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LE PAPE PIE IX

Au moment où nous le contemplons de près pour la première fois, après l'avoir vu passer hier, comme dans une apothéose, porté sur la sedia gestatoria, enveloppé des fumées de l'encens, et comme transfiguré, le saint-père, vers lequel l'Europe tout entière a les yeux tournés, a déjà vingt-trois années de pontificat. Il fera mentir la légende et vivra les années de saint Pierre.

Qu'on s'arrête au Vatican l'âme remplie d'une foi ardente, ou simplement respectueux, en dilettante, en voyageur profane et en homme du monde, il est impossible de ne pas se sentir ému en face de ce vieillard au moment où, de tous les côtés, les vagues viennent battre la barque de saint Pierre.

L'élection de Pie IX au pontificat est une de celles dont l'histoire gardera le souvenir; le conclave ne dura que deux jours, mais son élévation fut une surprise pour les cardinaux eux-mêmes; quelques-uns, en lui donnant leur voix, inscrivaient son nom sur leur bulletin par stratégie pure, pour n'en point écrire un autre, et dans le but de briser un courant. Ceux qui étaient sincères et désintéressés ne le connaissaient que par ses vertus, puisqu'il hantait peu le Vatican ; et

Portrait de Pie IX.

tous savaient qu'il n'aspirait point aussi haut. Le sort ce jour-là l'avait fait scrutateur; les premiers bulletins qu'il dépouilla portaient son nom, son émotion fut si vive qu'il cessa de lire; quand il put reprendre sa lecture, le même nom sortit encore plusieurs fois de l'urne; il se prit à défaillir, et on dut le remplacer aux urnes. Quand Mastaï revint à lui, il était le successeur de saint Pierre; les autres voix s'étaient portées sur les cardinaux De Angelis, Gizzi et Lambruschini.

La vie du pape fut de tout temps un exemple pour tous; né le 13 mai 1792 à Sinigaglia, dans les Marches d' Ancône, il est des comtes Mastaï Feretti. Un des premiers exemples qui ont frappé ses yeux, c'est l'arrestation de son oncle, l'évêque de Pesaro, conduit à la citadelle de Mantoue par les Français. Dans sa jeunesse, Mastaï était sujet à des attaques d'épilepsie, et comme Pie VII, auquel il avait confié ses angoisses, le pressait néanmoins d'entrer dans les ordres et de se réfugier dans la prière, il crut qu'un miracle s'opérerait en sa faveur, et il l'appela par d'ardentes prières. Quelques années après, ayant acquis la certitude de se voir enfin délivré d'une maladie réputée incurable, sa piété s'exalta jusqu'au mysticisme. D'un caractère modeste, Mastaï débuta comme desservant dans l'hospice de Tata Giovanni; il y resta jusqu'en 1823, en devint directeur, et ne quitta ses ouailles que pour accompa-

gner Mgr Muzi au Chili, afin de prendre en main les intérêts des missionnaires ruinés par les révolutions qui désolaient l'Amérique du Sud. Le voyage fut cruel; une tempête sur les côtes de la Catalogne, une arrestation à Palma par les autorités espagnoles, un abordage de flibustiers et une seconde tempête dans le Pacifique, mirent à l'épreuve le courage des missionnaires. Cinq mois après le départ, ayant traversé la Cordillère des Andes, marchant sans trêve, nuit et jour entourés de dangers, ils arrivèrent à Santiago, et malgré leur résignation, leur sang-froid et leur énergie, ils durent en repartir sans obtenir satisfaction. Rentré en 1825 à Rome, le pape Léon XII fit de Mastaï un chanoine, puis un directeur de l'hospice Saint-Michel à Ripa- Grande, et en 1827 il le préconisa évêque de Spoleto, où le prélat resta cinq années.

