LE CARDINAL ANTONELLI
Après avoir remis au camérier de service la lettre qui nous permettra peut-être de pénétrer plus avant dans les choses extérieures du Vatican, nous revenons sur nos pas dans la salle Clémentine, et nous nous y arrêtons encore quelques instants, observant le mouvement incessant qui y règne; nous y sommes depuis un quart d'heure à peine, quand, au cri de commandement, les lansquenets courent aux armes pour rendre les honneurs au groupe diplomatique qui traverse de nouveau la salle, après la fin de l'audience.
A côté de Mgr de Livradio se tient un cardinal vêtu de noir et qui ne se distingue des abbés que par sa haute allure, son air d'importance, et le liseré rouge qui court autour du camail et borde la tunique. Il accompagne l'ambassadeur en lui parlant avec un sourire scandé de saluts fi-équents et mesurés. L'homme est jeune, il a l'aspect dur sous le rictus qui plisse sa joue; les yeux sont noirs et très brillants, les lèvres lippues, la charpente forte, tout en lui indique l'auto-
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rite. Pietro^ le gardien de la Chapelle Sixtine, qui se trouve à mes côtés, me fait des signes discrets et réitérés ; c'est le cardinal Antonelli qui passe.
Je le suis pendant quelque temps, il s'entretient à voix basse avec l'ambassadeur en lui marquant une grande déférence ; sur son passage on sent la crainte et le respect qu'il inspire. Son nom circule dans la salle et on l'observe avec discrétion, chacun épie ses gestes, sa démarche, et veut les fixer dans le souvenir. Au seuil de la Clémentine le cardinal serre, avec une sorte de tendresse affectueuse, la main du ministre de Portugal; on dirait qu'il veut lui donner un peu de son cœur dans un épanchement à la fois intime et respectueux.
M. de Livradio descend, le cardinal prodigue encore ses amabilités jusqu'au dernier des attachés, puis, dépouillant son sourire et reprenant son air austère, il monte les degrés supérieurs de l'escalier de marbre qui mène à ses appartements privés, situés au troisième palier.
C'est l'histoire vivante qui passe, l'homme est un type, au physique comme au moral. L'ami chez lequel je loge à Rome, chargé d'affaires d'Espagne depuis plusieurs années, passera toute la soirée à me parler du cardinal. Il est poli, insinuant, attaché à ses idées, dominateur, et à la fois énergique et souple. Raffiné de
goût et plein d'esprit, il mène de front bien des choses. Quoiqu'on pense de lui, c'est un homme d'Etat , et il a été l'âme du mouvement de résistance passive aux empiétements successifs, l'organe direct du „non pos- 5?^mz/5". Malgré les apparences massives, c'est un dilettante et un voluptueux, il a le goût des pierres, sa collection en ce genre est célèbre, il est très pratique et on sait qu'il aime l'argent; aussi à côté des antiques il met des diamants dans ses vitrines. C'est lui qui a donné au musée de Saint- Jean de Latran le Sophocle , une des plus belles statues du monde, trouvée aux environs de Terracine. Il connaît bien sa Rome antique, et quand il donne audience et rencontre un terrain bien préparé, il esquive volontiers la politique en se réfugiant dans Tarchéologie. Sous sa rude enveloppe qui révèle son origine obscure, il est très homme du monde; rusé et câlin, il ébauche un continuel sourire sans conviction, et cherche à séduire; sa voix a des caresses inattendues , il retient longuement votre main dans la sienne, appelant son interlocuteur „Figlio mw", et sûr de le renvoyer content quoi qu'il ait refusé sa demande. Son ambition, dit-on, l'emporte, et rien ne lui serait plus amer qu'une chute , il s'humiHe donc pour conserver sa place, et, en somme, on le craint plus qu'on l'aime.
