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CHAPITRE II

Sommaire. — Convocation du concile œcuménique du Vatican. — Son but. — Son esprit. — Pour la première fois depuis l'origine des conciles les gouvernements de l'Europe ne sont pas représentés. — Communications diplomatiques à ce sujet. — Le marquis de Banneville, ambassadeur de France, recommande la prudence au saint-père. — Le concile a réussi au point de vue du nombre des représentants de la catholicité. — Statistique des Pères présents. — Les Australiens. — Les patriarches. — Les rits. — Le pape prévoit le cas où il mourrait pendant le concile. — Aspect de Rome au moment du concile. — Un salon diplomatique. — L'Hôtel La Minerve. — Les alentours du Vatican. — Les abbés français. — Croquis d'abbés de province. — Manifestations extérieures.

„ Le monde chancelle dans la nuit comme un homme ivre" a dit le pontife dans un document célèbre.

Le moment est donc venu de remédier à tous les maux qui, menaçant la société, l'ébranlent, la sapent, et vont bientôt la détruire. Par

Panthéon d'Agrippa.

une bulle pontificale datée du Vatican 29 juin 1868, et donnée sous l'anneau du pécheur, Pie IX a donc convoqué aux assises d'un concile œcuménique tous les représentants du monde catholique.

„Nous confiant, dit le saint-père, dans l'autorité du Dieu tout-puissant. Père, Fils et Saint-Esprit, et les actes de ses bienheureux apôtres, Pierre et Paul, autorité en vertu de laquelle nous accomplissons sur terre notre ministère ; ouï le conseil et l'assentiment de nos vénérables frères les cardinaux de la sainte Église romaine, nous ordonnons par ces lettres, annonçons, convoquons et fixons le sacré concile œcuménique et général dans notre sainte cité de Rome pour l'an prochain 1869; lequel se tiendra dans la basilique du Vatican, commencera le 8*^ jour de décembre, consacré à l'Immaculée Conception de la vierge Marie, Mère de Dieu, se poursuivra, se terminera et s'accomplira avec l'aide de Dieu, pour sa gloire et le salut du peuple chrétien tout entier. "

La même bulle montre le but à atteindre^; on dé-

1 «( Le concile œcuménique devra examiner avec le plus grand soin et déterminer ce qu'il convient de faire, en ces temps si calamiteux, pour la plus grande gloire de Dieu, pour l'intégrité de la foi, pour la splendeur du culte, pour le salut éternel des hommes, pour la discipline et la solide instruction du clergé régulier et séculier, pour l'observation des lois ecclésiastiques,

finira le dogme, on établira la discipline, et les décisions proclamées en assemblées générales lieront toutes les consciences chrétiennes. En tête des décrets promulgués au concile, on lira la formule: „I1 a paru bon au Saint-Esprit et à nous..."

L'Église catholique tout entière, au moment où le concile va être convoqué, compte, d'après la statistique officielle du Vatican, mille quarante-quatre dignitaires qui ont le droit d'assister, comme „ Pères du concile ". La liste des „ bons à assister " se subdivise ainsi : cinquante-cinq cardinaux — onze patriarches — neuf cent vingt-sept primats, archevêques, évêques et abbés nullius — vingt-deux abbés mitres — vingt-neuf généraux d'ordres religieux.

A la date du 14 décembre 1869, c'est-à-dire huit jours après la séance d'ouverture, on compte, résidants ou venus à Rome, et réunis dans V„Aula conciliaris" : cinquante et un cardinaux — neuf patriarches — six cent cinquante-trois primats, archevêques, évêques et

pour la réforme des mœurs, pour l'éducation chrétienne de la jeunesse, pour la paix générale et la concorde universelle. II nous faudra aussi travailler de toutes les forces de notre esprit, et avec l'aide de Dieu, à délivrer de tout mal l'Kglise et la société civile, à ramener dans la voie de la vérité, de la justice et du salut les malheureux qui s'égarent. Enfin, nous devons réprimer tout vice et repousser toute erreur. »

abbés nulliiis — vingt et un abbés mitres — vingt-huit généraux d'ordres religieux — soit sept cent soixantedeux Pères du concile.

