancés ; mais que

ne peut l'accoutumaxnce ? Le tout est de s'entendre ; on ne s'était jamais écouté !

Il fut décidé qu'on s'écouterait de plus en plus assidûment, et le printemps de 1896 a rouvert les pourparlers, a Les catholiques croient-ils, reprit la Corrispondenza, Verde du 10 avril 1896, qu'une démocratie sage, cultivée, connaissant la nécessité des temps, pourrait, sans faillir aux maximes de FEtat moderne, assurer la puissance et la dignité de la nation et placer en même temps l'Eglise catholique dans ces conditions de liberté et de respect qui lui sont indispensables pour l'accomplissement de sa haute mission morale ? S'ils le pensent, et nous estimons, nous, qu'ils ne pourraient penser diversement, Taccord entre démocrates et catholiques n'est pas seulement une possibilité, mais une nécessité qui s'impose. » Cet article marquait une étape nouvelle : la question

romaineyétaitdélicatement soulevée. Ilfutaccueilli par la presse catholique avec un mélange de bienveillance et de scepticisme. « C^est là une noble et haute entreprise, écrivait, le 15 avril 1895, YOsservatore cattolico de Turin ; et le seul fait de l'avoir tentée serait, pour les écrivains de la Corrispondenza Verde, un sérieux titre d'honneur, qui leur vaudrait la reconnaissance de la patrie. » Mais VUnitk cattolica, et VOsservatore aussi, demandaient combien de radicaux souscriraient à cette politique : « Que la Corrispondenza n'aille pas dire que nous retombons dans notre scepticisme coutumier ; nous nVwons aucun désir de nous défier de ses paroles : mais il est

clair que la première chose à faire pour qai veut, descendre en bataille, c'est de connaître les forces dont il peut disposer. »

M. Calamandrei répondit. Il expliqua en substance qu'il était inutile d'envisager la question des effectifs avant d'avoir concerté les conditions de l'accord. Trois points de vue sont à distinguer : « Au point de vue religieux, les radicaux ne peuvent rêver une formule plus splendide que celle proposée par la Connspondenza Verde et acceptée par F Unitk cMolicdi : il n'est nécessaire, ni que les catholiques deviennent libres penseurs, ni que les radicaux aillent à la messe ; cette formule épuise le sujet. Au point de vue économique, je crois avoir prouvé que radicaux et catholiques ont les mêmes intentions; et VUnitèi cattolicsi, dans un compte-rendu de mon livre, acceptait ma démonstration sans réserves. » Au point de vue politique, enfin, M. Calamandrei concevrait une république italienne fédérative, « où seraient consacrées la liberté et l'indépendannce de cette autorité qui seule est restée intacte dans la gano-rène morale de l'époque actuelle... Que VJJnitk cdittolicdi mette les points sur les i ; qu'elle dise, par façon d'hypothèses purement abstraites, quelles pourraient être, d'après les catholiques, les grandes lignes d'une république fédérale sous le ciel italien ; qu'elle le dise, et nous donnerons notre réponse. Ainsi sera défaite, peut-être, la séduisante perspective d'une alliance entre radicaux et catholiques ; mais je crois plus probable que, du premier coup, nous nous entendrons. »

Un « signe des iemps )► : c'est ainsi que VUnità cattolica qualifia la lettre du professeur Calamandrei. « Il y a dix ans, continua-t-elle, un pareil document aurait paru impossible a priori, absurde a posteriori ; aujourd'hui, il ne scandalisera ni ne surprendra personne, sinon les pharisiens du sabaudisme {sic), toujours prêts à se voiler les yeux d'horreur, chaque fois qu'ils voient mûrir un fruit de leur absurde et coupable politique... Les semeurs de notre désordre matériel et moral ont été, principalement, les modérés, ceux qu'on appelle les monarchistes... La lettre de M. le professeur Calamandrei et les articles de la Corrispoadenza Verde, lors même qu'ils n'aboutiraient à aucune alliance formelle entre les catholiques et les répubhcains, sont d'une grande efficacité pratique ; ils préconisent un accord tacite, une harmonie réciproque entre deux partis qui passaient jusqu'ici pour des ennemis nés et irréconcihables, et cette harmonie ne résulte d'aucunes négociations, mais du mouvement spontané des esprits. »

