CHAPITRE VIII
Sommaire. — Origine de la statue. — Son caractère archéologique. — Pasquino le tailleur. — L'esprit satirique des Romains s'incarne en sa personne. — Bons mots qu'on lui prête. — Satires dirigées contre les hommes et les choses. — Marforio compère des Pasquino. — Les Pasquinades. — La tradition tombe en désuétude. — Le journalisme moderne et la presse satirique remplissent l'office de Pasquino.
Les chroniques romaines disent qu'au milieu du XVLsiècle, à deux pas de l'église des „ Agonizantî^^, dans le
Place Xavoiic. ,
soubassement , au rez-de-chaussée d'une vieille maison, qui touchait au beau palais Braschi, vivait un tailleur, du nom de
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Pasquino, dont la verve^ la malice et la langue acérée^ avaient fait un type célèbre; dans son carrefour d'abord, puis bientôt dans toute la ville.
Pasquino avait le ton vif, le mot spontané, lestement troussé, l'œil et l'oreille au guet, c'était de plus un bon vivant qui ne voulait jamais être dupe. Décochant volontiers la satire, il accolait au nom des puissants une épithète juste, et, sur toute situation, disait son mot, un mot précis et salé. Recueillie par les voisins, colportée dans le quartier, et de là dans toute la ville, la vive satire devenait populaire, définitive, et passait en proverbe. Que la pratique appartînt au peuple ou à la noblesse, elle ne l'intimidait point , et on aurait eu mauvaise grâce à se fâcher, car la boutique du tailleur était achalandée et les rieurs étaient toujours de son côté.
Pasquino, on le comprend aisément, eut souvent maille à partir avec l'inquisition; mais aussi rusé que ses épigrammes étaient amères, il trouva le moyen d'échapper aux sbires et mourut dans son lit, ce qui est une grande preuve d'esprit pour un pamphlétaire en face de l'inquisition.
La légende se forma vite sur son nom et sur sa personnalité; de son vivant il avait endossé tous les mots qui se disaient dans l'enceinte aurélienne; après son trépas on lui prêta plus d'esprit qu'il n'en avait eu, et
Fragment antique dit : « Pasquino ».
même on le fit parler encore. Comme; à l'époque où
Le Carrefour Braschi avec la Statue de Pasquin,
son souvenir était vivant pour tous, au commencement du XVP siècle, on avait trouvé près de son humble
échoppe un fragment de statue antique, pendant que les archéologues romains se disputaient pour savoir s'il fallait reconnaître dans le torse mutilé un Ménélas, un Hector ou un Patrocle: le peuple romain, fin comme l'ambre, trancha la difficulté et le baptisa Pasquino. Si beau que fut le fragment, ce n'était cependant qu'une ruine; on le dressa donc en pleine rue sur un double piédestal, à l'angle du célèbre palais Braschi, et ce jour-là personne ne se douta qu'en relevant ce monument mutilé, on donnait une tribune à l'opposition, et on conférait l'immortalité au caustique tailleur.
Bientôt, dans toutes les circonstances, on évoqua l'ombre de cet Arétin de l'aiguille, et chaque fois que la malignité du peuple ou son indignation éclatait par une vive satire, par une imprécation sanglante, ou trouvait sa formule dans un de ces mots rapides et acérés, qui vont d'un trait à la postérité, Pasquin, être anonyme qui symbolisait la conscience publique, endossait l'épigramme et la pubHait. Et l'on vit, dans les grandes circonstances, aux premières lueurs du jour, accourir la foule devant la statue pour lire le pamphlet posthume, dicté , disait-on, par la verve satirique du Pasquino de carrefour, et écrite sur son piédestal à la faveur de la nuit.