Deux cent quatre-vingt-deux manquent donc à l'appel; commC; à un moment donné, ces abstentions pourraient être invoquées comme un argument par certains opposants, le premier soin de la vénérable assemblée sera d'examiner les causes des absences, de les admettre ou de les rejeter.

En dehors des Pères du concile, un certain nombre de docteurs et de théologiens, convoqués aussi par le Saint-Siège, sont amenés à Rome par leurs évêques.

Aux termes de ce que nous pourrions appeler le protocole du Vatican, le pape préside le concile; il est vicaire de Jésus-Christ, successeur du prince des apôtres, souverain pontife de l'Eglise universelle, patriarche d'Occident, primat d'Italie, archevêque et métropolitain de la province de Rome et évêque de Rome. Les cardinaux viennent après lui et l'entourent immédiatement; les patriarches sont les troisièmes dans la hiérarchie, puis viennent les métropolitains, les évêques, les abbés nullius, et les généraux d'ordre. Entre ces derniers, c'est la date de la consécration qui fixe la préséance.

La langue latine est la seule admise à la tribune du concile; pour les rapports habituels, en raison de la

Entrée de l'wAula Ccnciliaris ».

multiplicité et de la confusion des langues, un nombre considérable d'interprètes sont attachés au concile.

Le concile est secret; pour la première fois depuis des siècles, l'élément séculier, représenté d'ordinaire par les ambassadeurs des puissances, n'aura pas ici sa place marquée. Le ministre des affaires étrangères du gouvernement français, dès la convocation, a porté la question aux conseils des souverains, et la décision a été prise de ne point insister pour réclamer le droit de présence.

„ Le saint-père (a écrit le prince de la Tour d'Auvergne aux représentants de la France auprès tous les souverains et gouvernements étrangers) n'a pas jugé à propos de faire appel au concours direct des gouvernements catholiques et ne leur a point adressé, comme aux temps passés, l'invitation de s'y faire représenter. . . " Il constate que dans les conciles antérieurs, les souverains avaient leur place marquée d'avance, ils étaient conviés à y participer, soit en personne, soit par leurs envoyés. Les ambassadeurs siégeaient même parmi les membres du clergé; et souvent ils exerçaient sur la marche des délibérations une action considérable.

Mais, une telle résolution, paraît-il, présenterait aujourd'hui bien des dangers; ce qui était naturel dans un temps où les questions de l'ordre civil se con-

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fondaient souvent avec celles de l'ordre religieux, n'a plus aujourd'hui sa raison d'être; car la liberté de conscience, qui est le principe du monde moderne, a modifié la situation. „ Le gouvernement de Sa Majesté verrait aujourd'hui de sérieux inconvénients dans l'usage du droit de siéger au concile. Son intervention pourrait avoir pour résultat de l'engager dans des débats pénibles sans lui donner la certitude de faire prévaloir ses avis, elle l'exposerait à des conflits qu'il ne pourrait la plupart du temps éviter sans encourir les plus vives responsabilités ". La conclusion du diplomate est donc toute à la satisfaction du Vatican. Cependant, plus d'un mois avant l'ouverture, l'ambassadeur de France à Rome, le marquis de Banneville, se conformant aux instructions de son chef, qui ne renonce pas à exercer l'influence modératrice de la France par le moyen de ses représentants ordinaires, au lieu de députer à cet effet un mandataire spécial, a demandé et obtenu pour le 5 novembre une audience du pape. Autant que le permettent les circonstances, dans un langage tout courtois et tout diplomatique, l'ambassadeur a recommandé au saintpère une excessive prudence. Tous les gouvernements du monde ont accepté la façon de voir du gouvernement français et, malgré quelque résistance des cours du Nord, les souverains font contre fortune bon cœur.

ROME PENDANT LE CONCILE 5l

On restera donc en famille au Vatican; cependant on nous montrera, dans le plan de l'^Aula conciliaris" les bancs réservés d'abord aux représentants des souverains et des gouvernements étrangers, ce qui prouverait que, dès le principe, la question de les y convoquer avait été agitée.

