‹ Autour du catholicisme socialChapitre 31 sur 38 · L'IMPOT PROGRESSIF · texte numérisé non relu

L'IMPOT PROGRESSIF

Dessinant précédemment îes positions respectives du catholicisme et du radicalisme en Italie, nous aspirions à montrer comment Tidée chrétienne sociale devenait un facteur de la vie nationale, et comment Tencyclique de Léon XIII sur la condition des ouvriers, allègrement appliquée audelà des Alpes, y précipitait l'ébranlement du « libéralisme », unique étai de la monarchie de Savoie. Le congrès catholique pour les études sociales, qui s'est réuni à Padoue au mois d'août 1896, et le congrès des catholiques d'Italie, tenu à Fiesole en septembre, marquent un progrès nouveau dans cette évolution, qu'il nous faut observer tout ensemble à titre de curiosité et à titre de leçon. Les fidèles du Pape, grâce à l'intransigeance de leur abstention politique, avaient échappé, depuis un quart de siècle, aux multiples éclaboussures dont toutes les fractions du Parlement italien furent successivement salies; ils apparaissaient comme une réserve, qui surgirait

au jour opportun, héritière d'une monarchie affaiâ sée, pour le relèvement et le salut de la nation. Même en l'absence d'instructions formelles du Saint-Siège, cette attiiude expectante, qui fait d'eux comme une énigme vivante et concentre sur eux l'attention patiente de tout un peuple, leur demeurerait conseillée par un intérêt de tactique ; et les plus sérieux d'entre leurs chefs ne songent nullement à s'en départir. Mais comme s'ils escomptaient je ne sais quel avènement prochain, ils se sont complu, à Fiesole comme à Padoue, avec une coquette persévérance, à envisager théoriquement et à développer pratiquement de vastes projets de réformes économiques, issus de ridée chrétienne-sociale. Et ce n'est plus seument, désormais, aux professionnels de la politique, « libéraux » apeurés ou « radicaux y> en quête d'alliances, que sont connues, par le menu, les conceptions sociales des catholiques d'Italie , la foule, à son tour, a recueilli, dans les journaux de toutes nuances, les échos des récents congrès ; sui- le drapeau de cette arrière-garde tutélaire, qui n'est immobile que pour se mieux mouvoir un jour, et qui, se refusant à pénétrer dans l'édifice libéral et monarchique, en prépare d'autant plus sûrement le blocus, certaines revendications intéressant la vie nationale sont maintenant inscrites; et, pour en multipHer la notoriété, le comité directeur du congrès de Fiesole, représenté par MM. Paganuzzi et Rezzara, les a transmises à M. le marquis di Rudini lui-même, premier ministre du roi.

Ces vœux sont consignés dans un mémoire que publie Vltalia reale du 25 octobre. Après avoir exprimé leurs regrets pour l'insuffisance de renseignement religieux dans les écoles, les pétitionnaires poursuivent: « Nous devons signaler à Votre Excellence d'autres maux et d'autres nécessités. Le peuple italien se trouve dans de misérables conditions économiques. Le manque d'une saine éducation religieuse, joint aux infortunes économiques croissantes, produit depuis plusieurs années des phénomènes attristants, aussi bien parmi les travailleurs des champs que parmi ceux de l'industrie. Le socialisme fait des prosélytes chaque jour plus nombreux; et malgré la continuité des efforts que font les évêques, le clergé et les laïques catholiques (spécialement en développant les associations), ce péril progresse, menaçant pour tout le corps social. Nous prions ardemment le gouvernement de concentrer toute son activité pour l'amélioration de l'agriculture, source principale du bien-être et de la richesse. Mais il est nécessaire, aussi, que le gouvernement fasse une réforme complète du système d'impôts et du système administratif, en accordant aux provinces et aux communes toutes les fonctions requises par la nature et par la fin de ces organismes... Un correctif efficace, comme l'a démontré l'expérience en d'autres pays, sera le référendum ad^ ministratif. Si le peuple s'égare, parfois, dans l'ardeur des luttes électorales, peut-être parce qu'il s'occupe de personnes plus que de principes, au contraire, lorsqu'il est appelé à décider

sur des questions morales ou financières, il sait fétire preuve d'un bon sens et d'une conscience droite. » J'arrête ici la citation: si brève soit-elle, elle comporte plusieurs remarques.

