LES APPARTEMENTS DE RÉCEPTION DU SAINT-PÉRE
Nous allons pénétrer aujourd'hui jusqu'à la salle d'audience du saint-père ; quittons donc le seuil de la cour de Saint-Damase, et gravissons, sous l'arc central du rez-de-chaussée de l'aile droite, en face des loges peintes par Jean d'Udine, l'escalier réservé qui mène à l'appartement pontifical. C'est encore une création moderne que cet escalier, froid et riche, de proportions cossues, d'un goût sage, mais dépourvu de fantaisie, et qui fait contraste avec les intérieurs de la Renaissance. Les marches sont en marbre blanc, les murs sont revêtus de ces stucs d'un caractère industriel qu'on a substitués depuis le dernier siècle aux revêtements de vert antique ou de cipolin; les fenêtres sont ornées de vitraux brillants, mais sans caractère
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dans le dessin comme dans la couleur, et dont l'effet donne à réfléchir à ceux qui nient la supériorité des peintres-verriers des siècles passés. Arrivés au second palier, nous retrouvons la garde suisse qui veille à l'entrée d'une salle immense , la hallebarde au poing. C'est l'entrée de la salle Clémentine.
LA SALLE CLÉMENTINE. — Ici IcS proportionS
sont démesurées, hors nature, et l'aire de cette salle vide, sans un meuble et sans aucun accessoire, semble la nef d'une cathédrale. Tout autour régnent des lambris plaqués de marbres et de mosaïques ; les parois au-dessus de ce soubassement sont décorés de grandes fresques qui montent jusqu'aux frises. La lumière ne vient que d'un seul côté, par des fenêtres trop hautes prenant jour sur la cour Saint-Damase; elles ne distribuent qu'une lumière insuffisante qui jette un peu de mystère dans l'énorme espace. Aux murs, ce sont des apothéoses, des saints ravis au ciel, des cérémonies religieuses célébrées sous des pavillons mystiques, avec de grands fonds d'architecture. Aux voûtes, des anges aux audacieux raccourcis plafonnent, jetant des palmes aux martyrs. C'est bien le type de la salle des gardes d'un palais pontifical, où le caractère religieux s'allie au luxe d'un prince souverain. Bibiena a connu ces architectures grandioses qui valent surtout par les
LE VATICAN INTIME l8l
proportions et les saillies. Au fond, dans Taxe, découpant son entablement sur la fresque même; s'élève une cheminée monumentale, dont l'âtre clos sert de râtelier aux hallebardes des lansquenets. Une escouade de vingt-cinq de ces gardes, casque en tête, occupe le coin de la salle à notre droite, bivouaquant autour d'un brazero. Un certain nombre d'entre eux sont assis sur les bancs de chêne qui régnent au pourtour, et leur casque à plume atteint à peine le premier soubassement du haut lambris. L'homme disparaît dans l'architecture donnant ainsi la mesure réelle de ses vastes proportions.
La porte du fond, à droite, où la garde veille, mène ,chez le saint-père; celle à gauche de la cheminée donne accès à une salle assez vaste où s'élève un autel, et qui sert parfois de salle d'audience. Au moment où nous entrons dans la salle Clémentine, elle est pleine de mouvement; c'est un jour de réception, tout le monde est affairé, on se sent dans le quartier général de la religion. Le pape va recevoir des évêques américains et un ambassadeur. Les rangs sont confondus, et si la foule est grande, les larges espaces vides montrent cependant la grandeur de ce vaisseau. De temps en temps un cardinal au chef branlant sort de chez le saint-père; il marche avec peine en relevant sa traîne et montrant ses bas rouges; l'officier des suisses
appelle alors à la garde ; chacun court à la cheminée,
saisit son arme et faisant retentir les dalles d'un coup de hallebarde , rend les honneurs au prince de l'Eglise.