L' évêque de Spoleto était à la hauteur des événements qui allaient se produire; ses ouailles s'étant associés au mouvement national italien pour secouer le joug de l'Autriche, un général s'avança à la tête d'une division armée avec ordre de mettre la ville en état de siège et de la réduire. Mastaï alla au-devant de la force armée, la mitre en tête, la crosse à la main, demandant qu'on lui laissât le soin de ramener les coupables. Le commandant céda, mais il laissa auprès de l'évêque un commissaire chargé de . faire une

enquête et de dresser une liste des coupables qu'on enverrait à Rome. Le jour où on soumit la liste de ces insurgés à l'approbation de l'évêque, celui-ci la livra aux flammes sans la lire. Nommé en 1833 évêque d'Imola, la charité de Mastaï devient légendaire; il vend ses meubles et son argenterie; engage ses émoluments pour soulager les pauvres ^ et un jour les cardinaux envoyés en mission le surprennent dans un état complet de dénuement. Le 23 décembre 1839 ^ Mgr Mastaï Ferretti fut enfin créé cardinal par Grégoire XVI; qu'il devait remplacer en 1846 sur le trône de saint Pierre. Pie IX ceignait la tiare à l'âge de 54 ans. Les hommes de notre âge, dans leur enfancC; ont pu entendre les échos de l'allégresse générale avec laquelle on accueillit en Italie les premières années de ce pontificat. Il semblait qu'avec les réformes et les amnisties, la concorde et la paix allaient descendre sur la terre, et la réconciliation des peuples semblait cimentée.

De tous les points du globe on accourait au Vatican porter un tribut d'hommages et d'admiration; ce nouveau pape était le lion de l'Italie, le porteur de la bonne nouvelle, son image tirée à dix millions d'exemplaires, comme plus tard celle du héros populaire qui devait le chasser du Vatican, figurait aux murs de chaque cabane dans la Péninsule tout entière. Les Juifs eux-

mêmes lui rendaient hommage, et; dans les synagogues, on ordonnait des prières publiques en faveur de celui qui avait renversé les barrières du Ghetto. Le sultan envoyait le cheik Effendi porter le tribut de reconnaissance de rislamisme tout entier; à Belfast, dans un meeting du clergé presbytérien, Grimshaw et Montgommery déclaraient que le saint-père serait le régénérateur de l'Europe.

Pie IX était devenu le plus populaire des souverains de l'Europe; familier d'allure, tout en restant grandiose et sublime, il allait au chevet du pauvre, il goûtait le pain des soldats pontificaux et le faisait changer, et la légende peu à peu se formait. Un jour, ayant lu sur un mur du Borgo une interrogation politique et séditieuse adressée à son ministre Gizzi, le Pontife saisissait un charbon et répondait au vœu populaire par un mot topique et spirituel. Bannissant les réticences, il caractérisait toutes les situations par un mot alerte, vif et bien frappé, et savait aller au-devant des solutions au lieu de les attendre du temps et de les laisser à la Providence. Tout en s'identifiant avec les petits, il savait rester grand; et l'Europe entière, comme prise d'un vertige d'enthousiasme, s'associait à Tadmiration que ce nouveau Pontife soulevait alors en Italie. C'est le temps où M. Thiers, qui se prétendit toute sa vie rebelle aux illusions, s'écriait à la tribune française :

((Courage saint-père! courage! Le Saint-Siège et le Piémont sont appelés à être les deux grands instruments de la régénération italienne. Le pape en est Tâme, le Piémont en est le bras."

Mais l'heure des illusions passera vite, et tout va bientôt changer. La république proclamée en France, le Tyrol se soulève, Venise secoue ses fers, Charles- Albert marche contre Radetsky, Pie IX est débordé, et Rossi, son ministre, est assassiné en plein jour et en pleine cité : le fer qui l'a frappé, couronné de fleurs, est exposé au café des Beaux- Arts. Mgr Palma, secrétaire des lettres latines, tombe à son tour en plein Quirinal, on met le feu aux portes du palais pontifical, comme au temps où les Orsini traquent le Borgia: un jour enfin le peuple tourne les canons contre le Vatican. Singulier retour des choses d'ici-bas; le Pontife qui avait béni les drapeaux de patriotes marchant contre l'Autriche, va fuir Rome, revêtu de la lévite d'un abbé, caché dans le carrosse du comte de Spaur, ministre de Bavière. Pie IX est en exil à Gaëte et la répubhque romaine est proclamée; enfin le 25 avril 1849, après une entente de la France, de l'Autriche, du royaume de Naples et de l'Espagne, les troupes françaises débarquent à Civita Vecchia.

