LA QUESTION SOCIALE A LA CHAMBRE FRANÇAISE EN JUIN
Si quelques honnêtes gens dédaignent encore la question sociale comme un problème factice, soulevé par des paresseux, exagéré par des ambitieux, et fmalement indigne de toute solution sérieuse, ils seront détrompés, peut-être, par les discussions de juin 1896, à la Chambre des députés, sur le travail des femmes et des enfants. L'ordre du jour était simple, clair et restreint : il s'agissait, uniquement, d'apporter quelques modifications à la loi de 1892. Durant plusieurs séances, la Chambre a greffé, sur ce modeste débat, une interpellation contre le socialisme ; prenant à partie ceux qui se flattent d'être les gouvernants de demain, elle les a traités, ou peu s'en faut, comme elle traite volontiers, au grand détriment du bon travail parlementaire, les gouvernants d'aujourd'hui. Avec une bonne grâce hautaine, M. Jules Guesde 9t ses amis ont accepté le débat. Il se peut résumer ainsi: un programme dont le caractère positif ne peut être nié, même par ceux qui le
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trouvent utopique, faux et dangereux, a été présenté c e.t celui des collectivistes: en Le deux les diverses écoles ont apporté, out à a fo's, des cntiques empruntées" sous une for Je
mieres du socialisme, et des aveux vraiment nouveaux, dignes d'être recueillis et comment" M le comte Albert de Mun, M. Avnard M. Labat, ont tenu des discours plutôt négatifs'
de place : le premier de ces orateurs, depuis un quart de siècle, a si fréquemment exposé son programme positif, que c'est, selon toS^vra
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collègue. c.am,ons convai^eurdi ^^^I T beral, partisans de ce qui est, ils restent dans la
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de Mun ,) ; et s, le libéralisme, lui aussi n'a pas développé le sien, c'est qu'entre l'idéa du li-
C'est dans les d.^cours de M. Paul Deschanel de M. Dron, de M. Gustave Rivet, qu'on neuf' vraiment mesurer le progrès de plu ie'ur tC
(0 5 volumes. Paris, Poussi
t'ijue.
ries dont M. le comte Albert de Mun, il y a quelque vingt ans, semblait avoir le monopole : Tatmosphère de la Chambra, aujourd'hui, lorsque les questions sociales s'y viennent condenser en gros nuages, n'est plus la même que naguère; peu d'années ont suffi pour que certaines discussions fussent vidées, certaines répugnances vaincues, certains points acquis. Et s'il semble bien, décidément, que la besogne parlementaire soit assez stérile pour le bien du pays, elle ne l'est point, en tout cas, pour le cerveau des députés.
Dans cette sorte de syllabus à rebours, résumé des maximes et des résultats de la Révolution française, qui durant longtemps s'imposa comme une orthhodoxie à la majorité de nos chambres, il y avait un chapitre d'économie politique : a priori^ on refusait audience aux réclamations de M. le comte Albert de Mun ou des socialistes, parce qu'elles allaient à rencontre de ce chapitre. Il est aujourd'hui comme ces livres de classe qui ont trop servi : les feuillets en sont dispersés, un peu partout ils traînent, et les enfents — dans l'espèce ce sont les députés — continuent quelque temps de travailler avec ces lambeaHx; puis ils jouent avec ; un à un, les feuillets finissent par s'envoler ; dans les pupitres des élèves, à moins que ce ne soit «ous leurs pieds, il en est qui s'attardent ; un nettoyage en a raison. C'est le cas pour les préjugés de la vieille économie politique : çà et \k, sur divers bancs de la Chambre, on en retrouve des bribes; même
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disparus, ils ont laissé derrière eux quelques traînées de scrupules; mais la Chambre ne leur appartient plus ; ils empêchent l'atmosphère d'être homogène, ils ne la composent plus.
« Nous croyons que l'ancienne économie politique, l'école du laisser-faire et du laisser-passer — qui, au début, ne l'oublions pas, a été tournée, comme la Révolution française ellemême, qui en est sortie à tant d'égards, contre l'idée même d'association — ne suffit pas à résoudre les problèmes de plus en plus complexes qui se dressent chaque jour devant nous... parce qu'elle n'est que la science de la production et des richesses, et que, à côté et au-dessus de ces questions d'ordre matériel, il y a des questions juridiques, des questions sociales, il v a le devoir, il y a la justice ! » C'est M. Paul Deschanel qui parlait ainsi, le 23 juin (896. « Au point de vue économique, avait dit M. Dron dans la séance du 16 juin, il n'y a, paraît-il, qu'un dogme immuable, la liberté des contrats, et chaque fois que l'on aurait voulu s'en écarter et qu'on aurait méconnu la loi de l'offre et de la demande, on serait amené à faire des lois inapplicables et presque monstrueuses. Je ne vais pas m'attarder à réfuter ces idées quelque peu archaïques, parce qu'elles ne répondent plus aux conditions sociales qui sont faites aux ouvriers par le développement du machinisme moderne. » D'un mot on peut résumer M. Deschanel eii disant qu'il accuse l'économie politique de matérialisme ; c'est par surcroît un archaïsme
aux yeux de M. Dron ; or, un idéal archaïque demeure encore respectable par la vertu même des sentiments qui Tinspirèrent ; mais que vaut, en vérité, un matérialisme archaïque?
Négliger le travailleur pour ne songer qu'au travail fait, telle en est Tirréparable faute; sans crEÙnte, M. Paul Deschanel la dévoilait. « Nous croyons, déclarait-ii, que le contrat de travail n'est pas un contrat comme un autre, parce qu'ici la marchandise offerte, le travail, ne fait qu'un avec le vendeur. C'est la personne humaine elle-même qui est engagée, c'est une créature qui vit, qui pense et qui souffre. » Et M. Jules Guesde lui criait : « Vous êtes dans la bonne voie. » Dans la séance du 27 juin, M. Vaillant, à son tour, le félicitait : « L'idée de l'identité de la force du travail et du travailleur, disait l'orateur blanquiste, est le point de départ nécessaire de toutes les conclusions auxquelles le socialisme est arrivé... Un des résultats les plus considérables qu'ait atteints Marx, c'est d'arriver à reconnaître que, dans la détermination de la valeur, il ne fallait pas considérer, comme les précédents économistes, le travail, mais la force de travail, non le travail abstrait, mais le travail vivant, le travailleur en exercice. » Ce n'est point le socialisme seulement, c'est le christianisme social, qui s'appuie sur un tel fondement ; et l'on pourrait, de M. Paul Deschanel, rapprocher Léon XIII, non moins aisément que Karl Marx ; ils condamnent, à l'unisson, les conséquences de la vieille économie libérale.