A l'heure dite, les représentants de la catholicité de tous les points du monde se sont dirigés vers Rome; et comme nous l'avons dit, on compte à la veille de l'ouverture sept cent soixante-deux prélats ayant droit de siéger, sur le nombre de mille quarante-quatre qui sont inscrits.

On assure que le saint-père est dans la jubilation; il dit „ mon concile " et s'applaudit de voir l'Europe, divisée par l'hérésie et le schisme, représentée au Vatican par le Danemark, la Suède, la Norvège, la Hollande, la Suisse, l'Ecosse et l'Irlande. Nombre d'évêques allemands, ceux de la Prusse et de la Saxe, sur lesquels on ne comptait point, sont venus; et tous apportent leur tribut et versent au trésor des sommes considérables. En dix années, de 1859 à 1869, le denier de Saint-Pierre a produit cent millions. Aujourd'hui l'Australie, à peine née au cathoHcisme, envoie les prémices de sa piété; elle apporte son tribut en or vierge, et on va frapper les médailles du concile dis-

tribuées à tous les Pères avec ce précieux métal, gage de foi de cette colonie naissante. Rassemblés autour du trône pontifical. Pie IX voit donc les missionnaires de la Chine, ceux du Japon, des Indes, du Thibet. Quelques-uns d'entre eux portent les traces

du martyre, car ils vivent sans crainte au milieu du paganisme le plus sombre, et d'autres suivent dans leurs constantes migrations les hordes voyageuses de la Tartarie qui obéissent au grand Lama. Aux temps les plus brillarits de l'Église, jamais la catholicité n'a vu tant de peuples divers représentés à ses grandes assises. L'Église sœur, l'ÉgHse d'Orient est au complet, et les sièges qui ne sont pas représentés au concile sont des sièges vacants. Les patriarches d'Alexandrie, d' Antioche, de Jérusalem, de Constantinople, de Babylone, de Cilicie, celui des Indes occidentales se groupent autour des patriarches d'Occident; celui de Lisbonne et celui de Venise, qui incarne en lui le fameux

Évê

veque américain.

patriarcat d'Aquilée, sont aussi présents; enfin tous les rits de l'Orient, l'arménien, le copte, le rit grec, le rit syrien, les melchites et les syro-maronites , viennent se rallier au rit latin et au rit romain.

Malgré les abstentions ou les vacances de sièges qui réduisent à ce chiffre de sept cent soixante le nombre des Pères du concile, qui pourrait dépasser le nombre de mille, l'Église pourra donc faire prévaloir ses vues avec autorité. A la veille d'ouvrir le synode, le pape prévoit le cas où la mort, qui viendrait le

frapper, l'empêcherait d'achever son oeuvre. Le droit d'élire son successeur, s'il mourait en plein concile, serait alors exclusivement réservé, comme d'ordinaire, au sacré collège; et le nouvel élu poursuivrait la tâche commencée. Cette disposition rencontre, dit-on, quelques objections; les étrangers protestent et font observer que l'Italie, depuis Adrien VI, fils d'un tisserand d'Utrecht (Florent), élu en 1522, a donné à la catho-

Evêque arménien.

licite trente-sept chefs italiens, sans faire leur part aux autres églises. Cet Adrien VI d'ailleurs n'a pas encouragé le collège des cardinaux dans sa libéralité à l'égard des étrangers. C'est lui qui, en face des merveilleuses statues antiques trouvées au sein de la

terre, exposées à l'admiration publique, se scandalisait si fort , et gourmandait les enthousiastes en disant qu'il ne voyait là que les idoles des païens. C'était d'ailleurs un fort honnête homme qui, en face des mœurs apportées au Vatican par Innocent VIII (Cibo) qui était Génois, Alexandre VI (Borgia) — qui était de Valence, et le vénérable Pie III (Piccolomini) — qui était de Sienne comme l'illustre Pie II : se scandalisa fort, et tenta des réformes qui contrarièrent vivement alors les habitudes romaines.

Evèque maronite.

