LES COURS DU VATICAN
Au pied de l'escalier stationnent les voitures qui doivent ramener l'ambassadeur de Portugal à son palais; un introducteur, maître des cérémonies, l'accompagne, les dragons pontificaux forment l'escorte. On connaît les lourds carrosses du Vatican, tous les peintres de la vie romaine, depuis Heilbuth jusqu'à Henri Regnauld et Passini, se sont plu à les peindre, et ce train d'équipage a vraiment beaucoup de caractère. Les carrosses aujourd'hui sont en gala, à quatre chevaux, la tête empanachée de pompons rouges et la crinière tressée de rubans rouges et or. C'est le train des grands jours; on sait que l'ambassadeur représente la personne royale, le Vatican fait donc honneur à Sa Majesté Très Fidèle. Quatre valets se tiennent sur les strapontins de l'arrière, portant les umbrellini de soie écarlate renfermés dans leur fourreau, et les coussins à glands d'or. Le cocher, majestueux, étoffé, s'enfonce dans le lourd siège à crépines, large comme un trône d'apparat.
Après les saluts d'usage au bas de l'escalier, ces lourdes machines se mettent en mouvement, les piqueurs ouvrent la marche, suivis de deux dragons; l'escorte a mis le sabre au poing. Bientôt cavaliers et
carrosses disparaissent par la porte qui s'ouvre sous les loges de Raphaël; par un dédale de cours intérieures, ils vont sortir par la poterne, passer derrière l'abside de Saint-Pierre et déboucher sur la grande place. C'est par là que nous sortirons aussi du Vatican; mais, en dehors des cours d'apparat, régulières, architecturales, où se passe la vie officielle et où apparaît la pompe pontificale, il faut voir les dessous du monument, ses coulisses, machinées comme celles d'un théâtre. Il y a là, à côté, de beaux ensembles nobles et d'une architecture raffinée, des puits carrés où jamais un rayon de soleil ne pénètre ; le sol est verdâtre et humide, et si on lève la tête vers le ciel, on découvre, encadrée dans une petite fenêtre, la jolie tête italienne d'une fille qui, occupée a repriser les bas d'un abbé, sourit au lansquenet accoudé à la fenêtre d'en face. Des contreforts énormes, aux moulures fermes et graves, empiètent sur le sol et flanquent un pan de mur qui surplombe. En errant dans ces poternes, encaissé dans ces chemins couverts, on songe à des villes fortes, à Rhodes ou à Ceuta, fortifiées par le cardinal Cisneros. Tantôt la muraille lisse, qui n'offre aux yeux, jusqu'à une grande hauteur, que quelques petites baies étroites percées comme des machines, est couronnée par une série de belles arcades de noble proportion, avec des balcons chargés
de sculptures qui annoncent la façade d'une salle importante. Ici, sur un mur épais et rude, vrai mur de prison, s'accroche, à des hauteurs énormes, un écusson d'une belle allure sculpturale aux armes d'un Pontife.
Le contraste est vif entre ces architectures diverses ; la vie intime, l'épisode pittoresque, curieux, inattendu, donnent un relief singulier aux choses, et l'action la plus simple, quand elle se passe dans de tels cadres, constitue un tableau qu'on n'oublie point. Il y a là une succession d'escaliers extérieurs, de couloirs obscurs, de tunnels étroits qui laissent voir un point d'or à leur extrémité et conduisent d'une espèce de ferme urbaine à une cour superbe; au milieu se dresse quelque beau marbre antique d'où s'échappe une eau limpide, et dont le bruit, en tombant dans la vasque, trouble seul le silence de cette solitude. Là une porte béante laisse voir une buanderie où de vieilles femmes sybillines coulent la lessive et vont rincer le linge dans des baignoires de granit apportées des thermes de Caracalla par un pape qui, dans une inscription pompeuse, a tenu à le dire aux générations. Un cuisinier tout blanc, vivante antithèse, apparaît au seuil d'un antre noir, et à votre aspect, lève son bonnet en vous appelant Excellence. A une fenêtre ensoleillée, une plante qui grimpe, joue sur la muraille grise
comme un • sourire sur un visage austère, et la panse jaune d'un cocomero soutenu sur le rebord d'une fenêtre éclate au milieu des larges feuilles vertes. C'est
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Carrosses pontificaux. — Valets de Cardinaux.
un coin de nature et de vie intime opposé aux manifestations de la vie d'apparat. On se sent bien dans les coulisses d'un palais, dans les communs d'une résidence cardinalice; la simarre rouge du prince de
l'Église, que brosse un valet à face de sacristain,
Le Decano de Sa Sainteté.
pend, les bras ballants, sur la rampe du balcon.