Vous rappelez-vous ces annuelles « Assemblées des catholiques y> qui, dans notre pays, jusqu'en 1892, s'évertuèrent à défendre les intérêts religieux ? Elles mettaient un superstitieux acharnement à se payer d'une fiction; elles présupposaient et rappelaient incessamment l'existence de « trente-six millions de catholiques français ». De temps à autre, dans fU/iivers, M. Pierre Yeuillot, avec son courageux bon sens, dénonce l'inconsistance de cette illusion; elle a la vie dure et beaucoup de catholiques, s'y laissant fourvoyer, prétendent que notre peuple tout entier — les trente-six millions susdits — s'émeuve et fasse tumulte en faveur de revendications exclusivement religieuses. Confrontez l'exemple de l'Italie: au cœur des masses, de l'autre côté des Alpes, la foi a survécu ; et pourtant les catholiques d'action qui s'y réunissent en congrès jugent à propros de mettre à l'ordre du jour un certain nombre de questions intéressant la vie sociale, de questions, à proprement parler, laïques. Défenseurs de toutes les souffrances et redresseurs de toutes les injustices, chevaliers universels et systématiques de l'équité, tout naturellement ils méri- j tent et conquièrent, pour les revendications reli- * gieuses comBie pour celles d'un autre ordre, les > sympathies populaires. Entre deux orateurs dont l l'un dédaigne ou même combat tous les projets de ||

réforme fiscale ou d'organisation professionnelle secourables aux prolétaires, et dont l'autre, au contraire, insouciant de déplaire aux conservateurs, indifférent au reproche de socialisme, réclame en toutes circonstances, à l'ombre lumineuse de l'encyclique Rerum Novarum, la réalisation de la justice sociale, lequel sera le mieux écouté, le mieux compris surtout, lorsqu'ils parleront l'un et l'autre, dans quelque meeting, en faveur des conqré gâtions surtaxées? On interrompra le premier discours en dénonçant le cléricalisme; et l'on écoutera le second, parce qu'on y verra comme un épisode d'une campagne générale, assidue, contre toutes les inégalités et contre toutes les oppressions. Et peut-être les deux orateurs se répéteront-ils entre eux; mais le second fera l'effet de défendre le bon droit et le premier de soutenir un privilège. Ces réflexions, rapprochées du vœu que nous citions tout à l'heure, aideront à mesurer la supériorité d'attitude des catholiques d'Italie.

On peut constater aussi avec quelle sécurité et quelle loyauté ils rêvent de développer, si j'ose ainsi dire, l'action effective et efficace du peuple dans la vie publique : vraiment attachés à la démocratie, ils en souhaitent une expression réelle ; ils éprouvent une sorte de fatigue en voyant cette demi-confiance, ou plutôt cette demi-défiance, qui, interposant un écran d'intermédiaires entre le peuple prétendu souverain et la sphère où l'on manie les affaires publiques, condamne ce peuple à voter pour des personnes beaucoup plus que

pour des principes; et sans s'occuper, naturellement, des questions politiques, auxquelles ils veulent rester strictement étrangers, c'est au moyen du référendum administratif quMs voudraient introduire une participation plus immédiate et plus complète des citoyens à la gérance des intérêts communaux et provinciaux.

Que si par aventure, dans les allures et les démarches des congressistes de Fiesole, on inclinait à voir une manœuvre de circonstance ou une subtilité passagère de tactique, il suffirait, pour redresser cette erreur, de lire les actes du congrès doctrinal qu'avait réuni à Padoue, peu de jours auparavant, VU.iioii pour les études sociales^ fondée en 1889 par l'intelligente initiative du comte Medolago Albani. Quatre questions y furent discutées : les intérêts de la petite propriété rurale, le régime du crédit, la progressivité de l'impôt, le référendum. Le choix même de ces sujets atteste l'esprit qui animait les congressistes : écarter les « questions brûlantes » sous le frivole prétexte de ne point troubler l'union des catholiques, c'est là, par excellence, une poKlique de paralysie, et, de l'autre côté des Alpes, on ne consent point à la suivre. Le professeur Toniolo, de l'université de Pise, inspirait et guidait les délibérations et les votes du congrès; sa doctrine sociale, httéralement empruntée aux enseignements du catholicisme intégral, est tout à la fois sûre et implacable: sûre, elle n'affecte aucunes hardiesses; implacable, elle n'abdique devant aucunes timidités. Or il est une timidité qui trop sauvent