Ici et là stationnent des pèlerins , des étrangers en tenue de gala qui espèrent voir le saint-père; des prêtres qui viennent parler au cardinal dont ils dépendent , et toute une foule curieuse par les types, l'attitude et le costume. Sur les bancs tout autour, les domestiques, clercs ou laïques attendent; la plupart portant des
Capitaine des Lansquenets.
paquets. Celui-ci tient un camail, cet autre tient un rochet; un troisième, naïvement, porte des souliers à la main, et la plupart laissent pendre le grand chapeau cardinalice à glands d'or. Des huissiers, en bas de soie noire, chaussés d'escarpins à boucles d'argent, et portant le petit manteau noir retenu aux épaules, attendent leurs Eminences; à chaque instant la foule s'accroît, et au milieu de ce va-et-vient, on peut se perdre et passer inaperçu. Quand les cardinaux sortent, les rangs s'ouvrent, les prêtres viennent baiser humblement l'anneau des prélats, qui, machinalement, avancent la
Capitaine de Garde noble.
main en ébauchant un sourire banal. Nous prononçons le sésame qui nous permet d'avancer, et nous pouvons franchir la porte de droite qui mène aux appartements pontificaux. Elle ouvre sur une salle de très petite proportion ; les gardes suisses y sont remplacés par dix valets en velours carmin, avec le bas blanc, la blanche cravate et la manche collante en soie grenat qui sort d'une grande double manche pendant jusqu'à terre, comme une paire d'ailes.
Au milieu de la salle est installé l'inévitable brazero classique en cuivre rouge, et les valets, debouts se chauffent en devisant. C'est bien là l'exact tableau que Ferdinand Heilbuth a peint sous le titre Brelan de valets. Tout autour de la pièce, aux lambris de chêne, et dans les armoires ouvertes, pendent les parapluies à gros glands, les coussins rouges pour la prière, et les grands chapeaux des cardinaux attachés au saintpère. L'aspect n'a plus rien de pompeux ; c'est plutôt une scène intime, malgré la tenue d'apparat des valets. Cette antichambre peu à peu se remplit d'abbés subalternes et de laïques qui ont obtenu audience ; on ne sait trop auquel entendre et il y a là quelque confusion.
Une porte fait face à celle qui donne accès à la Clémentine; elle est dissimulée sous un tambour, et de temps en temps j'en vois sortir un camérier de cape
et d'épéC; ou un officier des gardes nobles précédant un groupe d'évêques étrangers qu'ils reconduisent jusqu'au seuil de la grande salle ; un autre groupe entre , nous le suivons, et nous nous trouvons encore dans une seconde salle d'attente. Cette fois on doit être bien près du sanctuaire ; les voûtes sont hautes, les proportions sont nobles, et la décoration est à la fois sévère et riche, les murs sont ornés de belles peintures de maîtres. Dans les embrasures des fenêtres, de beaux jeunes gens en grand uniforme, le casque en tête, avec l'épaulette d'or et la culotte de peau blanche, stationnent en parlant à voix basse ;
Un Prince romain.
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c'est la garde privée du saint-père , la garde noble. L'institution est assez récente; le pape Pie VII l'a créée sur le conseil du cardinal Consalvi, qui voyait les cadets de famille s'affilier un à un au carbonarisme; elle a résisté aux efforts de Mgr de Mérode, qui demandait la dissolution d'un corps uniquement de parade, et prétendait lui demander une coopération plus effective; mais il y avait là une tradition de privilèges conférés aux cadets des familles princières, dont quelques-unes sont assez déshéritées. Si, comme le demandait le pro-ministre des armes, on avait fait faire le service d'honneur par l'armée régulière, c'en était fait des grades héréditaires qu'on se transmet dans les familles et qui offrent une ressource sur laquelle celles-ci comptent.
Le capitaine commandant de cette garde a le rang de lieutenant général; au temps où nous écrivons, le grade appartient à Don Carlo Felice Barberini, duc de Castel Vecchio. Le capitaine est don Emilio, prince Altieri ; le poste de porte-étendard du corps se transmet dans la famille Patrizi. Le titulaire actuel est le marquis Naro Patrizi Montoro. Les lieutenants, assimilés au grade de généraux de brigade, sont les comtes Vespignani et Dandini. Il y a en outre, comme service d'honneur auprès du saint-père, une autre garde spéciale, dite garde palatine; puis vient le ser-
vice civil de la chambre, et enfin les camériers secrets de cape et d'épée.
Aujourd'hui deux princes romains sont de service : le prince Colonna et le prince Orsini; leur costume rappelle celui des seigneurs de la cour d'Espagne au XVIJe siècle ; leur moustache pommadée et leur coiffure cirée, trop moderne , contrastent avec la fraise espagnole qui joue sur la soie noire et le velours du pourpoint. Le costume des sénateurs, les descendants des Pè7'es conscrits [de l'ancienne Rome, garde aussi le cachet de la Renaissance.