Retournant en arrière, les chroniqueurs, qui ne regardent pas toujours aux origines, et n'ont pas toujours
souci d'éviter les anachronismes, prêtèrent même à la statue antique les épigrammes classiques, lancés comme des traits empoisonnés par les humanistes et les poètes satiriques du XV'^ et du XVP siècle , les successeurs des Pontano, des Sannazar, des poètes de cour napolitains; indignés contre les Innocent et les Alexandre. Adrien IV semble avoir été le premier pape contre lequel Pasquin exerça sa verve satirique. C'était un allemand d'Utrecht, de basse extraction , il se nommait Florent Dedel; quand il fut élu on ne le connaissait point personnellement en Italie, car il résidait alors en Espagne et ne semblait point pressé d'occuper son siège. Aussi, renouvelant un usage, banal à Rome pour les palais qui sont à louer, le peuple se prit-il à placarder sur les portes du Vatican des petites affiches „Est Locanda^^. Adrien IV ne savait pas l'italien, et il prononçait le latin de manière à n'être compris de personne; de plus, c'était un fanatique, et sa première manifestation en entrant au Vatican lui aliéna le peuple romain. Sous prétexte d'économie, il commença par en chasser tous ceux qui y étaient logés, puis, ayant été visiter le belvédère, comme on lui faisait admirer le Laocoon et les plus belles statues antiques, il détourna la tête en disant „sunt idola antiquorum". Ce mot méprisant d'idole, appliqué aux chefs-d'œuvre de la statuaire, ne fut
jamais oublié des savants, ni des artistes, pas plus que du populaire. Pasquin prit la parole et , pendant plusieurs jours, cribla de ses traits satiriques le Pontife qui avait offensé Rome dans son génie. Adrien ordonna simplement de jeter la statue dans le Tibre; mais le duc de Serra, l'ambassadeur de Charles V, ayant pris la défense de Pasquin en assurant au Pontife qu'au plus profond du fleuve la statue, comme les grenouilles, ferait encore entendre ses coassements, le pape lui répondit qu'il était résolu à en faire de la chaux dont on jetterait la poussière au vent pour qu'on perdit jusqu'à la mémoire de l'impudent. Cependant, l'ambassadeur, par ses vives instances, apaisa le courroux d'Adrien ; mais le Pontife rongea son frein, et on l'entendit proférer des menaces : „Dans une cité où j'ai le droit de faire taire tous les hommes, dit-il, je ne pourrai donc point réduire au silence un tronçon de statue !" Pasquin fut sauvé, mais il lui garda rancune; aussi, quand Adrien VI mourut, trouva-t-on sur le piédestal de la statue cette inscription sanglante : „A Giovanni Antrocino, médecin du saint-père, libérateur de la patrie : S. P. Q. R. reconnaissants." Guicciardini a flétri la mémoire de ce souverain réfractaire au sentiment du beau, Adrien mourut à la suprême satisfaction de toute la cour pontificale, anxieuse de voir un Italien ou au moins un
Pontife de culture italienne^ s'asseoir sur le trône de saint Pierre.
Vers la fin du. XVI^ siècle^ l'usage vint aussi d'habiller Pasquin aux jours de fête ; la première démonstration eut lieu à Toccasion de la bataille de Lépante. On sait que les flottes pontificales avaient pris part à la lutte contre le Turc, sous le commandement de Colonna; l'allégresse était grande à Rome, on y célébra des fêtes sans fin, tant à cause de la défaite des infidèles, qui exaltait le Vatican, qu'à cause de la victoire d'une flotte romaine sur les flottes ottomanes regardées depuis Mahomet II comme invincibles. Quelques habitants du quartier où s'élève le palais s'étaient chargés de la décoration et des arcs de triomphe, ils imaginèrent ce jour-là de faire de Pasquin un guerrier; on le revêtit de la chlamyde et on le coiffa du morion surmonté d'un dragon ailé. Ceci se passait en 157 1 sous PieV, très fanatique, grand inquisiteur, et qu'on devait canoniser sous le nom de saint Pie. Le 13 décembre 1590, sous Grégoire XIV (un milanais , Sfrondati, qui ne régna que dix mois seulement), la disette était grande dans Rome, et le Pontife, plein de commisération pour les souffrances du peuple, fit cuire la farine à ses frais afin d'approvisionner les marchés, et vendit le pain au tiers de sa valeur pendant tout le temps de la crise. Aussi, un jour que Gré-
