L ÉLBCTION DE M DE MUN
Au nom même de son catholicisme, M, de Mun jugeait défectueuse, en droit, en théorie, la société contemporaine ; de là, à la trouver défec tueuse en fait, il n'y avait qu'un pas, ce pas fut franchi ; de la profondeur et de la loyauté des convictions religieuses, qui semblaient imposer à M. de Mun de perpétuels soubresauts dans le passé, résultèrent, en son esprit, certaines idées de réorganisation et de réformes, qui firent de lui un homme de l'avenir ; son rôle social, qui le poussa vers l'avant-garde, fut la conséquence même de ce système de conceptions « ultramontaines » que l'on réputait un bagage d'arrièregarde ; et pour être apparu comme un égaré au milieu duxix® siècle, le comte Albert de Mun se préparait à prendre pied dans le vingtième.
Car, il y a quelque quinze ans, au moment où lesproblèmes économiques commençaient de s'insurger contre l'optimisme end^Tmi de nos Parlements, M. de Mun, qui n'avait jamais accepté comme abri les échafaudages dressés par la Révolution française, avait une liberté d'esprit peu commune pour traiter ces questions nouvelles ; et tandis que ce n'était pas trop de la robuste prise de Taines pour arracher beaucoup d'esprits à certaine superstitions politiques, devenues gênantes pour le progrès, M. de Mun, lui, n'avait qu'à demeurer identique à lui-même, attendant l'hommage des circonstances, par lesquelles il était justifié.
C'est en i883 qu'il prononça devant la Chambre son premier discours social ; et l'on y retrouvait» en bloc, ces mêmes thèses « contre-révolutionnaires » auxquelles il avait attaché son nom, et puis, à l'appui de ces thèses, des masses de faits et des masses de chiffres, un déploiement d'enquêtes et de rapports, tout un matériel d'économiste, et dans cette éloquence, enfin, qui devenait ainsi plus précise et plus riche, toujours autant de nerf et beaucoup plus de muscles, quelque chose de plus nourri qui n'en attiédissait point l'ardeur, quelque chose de plus compact qui n'en alourdissait point l'envolée.
M. de Mun, tout de suite, fut traité de socialiste. On est toujours, en fait, le socialiste de quelqu'un, et si on lui eût épargné cette épithète, on eût perdu l'occasion d'un malentendu et le prétexte d'une confusion, c'est-à-dire le pain quotidien des partis.
Si les employeurs et les ouvriers, dûment organisés, étaient mis en mesure de s'écouter entre eux, ils finiraient bien par s'entendre : voilà l'observation, trop sensée pour être effrayante, dont est parti M. de Mun. On lui reproche de vouloir la guerre et de grouper les ouvriers à cette fin ; il riposte qu'en fait, entre le capital et le travail, la guerre existe, tantôt sourde et tantrjt déchaînée, et que l'organisation professionnelie, supprimée par la Révolution française, serait • le prélude, en même temps que la garantie, d'une paix durable. La « corporation », telle qu'il la rêve, n'est point un archaïsme nuageux, non plus qu'une re-
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cette pour rassembler les ouvriers sous une bannière sainte. Réunissant tous les membres du métier, les conviant à élire des délégations respectives, patronales et ouvrières, qui conféreront entre elles, les chargeant totis ensemble de réglementer, d'un commun accord, les conditions du travail, et possédant enfin ses caisses corporatives, qui permettront d'établir, au sein de chaque profession, des assurances ouvrières sans recourir à l'Etat, cette « corporation » ménagerait aux deux armées du capital et du travail, anarchiques jusqu'ici, désormais organisées, un perpétuel terrain de pourparlers et d'union. M. Jules Guesde, il y a quelques années, exprimait sa crainte de voir les ouvriers « verser dans l'ornière professionnelle », et les alarmes de M. Jules Guesde attestent l'esprit de pacification sociale qui a toujours animé M. de Mun.
Au-dessus des intérêts spéciaux au métier, qui auraient pour juges, pour surveillants et pour arbitres les représentants autorisés de la profession, subsistent et s'imposent les exigences de la j-dstice sociale, communes à toute l'industrie : ici r£tat intervient, avec ses lois protectrices des travailleurs. Le député breton prit une part incessante à la discussion de ces lois, et souvent il en emporta le vote.
On a dit, pendant longtemps : « les idées de M. de Mun » ; l'expression semble tomber en désuétude depuis quelques années, et cette désué-
tude doit apparaître à M. de Mun comme une promesse de victoire. Car ce qu'un apôtre peut le plus impérieusement souhaiter, c'est de recueillir sur des lèvres nombreuses, au bout d'un certain temps, les opinions qui, tout d'abord, l'isolaient au milieu de son époque ; c'est de les sentir débaptisées, ingrates si l'on ose ainsi dire, et devenues un patrimoine collectif ; c'est de constater qu'au lieu d'être restées à l'état de phénomènes qui sillonnaient et troublaient l'atmosphère, elles ont fini par composer cette atmosphère ambiante; et c'est enfin de découvrir qu'elles étaient assez robustes, assez riches en vitahté intrinsèque, pour s'être dissociées, peu à peu, de la personnalité qui les avait conçues et pour être passées à l'état de lieux communs. On n'est jamais plus grand, on n'a jamais le droit de se croire plus utile que lorsque, de toutes parts, on se voit exproprié : c'est là le succès complet.
