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CHAPITRE VI

Sommaire. — Le Vatican. — Ce qu'il renferme. — Partie ancienne. — Partie moderne. — Agglomération successive sous les divers Pontifes. — La cour Saint-Damase. — La salle Clémentine. — Audiences. — La garde noble. — Le majordome Mgr Pacca. — Appartements de réception. — Audience de l'ambassadeur du Portugal. — Le saint-père. — Biographie et portrait. — • Le cardinal Antonelli.

Si, après avoir traversé le pont Saint-Ange, on débouche du Borgo sur la place Saint- Pierre, en face de la basilique,

Fomm de Trajan. qui remplit tOUt

le fond de la perspective, on voit à la droite, au-dessus de la colonnade du Bernin, s'élever un massif de constructions qui domine son entablement et son attique de toute la hauteur de ses trois étages, et dont

la proportion peut paraître grande encore à l'ombre du dôme colossal. C'est dans cette partie du Vatican, relativement moderne, puisqu'elle est due à Urbain VIII, que réside le Pontife; autour de lui sont groupés les cardinaux, les évêques, les nonces, les diacres,

Saint-Pierre. — Le Vatican. — La Colonnade.

les monsignori, les abbés secrétaires, les auditeurs, les protonotaires, les abréviateurs, les rédacteurs des brefs apostoliques, les domestiques sacrés et subalternes qui font partie de la chancellerie romaine. L'autre Cancelleria, spéciale aux affaires extérieures, occupe le beau Palais de Bramante, type accompli de l'architecture de la Renaissance. Dépouillant leur ca-

LE VATICAN INTIME l6j

ractère officiel et vaquant à leur office, tous les officiers pontificaux vivent ici en leur privé, et cette partie du Vatican, par opposition à celle qui contient les musées et qui s'ouvre au public, peut s'appeler le Vatican intime, tandis que l'autre est le Vatican monumental, officiel et historique.

Le grand pavillon massif ferme sur trois côtés la cour de Saint-Damase, et se soude obliquement à un autre groupe de constructions irrégulières, nées des nécessités et des caprices des Pontifes du XV*^ et du XVI^ siècle, qui contient: les loges du Bramante et de Raphaël, — les appartements Borgia, — la salle ducale, — la salle royale, — la Chapelle Sixtine, — les stanze de Raphaël et la Chapelle Pauline. C'est, de tout cet immense ensemble architectural, la seule partie qui soit apparente du dehors par ses façades extérieures; elle est de beaucoup la plus attrayante au point de vue de l'histoire; pleine de souvenirs, elle recèle aussi les chefs-d'œuvre de la Renaissance; et les grands papes du XV^ et du XVI*^ siècle, les Pie II, les Martin V, les Alexandre VI, les Jules II et les Léon X, y ont attaché leurs noms.

Tout cet ensemble, ainsi rattaché à la basilique, et qui communique avec elle par la scala regia, est restreint par sa dimension, si on le compare, dans le plan général de l'édifice, au vaste parallélogramme de con-

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structions plus modernes ; dont elle forme la base, et qui s'étend sur plus de cinq cents mètres de longueur. Fermé au sommet par le musée Pio ClementinO; le musée étrusque, la cour octogone, le musée égyptien, ce parallélogramme est clos à Test par un long couloir, le musée Chiaramonti, à l'ouest (sur une disposition identique), par la galerie de la bibliothèque; il est enfin coupé dans sa longueur par la cour du Belvédère, le Braccio Nuovo et le jardin délia Pigna. Cette seconde partie, officielle, publique, accessible à toute heure aux étrangers , avec ses musées d'étude et ses collections, est de création relativement moderne; elle est disposée sur un plan d'ensemble qui n'a fait que se modifier ou se compléter, au gré des divers Pontifes, qui ne perdirent jamais l'idée d'achever la conception, et, malgré la rigueur des temps, songent encore à la poursuivre.

Si le premier Vatican est la création épique, le lieu auguste consacré par l'histoire, avec le Pinturicchio, Ghirlandaio, Cosimo Rosselli, Michel- Ange, Raphaël et le Bramante; l'autre, à côté des plus beaux marbres antiques du monde, contient les monuments chrétiens, les étrusques, les trésors des manuscrits dans la bibliothèque, les secrets impénétrés de l'histoire dans les Archives ou Sécréta. C'est tout un monde de traditions, et on peut dire que là sont réunis les souvenirs du

La Cancelleria. — Palais du Bramante.

monde païen à côté des titres de l'état civil du monde catholique tout entier.