goire XIV, se rendant à la basilique de Saint-Jeande-Latran, devait traverser le carrefour et passer devant le Pasquin; un sculpteur du quartier se chargea de compléter le tronc mutilé de la statue en faisant une allégorie de l'abondance. L'artiste, à l'aide de la cire, ajouta des bras, refit des jambes, anima pour ainsi dire ce torse foudroyé, et mit une épée nue dans la main droite; de la gauche il portait des balances, et à côté de lui figuraient une corne d'abondance et trois pains destinés à symboliser le service rendu au peuple romain par son Pontife. C'était, en faveur du Vatican, une revanche de la satire que Pasquin s'était permise sous Sixte-Quint quelques années auparavant. Le fameux Pontife, qui a laissé à Rome une trace si profonde, et dont on voit le nom sur un si grand nombre d'édifices publics, malgré ses bienfaits réels, sa munificence et ses larges vues, malgré l'énergie qu'il déploya pour la répression du brigandage, n'était pas parvenu à désarmer la malignité populaire. Il était né dans la condition la plus humble, dans la Marche, à Grotta-di-Mare; il s'appelait Peretti, portait la robe du moine, et cachait une ambition immense et une incroyable énergie sous une forme humble et une attitude effacée. Sixte avait une sœur, Camilla, qui, lorsqu'il était encore moine, était blanchisseuse; l'avènement de son frère au trône pontifical la fit de droit princesse; le
jour OÙ elle prit rang à la cour vaticane dans une cérémonie publique^ on prétend qu'on trouva la statue de Pasquin affublée d'une chemise sale. Comme les passants riaient ou se demandaient la clé de l'énigme, il ne manquait point de gens bien informés pour leur répondre : „Pasquin a perdu sa blanchisseuse, puisque le pape en a fait une princesse." Sixte-Quint était terrible dans ses colères; quand le bruit de cette mascarade arriva jusqu'à lui, il affecta d'en rire, et promit au coupable de lui laisser la vie en lui donnant mille pistoles s'il se dénonçait lui-même; tandis qu'au contraire il lui promettait le gibet, si le questeur pontifical chargé de le rechercher, parvenait à le trouver, ou s'il se laissait dénoncer par un autre. Le coupable s'y laissa prendre; renouvelant alors l'acte de cruauté de César Borgia auquel on avait amené l'auteur ou le propagateur de la fameuse lettre à Paolo Savelli, lettre qui a servi de texte à tous les historiens pour dévoiler les turpitudes de la cour d'Alexandre VI, Sixte-Quint ordonna de couper les poings du loustic et de lui percer la langue avec un stylet.
Si on parle en historien consciencieux, il faut constater que la légende n'est pas toujours d'accord avec les faits, et qu'on a prêté à Pasquin des pamphlets contre ceux qu'il n'a pu connaître, par cette bonne raison qu'il n'était pas encore né; mais cela prouve la
26o AUTOUR DU CONCILE
force des légendes. On assure cependant que Michel- Ange a pu voir la statue mutilée et qu'il la tenait pour un fort beau fragment; quelle que soit l'époque précise de la découverte du tronçon mutilé^ il est constant que depuis le XVI^ siècle jusqu'aujourd'hui, Pasquino, devenu „Vox populi romani", prit la parole, en vers ou en prose, en toute circonstance solennelle. La satire anonyme, en traits de feu, allait éclater sur le Vatican, sur les questeurs, ou sur les juges prévaricateurs.