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Que si vous vouliez, remontant plus haut et plus loin, retrouver les principes de cette économie, le discours de M. Edouard Ayiiard vous y aiderait: on y sent un bel optimisme, s'épanouissant, pour Tavenir^en des espérances yénéreases et se consolant des misères du présent par l'exercice actif et dévoué de la charité individuelle, . dont M. Aynard donne si noblement l'exemple ; on y saisit l'imperturbable assurance que les choses s'arrangeront d'elles-mêmes pour le mieux des hommes, que l'Etat doit soigneusement éviter tout attentat contre ces spontanéités, que la liberté déployée conduira fatalement au progrès, et qu'en face des lois naturelles, directrices nécessaires des phénomènes économiques, la loi humaine doit se taire et s'effacer. « Protéger le faible contre le fort, disait M. Aynard le 25 juin, il n'est pas besoin de loi pour cela. » — « Je vous demande pardon, lui ripostait le 27 juin M. Gustave Rivet; si tous les hommes étaient comme les rêve M. Aynard (et le député radical eût pu ajouter : comme M. Aynard luimême), s'ils étaient tous parfaits, humains, équitables, justes, désintéressés; si on n'avait qu'à s'en remettre à leur bonté, à leur conscience, à leur équité, à leur justice, il est évident que la loi serait inutile. Malheureusement, tous les hommes ne sont pas comme les rêve M. Aynard: il y en a qui sont inhumains, égoïstes, âpres au gain et sans conscience, et c'est alors que la loi doit intervenir. » Bien que la profession de chrétien ne répugne point à M. Aynard et repu-
gne fort à M. Gustave Rivet, vous conclurez avec moi qu'en Tespèce les rêves de M. Aynard et de l'école libérale abritent et traduisent cette hérésie fondamentale du xviii^ siècle, qui conclut à la bonté de la nature humaine : le Hbéralisme économique est bon, si tous les hommes sont bons. M. Gustave Rivet, en réfutant M. Aynard, a rappelé, sans le vouloir, que le vieux péché originel a bien quelque titre à l'attention du législateur. Ce fait initial de l'histoire de l'humanité fut toujours inaperçu des économistes.
Pour cette raison, précisément, l'Eglise peut et doit dégager sa responsabilité dans les crises sociales actuelles. « Ou'avez-vous fait. Messieurs les chrétiens? » avait demandé M. Jules Guesde dans la séance du i6 juin. En des termes excellents, le 27, Mgr d'HuIst lui répondait : « Si de nos jours cette grande évolution ou révolution économique qui a eu pour cause la transformation du travail humain par la science a coïncidé avec une certaine aggravation des souffrances de la classe laborieuse, ou au moins d'une partie de cette classe, — ce que je ne prétends pas nier, — c'est parce que cette transformation, qui était bonne en elle-même, comme tout ce qui représente un progrès de l'esprit humain, s'est faite sous la domination et sous l'inspiration d'une bourgeoisie qui s'est vantée ellemême d'être fille de Voltaire. En sorte que ce n'est vraiment pas à l'EgHse ni au christianisme que vous pouvez en demander compte. » L'Eglise, en effet, ne peut être rendue responsable que
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de ce qu'elle a créé ; or, c'est en s'émancipant de Téglise, c'est en s'édifiant en dehors d'elle, sans elle, contre elle, que la société moderne s'est formée; si donc cette société périclite, s'il suffit d'une expérience relativement brève pour en condamner les principes fondamentaux, il convient à l'Eglise, non point certes de s'en réjouir, — car il n'est ni du goût ni du devoir de l'Eglise de se réjouir du mal social, — mais tout au moins de faire observer qu'en délaissant la voie droite où le christianisme les avait engagées, les sociétés contemporaines se sont fourvoyées dans une impasse.
Transformer cette impasse en une route, y découvrir une issue, et, s'il en est besoin, la percer, même par des procédés violents : voilà ce que prétend le socialisme. M. Jules Guesde, dans son discours du 25 juin, s'est plaint que M. Paul Deschanel eût diffamé la Révolution ; socialiste, il ne considère point le régime capitahste comme le terme fatal et suprême du grand mouvement de 1789; du régime capitaliste, qui centralise la production aux mains de quelques-uns, doit sortir le régime collectiviste, qui la centralisera aux mains de la collectivité, représentée par l'Etat. En dehors des voies chrétiennes, le libéralisme avait voulu frayer à la société un chemin nouveau ; ce chemin se perd et s'arrête misérablement. Le socialisme survient, pour l'élargir et pour le prolonger; il se flatte d'avoir de bons ingénieurs sociaux, qui suppléeront à l'impuissance du libérahsme. « Notre collectivisme, disait M. Ju
les Guesde le i6 juin, est né de la société actuelle, qui devient de plus en plus collectiviste. »
La prétention de M. Jules Guesde n^est pas de réagir contre le régime actuel, mais bien plutôt d'en mûrir et d'en recueillir certaines conclusions, qu'il juge inévitables. Jamais, croyons-nous, la situation du parti socialiste à l'égard de la Révolution française n'a été précisée avec une plus audacieuse clarté que dans le second discours tenu par M. Jules Guesde le 25 juin : € Ainsi donc, disait-il à M. Paul Deschanel, cette Révolution dont vous vous proclamez les fils dévoués et fidèles, vous avez déclaré que son œuvre n'é^ tait pas bonne, avait été funeste ; vous l'avez, en réalité, lâchée, reniée... Eh bien, je tiens, moi, à la défendre contre vous, qui ne l'avez pas comprise. La Révolution française, ah ! certes oui, a atteint son but, le seul qu'elle eût à atteindre, en brisant toutes les anciennes formes de production, tous les anciens moules qui s'opposaient au renouveau industriel... Elle a emporté tout ce qui faisait obstacle au régime capitaliste, préface indispensable de l'ordre socialiste, faisant table rase d'un passé épuisé. »
Accusé, jusqu'ici, d'être une doctrine a priori^ le socialisme s'étale, de plus en plus complaisamment, sous l'aspect d'une construction a posteriori ; il déclare sa prétention, non point de régir les faits au now d'un système abstrait, mais d'observer les faits et d'en induire le système de l'avenir, et de se borner, en définitive, à ratifier une évolul.on par la révolution qu'il prépare ;
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délaissant enfin la gloire d'être des prophètes les socialistes aspirent à l'honneur de passer pour des empiristes. C'est ainsi qu'ils échappent au dilemme qu'on leur objectait, et qui mettait en doute leur logique, voire même leur bonne loi : « Ou bien vous repoussez toute propriété uidividuelle leur disait-on, et les campagnes vous seront hostiles ; ou bien vous créez un so-
■ailhrez à vos principes. » M. Jules Guesde prévoit ce reproche : « Là où le moyen de production est encore à l'état suffisamment rudimentaire pour être mis en valeur par son propriétaire, nous nous inclinons devant cette propriété réel! lement individuelle que l'on nous accuse stupi-
indTw? u ""T""'- * ^'' P^°P"^"^ réellement mdi idue le, ,1 entend celle que le propriétaire e-xploite lui-même ; il peut aisément démontrer quen ce sens le régime capitahste a tué la propriété réellement individuelle, et qu'il appartient au socia isme de dresser l'acte de décès. D'être reputes les créateurs utopistes de phénomènes sociaux, cela déplaît évidemment aux théoriciens collectivistes, ils préfèrent s'ofTrir comme les liquidateurs et les bénéficiaires d'une faillite
Serait-il téméraire de penser que volontiers M. Jules Guesde eût fait taire M. Gérault-Richard, un enfant terriiJe du parti, lorsqu'il interpellait avec une crudité provocante les « bourgeois » du centre. M. Guesde a plus de maîtrise et plus de sérénité : «Nous n'en voulons pas aux individus capitalistes, affirme-t-il en substance; nous n'en
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voulons qu'au régime ; Tégoïsme et la cruauté que, de prime-abord, on reprocherait aux individus, sont le fait du régime. » Et les « bourgeois» du centre purent être convaincus que le socialisme leur enlèverait, à coup sûr, leurs propriétés, mais non point leur vie. Le collectivisme se fait fort de leur succéder sans les tuer ; qu'importe leur mort à eux? Il suffit à M. Jules Guesde que leur régime se meure. Car pour ce qui regarde la justice de l'expropriation finale, ilparaît qu'ils auraient mauvaise grâce à discuter cette questionlà. M. Jules Guesde leur objecterait, comme il le fit dans la séance du 25 juin, les Lundis révolutionnaires de M. Georges Avenel, où sont racontées, longuement, les audacieuses désafl*ecta tions que commirent, au détriment des émigré , et des prêtres, les « grands bourgeois » de la Ré volution ; et je ne sais pas de dialogue plus suggestif que celui qui s'est engagé, le 27 juin, en tre M. Rivet, radical anticollectiviste, et deux députés socialistes.