Trente grandes salles, neuf galeries^ sept grandes chapelles réservées, des musées sans nombre, vingt cours, huit escaliers d'apparat, deux cent huit escaliers de service, des parcs, des jardins ombreux, des potagers, une vigne, un casino, une meunerie et une fonderie de canons; onze mille chambres enfin, forment autour de Saint-Pierre un ensemble unique au monde par son caractère, vaste comme l'Escurial, presque aussi grand que Mafra, plus riche que le Louvre, et dont notre palais de Versailles pourrait être la vigne ou le Trianon.

Le nom est auguste, Vaticmia-(Oracles) ; l'agglomération se forme peu à peu, chaque siècle, chaque Pontife y va laisser sa trace ; Léon IV, au IX^ siècle , environne la basilique de murs fortifiés pour la défendre des incursions des Sarrasins, et il adosse un presbytère pontifical à l'église pour que le prêtre soit plus près de la chaire de saint Pierre; il crée la cité Léonine, et à partir de ce moment chacun de ses successeurs l'agrandira sans relâche. Au XIL siècle Célestin III rebâtit le palais pontifical de fond en comble, Nicolas III l'embellit; Grégoire XI, qui ramène le Saint-Siège d'Avignon à Rome, l'habite à son tour: il y tiendra bientôt le premier conclave. De la basili-

que primitive il reste à peine un souvenir dans les fresques, dans les mosaïques et les autres représentations graphiques; Innocent VIII a fait le belvédère; Nicolas V les grandes fabriques latérales, Alexandre VI, le Borgia, a voulu, lui aussi, laisser sa trace en achevant le travail de Nicolas et faisant construire pour luimême les appartements Borgia décorés par le Pinturicchio. Jules II déclare qu'il a horreur d'habiter sous les mêmes voûtes que ce Rodrigues Borgia, père de César et Lucrèce, et ne veut point (comme il Ta dit lui-même à Paride de Grassis, le maître des cérémonies pontificales, qui nous Ta répété) avoir à chaque instant sous les yeux, peinte par le Pinturicchio, „rimage de ce marrane, de ce juif , de ce circoncis, afin de n'avoir pas à se rappeler sa mémoire exécrable et scélérate ^^\ Jules II abandonne donc ces salles inférieures, il s'installe personnellement à l'étage supérieur, et va tout y renouveler : Michel- Ange peindra la Sixtine, Raphaël décorera les stanze; après lui Léon X commandera les loges de la cour de Saint- Damase, dont Raphaël dessinera le portique à trois étages, orné de stucs et de peintures par Jean d'Udine. Paul III, Pie IV, Grégoire XIII, tour à tour

^ Ce sont les propres expressions du Diarium du maître des cérémonies, le successeur de Burckardt, Ceremoniere de la chapelle pontificale (P. de Grassis Diarium, t. III, p. 364).

compléteront l'œuvre, et Sixte-Quint; pour la bibliothèque, qui n'est jusqu'à lui qu'un réceptacle étroit, fera construire le corps principal, cette fameuse libreria Vaticana, une des plus belles et des plus riches du monde.

Partout la formation est lente et successive, mais si, dans la première agglomération, elle procède sans plan d'ensemble et sans souci de la veille et du lendemain, après la Renaissance, l'achèvement est soumis à des lois d'équilibre et de pondération architecturale.

Clément XIV avait commencé le Museo Clementino. Pie Vlla joute le Braccio Nuovo, et Grégoire XVI fonde le Musée étrusque et le Musée égyptien. La basilique de Saint-Pierre semblait indépendante du Vatican et ne communiquait que par des accès étroits; Alexandre VII, Chigi, demande au Bernin le dessin de la scala regia, et ainsi de suite, jusqu'à nos jours, chacun apporte sa pierre. C'est même à Pie IX qu'on doit le bel escalier de marbre qui, de la cour de Saint- Damase, conduit à la salle Clémentine.