Urbain VIII, un Barberini, qui couvrit Rome de monuments superbes, mais qui assuma devant la postérité, la redoutable responsabilité de considérer le Colisée comme une carrière et d'y prendre à son aise et le marbre et la pierre destinés au palais Farnèse, à la chancellerie et au port deRipetta, ne pouvait qu'encourir la colère de celui qui avait envoyé ses compliments au médecin d'Adrien VI. Et le tailleur s'écria : „Urbain déshabille Flavien pour vêtir saint Pierre". Comme le Pontife continuait les déprédations des monuments antiques, déprédations que Pie II avaient reprochées si amèrement à Sigismond Malatesta (qu'il devait brûler en effigie sur la place Saint-Pierre), Pasquino, dans un style lapidaire, accola au nom d'Urbain VIII la cruelle épigramme qui saigne encore au front des Barberini :
„Quod non fecerunt Barbari fecere Barberini." Mais
Pasquino n'était pas toujours aussi tragique et ne se vouait pas de parti pris à Juvénal; il était Romain, c'est-à-dire spirituel, jovial et de bonne humeur. On venait de canoniser saint Julien, et le nouveau saint n'avait à son avoir, en fait de miracles, qu'un assez maigre sortilège. Entrant un jour chez un gourmand, le vendredi, il avait vu sur sa table un plat de cailles, et il lui avait suffi d'étendre la main pour rendre la vie aux oiseaux rôtis, qui s'étaient envolés à tire d'ailes. Pasquin, le jour de la canonisation, se prit à rire, et s'écria: „ Courage, mes frères, espérons: car le ciel baisse de prix."
De Barberini à Mastaï on pourrait écrire la longue histoire de Pasquin, en feuilletant les mémoires, et en dépouillant les petits journaux du temps. Le Pasquino quotidien a fini par incarner l'esprit satirique du tailleur, et comme il n'y a pas de petits sujets, — car, en histoire tout est dans tout; — on écrirait ainsi les annales du peuple romain, qui se reflètent et se symbolisent dans des mots toujours spirituels et parfois sanglants, qu'on s'est transmis comme des rapsodies sans en bien connaître les auteurs.
On sait que pendant les conclaves, après chaque tour de scrutin qui n'a pas donné de résultat pour l'élection d'un Pontife, on brûle les bulletins dans un poêle, à l'intérieur du palais de Monte-Cavallo. C'est en voyant
la fumée sortir du tuyau de cheminée sur laquelle Rome entière a., ce jour-là, les yeux fixés, que la foule, rassemblée sur la place du Quirinal, apprend la continuation du conclave. Ces élections offraient à Pasquin l'occasion propice d'exercer sa verve. Quand mourut Léon XII, le conclave dura trois jours, et chaque fois que lafumata constatait que l'élection était à recommencer, Pasquino donnait son avis sur le candidat en termes si mordants que, quoique muré, enfermé dans le palais et sans communication officielle avec la ville, le cardinal délia Sommaglia, chargé de la police, donna l'ordre de mettre une sentinelle au pied de la statue. Mais, malgré l'inspection réglementaire, les épigrammes arrivaient jusqu'au Quirinal, cachées dans le corps des poulets et dans la croûte des pâtés.
Un jour, comme le choix du conclave, sans lui donner la majorité, s'était porté sur un cardinal dont le nom seul était une menace pour le peuple romain et un outrage à la conscience publique, on écrivit sur le socle de la statue vengeresse ces trois mots : Da lui corda, qui firent blêmir le cardinal délia Sommaglia. Aussi, pendant des années, Pasquino fut-il bâillonné et réduit au silence *.
1 L'intention, évidente pour des Italiens, l'est beaucoup moins pour des étrangers. «Da lui corda» — Lâcher la corde qui retient
Il fallut que le cardinal Albani, terrorisant la ville de Rome et remplissant les prisons, exaspérât la verve endiablée de la statue et traitât publiquement les Romains d'esclaves, pour que Pasquin lui répondît par un vers menaçant emprunté au poète Alfieri :
Siam servi si, ma servi ognor frementi...
Mais, cette fois, comme la sentinelle veillait au piédestal, prête à livrer aux cachots celui qui viendrait faire parler la statue, la conscience publique choisit une autre tribune ; et ce fut sur la porte même du palais pontifical, à Monte Cavallo, qu'on évoqua l'ombre du grand tragique, rappelant ainsi au collège des cardinaux que si les Romains étaient esclaves, ces esclaves du moins, toujours frémissants, étaient prêts à briser leurs chaînes.