L'immense concours de vingt mille pèlerins venus à Rome pour le concile n'a pas sensiblement modifié

Taspect de la ville; rien, au premier aspect, n'annonce au voyageur ce que les organes catholiques appellent „rimmense événement". Le mouvement des rues est un peu plus pressé, le Corso plus tumultueux, et la promenade du Monte Pincio un peu plus suivie. Quand on visite les monuments, les musées et les galeries, les groupes d'étrangers sont plus compacts et les soutanes noires plus nombreuses qu'à l'ordinaire; mais on sent que Rome, avec ses vastes places et ses constructions énormes, est faite pour les manifestations grandioses, et peut supporter, sans que sa ph}^sionomie en soit altérée,

un concours beaucoup plus grand encore. Ce n'est guère qu'aux abords du Quirinal et dans la cité Léonine, de l'autre côté du pont Saint- Ange, dans la rue, dans le Borgo, aux alentours du Vatican, qu'on voit fourmiller la vie. Là on se ressent davantage de la présence des hauts représentants du monde catholique venus de tous les points de l'univers. Au cœur de la ville même les hôtels sont combles; la plupart

Évêque de Constantinople.

des petits bourgeois de Rome qui disposent de quelques chambres, les ont louées à des ecclésiastiques; à la Minerve , où nous descendons le premier jour sans nous être rendu compte à l'avance du caractère spécial de l'hôtel : on se croirait dans un vaste séminaire agité comme une ruche en travail. Tout un monde de pèlerins laïques, des membres de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, des abbés, français pour la plupart, sont là groupés, actifs, militants, passionnés dans le propos, légèrement provoquants, animés comme des politiques un jour d'élection, très au courant de toutes les démonstrations et cérémonies, et renseignés sur les personnalités des Pères du concile. En quittant la France, ils ont fui une société perverse, un monde profane; ici, près du Vatican, à la veille d'une manifestation sublime, on les sent prêts au combat, et peut-être au martyre : mais ce n'est pas le cas. A côté d'eux, les pèlerins laïques, convaincus, venus au concile comme à une fête de la foi longuement attendue, par les habits, par le geste, par la tenue, semblent appartenir en même temps à la société civile et à la société religieuse. Ils recherchent les abbés les plus ardents, font publiquement les démonstrations de leur culte, confessent tout haut leur foi à table d'hôte, et embarrassent les voyageurs venus en touristes ou en philosophes, et qui, dans leur ignorance des choses de

Intérieur de l'Église de Jésu.

Rome: se sont égarés ; par hasard, dans cette succursale confortable du Jésu leur Église habituelle.

Le théâtre de la grande manifestation religieuse qui ne s'est point accomphe depuis plus de quatre siècles, sera la basilique de Saint-Pierre. Nous ne serons appelés à voir que les cérémonies publiques. C'est dans le palais du Vatican lui-même, secrètement, à Tabri des regards profanes, que s'accomplira l'œuvre pratique; et elle nous échappera complètement. Il ne nous sera donné de voir les personnages qui vont jouer ici le principal rôle, que dans les manifestations publiques, splendides par le relief, par la pompe, par les costumes, par la grande idée qui plane sur ce déploiement colossal, et par le concours énorme des pèlerins, venus de toutes les parties du monde; uniques enfin par le prestige invaincu et invincible qui s'attache au trône de Saint-Pierre. Rome, d'ailleurs, a le privilège de ces solennités sans secondes, de cet apparat fastueux, imposant et tranquille; la mise en scène (pour employer le mot profane mais juste) s'y déploie sans effort , elle est le complément naturel de cette architecture grandiose, en disproportion avec l'homme qui l'habite, de ce cadre où tout tableau, si colossal qu'il soit, paraît encore insuffisant et vide.