2l8 AUTOUR DU CONCILE
Nous voici; dans notre flânerie dans ces cours vaticaneS; arrivé jusque dans les écuries du saint-père. On y accède par une grande rampe couverte, qui mène à des séries d'arcs de briques : ce sont les remises sous lesquelles on nettoie les grandes voitures à trains rouges de la maison pontificale. Cette partie du Vatican doit dater du XVII^ siècle ; les façades de briques sans moulures affectent de belles proportions et sont bien tracées; on y a combiné avec art les besoins de la vie avec l'effet architectural, et ce parti pris d'arcades surbaissées en voûtes épaisses fait un bon soubassement aux salles splendides de la partie supérieure qui s'accusent du dehors.
Tout ce monde de subalternes à l'air paterne et doux, qu'on rencontre de ci de là, appelle la causerie; le saint-père va sortir, il rendra visite à la reine de Naples et à l'impératrice d'Autriche. Le train est déjà dehors pour accompagner M. de Livradio, mais tout un autre personnel est là, en grande tenue, se chauffant au soleil et attendant les ordres. Le carrosse pontifical est prêt, attelé de quatre chevaux ornés de panaches, de pompons et de filets comme en Andalousie; deux chevaux de main, tenus par des postillons à grandes bottes, suivront derrière; la garde noble fermera la marche. Les cochers, les postillons, les valets, les coureurs, revêtus de leurs livrées empesées, cravatés
de blanc, empêtrés, gourmés dans ces habits d'apparat, sont là en attente, les uns appuyés aux grands soubassements de briques, les autres assis sur la margelle d'une vasque. Tous ces divers épisodes forment des groupes à souhait pour le pinceau. L'ensemble est lourd, cossu, riche et massif, assez imposant d'aspect cependant; les physionomies de ces domestiques, presque tous vieux comme des serviteurs d'anciennes maisons, sont fines et pleines de caractère; il y a du diplomate et du paysan madré sous ces galons, chacun d'eux ne dit que ce qu'il veut perdre et, sous la bonhomie du sourire et l'apparente simplicité du propos, on sent la réticence et le calcul. Le cocher personnel de Sa Sainteté n'a pas encore paru ; c'est un personnage qui se réserve et ne descendra qu'au signe décisif du decano du Souverain Pontife, sorte de maître des cérémonies, d'une haute importance, blanchi au service du Pontife.
Continuons notre course; nous venons de voir les communs d'un palais, ceux d'un villino clérical, puis une cour d'une ferme ; maintenant nous entrons dans une Rocca fortifiée du moyen âge, avec ses chemins couverts, ses herses et ses mangonneaux; et pour sortir, nous franchissons la poterne où veillent les lansquenets. Nous voici derrière Saint-Pierre; le dôme prodigieux se dresse au-dessus de nos têtes, écrasant le
Vatican; à notre droite s'étendent les potagers, les reserres et les jardins où s'élève le joli casino de Pie IV qu'on voit de la grande galerie de la bibliothèque, la vigne de Papa Julio, et les beaux bosquets solitaires où le public pénètre si rarement. A la sortie des cours, à notre droite, s'ouvrent la grille et le long couloir, fermé d'un côté par le potager, de l'autre par le côté ouest des constructions vaticanes. Nous pourrons contourner l'abside de Saint-Pierre, longer la façade latérale, celle sud de la basilique, et sortir sur la grande place par la porte qui passe sous l'atrium même de l'Eglise, laissant à notre droite le palais du Saint-Office.