Depuis longtemps, Pasquino (avec Mazarin et l'importation de la politique italienne en France) avait pris droit de cité chez nous et conquis sa place dans notre langue; et on sait que les remontrances des parlements furent flétries chez nous du nom de Pasquinades.
l'animal furieux, c'est précipiter le dénouement; il ira bientôt se briser contre un obstacle. Dans la circonstance, en choisissant justement pour Pontife celui qui pouvait exaspérer une situation et tout compromettre par ses excès, on précipitait le dénouement.
Le dernier jour où Pasquin a parlé à Rome, il a pris la voix de Mazzini pour dire au pape Pie IX, au milieu de l'ivresse que suscitèrent les premières années de son pontificat :
((Fais l'Italie une, ou tu seras le dernier des papes».
Ceci est grave et devient de l'histoire contemporaine ; quelques hommes du parti dit d'action, enfermés dans Rome sous le dernier pontificat, essayèrent encore de se faire l'écho de ceux qui voulaient y entrer, et placardèrent leurs pamphlets et leurs appels aux armes sur le piédestal de la statue. Le cardinal Antonelli les fit enfermer au château Saint-Ange. Les hommes de notre génération ont pu lire parfois au carrefour du palais Braschi de petits placards collés pendant la nuit sur le piédestal ; mais déjà il ne s'agissait plus des destinées de tout un peuple; tout au plus voulait-on ridiculiser quelque disposition de voirie ou quelque mesure de police. La tradition est bien morte, la tribune est muette, la Hberté luit pour tout le monde, mille tribunes s'ouvrent aux mille carrefours, les presses gémissent et le crayon s'aiguise en stylet. Folchetto, Fanfulla, Pasquino, la Rana, sont fibres jusqu'à la Hcence ; les traits dont on crible les hommes politiques sont si nombreux que leur épiderme à perdu toute sensibilité, et qu'on se fait un jeu
et une célébrité de la satire. Pasquino aurait trop à faire; ses concurrents sont si nombreux ^ que sa voix se perdrait dans la foule.
La statue, de son temps, n'était pas restée l'organe unique de la malignité romaine, elle avait eu un rival, ou plutôt un compère. Les fouilles, qui sont incessantes à Rome, ayant amené la découverte d'une statue colossale de l'Océan, mutilée comme celle de Pasquin, on la disposa sur la voie publique, et bientôt elle prit la parole sous le nom de Marforio , nom qui tirait son origine de celui du lieu où on l'avait découverte (Forum de Mars — Martis Forum).
A la première occasion, un dialogue piquant s'engagea entre les deux compères pour la plus grande joie de la galerie. Plus tard ce colosse, considéré comme intéressant pour l'histoire de l'art, prit place dans les collections pontificales ; mais le dialogue continua jusqu'à la fin du siècle dernier, Pasquino, prenant acte des désordres politiques et des longues angoisses au milieu [desquels avait vécu le pape Pie VI, avait remarqué que le nombre six était fatal à Rome, aussi bien qu'à la papauté (Pie VI, Alexandre VI, Urbain VI), et il avait traduit son impression par les vers suivants :
Si fuit, ut jactant, sextius Nero, Sextus et iste Semper sub Sextis perdita Roma fuit.
Marforio prit la défense de Pie VI, et répondit :
Si fuit, ut jactant, sub Sextis perdita Roma. Roma est sub Sexto reddita et aucta Pio.
Pie VI avait la faculté d'exercer la verve des deux compères et son souvenir fut évoqué plus d'une fois. Quand fut signé le concordat entre Pie VII et l'empereur Napoléon, l'épigramme qui suit caractérisa amèrement la situation en opposant à l'exemple qu'avait donné le Pontife, l'exemple de Pie VI, qui aima mieux renoncer au trône de saint Pierre que de manquer à sa foi :
Pio VI per conservar la fede
perde la Sede Pio VII per conservar la Sede
perde la fede.