On était alors au milieu d'avril i8g6 : les conversations échangées avaient traduit, avec une loyale netteté, l'état d'esprit de quelques publicistes ; elles ne signifiaient rien de plus. Mais les mois qui suivirent en ont singuhèrement grandi îa portée. D'abord le congrès catholique de Milan, réuni dans la seconde quinzaine d'avril, vota la résolution suivante : « Les cathohques doivent prendre un soin jaloux de garder nette et intacte a position du parti, sans négliger l'étude de ces

accords éventuels avec d'autres partis, dont on pourrait atteindre, en des occasions déterminées, un bon fruit pour l'action catholique. )) Pour qui connaît l'esprit des congrès catholiques italiens, ces alliés éventuels auxquels a souri l'assemblée de Milan ne sont point tant les modérés, qui nient la question sociale, que les démocrates, qui la soulèvent.

Et puis la Civiltk cMolica sl parlé. Or, lorsque Torgane des jésuites italiens consacre des articles aux questions italiennes, ces articles reflètent, en général, de très hautes inspirations. Parmila variété de comhinsizioni (1) qui s'agitent autour du Vatican, la Civiltk dédaigne de se commettre : elle ne caresse que les solutions qu'elle croit mûres, elle n'accepte que les terrains qu'elle entrevoit propices ; et dans son appréciation des choses d'Italie, elle n'apporte d'autres pensées que celles du Saint-Siège et point d'arrière-pensées. « L'invitation faite aux catholiques d'entrer dans l'édifice du sabaudisme pour aider les libéraux à le maintenir debout est, tout ensemble, oiseuse et ridicule. » C'est dans le fascicule du 2 mai 1896, au moment même où mourait le cardinal Galimberti, que la Civiltk assénait aux « conciliateurs » cette brutale vérité et signifiait ce congé aux dernières illusions du monde blanc. Quinze jours après, elle se retournait vers les démocrates, et l'on y pouvait lire :

(1) Sur ces combinazioni qui tendraient à faire accepter le statu quo par le Vatican et à cimenter une conciliazione entre les deux pouvoirs qui vivent à Rome, voir Goyau, Lendemains d'unité : Rome, Royaume de Naples.

« Le phénomène d'un sérieux et loyal traité d'accord entre radicaux et catholiques serait apparu, il y a quelques années, comme très extravagant; il se présente, maintenant, comme la chose la plus naturelle du monde, pour tous ceux qui sont convaincus, avec nous, que dans les conditions où l'oligarchie régnante a réduit Tltalie, les seuls hommes logiques et forts, les seuls qui aient conscience d'eux-mêmes et qui soient assurés de trouver des bases dans la conscience du peuple, sont les radicaux et les catholiques. La tendance à s'entendre pour une action commune se manifeste donc, entre catholiques et radicaux, d'une façon presque spontanée, certainement plus spontanée qu'entre modérés et catholiques : dans ce second cas, il ne peut y avoir que contrat d'opportunité ou accord de personnes ; ce qui est possible, dans le premier cas, c'est une liaison d'idées sur un terrain commun... Certes la Corrispondenza Verde a eu raison, lorsqu'elle a conclu, de ces tentatives d'alliance, qu'entre les deux camps ne subsistent plus les défiances et les préjugés qui, en d'autres temps, ont tenu séparées deux forces aussi précieuses. Vraisemblablement même, comme l'ajoutait la Corrispondenza, il se produira tôt ou tard, dans l'ordre économique et politique, un contact fécond entre ces deux éléments, catholicisme et radicalisme. » Ces lignes de la Civiltà cattolica définissent, d'une façon précise, l'état de la question. Nulle alliance n'est conclue ; mais ce qui est possible, c'est une marche parallèle ; elle sera presque

spontanée, au dire de la Civillà; elle sera nécessaire, au dire de la Corrispo/ide/iza Verde : de la spontanéité à la nécessité, il n'y a qu'un pas ; le fatal, en politique, est tout près d'être l'indispensable.

N'ayant aucun goût pour la besogne de prophète, nous n*essayerons point de découvrir si, de cette nouvelle politique, sortira tôt ou tard, pour la question romaine, la solution si impatiemment attendue et si faiblement entrevue; mais si c'est déjà commencer de résoudre une question que de la bien poser, nous devons constater, à l'honneur de M. Calamandrei et de ses amis radicaux, qu'ils la posent bien. La loi des garanties, que les modérés présentaient comme la charte perpétuelle des rapports entre l'Eglise et l'Etat, fut conçue, discutée, votée, sans le concours des catholiques et sans leur consultation. En demandant à YUidtà cattolica de « mettre les points sur les i », d'apporter un plan d'arrangement, M. Calamandrei prouve son sincère désir de trouver un modus vivendi agréable aux deux parties, c'est-à-dire une solution vraie, sérieuse, acceptée comme telle par tous les intéressés ; et ce radical qui convie les catholiques à proposer une révision des faits donne par là même une leçon de correction aux vieux libéraux qui, mettant les catholiques en présence des faits acquis, les sommaient de s'incliner.