Le 30 juin le colonel Niel, le même qui dix-huit ans plus tard, devenu maréchal de France et ministre de

la guerre, devait ordonner l'embarquement d'un nouveau corps expéditionnaire, allait porter au pape, à Gaëte, les clefs de la ville de Rome. A partir du jour où il a quitté la cité pour la première fois, on connaît les vicissitudes de celui qui ne veut point qu'on l'appelle ,,l' auguste vieillard", et qui s'irrite de ce titre banal, assurant que le vicaire de Jésus-Christ est toujours jeune et toujours vieux. Tenace dans la résistance, et patient parce qu'il est éternel dans le principe qu'il représente, il a su communiquer sa flamme à ceux qui l'entourent, et résister pied à pied. On assiste aux efforts du parti national qui revendique Rome pour capitale, et à la lutte sans trêve entre le temporel et le spirituel, cause d'amertume pour celui dont l'avènement au trône de saint Pierre avait été un cri de pardon et une rénovation généreuse.

A l'heure où nous écrivons, en décembre 1869, Pie IX a soixante-dix-sept ans, son apparence est celle d'un homme simple, doux et plein de bonhomie; il est de taille moyenne, fortement charpenté, encore très droit quoique fatigué par l'âge et atteint dans l'aisance de sa démarche; il avance pesamment et avec lenteur. Sa tête, aux molles teintes de marbre patiné par le temps, est grise de coloration et ne se détache pas nettement sur le fond blanc qui l'entoure ; les lèvres sont presque fermées et décolorées; les yeux très vifs.

extrêmement brillants^ et comme piqués par deux traits de flamme, éclatent dans cette physionomie d'une expression sympathique et d'une finesse excessive. On dit que les cruels soucis qui assiègent le saint-père n'ont point éteint sa gaieté naturelle, et il est constant qu'un sourire sans contrainte est l'expression habituelle de ce doux visage.

Chez Pie IX , la bonhomie n'exclut pas la majesté; il croit ardemment à sa mission, aussi, pose-t-il naturellement, passant de l'attitude la plus simple au maintien le , plus noble, au geste le plus théâtral, et montrant tour à tour le Pontife qui a la conscience de son rang, la certitude de son prestige, de son rôle unique, et le prêtre simple, fin, goguenard même parfois, et tout „alla buona" qui ne croit jamais s'abaisser en se mettant au niveau des humbles. Le Pape est capable de s'élever jusqu'à l'épique par des citations magnifiques, véritablement inspirées, et par une chaleureuse éloquence qui le porte à des démonstrations vraiment grandioses; mais plein de contrastes, une heure après, le pasteur paterne, en bénissant des chapelets et des médailles pour les pauvres vicaires français qui veulent rapporter des souvenirs à leurs ouailles, descendra aux détails les plus humbles, mêlera aux exhortations des recettes de bonnes femmes dont il a éprouvé l'efficacité, et des conseils d'hygiène pour les

précautions à prendre contre le climat de Rome. On Ta vu un jour^ rappelant un geste de Sixte IV auquel Robert le Magnifique, vainqueur du duc des Calabres, qui venait de menacer Rome à la bataille de Nettuno, présentait le gonfalon de l'Eglise couronné de lauriers , se lever plein d'enthousiasme, et accueillir le général Kanzler au retour de Mentana en déclamant d'une voix retentissante des vers de la Jérusalem délivrée :

Canto l'arme pietose, el capitano Che'l gran sepolcro libero di Cristo.