M. Rivet. — Je n'admets pas qu'on fonde la société nouvelle sur l'iniquité et l'injustice î
M. Arthur Groussier. — C'est ce que vous avez fait.
il/. /?/ye^ — Quand?
M. Arthur Groussier. — Lorsque la Révolution a dépossédé la noblesse et le clergé.
M. Gérau/t'Richard. — Vous avez confisqué aubénéfice de quelques-uns ; nous exproprierons, nous, au bénéfice de tous.
Ainsi, si l'on envisage la fin poursuivie^ il ré*
suite des récents débats que les socialistes prétendent exclusivement prendre la suite de l'histoire; ni en arrière ni en avant, ils ne croient faire un bond; ils constatent que la production s'est monopolisée: de ce monopole, ils veulent transférer la propriété ; au lieu de l'abandonner à un tout petit nombre, ils la remettront à l'État : mais le monopole lui-même, encore une fois, existait avant eux. Si Ton envisage les moyens qu'ils prendront, ils allèguent à l'avance, en faveur de ces moyens, les précédents que leur fournit l'histoire. Et c'est, tout ensemble, avec l'héri'.age du passé et avec les procédés du passé qu'ils édi fierontrEtat de l'avenir.
Sur quels principes philosophiques s'appuie M. Jules Guesde pour justifier l'idéal de fraternité auquel il voudrait conformer cet Etat de l'avenir, c'est d'ailleurs ce qu'il serait impuissant à nous dire ; car l'observation purement matérialiste des faits, telle qu'il la pratique, peut bien attester l'interdépendance des hommes entre eux, et l'on peut, avec quelques réminiscences inconscientes de christianisme, déduire de cette interdépendance une thèse sur la solidarité ; mais quant au fait de la fraternité humaine, l'homme, mis en présence de la nature, ne sait pas l'y déchiffrer à lui tout seul ; et le spectacle perpétuel de l'écrasement des faibles parles forts, n'est point susceptible de fournir un enseignement de fraternité.
Outre que M. Jules Guesde prétend tirer de cette évolution un principe moral qu'elle ne comporte pas, il commet une seconde impiudence,
même une contradiction, en paraissant croire que le collectivisme, vers lequel il la fait converger, en /serait comme l'aboutissement immuable, éternel, et qu'elle se viendra figera tout jamais, stagnan-» te, satisfaite d'elle-même, dans la nationalisation du sol et des instruments de production. Après avoir montré le collectivisme résultant des contingences économiques, il se plaît à le faire miroiter comme un idéal absolu: c'est là, pour les tribuns de la doctrine, un périlleux état d'esprit : l'économie libérale, elle aussi, aimait jadis à se proclamer immortelle; pourquoi le socialisme se hâte-t-il vers la même faillite ? Nous plaçant sur le terrain des faits, le seul qu'admette M. Guesde, nous lui demanderons s'il est impossible que la science, après avoir favorisé, durant le xix® siècle, les prodigieux développements de la grande industrie, redevienne bientôt plus clémente et plus propice à la petite industrie domestique. Supposons — et l'hypothèse n'est certes point absurde — que viennent à se muitiplier les commodités pour le transport de la force par l'électricité .n'en pourrait-il point résulter, lentement, une nouvelle période de prospérité pour le travail à domicile, et je ne sais quel choc en retour ramenant la population des villes vers les campagnes, où la besogne industrielle commencerait à devenir possible ? Entre les deux prétentions qu'affiche à la fois M. Jules Guesde, il faut que le collectivisme choisisse: s'il veut être, purement et simplement, un produit des faits acquis, il doit prévoir, sans révolte, une série d'autres faits, qui
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provoqueraient sa disgrâce, sinon sa disparition : et s'il prend des airs de transcendance, s'il veut incarner l'idéal, l'absolu, le meilleur en soi, il ne doit plus se targuer d'une origine positive, d'une genèse historiquement fatale, et quant à ses principes philosophiques, il ne les peut plus soustraire à la discussion.
Mais ces complexités et ces confusions émeuvent peu l'opinion des foules. «Nous sommes les seuls, disait M. Jules Guesde, qui, dans la tempête présente, montrions à l'humanité un abri, et un abri dès demain. : Cela suffît : les foules affluent. Ce qu'elles on' le droit de demander aux ennemis du socialisme, c'est qu'au lieu d'apporter des réfutations ils proposent un autre abri. Or, i'Efjlise catholique en est capable ; encore faut-il que ses fidèles le veuillent bien. « Le christianisme, déclarait en 1887, à l'assemblée générale des catholiques, M. le comte Albert de Mun, intervient dans le régime du travail pour faire respecter la dignité de l'homme, de l'enfant et de la femme, pour empêcher l'abus qui peut être fait de leurs forces, pour leur garantir la sécurité du lendemain, la paix de la vieillesse, l'honneur du foyer domestique ; il intervient dans le régime de la propriété foncière pour rappeler à ceux qui la possèdent qu'elle n'est pas un placement de capitaux, mais une charge sociale, et qu'elle doit être constituée en vue de la famille et de sa stabihté, sans lesquelles le sol de la patrie n'est plus qu'un mot vide de sens; il intervient dans le régi me du crédit, non pas pour interdire au
capital associé au travail de jouer un rôle fécond, mais pour empêcher que l'argent, livré sous le nom complaisant de théorie du crédit public aux entreprises de la spéculation, ne soit détourné de son véritable objet et n'élève en face du collectivisme d'en bas, un collectivisme d'en haut, qui ne serait ni moins dangereux ni moins antisocial. Régime du travail, régime de la propriété, régime du crédit, voilà le triple sujet qui sollicite le dévouement des catholiques, et qui leur trace une mission pour laqueHe ils ont besoin de toutes leurs forces et de tous leurs courages ».
On peut dire que jusqu'ici les catholiques n'ont à peu près commencé de remplir que la première partie de cette mission : à l'égard des lois de protection ouvrière, M. le comte Albert de Mun et ses amis exercèrent une initiative féconde ; entre l'Eglise et les travailleurs, ils rétablirent un contact oublié ; de là sortit le parti démocratique chrétien ; encore frêle en sa jeunesse, il suffit, pourtant, à inquiéter les collectivistes, si nous en croyons M. Gérault-Richard, rédacteur à la Petite République française : « Les vrais ennemis, écrivait-il récemment, les seuls redoutables du prolétariat socialiste ne sont pas ces bourgeois oisifs que la digestion paralyse et qui se reposent sur des mercenaires du soin d'être défendus... Avant qu'il soit longtemps, les soi-disant démocrates chrétiens auront pris, contre nous, la première place dans la bataille sociale » (i).
(i) Cité par M. Max Turma>n dans un iHléressaat article de la Revue du Ctlergé Français sur le congrès ouvrier chrétien He
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Au témoignagne de M. le comte Albert de Mun, que très volontiers nous faisons nôtre, il reste aux catholiques deux autres besognes. En premier lieu, par les théories qu'ils développent, par les projets de loi qu'ils déposent (celui de M. Fabbé Lemire sur le bien de famille mérite déjà d'être noté), et par les tendances, enfin, qu'ils affectent en matière fiscale, ils doivent assidûment faire acte d'hostilité contre ce que Mgr d'Hulst appelait, dans la séance du 27 juin, « la conception égoïste et féroce de la propriété : la propriété sans charges morales ». Sous ce mot : propriété, l'opinion courante entrevoit une sinécure, dont l'heureux titulaire est dispensé de tout travail; la théologie chrétienne, au contraire, considère la propriété des choses créées comme une fonction de tous les hommes, et cette propriété n'est répartie, individualisée, que pour que la fonction soit mieux exercée.