LES CONGRÈS CATHOLIQUES DE PADOLE IJJ

entrave le mouvement chrétien-social: on redoute de parler comme les socialistes, de s'associer à leurs lé'jitimes critiques, de fortifier leurs desseins. Voilà une crainte que le professeur Toniolo ne connaît pas. Elle serait juste et respectable, si la société actuelle était fondée sur une base chrétienne ; mais entre le « libéralisme » et le socialisme athée, confondus par Pie IX et Léon XIII en une commune condamnation, l'Eglise n'a point à choisir; elle ne doit se laisser remorquer ni par cette « conservation » ni par ccUe révolution; à rencontre et au-dessus de l'une et de l'autre doctrine, elle maintient, avec une impérieuse virginité, son idéal d'un ordre social chrétien. Si les armes de bon aloi dont nous disposons contre le libéralisme sont employées, aussi, par les socialistes, est-ce une raison de leur en abandonner l'usage? S'ils accueillent et s'ils développent, surtout dans la partie négative de leur système, des objections qui sont comme le corollaire de nos principes, ou même des principes que nous possédions avant eux, est-ce une raison, pour nous, de désavouer ces objections ou de faire le silence sur ces principes? Vingt-cinq ans durant, M. le comte Albert de Mun en a pensé autrement, et cette conviction vigoureuse nous a valu ses cinq volumes de discours, fièrement opposés au « libéralisme » autant qu'au collectiviste matérialiste : l'autonomie de nos doctrine^, également subversives à l'endroit des deux économies antichrétiennes qui se disputent le monde, y est magistralement exposée. Laisser au socialisme révolu-

tionnaire le monopole de cette part de vérité qui lui est commune avec nos propres doctrines, et dont il nous est redevable comme d'uu emprunt, ce serait passer, par une étrange et coupable inconscience, de la peur de Terreur à la peur de la vérité.

On ne saurait, à cet égard, observer de plus opportunes maximes que celles qu'émettait récemment VOsservatore cattolico de Milan, dans un article intitulé : La propagande catholique contre le mouvement socialiste. Don Albertario, son directeur, MM. Meda et Mauri, ses rédacteurs, connaissent d'expérience les conditions de l'action chrétienne-sociale.

« Qu'on expose, écrit VOsservatore du 3 novembre, !e système économique du socialisme, sa partie critique et sa partie positive. Dans la partie critique, il est facile de reconnaître la justesse d'un grand nombre d'accusations que les socialistes adressent à l'ordre moderne ; mais qu'on observe que ces accusations ne témoignent en aucune façon contre l'ordre social chrétien ; car les institutions actuelles sur lesquelles s'exerce avec tant de fruit la critique socialiste sont le produit du libéralisme, c'est-à-dire d'un système qui, lui-même, est contraire au christianisme.

«.... Dans la partie positive, il faut se préparer, par une sérieuse étude, à l'examen des solutions présentées par le socialisme : la théorie de la plus-value, fondement et justification du collectivisme, est un thème difficile à traiter ; et il ne faut pas oublier qu'en soi la propriété indi-

vise n'est point contraire à l'ordre chrétien, mais il est certiin qu'elle représente un idéal économique dont on ne sait pas comment imaginer la réalisation, vu les passions qui dominent dans rhomme, et en l'absence des sanctions certaines et absolues qu'on ne peut trouver que dans la morale chrétienne ; qu'on observe, du reste, comment l'injustice que Marx met en relief dans la théorie de la plus-value se vérifie surtout dans la grande industrie, qui n'est en aucune façon Tidéal d'une économie chrétienne. Passant aux questions pratiques, qu'on expose avec ampleur les mesures auxquelles consentent les économistes catholiques, et que même ils défendent, comme susceptibles de remédier, soit avec le concours de l'initiative privée, soit avec l'intervenion de l'Et at, aux tristes conditions présentes ; c'est-à-dire : les mesures en faveur de l'agriculture, destinées à sauver la petite propriété, à rappeler les patrons à leur devoir, à améhorer les contrats agraires, à restreindre l'extension du salariat; les mesures en faveur des ouvriers, tendant à la fixation de la journée de travail et du minimum de salaire, à l'abolition du travail de nuit, du travail des jours fériés, et du travail des femmes et des enfants; et enfin les mesures relatives à la suppression du règne de l'or et de la Bourse, grâce au rappel du crédit à ses légitimes fonctions. Par dessus tout, qu'on insiste pour faire voir comment les catholiques réclament toutes ces réformes à titre de conséquences de leurs doctrines morales, et comment, pour