Mais à Rome le grandiose coudoie le jovial, et on cite des saillies pontificales très vives, des mots à l'emporte-pièce dignes du pasquin populaire, et des épigrammes ailées qui, décochées par le saint-père aux plus illustres, ont volé de bouche en bouche depuis le Vatican jusqu'aux carrefours du Transtevère.

Celui que nous venons de contempler longuement, et qu'on ne peut voir avec indiff"érence, quelle que soit la foi qui vous anime ou le doute qui vous assiège, lutte pour l'intégrité du domaine de saint Pierre. L'Italie frémissante tend les mains vers Rome, les consciences catholiques sont inquiètes et troublées. „La nuit va se faire, disent ceux qui croient; le catholicisme sera sans chef, quand cette demeure sera détruite; il n'y aura plus de refuge, plus de foyer, plus

de demeure. Jérusalem est à l'Orient et nous est fermée, Rome est à nous; c'est un lieu d'asile, nos martyrs ont souffert pour elle, ses monuments ont été construits de nos deniers; et la pierre sur laquelle le Christ a dit qu'il établirait son Église, n'est pas un rocher roulant qu'un torrent entraîne."

„Non! répondent les philosophes, le Vatican est un repaire où les abus, passés à l'état de principe, croissent à l'abri des tabernacles; sans doute la papauté assume la direction religieuse d'une multitude innombrable répandue sur la surface du monde tout entier et, comme philosophes et comme politiques, nous la devons respecter; mais ces dogmes nouveaux, ces idolâtries étranges, l'adoration des organes, la mariolâtrie, ces nouveaux décrets qui rapetissent la religion et contristent les prélats les plus sincères et les plus attachés à la foi, ne sont-ils pas des défis portés aux idées modernes? Que le Vatican marche avec le siècle et le monde, et qu'il vivifie ses institutions caduques! Rome est figée dans son immobilité; tout s'agite autour d'elle, tout se meut, tout aspire à la lumière et au progrès, le Vatican seul reste immuable et vit dans l'extase. D'ailleurs la cité romaine porte un nom auguste et sonore, et le monde de tradition qu'elle représente est indispensable à la gloire de l'Italie unifiée; là sont les aïeux, et ce sénat, ces chevaliers.

ces patriciens^ ces tribuns aux cheveux plats, dont les statues sont encore debout, sont nos ancêtres à tous. Que le Pontife cherche donc en quelque coin du monde un lieu d'asile sanctifié par la grâce : nos vœux et nos respects l'y suivront et Rome, capitale, sera aux Itahens.."

Et l'un des plus fougueux défenseurs du trône de saint Pierre s'écrie: „Rome est à nous tous, et si quelque petit peuple, possesseur unique d'une plante nécessaire au genre humain, voulait arracher cette plante, sous le prétexte que le sol est à lui et qu'il préfère y cultiver quelque autre plante : c'est ce peuple lui-même qu'il en faudrait arracher."

Au milieu de ce conflit , assaillis par le doute , ceux qui ne se sentent pas assez forts pour ne jamais lever les yeux au ciel, se confient à un Dieu immuable et éternellement clément, ils rêvent une réconcifiation de l'Italie et de la papauté, la réalisation pratique de la formule célèbre : „L'Eglise libre dans l'Etat libre". Quant aux poètes, ils voient dans leurs songes une île à l'ancre au milieu des flots, comme une nef lumineuse, une arche de prédilection qui n'aurait d'autre défense que la grâce, d'autre rempart que l'amour, dont le nocher n'aurait d'autres espérances et d'autres ambitions que de régner sur les âmes et de conserver intact et pur le feu sacré de la foi. Et, de tous les

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points du monde, les nations en voyage aborderaient à cette plage bénie, où ceux qui doutent sont raffermis; où ceux qui pleurent vont être consolés.

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