Comme le cardinal n'est pas prêtre, il n'est pas tenu
aux mêmes exigences que les autres personnages qui entourent le saint-père; il est respectueux, mais ne veut pas être dupe. Le pape, au contraire, est une âme chaude, ardente, pleine d'effusion et sans la moindre diplomatie; il a fait des dogmes, des centenaires, des canonisations et relevé des monuments chrétiens; il lui manquait d'avoir fait un concile; il Ta convoqué.
Le cardinal parle bien le français, malgré un accent un peu rude, mais quand dans la conversation on aborde un sujet précis de la politique, il se réfugie dans la langue italienne, afin de n'employer que des expressions dont il a bien mesuré la portée, la nuance et la valeur. Nous le reverrons souvent, plusieurs fois de suite, pour lui demander de nous faciliter des recherches historiques qui ne peuvent en aucun degré éveiller les susceptibilités du Vatican , puisqu'il s'agit d'écrire l'histoire de la culture intellectuelle d'un petit État d'Italie au XV^ siècle. Chaque fois il nous prodiguera une amabilité presque affectueuse. Nous nous attendions à un refus, à un siège difficile, nous nous apprêtions à le désarmer par des serments, à combattre ses préventions à l'égard de ceux qui écrivent l'histoire; mais nos précautions sont vaines, bien au contraire il s'applaudit de nous voir persévérer dans des études dont l'ItaHe tout entière, dit-il, doit être reconnaissante. Si nous étions dupes de nous-mêmes.
Le Cardinal Antonelli.
nous croirions qu'il nous sait et nous lit, tant il est précis dans l'éloge, caressant, simple, et, en apparence, plein de bonhomie; mais le doute naît bientôt. On se demande si le prélat est simplement diplomate et indifférent, ou s'il trompe par principe ? Nous ne le savons point encore; toujours est-il que jamais nous ne verrons se produire l'effet de sa bonne volonté, et pourtant à chaque nouvelle rencontre, il promet, il accorde tout, avec simplicité et bonhomie, s'excusant d'un retard, invoquant des hasards et des circonstances inattendues. Il semble, enfin, quand il fait comparaître devant lui l'agent qu'il charge de l'exécution de ses volontés, qu'il emploie un langage de convention dans lequel les mots ont une signification contraire à celle que nous leur attribuons. Et pour conclure en un mot, il nous joue; il use de cette force d'inertie contre laquelle, ici, viennent échouer toutes les énergies, s'user toutes les patiences, s'épuiser tous les efforts.
On dit qu'en diplomatie le cardinal peut tout entendre sans étonnement et sans mauvaise humeur. Le pape, au contraire, est franc et spontané, il dit ce qu'il pense, „comme un boulet de canon" (c'est Pietro qui l'affirme). La mémoire du cardinal est célèbre; il se rappelle tout ce qui est passé par Rome, et, dans le personnel diplomatique, il se souvient de tous les change-
ments, des incidents^ des faits et gestes et des opinions de chacun. Tout à l'heure, quand il a passé devant nous, il venait de recevoir plus de trente évêques italiens, venus de tous les points de la Péninsule; chacun lui avait demandé un droit spécial ou une faveur; celui-ci le droit d'adoration perpétuelle, celui-là la réserve dans son évêché : et lui, qui n'est pas prêtre, et doiTLt après tout la spécialité est la politique et la lutte, a su garder son éternel sourire, les recevoir avec amabilité et les renvoyer enchantés de lui. Puis il a dû, comme secrétaire d'Etat, assister à la réception de l'ambassadeur; malgré sa fatigue, il sourit encore. Aussi, à la sortie, quand après avoir traversé la salle Clémentine et pris congé, fatigué, obsédé, aspirant au repos, il a vu s'avancer vers lui, dans l'escalier, un simple abbé: il a tenté de passer sans répondre, en lui lançant un regard presque courroucé. Mais dès qu'il a entendu l'accent français très pur, le cardinal-ministre a rappelé en lui le diplomate, et son courroux a expiré dans cet éternel sourire de convention qui ride ses lèvres charnues. Le revirement est vif comme un éclair et intéressant comme tout trait qui révèle quelque chose d'un caractère.