On voit aisément, par ces confusions de date et par le fait seul qu'on fît encore parler Marforio lorsqu'il n'existait déjà plus, que l'esprit de libre critique s'incarnait dans des personnages imaginaires, auxquels le peuple romain prêtait ses bons mots, ses épigrammes, ses lazzis et ses colères. D'ailleurs, c'était la mode de baptiser un vestige de marbre et de lui prêter de l'esprit, et l'usage persista longtemps. Après Pasquino et Marforio, on eut L'Abbé Luigi qui se dressait au palais Valle, et Madonna Lucrezia qu'on voit encore
derrière le palais de Venise, lorsqu'on le contourne pour aller à Ara-Cœli. Le palais Piombino, lui, avait aussi son oracle, qui portait le nom de Facchino, et qu'on désignait aussi comme le portier du palais. On comprend donc qu'au fond il y avait là un besoin d'expansion qui, de nos jours, ne trouve que trop sa satisfaction dans la presse, mais rencontrait difficilement alors l'occasion de se donner carrière.
Rome aujourd'hui n'est plus dans Rome ; c'en est fait, nous aurons vu la fin d'une civilisation pittoresque, qui est évidemment surannée, puisqu'elle constituait dans le monde une exception et une anomalie.
Les regrets et les imprécations sont superflus; le moment était venu, et c'est le cas d'invoquer le Fatum antique en face des ruines de son temple. L'artiste regrette ce que le monde a perdu; l'historien se complaît à le faire revivre; l'économiste, l'homme d'État et le patriote applaudissent à l'Etat nouveau, et ne veulent même pas qu'on s'attarde à décrire ce qui fut en face de ce qui va être : Stat Ronta.
Puisse la ville éternelle, dans cette nouvelle phase, garder quelques-unes de ses qualités d'autrefois, la bonhomie jointe à la grandeur. Rome était la ville universelle et le domaine des penseurs; le monde entier y venait en longues caravanes, respirer le
parfum de l'antiquité. Ceux qui „ s'inquiètent de la blancheur des marbres" y pouvaient songer à l'aise, assis sur les ruines du Forum, sans qu'un passant grossier vînt dissiper leur rêve et les replonger brutalement dans la réalité. C'était un doux séjour, une hospitalité sans seconde, celle qui laisse à l'hôte sa liberté tout entière, sans lui demander sa nationalité. Les grands seigneurs n'y connaissaient point la morgue, le peuple ignorait l'envie et la colère, parce qu'il fut de tout temps résigné, content de rien et un peu sceptique. Tout y prenait une forme grandiose et faisait un tableau à souhait pour les yeux et fécond pour la pensée, depuis les aqueducs et les dômes se détachant sur les horizons d'or au soleil couchant, jusqu'aux noirs sapins des villas où se profilent les statues blanchies par le pâle rayon de la lune ; jusqu'au pecoraro vulgaire qui, le soir, avec un beau geste de bas-reliet antique, quittant la cité, s'en va poussant devant lui le long de la voie sacrée ses bœufs aux fanons lourds.
Les contadines au jupon rouge qui viennent au marché sur la place des fleurs, s'appuient naïvement à l'angle du carrefour Braschi, sans savoir que cette statue brisée s'animait dans les ténèbres pour décocher ses traits sur le Vatican. L'employé, venu du nord, qui passe devant le piédestal, sait à peine que tout Rome anonyme, qui a plus d'esprit que Voltaire, monta
pendant des siècles à cette tribune pour flétrir la tyrannie et railler la luxure. Quelque artiste, ou quelque étranger lettré, amoureux de l'antique, s'arrête seul devant le torse brisé. Ce n'est plus qu'une ombre, l'ombre du grand Pasquin, mais le fragment mutilé se dresse toujours au pied du palais où pendant plusieurs siècles il a rendu ses oracles et lancé la satire.