LE PRŒSEPIO A ARA-CŒLI
A la même heure, l'église d'Ara-Cœli présente le plus curieux spectacle: on y adore le a. Santissimo Bambino », petite statuette sculptée dans une racine du Jardin des Oliviers par un moine, au dire de la tradition, et coloriée par saint Luc. Une tradition merveilleuse rapporte qu'elle fut jetée à la mer pendant le sommeil du moine, et portée par les flots jusqu'à l'embouchure du Tibre. Noël et FÉpiphanie sont les deux solennités pendant lesquelles on offre à l'adoration le divin bambin, emmailloté, tout couvert de bijoux, d'or et de perles. Parfois l'image est apportée au chevet des malades en danger de mort, moyennant une large aumône; le bambino a son carrosse, ses gens à lui attachés, ses bénéfices, ses pensions et privilèges constitués par des legs pieux.
Ara-Cœli, bâtie sur l'emplacement de l'ancien temple de Jupiter Capitolin, est à la fois un sanctuaire et un musée. Jamais église ne fut située d'une façon
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Le Bambino.
venu nous asseoir ici.
plus pittoresque : du côté de la place du Capitole, sa haute façade de brique, nue, a pour piédestal les cent vingt marches qui y mènent, resserrées entre les palais et l'escalier du Capitole.
Son chevet et son cloître regardent l'immense fossé à pic, la Roche Tarpéïenne, au fond duquel gisent les monuments en ruine, le Forum, les temples, le Prétoire, le Collège des Vestales, le Palatin, les Voies triomphales, les Arcs antiques, le Colysée : et pardessus tous ces monuments et tous ces vestiges, la magnifique et unique perspective des grands horizons de la campagne romaine.
Pendant de longues heures, à bien des reprises différentes , nous sommes à l'entrée, dans la chapelle
de San Bernardine , pour demander au Pinturicchio le secret de ses suaves compositions ; mais quel que soit l'attrait qu'exercent sur nous les choses de l'art et de l'histoire^ comment rester insensible aujourd'hui aux tableaux vivants et pittoresques de la vie italienne qui viennent se placer d'eux-mêmes dans un tel cadre le matin du jour de Noël?
Depuis la première heure , le mouvement de va-etvient est incroyable dans la nef d'Ara-Cœli; partout des paysans et des Transtéverines en costume de dimanche, des femmes d'Albano, aux longs poignards de filigrane d'argent passés dans les tresses noires, ne cessent de gravir les cent marches qui mènent à l'église.
On dit la messe partout, à chaque autel, sans ordre, sans interruption; chacun a son saint, chacun sa madone, un groupe d'étrangers distraits coudoie un moine abîmé dans le coin d'an pilier et dont la tête disparaît dans les plis de sa cape brune. Une sonnette retentit, un prêtre sort de la sacristie portant le saint sacrement; à sa suite, une foule pressée trotte et l'accompagne jusqu'à l'autel, où une messe nouvelle va être célébrée. Quelques-uns passent de l'une à l'autre, ne comptant point avec Jésus en ce saint jour et entendant des messes successives.
Le désordre est au comble, et c'est le caractère
distinctif de ces églises italiennes; cependant, au chœuF; où la mêlée est aussi confuse, tous les moines du couvent, qui communique avec l'église, entonnent des hymnes, cachés derrière un immense rideau.
Les messes se succèdent toujours, et chacun des officiants est enfermé dans son autel par une petite balustrade de marbre surélevée de quelques marches qui l'isolent de la foule; agenouillés, penchés sur la table sainte, les paysans touchent presque l'étole du prêtre; c'est la bonhomie dans la religion.
A midi s'ouvre la crèche; au moment où nous entrons, elle est encore fermée par deux grands volets protégés par une barrière; et là, inquiets, agités, escaladant ces degrés et jouant au roi détrôné sous l'œil du Seigneur, des centaines d'enfants se disputent la place, se racontent les merveilles de la Crèche ou Pi'œsepio, et jusqu'aux plus petits, portés aux bras des mères, tous attendent la venue du divin bambin.
Bientôt un moine à froc brun, qui agite des clefs, s'avance, fend la foule grouillante et vient ouvrir les volets. Des cris d'admiration éclatent, et de tous les points de l'église, la masse des spectateurs reflue jusqu'à la seconde chapelle à main gauche de l'entrée.
C'est une scène d'un caractère unique et bien italien. Nous allons assister à une sorte de représentation réaliste, au théâtre des mystères, avec un relief
perspectif des plus curieux. Au premier plan, sous un rocher d'où pendent des lianes, la Vierge sainte voilée de blanc, vêtue d'une robe azur et d'une jupe rouge, soulève les langes qui enveloppent l'Enfant divin endormi sur ses genoux afin de le montrer à Marthe et aux bergers. L'âne et le bœuf, couchés sur leur litière, soufflent sur le bambino; saint Joseph, un bâton couronné de fleurs à la main, se tient debout, à côté de la Vierge, et l'ange de la bonne nouvelle ferme la scène.
Sous les stalactites, à la droite du groupe, se tiennent les bergers.
Ces figures en bois, peintes des couleurs de la vie, habillées d'étoffes, prennent un relief singulier ; elles sont baignées dans la demi-teinte par une rampe de théâtre. Le sol de la crèche et le bas des figures soht très lumineux, tandis que toutes les silhouettes, dans leur vif contour, se dessinent vigoureusement sur une perspective de paysage à dix plans successifs, qui semblent se prolonger à l'infini.
Bethléem est là-bas, sur une côte ; voici la route et les palmiers, les caravanes des rois mages paraissent déjà à l'horizon lointain, suivant l'étoile, et dans le ciel plane un petit ange qui se découpe sur l'azur.
Tous ces fonds sont éclatants, d'un blanc pur, avec des petits reliefs nets comme une photographie vue au kaléidoscope ; la grotte noire qui les encadre leur
donne une incroyable profondeur; et l'illusion d'optique est complète.
Au-dessus de la grotte, dans les frises, voltige le chœur des chérubins, avec les théories d'anges, les trônes, les dominations et les archanges; et tout en haut dans un ciel d'or, le bon Dieu, à barbe blanche, vêtu d'azur, écartant les nuages, entouré de petits séraphins. Un dernier cadre, formé par un autre plan de rochers noirs, vient doubler l'arc de la voûte de la chapelle, au plan même du volet qui la ferme. Et ce sont des cris contenus, des admirations, des extases d'enfants, des compliments au petit Jésus, poupée naïve emmaillotée dans l'or, couronnée d'un diadème orné de pierres fines, dont les joues sont émerillonnées et les yeux peints en bleu. C'est le divin bambino luimême, enlevé pour la circonstance au trésor d'Ara- Cœli, et qu'on a posé sur les genoux de la Vierge.