résoudre la question sociale, ils ne recourent pas seulement à des réformes économiques, mais veulent restaurer Fordre chrétien tout entier, religieux, moral et ci"vdl. Qu'on ait soin, ensuite, de dissocier toujours la responsabilité des catholiques et celle des « libéraux >, afin de démentir cette calomnie, d'après laquelle nous serions les alliés des jouisseurs actuels et les défenseurs des soi-disant conquêtes du libéralisme, dont on voit, par la pratique, les pernicieux résultats : qu'on définisse bien nettement notre terrain, qui est tout aussi distinct du terrain libéral qu'il l'est du terrain socialiste. »

A la lecture d'un tel programme, qui définit avec netteté l'attitude de l'ÉgUse dans le domaine social, l'orthodoxie plénière éprouve une intime satisfaction. C'est en s'abandonnant sans crainte, avec ferveur et avec logique, avec foi et avec bonne foi, aux exigences de la vérité complète et de la justice complète, que la pensée catholique acquiert pleine possession d'elle-même : par làmême qu'elle s'émancipe des préjugés ambiants et que, jalousement, elle demeure fidèle à son propre processus, vous la voyez se maîtriser, se développer, se féconder. Etudiez-en, comme preuve, cette délibération sur le crédit, prise au congrès de Padoue, et que ligne par hgne on voudrait commenter :

« Considérant que l'ensemble des manifestaoifns morbides de l'économie poHtique moderne, tondée sur le crédit, dénotent un vice profond et inhérent au système;

« Considérant que les études récemment entreprises, tant sur l'histoire du crédit que sur les théories qui s'y rapportent, ont abouti à des conclusions éminemment instructives ;

« Considérant que le système qui consiste à subvenir à la production par le moyen du crédi (prêt à intérêt), lorsque, comme de nos jours, il est devenu universel, entraîne la dégénérescence de tous les rapports ruraux, juridiques, économiques et sociaux;

« Le congrès fait des vœux pour que les hommes d'étude défendent les principes directeurs que voici :

« i** Le système d'économie sociale, presque exclusivement fondé sur le crédit, est vicieux en théorie et vicieux en fait ;

« 2** L'assiette normale de l'économie sociale implique que le capital s'associe directement et d'une façon durable à l'industrie (travail) pour les fins de la production (i) ;

« 3° La subvention que le capital donne au travail, c'est-à-dire à l'industrie, sous la forme du crédit, a une fonction légitime, mais pourtant toujours secondaire et complémentaire dans l'économie des peuples (2) :

(i) «Le rentier, écrivait naguère dans l'Association catholique M. le marquis de la Tour-du-Pin-la-Charce, est le parasite de l'ordre social. > C'est que le capital fourni par le rentier, capitaj essentiellement mobile, ne s'associe à l'industrie ni d'une façon durable ni surtout d'une façon directe.

(2) Depuis les docteurs du moyen-âge jusqu'à Benoît XIV, l'Eglise délimite et précise les cas exceptionnels où l'intérêt de 1 argent peut être réputé licite. Au contraire, le régime économique actuel est fondé sur le principe du prêt à intérêt.

« i'' En tous cas, dans ses limites légitimes, le fonctionnement du crédit doit être régi par les critères qui dérivent de sa nature économique et juridique, de sorte que le capital se coordonne au travail au lieu de Faseervir;

« 5° Les habitudes sociales et les mesures législatives doivent tendre à restreindre l'extension, injuste et périlleuse, de l'actuelle économie du crédit, et à ramener le plus possible le capital à se réassocier normalement avec le travail, d'une façon directe et durable. »

C'est dans la grande salle de l'évêché de Padoue, sous le regard approbateur du cardinalpatriarche de Venise et de tous les évêques de la province, que M. le professeur Toniolo faisait discuter et voter ces vœux. Ils provoqueront un mouvement d'études ; et peu à peu s'épandra la lumière, avec une intensité toujours plus troublante, sur ce problème de l' « usure vorace », plusieurs fois signalé par Léon XIII à l'attention réformatrice des économistes chrétiens. D'autres délibérations prises à Padoue vont trouver une immédiate application (i) : telle, par exemple?