De l'avis d'un grand nombre de juges intelligents, en Italie et ailleurs, cette verrue immense, ces trois étages massifs du Vatican privé, vus de la place Saint-Pierre, nuisent à la majesté de l'ensemble du monument; mais, en somme, de ce concours de chaque

papC; de ces goûts divers , de ces besoins nouveaux, des libéralités de celui-ci, de l'avarice de celui-là, du génie de l'un, du goût baroque de l'autre, est né cet entassement prodigieux, ce rendez-vous de palais et de salles, de musées, de collections, où le Bramante, Raphaël et San Gallo coudoient Ligorio et Fontana, et où Maderno donne la main au Bernin.

Tout cela c'est le Vatican , c'est-à-dire quelque chose de prodigieux, de prestigieux, d'indescriptible et d'unique : c'est le lieu où la sybille rend ses oracles. Là, un sublime vieillard, comme une divinité invisible ou qui n'apparaît qu'au milieu des pompes du culte, peut, en balbutiant quelques paroles, remphr d'angoisses des millions de croyants, exalter leur foi, raffermir leur conscience, rasséréner ou troubler leurs âmes.

Laissons aux ciceroni et aux guides officiels le soin de diriger les voyageurs dans le Vatican public, et engageons-nous en flâneurs sous la colonnade de droite du Bernin, pour nous arrêter à la première porte qui s'ouvre sous le portique. La garde suisse veille à l'entrée d'un bel escalier de marbre blanc, orné de stucs, qui va nous conduire à la cour Saint- Damase.

Cet escalier, d'une superbe allure, orné d'inscrip-

tions qui indiquent le but et la date récente de sa construction, est divisé en plusieurs paliers; au moment où nous gravissons les marches, un prince de l'Eglise passe devant nous et coudoie un brave homme de la campagne qui vient sans doute voir son fils le diacre. Spectacle étrange, contraste bien frappant, mais bien habituel dans ce Vatican à la fois pompeux et plein de bonhomie ; nous voyons passer après lui une belle fille qui va Dieu sait où, portant sur la tête une manne de laitues et des concombres ; elle gravit les marches nobles, et, au premier palier, elle disparaît dans un couloir de dégagement qui la mène à quelque office. La belle fille monte, un capucin descend avec son parapluie rouge et son panier; c'est le commissionnaire quotidien de quelque couvent, l'inévitable capuccino attaché, il y a quelque temps encore, à chaque ménage, et qui rendait mille petits services. Nous le suivons des yeux; arrêté au même palier, il a pris congé d'un domestique moitié prêtre, moitié laïque, son neveu ou son aUié, avec lequel il causait mystérieusement en faisant de grands gestes.

A cette heure matinale, le va-et-vient est incessant et très pittoresque. La porte à laquelle a sonné le capucin est celle de l'appartement du majordome du saint-père, Mgr Pacca.

Le lansquenet jaune et vert, à casque d'acier, qui.

la hallebarde au poing, veille au pied de l'escalier de la cour Saiiit-Damase, si nous étions en France, aurait pour consigne inévitable de chasser la belle fille et de faire passer le moine par l'escalier de service ; quant à moi, il me demanderait d'un ton bourru où je dirige mes pas: au temps où nous écrivons, au Vatican, il lance un coup d'œil avec un lazzi à la contadina-, il répond avec bonhomie au salut du moine, et nous laisse passer.

Nous franchissons donc les marches et débouchons dans la cour Saint-Damase ; elle forme un terre-plein à un niveau très élevé au-dessus du sol de la place, et nous sommes étonnés de trouver là des carrosses, des escortes de cavaliers le sabre au poing, prêts à accompagner quelque ambassadeur venu à l'audience. Cette cour est entourée de vastes portiques, de loges à l'itaHenne, autrefois ouvertes, fermées récemment par le cardinal Antonelli.. Mariano, Bramante et Raphaël, successivement, ont été appelés à les construire; Raphaël, venu le dernier, a donné le dessin de l'aile gauche, connue sous le nom de Loges de Raphaël. Grégoire XIII et ses successeurs ont fait répéter le dessin du Sanzio sur deux autres faces ; et la quatrième date de Pie IX, qui l'a fait élever par Martinucci, chargé aussi de la construction du bel escalier de marbre que nous venons de gravir pour arriver jusqu'ici.

L'aile droite contient les appartements du saintpère; celle de gauche ; par son arc central, donne accès aux carrosses qui vont traverser les cours intérieures, sortir par derrière l'abside de la basilique, la contourner et, passant sous l'atrium, revenir sur la place Saint-Pierre après un détour de plus d'une demilieue qui rachète la différence de niveaux de la cour Saint-Damase.

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