Pour nous, l'impression qui demeure, après des heures de flânerie dans ces cours vaticanes, c'est celle de la fraîcheur des eaux qui partout tombent en gazouillant dans les belles vasques; c'est le rire argentin de la jolie fille souriant au lansquenet, et le souvenir de quelque beau vers latin gravé sur le porphyre, qui porte orgueilleusement à la postérité les louanges de ceux qui ont amené de la campagne romaine ces eaux pures, dont on entend nuit et jour le bruit harmonieux. C'est une tradition, un goût, presque une manie, chez les papes de tous les temps, ces inscriptions gravées sur le marbre pour signaler aux siècles futurs la réparation la plus humble comme la
plus imposante des fondations. Jamais l'abnégation n'a moins abdiqué; Pie IX, si détaché des choses, a jusqu'ici, pour son seul règne de vingt-trois années, fait frapper et distribuer trente-et-une médailles, envois du saint-père à la postérité.
Cette porte de sortie du Vatican qui donne sur l'abside, porte que connaissent si bien tous les voyageurs et les studieux, assidus aux musées des antiques et à la bibliothèque, a tout le caractère d'une porte de forteresse : elle est gardée par les Suisses qui, là aussi, courent aux armes, chaque fois que passe un carrosse de cardinal. Si on n'entre dans le sanctuaire qu'avec difficulté, la sortie n'est pas contrôlée. Autant les abords du côté de la place Saint-Pierre présentaient un aspect vivant et aifairé, autant cette partie postérieure semble déserte et abandonnée. En franchissant la poterne, nous avons à notre droite la longue avenue fermée d'une grille qui longe les jardins du Vatican et l'interminable galerie de la bibliothèque. A notre gauche sont les fossés circulaires sur lesquels prennent leur jour les caveaux de la basilique dont nous contournerons l'abside.
Il faut s'arrêter un instant au pied du monument pour considérer les façades postérieures, et ce dôme immense qui, dominant les plus hautes constructions vaticanes abritées sous son ombre, sert à faire com-
prendre la grandeur démesurée du dessin de Michel- Ange. Nous prendrons ensuite la rue circulaire et nous déboucherons sur la grande place. Cest la rue d'une ville abandonnée, avec ses places, ses monuments, ses sanctuaires et ses mille recoins secrets; tout un monde vit dans ces alvéoles où jamais l'étranger ne s'égare. L'effort qu'ont dû faire les architectes de la basilique pour passer de l'immense proportion de l'édifice consacré au culte, à celles que comportent l'intimité de la vie pratique et les besoins des services administratifs logés dans les annexes qui font corps avec Saint- Pierre, est digne du plus haut intérêt pour les artistes. Accoler une maison privée à un temple et ne pas rompre les lignes du monument, est toujours une œuvre difficile. Ici le palais de l'Inquisition et la sacristie se rattachent bien à l'incommensurable vaisseau de pierre et de marbre. De tels raccords, en architecture, exigent du génie; les petites habitations ne dépassent guère ce qui convient aux proportions humaines et se soudent admirablement aux colonnades grandioses haussées au ton de la divine majesté. Quand il se mesure avec ces dernières, l'homme, en déployant toute sa taille, n'arrive même pas à la première assise du piédestal d'une statue, et le pied du colosse qui déborde de la niche sur laquelle il repose, suffit à vous couvrir tout entier de son ombre.
Laissant à notre droite le palais de l'Inquisition, nous passons sous un arc surbaissé assez haut pour donner accès aux plus grands carrosses, et cependant nous sommes encore au-dessous du niveau du sol intérieur de la basilique, et notre tête n'arrive même point à la seconde assise des soubassements.
Une fois l'arc passé, on retrouve la grande place avec ses deux fontaines jaillissantes dues au Maderno; la poussière humide, emportée par le vent comme une vapeur ambrée traversée par un rayon de soleil^ vient rafraîchir notre visage; à l'impression de la vie intime et recueillie des cours vaticanes succèdent l'éblouissement de l'air libre et l'impression écrasante d'une architecture titanesque où l'homme s'efface et disparaît.