LA PRÉDICATION DES ENFANTS
Cependant, en avant de la crèche, dans le chœur de l'église, un spectacle plus curieux encore se prépare; scène bien spéciale à Rome, et dans Rome, encore spéciale à Ara-Cœli. Au pied d'une des colonnes du temple
drapée de rouge , bordée d'étoffe d'or, une table est préparée avec un escabeau de quelques marches. C'est une tribune improvisée autour de laquelle les enfants, désertant la crèche, vont tous se grouper. Les mères portent au bras leurs bambins endimanchés, la foule s'assemble, et une fillette de six ans gravit les marches de la tribune improvisée.
C'est la Prédication des enfants] l'enfant commence avec des gestes adorables, regardant la crèche, apostrophant le petit Jésus, et lui envoyant des baisers en récitant ses louanges comme un enfant récite son compliment de bonne année.
„Che belles za!... cite siiavità!... o dolce bambino!...^^ tout cela dit avec de petits accents caractérisés, exagérés, des mines, des tours de phrase curieux et des mignardises. Et les mères suivent avec émotion les yeux dans les yeux de l'enfant, récitant avec lui la légende que le petit être doit avoir l'air d'improviser. Cette scène va durer si longtemps, que malgré les hésitations l'illusion peut naître, et qu'en face de cette comédie divine, qui touche au paganisme, on éprouve une certaine émotion en pensant à l'enfance ingénue qui, sans en avoir conscience, apporte en offrande l'adorable tribut de son innocence. Le petit prédicateur s'agenouille avant de finir et prie tout haut, avec de grands mouvements de bras délicieusement maladroits, avec
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ces attitudes que les sculpteurs et les peintres italiens primitifs ont su fixer dans le marbre. La fillette descend gauchement et précipitamment, comme on sort de l'école après le devoir fini; on lui a promis des baïoques et un beau Jésus en sucre si elle fait bien la prédication, et la mère la couvre de baisers.
Une autre enfin gravit les marches, plus grande, forte déjà, avec des cheveux noirs comme l'ébène, une voix grave et pleine, presque sauvage par l'allure, comme les femmes de Subiaco ou de Cervara; et chacune de ses paroles nous arrive sonore, forte, avec des ronflements et des appogiatures. Nous saisissons la phrase, le contour, l'esprit de ces légendes curieuses qui tiennent du sonnet familier et du compliment fade. Ce n'est plus l'Histoire sainte, le chant de Bethléem, c'est bien une légende du pays d'Orient, un romancero religieux, qui a passé par des têtes naïves, ignorantes, et par des cœurs chauds.
„La lune resplendit comme un doux soleil, les „ étoiles s'allument au ciel, les bergers dans les plaines „ entendent bêler les agneaux, des sources jaillissent „sur le sable, les fleurs fermées à la nuit se rouvrent „comme à l'aurore et embaument l'air, un frémisse- „ment divin agite la nature entière; quelque chose „d'inefiable, de doux, de charmant, s'agite dans l'air, le „vent balance les palmiers qui bruissent dans la plaine.
„Un chant harmonieux, un chant d'amour, un chant de „ gloire descend du haut des nues et vient frapper mes „ oreilles ravies:"
„ Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la „ terre aux hommes de bonne volonté."
Mais l'italien se chante et ne se traduit pas , le geste aussi échappe, intraduisible dans sa naïveté. Elles viennent toutes à leur tour, anxieuses, agitées, timides, hardies ou familiarisées avec le danger, et là^ comme partout, les petites personnalités se révèlent. La foule est devenue considérable, toute la Rome des faubourgs est ici, les prêtres sont partis, c'est bien la foule, la vraie foule; seuls quelques enfants de famille noble sont venus à la funzione, ne se commettant pas, mais regardant de leurs grands yeux étonnés le spectacle que leur donnent les enfants du peuple.
Confondus dans cette masse, si démonstrative et si turbulente malgré la sainteté du lieu, quelques étrangers avides de couleur locale, sont venus aussi ; et, à nos côtés, un jeune peintre allemand, à la tête expressive, esquisse la scène dans son album.
Le lendemain, de grand matin, nous revenons seul dans l'église pour dessiner à notre tour la mise en scène et reconstruire le tableau. L'heure est déjà avancée, l'église peu à peu se remplit, les enfants du quartier, revenus à la chapelle, se font à leur tour un
jeu de la prédication de la veille ; n'ayant cette fois d'autre public qu'eux-mêmes; ils vont singer les manifestations religieuses qui les ont frappés. Le moine préposé au Prœsepio ouvre la crèche à l'admiration des fidèles, et, comme un Italien pare la Madone, il arrange à souhait la jupe bleu de ciel de la Vierge, remet sur le dos de saint Joseph un pli qui cachait la tête du bœuf, appuyé sur la crèche, et balaye les étoiles du firmament, qui se sont décollées et jonchent la scène.