En second lieu, fidèles aux instructions du Pape qui, dans l'encyclique Rerum Novarum et dans la lettre Praeclara, a sollicité leur attention sur r « usure », les catholiques doivent épier les diverses pratiques qui, légitimées ou non par l'économie moderne, permettent de s'approprier indûment le fruit de l'industrie d'autrui, ex indus-
Reims (n» du i«' juillet 189G, p. 248). — Cf. l'article de M. Albert LivET, Revue socialiste, iSQf), II, p. 280: « A parcourir les dernières livraisons des multiples organes du parti démocratique chrétien, partout on sent l'ardeur, la foi des passions neuves, un jrand désir de travail et de dévouement au bien commun, l'abanion des vieux cadres usés de la société actuelle, les esprits tournés vers de nobles espérances et de beaux lendemains ».
tria aller ius (car telle est exactement la définition de Tacte usuraire, au sens théologique du mot). L'usure, au moyen-âge, affectait principalement la forme du prêt à intérêt ; plus dévorante aujourd'hui, elle est pratiquée sous des formes nouvelles {per aliam speciem)^ auxquelles Léon XIII fait allusion, et dont les Sociologues catholiques doivent se préoccuper. De venir dire, avec des gestes d'impuissance et des airs de regret, que le régime actuel nous enveloppe, nous enserre, nous maîtrise malgré nous, que nous n'en sommes point responsables et que c'est folie, dès lors, si vicieux qu'il soit, de lui opposer les droits de la justice et les enseignements inutiles de la vérité, beaucoup de catholiques en seraient tentés ; mais ils se trompent en croyant qu'une telle excuse les dispense du devoir d'étudier et du devoir d'agir. En présence de certains avantages personnels qu'ils tirent eux-mêmes de ce régime vicieux, cette excuse peut mettre leur conscience en repos ; elle leur permet de n'être point « inquiétés », suivant la décision de la Pénitencerie, lorsqu'ils touchent, par exemple, l'intérêt d'une somme prêtée. Mais siles nécessaires complaisances de la casuistique, qui n'envisage que des cas individuels, venaient à voiler les immuables leçons de la théologie morale, qui maintient, dans une altière clarté, les règles de la justice sociale, c'est le resplendissement même de l'Eglise et c'est la vertu civilisatrice du christianisme qui risqueraient, à leur tour, de s'estomper aux yeux de l'humanité.
« Le système capitaliste s'appuie sur l'idée de la productivité du capital et de rarcjent, sur la considération de l'argent comme producteur général et suprême qui fructifie toujours. Ce n'est pas toujours tel ou tel acte qui est à incriminer, c'est le régime lui-même qui est usuraire, et il Test dans son essence, puisqu'il repose tout entier sur l'intérêt des valeurs improductives ». J'emprunte ces affirmations aux décisions prises en 1887 par l'Union d'études sociales de Fribourg (i) à laquelle appartenaient, entre autres, le futur cardinal Mermillod, M. Gaspard Decurtins — sans parler, naturellement, de M. le comte Albert de Mun. Ils n'auraient pas cru faire tout leur devoir en dirigeant exclusivement contre les « abus du capitalisme » des coups forcément amortis ; et répudiant ces timidités d'assaut, c'est le régime lui-même qu'ils dénonçaient comme mauvais. En face des rêves positifs que les collectivistes développent, les catholiques, évitant tout compromis avec ce régime, doivent exposer, intégralement, le droit social de leur Eglise et l'idéal social de leur religion, sans redouter jamais, ni d'être inopportuns, ni d'être importuns.
(i) On les trouvera réunies dans une brochure întitulée : Union de Friboarg (Paris, Levé, i893). — Comparer sur la question du capitalisme, le livre du chanoine Dehox : L'Usure {Y" at'xs, Maison de la Bonne Presse).
LES PROGRÈS DE L'IDÉE D'ORGANISATION, — L'OFFICE CENTRAL DES INSTITUTIONS CHARITABLES.
L'Office central des institutions charitables inaugure en 1901 sa douzième année d'existence ; au retour de chaque été, un rapport de M. Léon Lefébure, secrétaire général, en définit les fonctions et en constate les progrès. On saisit sur le vif, dans ces comptes-rendus annuels (i), la fécondité d'une intention généreuse ; on y voit comment la richesse des résultats obtenus dépasse parfois celle du but cherché ; on y constate par quelle encourageante genèse la modeste volonté de bien faire amène souvent à faire grand. En sept ans, sous des formes diverses, l'Office Central intervint en faveur de plus de 70.000 malheureux. M. le marquis de Yogtié, président de l'Office, disait en 1892 : « Ce n'est pas une œuvre d'assistance directe, et, en ce sens, elle n'empiète sur le domaine d'aucune œuvre existante : c'est pour ainsi dire l'œuvre des œuvres, destinée à les servir toutes, à leur servir de lien entre elles et de lien avec le public ; centre d'études, d'informations et de renseignements, elle s'offre à être
( I ) M. Lefébure les a récemment réunis dans sa très intéressante monographie de l'Office Central, publiée par la librairie Didot.
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rintermédiaire entre la misère qui cherche le secours efficace et la charité qui cherche à bien placer son assistance. » — « La bienfaisance, expliquait la même année M. Etienne Lamy est un livre immense et admirable où chaque œuvre a écrit une page; mais il manque à ce livre une chose, une table des matières » ; et c'est de TOffice central qu'on attendait cette table. On lui proposait donc un double rôle, d'être le courtier de la bienfaisance et d'en être le greffier ; l'Office central l'accepta, et chaque jour, sous l'habile et diligente administration de M. Béchard, il perfectionne son outillage pour répondre plus sûrement à cette double fin. Sept services y sont installés: enquêtes sur les œuvres, enquêtes sur les pauvres, secours d'urgence, assistance par le travail donnée aux malheureux valides, avances au travail et placement, rapatriement, concours spécial donné à des œuvres de charité. Vous avez là des remèdes contre toutes les sortes de chômages; chômage des bras faute d'emplois; chômage des bourses faute de renseignements sur les misères ; chômage des œuvres de charité faute de notoriété.
« De quoi vivre ? » murmure le pauvre. « Pour quoi vivre ? » soupire le riche. Pour son existence, le premier réclame un moyen, le second réclame un but ; et perpétuellement s'entrecroisent les échos de leurs doléances, comme une ironie à l'adresse du Créateur. Jamais les hommes ne sont plus près de justifier la Providence que lorsqu'ils se font providences eux-mêmes ;
à ces deux questions qui volontiers expireraient en blasphèmes, rOffice central essaye de réponire par les indications contenues dans ses fiches.
A la première question : « De quoi vivre ? » il a donné, entre mai 1895 ^* ™^^ i^9^> i6,5o4 solutions, que M. Léon Lefébure, dans soii rapport de 1896, classe comme il suit : « L'office est venu lui-même en aide, moyennant les fonds qui lui avaient été confiés, ou par ses ressources propres, ou bien en fournissant de l'ouvrage ou des instruments de travail, à 5,708 personnes ; il a fait secourir par des œuvres diverses de bienfaisance 5,776 personnes; il a procuré ou indiqué 38 1 emplois ; il a placé 4o3 orphelins^ 284 vieillards dans des asiles, et envoyé en province 1082 personnes » (i).