Rendant justice à cette probité radicale, VUnità cattolica écrit : « Il ne nous reste qu'à faire des vœux, pour que le mot co/ic//;'a^i*o/i, qu'on méprise,

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parce qu'il est menteur, lorsqu'on le rencontre sur les lèvres des « sabaudistes », réapparaisse sincère et véridique, sur la bannière de Télite de la démocratie: nous le saluerons avec enthousiasme, convaincus que la conciliation, impossible entre le Pape et d'autres, sera un fait naturel, spontané, nécessaire, entre le Pape et le peuple italien, quand ces autres ne seront plus là pour Tempêcher. »

Et la Rassegaa Nazionale du i^^ juin 18g6, organe de ces catholiques qui rêvent de réconcilier le Vatican et le Ouirinal, s'inquiète de cette évolution, dans un article dont le titre seul est tout à la fois un cri d'alarme et un symptôme : « L'action catholique serait-elle un mouvement républicain ? >

A l'origine de ce contact entre catholiques et radicaux, au point de départ des combinaisons originales qui peuvent en résulter, on trouve l'encyclique sur la condition des ouvriers : elle est comme le pont-levis qu'abaisse l'Eglise vers la dé" mocratie; et çà et là, sur ce pont-levis, M. Galamandrei et ses amis plantent leurs jalons. Elle a permis au parti radical de mieux connaître les catholiques, à ceux-ci de mieux connaître leurs propres devoirs; et c'est en y conformant leurs visées et leurs actes qu'ils ont rencontré certaines possibilités d'entente, qui peut-être, un jour ou l'autre, deviendront des réalités. En tous pays, sous la pression des problèmes sociaux, les par-» tis se désagrègent, les groupements se modifient, les alliances se renversent, bref la politique se

transforme: compétition d'intérêts ou conflit de théories abstraites, voilà ce qu'elle était naguère; avec la question sociale, la vie elle-même y est rentrée. Les anciens cadres apparaissent vides, et les vieilles étiquettes, menteuses ; les antipodes se rapprochent ; la communauté de programme social improvise un lien vigoureux entre des groupes qui se méconnaissaient Tun Tautre ; et la diversité de programmes sociaux dresse d'insurmontables barrières entre des groupes dont on espérait l'union. La preuve en est faite, en Italie.

Résumant le livre de l'abbé Froment sur le socialisme chrétien, M. Emile Zola met sous la plume de son héros la mention d'une « Italie immobilisée dans la tradition, sans initiative possible, réduite au silence et au respect, autour du Saint- Siège » (i). Aucun renseignement n'est plus inverse de la vérité. C'est sous le regard immédiat du Pontife que les catholiques italiens pensent, parlent, agissent ; mais ni pour eux ni pour le Vatican la proximité n'est gênante ; elle n'enlève rien à leur aisance et ne leur impose aucune prudence affectée ; ils ont la liberté suprême de tenter d'audacieux essais, et de faire de leur pays un champ d'expériences pour une action tout ensemble catholique et démocratique. Entre fils de Léon XIlI et fils de Mazzini, on s'observe, on s'entretient, on se tâte réciproquement ; et par un frappant contre-coup, par une répercussion

(i) Emile Zola. Romg, p, 3o*

prodigieuse, nul acte de Léon XIII, peut-être, n'aura plus fortement influé sur la vie nationale de ritalie, que son encyclique Reriim novarum, essentiellement internationale. Le Pape n'y voulut point faire de politique ; mais la question sociale, aujourd'hui, est-elle si loin d'absorber la politique tout entière? (i)

(1) Cf. Charles Benoist, Revue des Deux-Mondes du 1" décembre 1896, p. 521 ; « Est-ce que partout Jes questions sociales ne sont pas en train de passer au premier plan, laissant loin -derrière elles ce que Ton s'obstine à nommer les q-j estions politiques? Est-ce qu'il y a d'autres questions politiques, au fond, que ces questions sociales? »

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