Les manifestations extérieures sont localisées dans

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le Vatican; à peine une fois ou deux à Saint- Jean-de- Latran, à Sainte-Marie-Majeure, quelque cérémonie à laquelle assistent un certain nombre de Pères du concile, donne-t-elle l'occasion de constater leur présence ; mais si on suit le monde (et à Rome il est indispensable de se mêler à ce mouvement), nous aurons souvent la bonne fortune de rencontrer, sinon les célébrités romaines, qui sont de leur nature assez casanières, au moins les grandes personnalités du concile. Dans les salons diplomatiques, dans les Ricevimenti des princes romains, les Pères se mêlent volontiers aux réunions mondaines; et les patriarches, les primats étrangers, venus des confins du monde, sont les „lions" de la ville éternelle. C'est un piquant spectacle de voir mêlés aux femmes de la société, sous les somptueux lambris, à l'éclat des lustres, au bruit des orchestres, ces cardinaux, ces évêques et ces moines. Chez notre ambassadeur, le marquis de Banneville, quelques jours avant l'ouverture du concile, nous comptons jusqu'à quatre-vingts Pères, tant romains que français et étrangers. Mais comme dans les salons des chancelleries qui les rassemblent au soir des congrès, ceux qui y ont assisté évitent de parler politique, rien ici ne transpire des graves préoccupations des diplomates pourprés. L'agent le plus fin, l'observateur le plus attentif, la princesse la plus séduisante et la plus

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curieuse ; ne parviennent point à arracher une allusion discrète à ces hôtes mitres; et leurs coadjuteurs, assistants ou secrétaires, abbés fins et polis, très réservés et pleins d'humilité, répondent avec un enjouement mondain digne de nos attachés d'ambassade aux charmantes impertinences des jolies curieuses qui essayent de les séduire.

La société romaine peut être blasée sur ces réunions mondaines auxquelles l'élément qui s'y mêle aujourd'hui donne encore un cachet spécial et unique; mais c'est la dernière génération à laquelle il sera donné d'y assister. Dans de hautes salles de noble allure, coupées au tiers de la hauteur par de grandes fresques aux tons éclatants, au palais Colonna, à Farnèse, chez les Doria ou chez les Barberini, s'agite une foule élégante, confuse, riche en oppositions des tons les plus vifs et des plus piquants contrastes ; et, à chaque pas, les groupes se composent, se dissipent et se recomposent. Les cardinaux romains, avec les bas rouges, la lévite noire à ganse écarlate tombant jusqu'aux genoux, la double chaîne d'or au cou, la tête blanchie, coiffée de la petite calotte rouge, et cette physionomie fine qui leur est propre; ceux-là même que Ferdinand Heilbuth nous a peints dans la Rencontre ait, Monte Pincio, encadrés ce soir entre deux élégantes ; en ton mineur, et d'une façon voilée.

causent doucement, tandis qu*un patriarche d'Orient, à longue barbe blanche, jouant avec la chaîne de sa grande croix pectorale, comme un arabe roule entre ses doigts sa „patience", la voix grave, et l'œil vif, le geste lent: scande une phrase galante adressée à une patricienne. Les uniformes éclatants se mêlent aux dalmatiques austères aux larges plis; les évêques violets et les Chaldéens voilés coudoient les Bulgares au chef couvert d'une étoffe sombre, ils se tiennent debout devant des dames aux robes à traîne, s'eflforçant de couvrir de leurs éventails ces seins 'qu'un Père du concile „ne saurait voir", et ne répondent que par interprète aux compliments fleuris des exotiques. Mais un grand coup vient de retentir sur les dalles de la salle des gardes ; et un prince de l'Eglise vient d'entrer : le maître des cérémonies s'avance au-devant de Son Eminence, il s'incline en lui baisant la main, et lui demande son nom : de jeunes abbés , camériers et suivants, l'espoir de l'Eglise^ l'accompagnent à distance, comme des aides de camp. L'attaché d'ambassade , aux aguets à la porte, s'élance, il ramène l'ambassadeur qui ébauchait une banalité distinguée au milieu d'un groupe choisi. Son Excellence s'excuse d'un geste auprès de ses nobles interlocuteurs, il vient au-devant de l'Éminence, courtois, affable, respectueux et plein de sourires; ses yeux cherchent

rambassadrice dans la foule, pour l'appeler à son secours et la présenter : Elle arrive, fait d'abord au prince de l'Église une belle révérence de cour, puis, un peu cavalièrement, lui tend la main, à l'anglaise, et disparaît bientôt dans la foule qui s'ouvre sur son passage. La réception bat son plein; le flot élégant déferle, la confusion règne, un joli brouhaha de bon ton, fait de bruits d'éventails^ de frou-frou de soie, d'aimables interjections et de confuses rumeurs, accompagnés en sourdine d'échos voilés d'instruments de musique, remplit les salons; de temps en temps, au milieu d'un de ces silences inattendus qui se font subitement dans les foules (quand „passe un ange", au dire des Français, et quand „nasce un frate^* , au dire des Italiens), la voix de l'introducteur s'élève, jetant le grand nom sonore d'un patricien de Rome aux échos du Palais.