Quant à la seconde question : « Pour quoi vivre ?» un candidat perpétuel au suicide l'adressait jadis à Jean-Jacques Rousseau ; et le philosophe de répondre : «Fais une bonne action. » il ne suffit pas à l'Office central de répéter ce conseil ; il offre au public les moyens de bien faire la bonne action. Le métier de riche, il n'y a pas longtemps, exposait à une double duperie ; soit qu'on voulût faire fructifier son argent en intérêts à son propre profit, soit qu'on préférât le
(i) De mai i8g6 à mars 1897, l'Office central est intervenu au profit de i 5.985 malheureux ; il est venu en aide à 5.250 personnes ; il a fait secourir par diverses œuvres 4.1'04 personnes il a procuré ou indiqué 524 emplois; il a placé 44? orphelins, 296 vieillards dans ses asiles, envoyé en province io33 personnes, et fait 3424 enquêtes sur les solliciteurs. Nous devons ces ckiffres récents aux obligeantes communications de M, Béchard.
LES PROGRÈS DE l'iDÉE d'oRGANISATION 25 1
faire fructifier en bonnes œuvres au profit d'autrui, on risquait toujours d'être trompé t qu'on cherchât auprès du capitahsme un placement pour ses épargnes ou bien auprès de la misère un placement pour ses générosités, l'un et l'autre étaient aléatoires. Grâce à l'Office central, les placements de la seconde catégorie seront désormais efficaces, solides et sûrs ; aux bonnes actions, une bonne destination est garantie. Le riche est enfin protégé contre les extorsions du pauvre ; puisse-t-il être, aussi, défendu contre les extorsions de spéculateurs plus riches que lui ! Cette dernière besogne regarderait l'Etat — un office central aussi, mais dépourvu, celui-là, du précieux concours de M. Léon Lefébure. A l'orientation des charités du riche, M. Lefébure et ses auxiliaires pourvoient excellemment: ils vous renseignent sur les pauvres que vous songeriez à secourir ; ils vous font connaître des misères dès que vous leur en demandez l'indication ; ils acceptent de recevoir votre argent pour le distribuer au gré de leur expérience et de vos intentions ; ils s'offrent, enfin, à vous tenir un compte courant de charité et à vous faire connaître, périodiquement, la façon la plus opportune dont ils ont cru devoir affecter vos dîmes.
Les Œuvres, aussi, peuvent invoquer utilement les services de l'Office central, soit pour obtenir des conseils de gestion, seit pour être recommandées aux donateurs qui cherchent l'occasion de faire le bien. C'est pour suffire à la complexité d'un tel rôle que l'Office projeta^ dès sa fon-
dation, la statistisque de toutes les œuvres charitables de la France. De multiples concours s'y dévouèrent ; il eut des enquêteurs volontaires et des enquêteurs appointés. A la Noël de i893, le journal le Temps publiait un supplément, préparé par rOffice, où étaient classées toutes les œuvres de Paris ; puis on passa aux départements. Tant pour rassurer certains directeurs d'œuvres, facilement ombrageux lorsqu'on les questionne, que pour éclairer le public sur cette entreprise de TOffice central, M. Paul Festugière, dans une élégante et solide brochure : Un recensement général des œuvres charitables^ a marqué le but, les procédés et l'esprit de l'enquête. A l'heure présente, elle est achevée pour toutes les régions de k France ; et déjà sont publiés, par la librairie Pion, les premiers fascicules du répertoire qui doit en contenir le bilan.
Amener à son maximum d'efficacité l'activité de toutes les œuvres : tel peut être le résultat de cette enquête, si l'on sait bien en tirer profit. Rappelez-vous le chiffre que je citais tout à Pheure : 1082 personnes malheureuses, en un an, ont été envoyées en province par les soins de l'Office. Il y avait là des œuvres végétantes, des lits d'hôpitaux vacants (/Jo pour 100, d'après ui^e statistique, alors que les hôpitaux de Paris refusent des patients) ; il y avait là des capitaux inutiles — déchet fâcheux — et des bonnes volontés inutiles — déchet irréparable. A toutes ces ressources, matérielles et morales, l'Office central, qui dorénavant les connaît, cherche et
LES PROGRÈS DE l'idÉE d'oRGANISATION 258
trouvera des affectations ; suivant que les œuvres manquent ou regorgent de clients, il leur adresse des clients ou des bienfaiteurs ; pour quiconque veut de la besogne, pauvre ou riche, individu ou association, l'Office central est un fournisseur diversement assorti.
Un tel fournisseur était nécessaire, à notre époque. Le pauvre, pour la population riche des grandes villes, a cessé d'être, à propement parler, le prochain ; il apparaît plutôt, si Ton ose dire, comme un être lointain. Tout entière, révolution sociale de notre siècle a convergé vers ce résultat. « Quartiers riches », « quartiers pauvres », ce sont là des locutions qu'autrefois on aurait peu comprises et que la réalité, maintenant, justifie de plus en plus. Le quartier pauvre re- Wlé par le quartier riche : ainsi se résume Tagrandissement de beaucoup de villes ; entre les diverses classes, on se coudoie de moins en moins, et l'habitude d' « avoir ses pauvres » est en passe de disparaître (i). Çà et là, paraît-il, au voisinage de certains externats distingués, on rencontre encore, égarés en des quartiers riches, quelques îlots de malheureux ; ils sont comme des champs d'expériences pour les exercices de charité, plutôt disciplinés que spontanés, aux-
(1) Il est fâcheux, écrivait récemment M. Jules Lemaitre, que outre l'égoïsme infus dans l'homme avec la vie, les conditions économiques des vastes sociétés modernes et le mur qu'elles dressent partout entre les riches et les pauvres, rendent impossible la pratique de l'Évangile total [Bévue des Deux-Mûndes^ le' novembre 1896, p. 221?. .
quels on veut dresser les jeunes élèves ; leurs habitants sont comme des figurants de la misère, bien choisis, passablement élevés, congrûment nettoyés, vraiment stylés; ils sont d'une pauvreté souriante, résignée, sans rien d'écœurant ni de hideux, d'une pauvreté « comme il faut », nous allions dire ; ils vivent, eux, de leur pauvreté, alors que le commun de leurs frères en meurt ; ils endossent la livrée du prolétariat plutôt qu'ils ne lui appartiennent ; et c'est ainsi qu'on épargne à leurs jeunes visiteurs ce contact trop immédiat avec la réalité, qui pourrait les troubler, voire môme les transformer en « socialistes chrétiens » ; ils prennent leurs leçons de charité devant une pauvreté apprêtée ! Mais si l'on omet ces élégantes et curieuses exceptions, paupérisme et capitalisme habitent en général des quartiers différents ; et pour connaître le pauvre, le riche fut longtemps sans ressources. Nous savions par M. Hugues Le Roux et par M. P^xxlian les innombrables stratagèmes qu'emploie la mendicité ; M. Moiiod nous apprenait que, sur 727 miséreux qui se plaignaient de manquer de travail, 18 seulement en souhaitaient sincèrement; il était difficile qu'après de telles cons tatations la générosité ne fût point hésitante ou découragée (i). M.Édoaard Rod, il est vrai, dans
(i) Il faut lire, au sujet des récents ouvrages sur la mendicité et la bienfaisance, une élude, non moins instructive qu'attrayante, que leur a consacrée M. Clémekt dk Paillette dans son charmant Telume : Livres (Tkier et d'autrefois (iParis, Poussiel gue).
