CHRÉTIENNE, L'USURE, LA REPRÉSENTATION PROFESSIONNELLE
Si Ton voulait résumer le bilan du catholicisme social en France pour Tannée 1896, il faudrait dire qu'en premier lieu Fétude d'un nouvel ordre de questions, les formes actuelles de Fusure, a été franchement entamée, et qu'en second lieu la campagne depuis longtemps commencée en faveur de la représentation professionnelle a été secondée par de précieux concours, tant intellectuels que parlementaires.
Le problème de Fusure n'est plus l'objet, seulement, de travaux ésotériques, comme en élaboraient jadis, avec une science aussi modeste que sûre, les membres de l'Union des Etudes sociales de F'ribourg. A Fexemple de l'assemblée de Padoue, le congrès social de la démocratie chrétienne, tenu à Lyon en novembre 1896, s'est emparé de cette délicate question, et il en a, si l'on ose ainsi dire, fait Fétalage. Fraternité des hommes entre eux ; droit de tout être humain à la vie, et culpabili'é des systèmes économiques
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OÙ ce droit n'est point garanti ; nécessité de la propriété pour empêcher l'indivision chaotique des biens de la terre, et, d'autre part, caractère relatif et contingent des divers régimes de propriété; obligation qui s'impose aux chrétiens d'acheminer l'idée démocratique, maîtresse aujourd'hui des esprits, vers un règne effectif dans le domaine des faits ; reconnaissance à tout homme du droit d'exprimer réellement ses volontés, tant économiques que politiques, et d'intervenir personnellement, d'une façon immédiate et efficace, et non par des mandataires mais par lui-même, dans le règlement de toutes les questions vitales qui intéressent le gmnpe professionnel où son activité Ta classé, ou bien le groupe local auquel son domicile le rattache ; caractère naturel de la société professionnelle, et absurdilé qu'il y aurait à n'en point tenir compte, lorsqu'on voudra organiser une représentation du pays qui exprime, d'une façon loyale et complète, la vie de ce pays: toutes ces idées ont été exposées, à Lyon, avec compétence et plénitude. Mais, par surcroît, inaugurant une étape nouvelle du mouvement, les congressistes lyonnais ont abordé l'étude du « capitalisme » ; entendant sous ce mot « un régime économique fondé sur la productivité de l'argent en tant qu'argent, productivité qui donne à cet argent îa prédominance absolue sur le travail », ils ont déclaré reconnaître, dans ce régime, « la forme moderne de Vusvra vorax » ; ils ont demandé à l'Etat de « réprimer toutes les manifestations de cette usure, et toutes les opprcs-
sions qui pèsent sur les faibles » ; et ils ont émis le vœu qu'une large place fût faite, dans l'enseignement « tant primaire que supérieur », à l'exposé des conceptions chrétiennes de la société et du travail. « Les démocrates chrétiens ne poursuivent pas seulement, dans leur action publique par la presse et par les groupements émanant de leur initiative, le triomphe d'un programme religieux ; mais ils ont en vue, en se montrant fidèles aux principes de leur foi, la poursuite des réformes économiques qui s'imposent, et la réalisation des progrès désirables dans tout Etat social qui veut être conforme à la justice. » Cette déclaration qui définit admirablement l'attitude séante à un congrès catholique dans une nation démocratique, a été votée par le congrès sur la proposition de M. l'abbé Pastoret. Et M. Tabbé Lemire, dans un toast final porté à Léon XIII, a résumé comme il suit l'esprit qui avait animé les congressistes : « Guidés par un sentiment de complète fidélité à l'encyclique sur la condition des ouvriers, application des principes sociaux du christianisme aux besoins de l'heure présente, ils veulent contribuer à la réalisation des enseignements pontificaux et au rapprochement nécessaire de l'Eghse et du peuple, en aidant les travailleurs de tout ordre à se grouper pour la défense de leurs légitimes intérêts, en s'occupant d'arrêter et de réparer autant que possible les effets de l'usure vorace sous ses formes nouvelles, en propageant l'union de la famille avec la terre et le foyer, raison d'être principale de la propriété individuelle. ^
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Soutenus à Padoue par radhésion de tous les évéques présents de la province, soNt;'nws à Lyon par Tapprohation formelle de la plss haute des autorités ecclésiastiques, celle du Pape, les sociologues chrétiens se sont engagés, en éclaireurs, sur ce terrain délicat du « capitalisme », que le Saint-Siège, dans l'encyclique Rerum Novarum et dans la lettre Praeclara, avait signalé à leur, exploration (i).
Un second fait, résultat durable que l'année 1896 nous laisse en expirant, c'est le progrès accompli, dans tous les esprits, par l'idée d'une représentation fondée sur la profession. Le « congrès démocratique chrétien tenu à Reims par les travailleurs français les 23, 24 et 25 mai i896 », congrès qui a organisé le « parti démocratique chrétien (2) », a mis dans son programme « la représentation nationale et proportionnelle des intérêts professionnels par une chambre représentative de tous les corps d'état », et cette formule a été reprise, textuellement, par le congrès social lyonnais. Elle avait été défendue, à Reims, par M. Theilier de Ponche ville, l'ancien député « constitutionnel », et par M. l'abbé Lemire;elle a été développée, à Lyon, dans un substantiel rapport de M. le marquis de la Tour-dn-Pin-la-
(1) Voirie compte-rendu du Congrès de la démocratie clirétienne (Lyon, impiim. de la France libre), et l'opuscule de M. le chanoine Dehon : Nos congrès (Paris, Maison de la Bonne Presse).
(2) Les comptes-rendus en ont été publiés en une brochure par la revue La Démocratie chrétienne, de Lille. On peut lire aussi, au sujet de ce congrès, les instructifs articles de M. Pau] Renaudin dans la Quinzaine des l^' et 15 juin 1896.
Gharce, dont M. Louis Milcent a donné lecture et soutenu les conclusions; et le même rapport, présenté en décembre, à Reims, à une réunion de « royalistes sociaux », les a gagnés à cette idée rénovatrice. Et sans aucun doute pour témoigner qu'elle est un 'lien d'union, et que Tavenir lui appartient, ces rapprochements suffiraient. Mais ce n'est pas tout; lorsque s'engagea devant la Chambre, dans la seconde quinzaine de norembre, la discussion sur le mode d'élection du Sénat, M. l'abbé Lemire proposa de faire nommer cette assemblée « par les représentants de toutes les corporations, des corps constitués, des syndicats, des associations de toutes sortes ». Que la Chambre refusât d'examiner ce contre-projet, il s'y fallait attendre : depuis vingt-cinq ans les seules réformes vraiment importantes que le parlementarisme ait su achever sont celles de l'armée et de l'école, parce qu'en ces deux circonstances l'esprit anticlérical soufflait dans les voiles ; mais en général ce vaisseau mal construit, dont les passagers cherchent continuellement à disloquer la mâture, connue sous le nom de ministère, est condamné à ne point aborder ; et dans les débats du mois de novembre 1896, le coup d'épingle au Sénat n'était que le prétexte d'un coup de poignard à M. Méline. Quoi qu'il en soit, le Palais-Bourbon est une salle commode où l'on peut se faire entendre de l'opinion ; et M. l'abbé Lemire, dans la séance du 16 novembre, en avait profité. Le lendemain même, M. Paul Deschanel, qui joint à l'élégance altière et distinguée de l'ancienne élo-