(i) Il convient d'observer, en effet, qu'à l'action doctrinale les catholiques de l'Italie du Nord joignent l'action pratique. M. le comte Medolago Albani, descendant direct de Joseph de Maistre, et M. l'abbé Cerrutti multiplient les caisses rurales avec un inlassable dévouement; les populations rurales, ayant de cette activité catholique un souvenir assidu, un spectacle constamment renouvelé, sont à l'avance gagnées aux programmes doctrinaux d'économie rurale que leur propose le parti catholique, et dont le plus précis et le plus complet a été développé, au congrès de Padoue, par M. l'avocat Mauri. Voir, sur ce congrès, le très in iéressant article de M. Alberto Guidi, dans la Rivista Internasio aale delU Scienze sociali d'octobre 1896.

celle qui concerna la réforme des impôts, et dont l'initiative fut prise par un professeur du Grand Séminaire de Pavie, M. Rossi. Le principe même de rimpôt progressif était à peine contesté, puisque des théologiens d'élite comme le cardinal de Lugo, Taparelli, le savant jésuite Liberatore, soutiennent ce principe. Mais c'est sur l'opportunité d'une solution que les avis semblaient se partager. M. Invrea, M. le comte Ghiussano, M. Meda, commencèrent d'ébranler les indécis, et M. Toniolo les rallia presque tous, en exigeant un vote immédiat et formel, dont se pussent inspirer les conseillers communaux catholiques appelés à délibérer sur l'assiette de la taxe de famille. Si présentement, dans les villages d'Italie, la fraction catholique des municipalités fait appliquer, dans l'établissement des impôts communaux, le principe de la progressivité, les électeurs dégrevés en seront reconnaissants à M. le professeur Toniolo, considéré par le pape Léon XIII — ainsi que le rappela fort opportunément, en plein congrès, Mgr Gallegari, évêque de Padoue — comme le premier économiste catholique de l'Italie. Au-delà même des frontières italiennes ce vote de Padoue mérite de trouver un retentissement : pour la première fois, une assemblée de sociologues catholiques, délibérant sous le haut patronage de l'autorité ecclésiastique, a formellement réclamé la progressivité de l'impôt ; cette assemblée ne représentait point un groupe d'avantgarde spécialement démocratique, mais cette large et vaste Union pour les études sociales, queper-

pétuellement Léon XIII encourage; et cette réclamation si nettement progressiste avait été préparée par des études de M. Invrea, que publiait, en 1896,1a Rivista. InternsLZionale délie Scienze Socifili, confiée par la volonté même du Pape à la direction éclairée de Mgr Talamo.

Se ramassant rigoureusement sur elle-même pour faire valoir toutes ses exigences et prendre conscience de toutes ses énergies, ne voulant et ne pouvant redevenir le sel de la terre qu'en ne laissant rien évaporer du sel de In tradition, et cherchant enfin dans la vieille théologie dumoyenage une norme générale pour corriger les aspirations du xix^ siècle et orienter celle du xxe, la pensée chrétienne-sociale, en Italie, agit sur Topinion publique à la façon d'ui aimant : les curiosités lui sont venues.^ et les sympathies s'approchent. Déjà la presse monarchiste, conservatrice et libérale, multiplie les cris d'alarme contre cette « évolution du cléricalisme ».