LES PK0GRE8 DE l'idÉE d'oRGANISATION 255
une jolie et subtile apologie que publiaient les Débats^ s'efforçait d'établir que le mendiant, quel qu'il soit, remplit une fonction sociale, puisqu'il ne permet point à la pitié de s'engourdir en nous et que cet utile personnage, s'il n'existait pas, mériterait d'être inventé; mais on admirait d'autant plus l'élégance du plaidoyer que les arguments en paraissaient moins convamcauts.
Et cette vision si nette, si irréfutable, du mauvais emploi et de la stérilité sociale d'un certain nombre de générosités, coïncidait, dans l'esprit public, avec un sentiment plus aigu et plus gênant que jamais de la « disproportion qui existe, à notre époque, entre les avantages et les services sociaux » (l'expression est de M. le marquis de Vogiié). « La propriété doit se légitimer aux yeux du pauvre par le bien fait aux pauvres, » disait en i 892, à la première assemblée générale de l'Office centrai, M. Etienne Lamy. Et ce ne sont pas seulement les pauvres, ce sont parfois les scrupules de certains riches, qui s'insurgent contre la notion égoïste de la propriété. « Ne croyez-vous pas, s'écriait naguère M. Tabbé Vignot dans la chapelle de l'Ecole Fénelon, qu'un jour puisse venir où le travail antérieur, le capital d'efforts et d'épargnes qui vous a valu la transmission de vos biens, serait regardé comme rémunéré ? Je ne préjuge rien, je ne décide rien, je vous demande seulement, à vous privilégiés, et à ce titre volontiers légitimistes ; Etes-vous sûrs de la légitimité de votre privilège ? » Ainsi des inquiétudes ont surgi, et avec elles le senti-
ment de certaines obligations. Faut-il y voir une simple coïncidence ou bien un rapport d'effet à cause ? toujours est-il que du jour où la classe ouvrière, instruite par certains agitateurs, a hautement parlé de ses droits, les murmures intérieurs qui révèlent à chacun de nous son devoir social sont devenus plus distincts et plus pressants. Si finalement, dans une loyale et courageuse pratique de ce devoir, nous trouvons des armes pour évincer le socialisme, c'est peut-être bien sous la pression même des socialistes que nous avons formé l'arsenal où nous puisons de quoi les battre. La diffusion des doctrines socialistes a eu plus de prise sur les consciences que sur les intelligences ; et dans les sphères mêmes où elles n'ont point développé des courants d'opinion, il semble qu'elles ont, lentement, créé des élats d'âmes. Apporter une satisfaction à ces états d'ames, tout en retenant et en ratifiant ce fait, que riches et pauvres, personnellement, ne sont plus en mesure de se bien connaître entre eux : voilà la tâche que l'Office central s'est donnée.
Et j'entends d'ici les adversaires de l'Office : « Au lieu de travailler, diront-ils, à rétablir entre riches et pauvres la proximité et le coudoiement d'autrefois, il va s'interposer entre eux, à la façon d'un écran, interceptant de part et d'autre les rayons de joie dont s'illumine le visage du riche lorsqu'il donne, le visage du pauvre lorsqu'il reçoit. L'OfiBce aidant, on pourra traiter les pauvres, créanciers marqués par Dieu, com-
LES PUOGKÈS l,E l'idÉE d'oKGAMSATIO.N 257
me le commun des autres créanciers ; à leHe cate^gorie de misères, un chèque sera destiné • le bienfaiteur et l'obligé s'ignoreront toujours dav.mlaoe ; on chargera l'Office de ses affaires de chanté, comme son banquier de ses affaires d intérêts ; et le don de la personne à la person ne, cette quintessence delà charité, perdra toute raison d'être. »
« Ma charité, leur pourrait répondre M. Léon Lefebure, ne sera bureaucratique qu'autant que les donateurs me refuseront, pour la distribution de leur argent, tout concours personnel. Je me contenterais volontiers d'être un informateurune fois éclairés par mes soins, si vous voulez porter vos offrandes vous-mèm'es, je ne vous marchande point cette occasion de vous dévouer je ne vous dispute point ce plaisir. Mais si vous voulez que je sois un intermédiaire, que je devienne le caissier de votre philanthropie, ne vous étonnez pomt que j'y consente. Jïnsisterais croyez-le bien, pour qu'en personne vous alliez porter vos deniers, si j'avais le temps d'aviser à vos propres joies; dans ce contact de cœur à cœur, vous en goû(eriez de fort délicates. Mais laissez-moi songer plus encore aux joies des pauvres, a 1 urgence de leur soulagement; et si vousmêmes tout de suite, ne descendez vers eux
ble'l ,.? T r '^'""""^'^- » Dans son admirai
We I, . I e /a Vce pour les autres, M. l'abbé Vignot
our, « de tant d'honnêtes gens qui entencLt
aire la chanté n»ais qui croient la faire en la
iaisant faire... Charité banale et sans àme, con f.
nue-t-il, grand écueil de la charité sans effort personnel ! Mettez donc la main à Toeuvre du bieu pour y mettre votre cœur. Ayez, certes je ne vous le défends pas, les pauvres de M. le curé, mais n'oubliez pas d'avoir vos pauvres. » (i ) Que les pauvres de M. Léon Lefébure deviennent vos pauvres, ce n'est pas lui qui s'y opposera; même, il le demanderait. Ne sachons pas mauvais gré à l'Office central de multipher les facihtés pour certains amateurs d'une charité aisée, qui prétendent payer leur dette à la société sous la forme exclusive d'un certain débours d'argent; songeons plutôt que sans ces facilités maintes charités ne seraient point faites, et ayons le courage de faire peser sur nos mœurs contemporaines, et sur elles seules, les critiques que tout à l'heure nous entendions infliger à l'Office.
Très noblement, d'ailleurs, les fondateurs de rOffice central travaillent à relever le beau mot de charité de la déchéance qu'il a subie. Il signifiait, en théorie, l'amour de Dieu et des hommes, il en est venu, en pratique, à désigner l'aumône, tout simplement (2). L'Assistance publique ne
(i) Paris, Poassielguê.
(2) C'est en profitant de ce double sens du mol chanté qu'un certain nombre de catholiques rebelles aux enseignements sociaux de Léon XIII exploitent contre les revendications chrétiennessociales cette phrase de l'encyclique Reram Novaraiii : «Il fau; surtout attendre le salut d'une larye effusion de charité. > Ils feignent de croire que le mot latin caritas, employé par le Pape, signifierait l'aumône 1 La caritas^ c'est la loi d'arnour, dont la justice sociale est le premier article : des hommes qui s'aiment entre eux se doivent tout d'abord, spontanément, la justice. Voir
LES PROGRÈS DE l'idÉE d'oRGANISATION 259
s'élève yuère au-dessus de celte seconde définition; rOffice central la repousse très nettement. Aux clients inconnus, rAssistaiicc publique f«k attendre les secours qu'ils sollicitent; une fois "onnus, elle les aide de génération en génération; et s'il en faut croire un de ses fonctionnaires, M. le baron de Watteville, « depuis soixante ans que l'administration de l'Assistance publique à domicile exerce son initiative, on n'a jamais vu un indigent retiré de la misère et pouvant subvenir à ses besoins par le moyen et à Taide de ce mode de charité ; et au contraire, elle constitue souvent le paupérisme à l'état héréditaire (i). » Les destinées sont tout autres pour le client de l'Office central : sans retard, tout d'abord, il touche un secours d'attente ; mais loin de résumer les charités de l'Office, l'aumône n'en est qu'une préface; présente à l'heure opportune, elle ne se prolonge pas au-delà de cette heure-là. Au secours d'attente, succède ou supplée le travail d'attente : de mai 1895 à mai 1896, l'œuvre de l'hospitahté pour les femmes, que dirige avec un insigne dévouement la sœur Saint-Antoine, a donné de l'ouvrage à 3.3i6 femmes; la maison de travail pour les hommes a occupé 1,24.5 Paires de bras. Enfin l'Office cherche à se rendre le pins tôt possible inutile à ses clients; soit en leur accordant des avances pour l'achat d'outils, soit en les pla.