Mais c'est aux alentours du Quirinal, dans Saint- Pierre et dans le Vatican lui-même, dans les cours, dans les couloirs, dans les antichambres et les salles, qu'il faut errer pour assister à ces manifestations pittoresques qui solHcitent à chaque pas le pinceau du peintre. Le palais pontifical est devenu un caravansérail hospitalier pour nombre de cardinaux étrangers, d'archevêques, de patriarches et de primats, qui sont les hôtes directs du pape. Un grand nombre de Pères

du concile (ceux qui appartiennent aux ordres religieux par exemple) ont élu domicile dans les couvents et les maisons soeurs, et dans les communautés; un plus petit nombre habite la ville et les hôtels. Errant des heures entières dans la résidence pontificale, flânant avec délices sans but arrêté, esquivant ou forçant des consignes, résolu à voir et à entendre le plus possible, nous avons assisté là à des scènes épisodiques sans nombre, saisi sur le vif bien des regards, deviné bien des intentions, pénétré bien des désirs, fixé bien des attitudes, et surpris bien des passions en jeu. Qui pourrait se figurer l'ardeur avec laquelle, dans une circonstance, unique dans sa vie et dans un siècle, un petit prêtre de campagne, qui est venu ici en économisant sou à sou, sur son maigre budget, la somme nécessaire à son voyage: s'efforce, à la fois ambitieux et fervent, d'obtenir un regard d'un cardinal, son chef spirituel et temporel, qu'il n'a jamais pu approcher dans son diocèse. Ici, il le voit passer, étranger comme lui, et par conséquent plus proche, isolés tous deux à trois cents lieues de la patrie? Qui saura peindre la nuance indéfinissable que prend la physionomie de l'humble desservant de province au moment où, ayant obtenu un mot de souvenir, un regard du prince de l'Eglise, son supérieur, son compatriote et son protecteur, il va rejoindre le groupe de curés, ses voisins de clo-

cher, pèlerins comme lui, moins favorisés ou moins ardents à „se pousser dans le monde".

Le nombre des prêtres français venus à Rome pour suivre le concile est considérable; on dit que ce sont eux qui se sont montrés les plus actifs. On les voit à toute heure, en tout lieu, dans la Rome antique, dans les églises, dans les sanctuaires, aux catacombes. Dans le seul restaurant établi dans le palais Ruspoli, un soir à rheure du dîner, nous avons compté cent vingt abbés de nationalité française. Tous ces prêtres, intelhgents, instruits, remuants, désireux d'arriver; par l'activité qu'ils déploient, opposée à l'indolence italienne; donnent une haute idée de notre race: ils admirent les pompes avec religion, avec candeur peut-être, mais ils sont toujours heureux de se mêler à des princes de l'Eglise, et de frotter leur soutane noire à la pourpre cardinalice.

Dans le nombre, quelques vieux curés de village de la Bretagne ou du Midi, croyants sans arrière-pensée, âmes charitables et douces, innocentes et candides, ne voient dans le concile ni politique, ni théologie, ni controverse: ils vont au saint-père comme on va à Dieu. Noys avons vu leurs yeux se mouiller de larmes, en reconnaissant, exposées dans la Bibliothèque Vaticane parmi les adresses envoyées au pape pour sa messe d'or et ses cinquante ans de prêtrise, celles

qui portaient le nom de leurs diocèseS; et contenaient le nom de leurs ouailles. C'est à ces prêtres-là qu'appartient le royaume des cieux; et on est heureux de reconnaître que le clergé français, dans sa moyenne, est le plus moral, le plus instruit et celui dont la tenue est la plus digne et la plus méritoire.

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