« Nous sommes tous témoins, écrivait à la veille du congrès de Padoue la Gazette de Venise^ de la longue route parcourue par les cléricaux, en ces dernières années, dans le champ du crédit, de la bienfaisance, et de l'administration publique. » — « Le parti noir, reprend le Veneto, a compris la signification des temps nouveaux... Si, il y a dix ans, on eût dit que des prêtres et des cléricaux se seraient rassemblés pour étudier la crise rurale, les souffrances de la petite propriété, les vices de certains contrats agraires, le régime de crédit, les réformes fiscales, l'application du

référendum administratif, l'usage et le maintien des biens communaux, cette étrange idée aurait fait rire. Et cependant voilà, en substance, le programme du congrès de Padoue ; une réunion de socialistes de Londres ou de Zurich pourrait le prendre comme base de ses travaux. Un tel fait doit être considéré, si Ton veut lui attribuer sa vraie valeur, non dans ses effets immédiats, mais comme un symptôme révélateur... Le jour où socialistes et cléricaux s'uniraient, l'unité de la patrie courrait les plus graves périls... »

La Gazette de Padoue, à son tour, citait ces mots de M. Decurtins : « II faut que les grands propriétaires, qui appartiennent encore en majorité à l'aristocratie, se mettent eux-mêmes à la tête du travail de rédemption », et elle ajoutait : « Autant de paroles, autant de vérités ; mais il est douloureux qu'elles ne soient pas sorties de la bouche d'un hbéral, et qu'elles ne représentent pas un programme qui soit nôtre... Des grands propriétaires éclairés, actifs, et sachant ce qu'ils doivent à la solution pacifique de la question sociale, le parti libéral même en compte, par aventure, quelques-uns, mais ils sont trop peu nombreux... Et les cléricaux veulent la protection, voire même la restauration de la petite propriété... Et l'influence de leur parti se propage avec une telle puissance, qu'ils pensent désormais pouvoir regarder en face, en souriant, tout autre parti que le parti socialiste. Le libéralisme est pour eux une quantité négligeable. Et ils n'ont pas tort » î

286 AUTOIJR DU CATHQLICISME SOCIAL

Lisez enfin cette série de pr(^positions, i»ûrement rédigées, logiquement déduites, que noHS extrayons d'un opuscule de M. Francesco Attilio Gristofoli, adversaire décidé de l'Eglise romaine : « Le parti clérical., déclare-t-il, par l'ensemble de son idéal, est un parti réformateur, un parti antibourgeois.

« L'idéal économique et social du cléricalisme conscient ne peut pas être bourgeois. Pour ces raisons :

« 1° Le catholicisme ne peut pas sympathiser avec la bourgeoisie, la classe de la Révolution, qui a promulgué la liberté dans la vie sociale et la liberté de penser ;

« 2'' Le principe moral du catholicisme, la doctrine chrétienne, est essentiellement démocratique ;

« 3° Le cléricalisme conscient doit vouloir le suffrage politique le plus étendu. Son influence intellectuelle s'exerce sur la masse, constituée, dans le régime actuel, par le prolétariat, qui ne peut pas être bourgeois.

« J'ai la conscience claire du progrès de la pensée moderne. Mais j'ai la conscience claire aussi de l'aveuglement des masses ; j'ai la conscience des maux très graves qui sont inhérents, actuellement, au régime économique et social ; et, pour cela, je ne crois pas impossible le triomphe du cléricalisme » (i).

(i) Fraiccesco Attilio Gristofoli; Cattùlicismo politico « SO' ciale, saggi, Venise, typograp . DracA/, 1896.

Sous les réserves que comporte ce réquisitoire, vous le préférerez saus doute au genre de dénonciations « anticléricales » que nous rencontrons d'habitude dans nos journaux radicaux ou socia. listes. On nous accuse, en France, d'être les garants intéressés de la résignation populaire, les égoïstes appuis des classes dirigeantes, les champions des oppressions économiques, les ennemis de toutes réformes : auprès des masses, voilà la réputation qui nous est faite ; et le plus longtemps possible elle nous sera continuée, tandis que la maçonnerie, désireuse d'acquérir quelque prise sur r « Etat de l'avenir » socialiste, se fait représenter, officiellement, à l'inauguration de la verrerie ouvrière d'Albi. Les cathohques, en ItaUe, pensent, parlent et agissent à la façon d'un parti populair e ; et constamment ils s'acheminent, fidè les aux instructions de Léon XIII, vers la réalisation de cet idéal tracé par Pie IX, et que rappelait à Padoue M. le professeur Alessi : « La Chiesa trioaferà quando s^incontrerà col popoloy l'Eglise triomphera quand elle se renconirnra avec le peuple »,

.E COxXGRÈS LYONNAIS DE LA DÉMOCRATIE

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