Peu à peu la salle où nous sommes se remplit, les camériers chargés d'introduire consultent leurs listes et viennent au-devant des personnes qui vont être admises en présence du saint-père. Un vieillard de petite taille, à la physionomie très caractérisée, portant un habit brodé d'or avec le grand cordon de la conception de Villaviciosa, tient la tête d'un groupe de jeunes hommes bruns aux traits accentués; tous portent l'uniforme diplomatique. C'est le comte de Livradio, l'ambassadeur de sa Majesté Très Fidèle auprès du saint-père, suivi de tout le personnel de la légation portugaise. A sa suite, nous nous engageons dans un petit couloir singulier d'aspect, de la dimension d'une chaise à porteur, une sorte de petite passerelle capitonnée, jetée sur l'abîme des cours
vaticanes, et qu'on a suspendue après coup aux hautes
Un Sénateur romain.
murailles par des grappins de fer. Ce petit couloir
nous a frappé, c'est un de ces appendices architecturaux nés de la nécessité des choses, qui, dans les lignes extérieures d'un monument, ont une expression
Antichambre de Sa Sainteté.
très nette, toujours très visible et toujours pittoresque. La galerie suspendue accède à un cabinet de très petite dimension, mais d'une hauteur monumentale; là se tient un ecclésiastique, sec d'allure, aux traits coupants, à la face anguleuse, plein de distinction
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toutefois et dont la physionomie révèle une personnalité; c'est Mgr Pacca, le majordome de Sa Sainteté.
Mgr Pacca n'est pas prêtre; il appartient à une illustre famille du Bénévent et est voué à l'Eglise par tradition. Son grand-oncle a été un instant compagnon de captivité de Pie Vil, mais on ne lui accorda pas la grâce de suivre le Pontife à Fontainebleau; il resta enfermé pendant trois années à Fenestrella. Bartoloméo Pacca était évêque de Velletri; il fit élever son neveu au séminaire de cette ville. Depuis Grégoire XVI, le neveu est camérier secret; successivement chanoine de Saint-Pierre, rapporteur au Buen Governo, assesseur au tribunal criminel, rapporteur à la consulte ; il a rempli deux missions en France, et suivi le saint-père comme camérier dans le dernier voyage qu'il a fait dans les Etats pontificaux. Son majordomat ne date que d'une année*; il remplit ses fonctions avec un zèle rare. Au moment où nous pénétrons à la suite de l'ambassade, le majordome
1 Nous suivons nos notes prises au moment du Concile et n'essayons pas de compléter les indications relatives aux personnalités dont nous citons les noms. Bien des années se sont écoulées, un certain nombre de ceux qui figurent dans ces croquis de voyage sont morts, d'autres pleins de force et d'existence sont devenus des vieillards. Mar Pacca, six années plus tard, a été créé cardinal de l'ordre des Diacres, sous le titre de S. Maria in Portico.
est agenouillé devant un prie-dieu, un camérier de cape et d'épée, qui se tient debout, la face contre le mur, lit une liste fixée dans un petit cadre : c'est celle des audiences; au bruit de nos pas, le personnage se retourne, et, informé déjà, sourit à l'ambassadeur que l'introducteur lui présente; il prie toute la comitiva d'ôter ses gants; une lourde draperie soulevée par une main invisible nous laisse voir le saint-père, juste dans l'arc de la porte, assis sur un trône drapé de blanc, surmonté d'un baldaquin de même couleur. Sa Sainteté porte un camail cramoisi à bordure d'hermine et un bonnet de même étoffe, bordé de duvet de cygne; c'est le bonnet traditionnel, le même qui figure dans les portraits célèbres de Raphaël et dans celui d'Innocent XII, au palais Doria.
La lourde draperie ne retombe point encore; ce fond blanc, cette note vigoureuse de l'étoffe du camail, n'éteignent point, à distance, l'incroyable éclat des yeux du Pontife, étincelle persistante qui éclaire la physionomie grise et presque effacée. L'auguste vieillard, d'un geste aimable, convie l'ambassadeur à avancer jusqu'au trône.