à ce sujet : Léon Grégoire, Le Pape, les catholiques et la question sociale^ a™* partie, chapitre I (Paris, Perrin),
(1) Cité par M. Léon Lefébukk çlaas son beau livre : Le Devoir social t p. 57-58. Paris, Perrin.
26o AUTOUR DU CATHOLICISME SOCIAL
çant, soit en les rapatriant, il se préoccupe de rencire à leur existence un cadre, une assiette et un but. Ce dont le pauvre continue de souffrir, lors même qu'il reçoit l'aumône, c'est du sentiment de sa propre inutilité ; il a conscience qu'il est, pour la machine sociale, une charge superflue, tout au plus une pièce de rechange si par hasard le chômage ou la mort de quelques-uns de ses frères laisse un vide dans le mécanisme. Mettre le pauvre en mesure de remplir lui-même, consciemment et avec allégresse, un devoir social : voilà le meilleur titre à sa reconnaissance. Les déclassés de tout ordre, déclassés de la maladie, de l'infirmité, de la misère, du vice, se sentent comme réhabilités, à leurs propres yeux et aux yeux d'autrui, lorsqu'ils se voient rattachés à la société par des liens, attendus pour une besogne, utiUsés et par là-même estimés, et lorsqu'ils peuvent se rendre ce témoignage, d'avoir intercalé leur petite part de travail efficace dans la manœuvre collective de l'humanité. Mis en présence d'un pauvre, M. Lefébure et ses collaborateurs s'efTorcent de lui rendre ce service. Dans la vie de ceux qui donnent et dans la vie, surtout, de ceux qui reçoivent, la charilé, ainsi comprise, n'est pas un incident transitoire, ans sitôt oublié, et qui laisse au pauvre, momentanément soulagé, le soin de s'arranger et de se débrouiller tout seul. « C'est le sentiment de l'isolement et de l'abandon, disait en 1892 M. Etienne Lamy, qui, pour la plus grande partie, recrute, n'en doutez pas, des soldats à l'ar-
"S PKOGRis DE L'IDÉE D'ORGANISATION 26,
mée du mal. » La charité qui abandonne après avoir donne élau donc impuissante à dépeupler cette armée. Libre aux champions d'un cerLin individualisme de vanter la' discrétion d'ul pareille chanté au lieu d'en signaler les lacunes et de refuser au bienfaiteur le droit d'exercer une tutelle protectrice sur un chômeur incer"" du surlendemam, comme ils refusent à l'État ou à des organisations professionnelles le droit de protéger le travailleur. Si la charité de l'Office central avec sa vigilance, son assiduité, la mul-
tiphcte et la longueur de ses échéances, gêne la «^l'berté . de certains clients de l'Offic,Lyon
urs qu'aux clients sérieux « la liberté », a'in entendue doit paraître aussi peu précieuse que cette effrénée « hberté du travail » célébrée Lr les économistes. ^
A regarder de près, la création de l'Office central des institutions charitables et les ébau ches d'une législation ouvrière et de group" ments ouvriers sont deux étapes d'un même pro- ,1 •' .'I"' «"*'.^'""«. dans les diverses sphères de 1 activité sociale, l'organisation à l'anarchie, la règle au caprice, l'ordre à l'arbitraire. II y a une trentaine d'années, dans un merveilleux chapitre de son livre /a Morale et la Lo. de l'histoire chapitre intitulé : la Spoliation, le P Gra- <ry écrivait : « Le pillage de la masse humaine qui travaille, par la puissance acqui.e de l'opulence, dépasse, non en violence, mais en effet utile pour le spohateur, ce que le monde a jamais vu... Le monde contemporain n'est-il point arrivé
à l'organisation scientifique du pillage ?» (i) Elle est close à jamais, cette période où le capitalisme seul avait le privilège de s'organiser : le travail, et puis la charité, ont à leur tour revendiqué ce dioit, « Une organisation rationnelle de la charité hbre » : c'est en ces termes excellents que M. Lefébure définit la mission de l'Office central ; et la formule est précieuse, car elle accouple deux m.ots que volontiers nos habitudes d'esprit dissociaient, opposaient même entre eux : le mot organisation et le mot liberté (2). Que l'organisation ne tue pas la liberté, ce sera pour beaucoup d'esprits une découverte. II semblait que si la spontanéité capricieuse, l'arbitraire individuel, l'indépendance fantaisiste dans l'aiguillage de nos initiatives, dussent trouver quelque part un suprême refuge, ce serait dans l'exercice de la charité : rien de plus personnel que cette vertu ; on aurait cru que le cœur et l'imagination d'un chacun s'y pouvaient sans inconvénient donner libre jeu ; pourquoi transplanter en serre les fleurs qui s'épanouissent en plein air ? Ces objections n'émurent pas M. Lefébure. Il avait observé que la diminution du paupérisme ne correspondait pas aux progrès de la bienfaisance ; et, bravement, il en donnait pour cause
(i) p. GaATRY, La morale et la loi de l'histoire. Paris, Téqui.
(2) Si l'oa veut avoir la preuve que ces deux notions, loin de se contredire, se complètent l'une l'nutre, et la réfutation des faux sens attaches par l'intelligence française au mot liberté^ on peut recourir a un ancien livre de Dupont White, très clair pt très pénétrant : L'f^tnt et r individu (Paris, Guillaumin).
LES PR06RÈS DE l'idÉE d'orGANISATION 263
le manque d'organisation de la charité. Cette idée-là devint comme le centre de sa vie ; il la caressa, la développa, la poussa jusqu'à ses extrêmes conséquences, et tout dernièrement encore, dans sa brochure intitulée ; les Saiis Travail (i), il expliquait qu' « on ne pourrait arriver à soulager, efficacement, la misère ni à réprimer sérieusement le vagabondage et la mendicité, même, en encourageant la pratique de l'assistance par le travail, tant que Ton continuerait à agir aveuglément à l'égard des indi\idus qui font appel à la charité ». M. le comte de Chabrol réclamait l'année dernière, du Conseil généra! du Puy-de- Dôme, une entente entre un certain nombre de départements voisins pour régler la question des sans-travail ; M. Lefébure demande, à son tour, la division de la France en quinze ou vingt circonscriptions charitables : chacune d'entre elles aurait son office central, qui poursuivrait curieusement l'étude des misères vagabondes pour appliquer à chacune, sûrement et sous la forme opportune, le remède séant.
Où sont-elles, dites-moi, les touchantes concep. tions de nos aïeux, qui salusdent dans le pauvre? faisant à travers le quartier sa tournée hebdomadaire, le quêteur et le messager périodique du bon Dieu, et qui, donnant Taumône à ce substitut de Jésus, la considéraient à peu près comme un huitième sacrement, comme le sacrement de la communion des saints? Evanouies elles sont,
(i) Paris, Calmann-Léog.
et pour longtemps peut-être ; si vous cherchez le pauvre, vous trouvez aujourd'hui le prolétariat^ une classe, un Etat même, qu'on a numéroté cinquième ; et si vous cherchez des pauvretés, vous trouvez le paupérisme^ un phénomène, que nous avons la triste accoutumance de reputer normal. Il fallait qu'à ces conditions nouvelles la charité s'appropriât; c'est ce qu'a compris M. Léon Lefébure.