M. le comte Albert de Mun approcherait-il du succès complet ? Certains indices le sembleraient prouver. Il a répété, toute sa vie, qu'on devait opposer au socialisme un programme de réformes positives, et non point seulement une résistance de mauvaise humeur ; et c'est de quoi paraissent aujourd'hui convaincus tous les progressistes. Il a réclamé, depuis i883, une série d'institutions qui, dans le monde du travail, préviendraient les conflits, et les ministères successifs, depuis quelques années, ont déposé dans les cartons parlementaires un certain nombre de projets de loi qui ne sont guère que les démarqua-
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ges des anciennes propositions de M. de Mun.
Il a développé constamment les conclusions sociales du catholicisme ; et si Ton veut bien épier, dans une revue de « jeunes » comme le Sillon^ avec une curiosité tout de suite récompensée, la l'açc.t qu'ont les « jeunes » d'être catholiques, on observera que ce sont surtont les aspects sociaux de la vieille doctrine qui les attachent et les captiveat. Il a toujours espéré, enfin, le rapprochement de l'Eglise et du peuple ; et si Ton feuillette avec quelque attention le compte-rendu du congrès ecclésiastique de Reims, tenu au dernier mois d'août, et qui fut, de l'avis de tous, un événement important de l'Eglise de France, il sera difficile de ne point conclure qu'une fraction de notre clergé, ni boudeuse ni brouillonne, est mûre pour ce rapprochement.
Du fauteuil que vient de lui avancer l'Académie, M. le comte de Mun pourrait assister, avec une sécurité tranquille, au progrès certain des impulsions qu'il a données. Mais les amateurs d'éloquence se peuvent rassurer : ce qu'il a cherché au palais MazLrin, c'est un surcroît de notoriété pour ses idées, non point une retraite pour sa personne. Voilà vingt-cinq ans à peu près, un jeune cuirassier, parlant au Havre, critiquait, avec une libre hardiesse, le discours prononcé, peu de jours auparavant, par un ministre philosophe : sans se laisser éblouir, disait-il, par « l'éclat des couronnes académiques » qui cernaient le front de cet homme d'Etat, il opposait à l'idéal rationahste l'idéal religieux.
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Le cuirassier avait nom de Mun, et le ministre Jules Simon. Le premier succède au second dans l'immortalité : rien ne manque plus dès lors à ridéal religieux dont M. de Mun est le héraut, non pas même « l'éclat des couronnes ». Et demain comme hier; après comme avant la coupole, M. de Mun poursuivra ses efforts pour être l'architecte d'une société chrétienne, achevant ainsi de payer à Dieu, et au centuple, les dettes de son arrière -grand-père, le matérialiste Helvétius, qui fit, au xviii® siècle, œuvre de démolisseur.
Publié dans le Figaro du 2 avril 1897.
CONCLUSIOxNS
Epier, de çà de là, à travers les splicres les plus dissemblables entre elles, à travers des pays dont les génies sont variés, la convergence fatale de certains courants d'idées et de tendances, qui montent tout doucement à la surface du xix® siècle agonisant, et qui seront, par droit de première occupation, les maîtres du vingtième : voilà ce que nous nous sommes proposé dans notre série de chroniques, trop longue sans doute pour le lecteur, et trop courte, pourtant, si nous évoquons d'un coup d'oeil de regret le surcroît d'observations qu'un pareil cadre aurait pu comporter.
Nous espérons, au cours de ces études, n'avoir choqué, ni ceux qui ont le culte intelligent du passé chrétien, ni ceux qui ont confiance en l'avenir. Les premiers savent que nous ne jouons pas à l'innovation, que nous n'affectons point l'audace ni même la jeunesse, et que nous nous préoccupons au contraire de retrouver dans l'enseignement traditionnel de l'Eghse, remis en honneur par la papauté contemporaine et intégralement développé, la charte des temps nouveaux. Quant aux seconds, ils ont bien senti que cette tradition de laquelle nous nous réclamons toujours n'a rien de commun avec les préjugés, récents et déjà
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surannés, que des catholiques de mauvaise humeur osent appeler « la tradition »; notre tradition, à nous, c'est le christianisme plein; au nom de cette tradition-là, on n'épanche point des doléances inertes, mais on ébauche des programmes de réformes et d'action : et le passé que nous entourons de nos ferveurs est beaucoup plus vieux que ce « bon vieux temps » qu'on pleure dans certaines sphères.
Nous espérons avoir choqué continuellement ceux qui n'auraient d'autre idéal que le maintien commode du présent. Combien sont-ils? el surtout, combien pèsent-ils? Vous trouvez, parmi eux, un certain nombre de politiciens attachés au présent comme on l'est à un gagne-pain, et puis, ces « conservateurs » à qui nous reprochons de profaner un beat! mot pour en affubler de médiocres instincts, et qui, dénonçant avec des formules de style le malheur des temps ou les progrès de l'impiété, repoussent la perspective d'un ordre social chrétien, — pareils à des dormeurs qui se plaindraient d'être mal couchés, et n'auraient point le courage de refaire leur lit. Ce sont là des catégories qui tiennent encore trop de place, hélas ! dans le domaine des faits ; mais les idées ont cessé de leur rendre visite, et, depuis longtemps, passent outre.
Et de voir ces avant-coureuses, parties des points les plus éloignés, affecter, au bout de peu de temps, un certain parallélisme avec nos conceptions, à nous, et puis les rejoindre progressivement pour cheminer de concert, c'est une