Trop longtemps, d'ailleurs, nous avons oubhé la répercussion réciproque qu'exercent entre eux les faits sociaux, et cette sorte d'interdépendance par laquelle tous tant que nous sommes, nous nous rattachons les uns aux autres ;de cette simple circonstance que nous vivons en société il résulte que forcément, fatalement, nos voix ont un écho, nos actes une portée ; nous imprimons des vibrations autour de nous ; et c'est précisément parce que l'initiative de chacun de nous, si modeste soit-elle, a toujours, dès qu'elle se déploie, une certaine puissance et une certaine efficacité, qu'il est opportun, souvent, pour l'odre et l'intérêt commun, de grouper, de centraliser, de faire converger ou de répartir cette multiplicité d'initiatives personneMes: l 'Office central s'y efforce, dans le domaine de la charité. « Diminuons-nous l'initiative individuelle, demande M. Lefébure, en rendant son action plus éclairée? Portons-nous atteinte aux œuvres, en leur permettant de s'entr'aider, de se compléter, en coordonnant les efforts, en prévenant le gaspillage des ressources et des forces? » M. Lefébure a
LES pro;;rès de l'idll d'ougamsatio.n 20r,
raison ; coordination n'est point tyrannie, quoi qu'eu puisse penser certain libéralisme vieillot. Il dit cela pour le régime de la charité, qui comporte pourtant un plus libre jeu que le régime du travail ; à plus forte raison, pour ce dernier, la remarque est-elle applicable. En rapprochant ces deux catégories de questions, nous ne faisons qu'imiter l'exemple donné par M.Paul Deschanel dans le discours qu'il prononça en 1(S95 à l'assemblée générale de l'Office central.
« Voyez, disait-il, ce qui s'est produit dans l'ordre des questions du travail, dans l'ordre économique. La Réforme en Angleterre et la Révolution de 1789 en France, afin de détruire ces corporations qui, après avoir si puissamment contribué à l'essor de l'industrie européenne au moyen-âge, étaient devenues à la longue des nids à abus, à monopoles et à privilèges, ces deux révolutions, dis-je, afin d'établir la liberté du travail, allèrent jusqu'à détruire le principe même d'association. Or, qu'arriva-t-il ? 11 arriva que l'association ressuscita bientôt sous d'autres formes, en Angleterre, dès le commencement de ce siècle, et en France, il y a quelques années, par la lui de [884 sur les associations professionnelles. C'est qu'en effet le principe d'association est le complément nécessaire du principe de la liberté du travail.
« Eh bien ! le mouvement qui s'est produit ainsi dans l'ordre économique, nous l'avons vu se produire également dans l'ordre Je la bienfaisance. »
On ne pouvait laisser entendre plus clairement que l'Office central dans le domaine de la charité, comme le mouvement syndical dans le domaine économique, inaugure la réaction contre cet esprit d'émiettement et d'individualisme dont les doctrines de la Révolution française furent, tout à la fois, l'expression et le véhicule.
On comprend mieux, aujourd'hui, et d'une façon plus large, ce qu'est la charité; à mesure qu'elle s'organise, on l'exerce mieux, et d'une façon plus sûre : voilà le grand bienfait de l'Office central (i); mais là ne s'arrête point la portée de celte création. « Mettre le malheureux qui reçoit des secours journaliers, lesquels ne résolvent rien, àmême de s'en passer : »M. Lefébure aime beaucoup cette maxime ; souvent il la répète, toujours il songe à la réaliser. Il est instructif d'en étudier l'esprit et la valeur. Résignation et charité, il n'y a point d'autre solution de la question sociale pour un certain nombre de gens ; hasardez-vous une objection, ces optimistes tenaces, qui sont dispensés delà première de ces vertus et peuvent se dispenser de la seconde, vous accusent d'être
(i) Dans son compte-rendu de la pièce de M. Brieux : Les Bienfo-iteiirs^ M. Jules Lemaitre signale spirituellement la corruption des bienfaiteurs et des bienfaitrices par la manière dont ils exercent la « charité », et la corruption des secourus par la manière dont la « charité » est exercée entvers eux. « Qu'il est difficile, ajoute-t-il, premièrement, de faire la charité autant qu'on le dott, et secondement de la faire coume on le doit et d'une manière efficace 1 » {Revue des Deux -Mondes du i*' novembre 1896, p. 225 et 227). L'Office central offre un remède à cette double corruption, en même temps qu'une solution à la seconde de ces difficultés.
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l'adversaire de la charité. Si quelqu'un mérite de ne point encourir ce reproche, c'est à coup sûr M. Léon Lefébure ; or il déclare, sans ambages, que les secours journaliers^ cette forme commune sous laquelle beaucoup parmi nous conçoivent la charité, ne résolvent rien. Je sais des personnes qui justifient, ou peu s'en faut, Tinsuffisance des salaires, et qui, plus complaisantes que le pape Léon XIII, pallient la « misère imméritée » des ouvriers, en objectant qu'il faut bien laisser à la charité quelque chose à faire ; s'entendraient-elles avec M. Léon Lefébure? Il leur répondrait peutêtre, et avec raison : « Vous ne résolvez rien. » Que si d'autre part les socialistes aspirent réellement au triomphe de certaines idées de justice, ils ont tort de s'alarmer ou de se moquer en voyant naître et progresser la science de la charité ; c'est en se constituant qu'une science se précise et limite son domaine. Les tribuns de la justice n'ont point à prendre ombrage des apôtres de la charité ; mais qu'à leur tour ceux-ci ne traitent point en ennemis ceux-là. Ne laissons jamais croire à une collision, à je ne sais quelle marche inverse entre ces deux vertus, comme si elles étaient destinées k se refouler entre elles, bien loin de se seconder. Evitons surtout de plaider les circonstances atténuantes en faveur des injustices économiques en alléguant les aumônes par lesquelles elles sont à demi réparées: c'est par des maladresses de ce genre que beaucoup d'institutions patronales ont été irrémédiablement compromises. Généreux patrons, que n'ont-ils enten-
du le mot de M. Lefébure : « Des secours journaliers ne résolvent rien ! »
Toujours plus de charité et toujours plus de justice : telle est la saine formule du progrès social. Annonçant en i893 la création par l'Office central de l'Œuvre des Mères de famille, qui fournit aux femmes du travail à domicile, M. Georges Picot expliquait que pour une douzaine de torchons, entre le prix de la matière et le prix de vente, il y avait un écart de i fr. 60; pour l'ourlage, o fr. 85 seulement étaient donnés à l'ouvrière, le reste réparti entre les divers intermédiaires. L'Œuvre des Mères de famille, supprimant ces intermédiaires, peut donner à l'ouvrière un salaire plus convenable : elle a fait travailler, entre mai 1895 ®^ ™^i 1896, 747 femmes. Peut-être certains membres de l'Office' central ont-ils cru faire œuvre de charité en assurant ainsi une équitable rémunération du travail; je croirais plus volontiers qu'ils ont fait œuvre de justice. La charité, d'ailleurs, entendue au sens large, au beau sens du mot, ne comprend-elle pas la justice ? A ceux qu'on aime, on donne d'abord ce qu'on doit, avant d'ajouter un surcroît. Dès que les fondateurs de l'Office central eurent pris contact avec les réalités du monde ouvrier, ils ont trouvé, signalé, essayé de guérir certaines injustices. Cela prouve le bon aloi de leur admirable charité: la fausse charité, à notre époque, est celle qui couvre les abus ; et la vraie, celle qui les découvre.