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SÉANCE PROSYNODALE ET SÉANCE D'OUVERTURE

Sommaire. — Séance prosynodale dans la chapelle Sixtine. Séance d'ouverture du Concile, — Programme de la cérémonie. — La procession vue de l'Atrium. — L'intérieur de Saint-Pierre. — La statue de bronze de saint Pierre le jour du Concile. — L'Aula conciliaris. — Description. — Cérémonial de la séance publique. — « Exeant omnes ! » —

Proclamation de l'ouverture. — Serment d'obédience. — La pluie. — La Jettatura. — Opinion d'un correspondant relative au désordre des éléments.

Là séance, dite pro synodale, précède l'ouverture du Concile; le saint père reçoit le serment du secret des quarante-deux officiers majeurs du synode, fonctionnaires nommés d'avance par le Pontife, qui ne siégeront pas comme Pères, mais dont l'assistance est indispensable. Ce sont les

Basilique de Saint-Jean de Latran.

interprètes, les abréviateurs, les rédacteurs apostoliques et sténographes, les questeurs du concile et autres fonctionnaires. La cérémonie a lieu dans la chapelle Sixtine; pour la première fois nous avons l'occasion de voir défiler devant nous ceux des Pères qui, ne logeant point dans le Vatican, y arrivent par la Scala Regia. Quelques privilégiés ont obtenu de stationner dans la Salle royale, et pourront même pénétrer dans la Sixtine quand les formalités de l'élection seront accomplies. L'assemblée réunie dans cette grande salle d'honneur est déjà unique au point de vue du caractère; nous sommes entrés par la place et la colonnade du Bernin, nous avons gravi l'escalier d'honneur auquel on accède par une première pente douce, sans marches, destinée sans doute à faciliter l'ascension des porteurs lorsque dans les grandes occasions le saint-père pénètre dans la basilique assis sur la sedia gestatoria. C'est sur ce premier palier que s'élève la statue équestre de Constantin, destinée à faire perspective à l'extrémité de l'atrium inférieur de Saint- Pierre. Cet escalier superbe, œuvre du Bernin entreprise sous Alexandre VII, est fait pour ces développements des pompes pontificales, il est à deux rampes ; la première, flanquée de belles colonnes ioniennes isolées, offre de loin une belle perspective; la seconde est surmontée de pilastres sur lesquels s'appuie la

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retombée de la voûte parallèle à l'inclinaison des marches et qui présente^ en raccourci, les lourds caissons qui la décorent.

La Salle royale sert de colossale antichambre à la Sixtine en même temps qu'à la Salle ducale; elle a gardé tout le cachet du temps de sa construction, qui remonte à la première moitié du XVP siècle. Riche et touffue, son ornementation est bien dans le caractère des œuvres ronflantes d'Antonio de San Gallo; Pierino del Vega et Daniel de Volterre ont décoré les voûtes de stucs d'un beau relief; le plafond, divisé

en grands caissons, porte des écussons énormes aux armes des Pontifes. On sent que cette grande salle est faite uniquement pour les concours superbes et les assemblées de gala; tout autour régnent des bancs, sur lesquels sont assis les valets des cardinaux, chargés

Valet de Cardinal.

de pelisses, de parapluies rouges, de chapeaux, de coussins et d'accessoires pittoresques; des abbés, des huissiers, des appariteurs, des moines, attendent les prélats qu'ils ont accompagnés. Les parois inférieures sont couvertes jusqu'à grande hauteur de belles boiseries incrustées de marbres de diverses couleurs, et tout autour des quatre faces, entre le riche soubassement de marbre et la frise des stucs du plafond, se déroulent de grands sujets peints à fresque, représentant les faits les plus saillants de l'histoire du pontificat. Ce n'est plus la noble simplicité des architectes du XV^ siècle italien, mais la richesse un peu tumultueuse du XVP. Vasari, le Zucchari, Marco de Sienne, Salviati, Girolamo Sicciolante, Lorenzino de Bologne, tous peintres de second ordre, mais aux grands mouvements et aux belles silhouettes décoratives, ont signé les sujets dont les inscriptions se lisent au-dessous de chaque composition.

Pour le moment on circule à l'aise dans ce vaste vaisseau; la foule laisse un espace vide entre la porte qui s'ouvre sur la „ Scala regia " et la lourde draperie qui nous cache l'entrée de la Sixtine. Nous voyons entrer les cardinaux, les patriarches, les primats, les évêques, les chefs d'ordre, les abbés mitres, venus de tous les points du monde, avec leurs costumes nationaux, leurs types bizarres, leur accent particulier, et

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leur langage distinct. Personne ici ne connaît personne; les abbés les plus futés, les plus excités sur ce spectacle, qui font la haie comme nous, ne peuvent point nous renseigner sur les personnalités étranges qui passent devant nos yeux.

Celui-ci, vêtu d'une gandourah lamée d'or, vient de Bethléem, et garde les lieux saints; celui-là, Mgr Tobie, maronite vénérable, vient de Syrie; il ressemble aux moines contemplatifs des couvents du mont Athos. Voici un Mésopotamien, mineur conventuel, qui a pour crosse un bâton recourbé comme les pasteurs; derrière lui vient un patriarche de Jérusalem, qui aurait pu poser pour un Abraham du Guerchin.

Ces Orientaux graves, que nous pourrons peindre sur leur banc le jour de la séance prosynodale, habitués aux façons des grands chefs de tribus des peuples d'Orient, apportent, dit-on, dans les relations avec la cour pontificale, une dignité qui n'est pas toujours compatible avec les rits de la cour pontificale.

Un de nos compagnons, qui a assisté aux cérémonies du centenaire, nous fait remarquer que lorsque leurs fonctions dans les divers offices les ont appelés à s'asseoir sur les degrés du trône, ils ont décliné la fonction. Cette preuve d'indépendance n'est point la seule qu'ils aient donnée. Lorsque le pape officie pontificalement à Saint-Pierre, c'est la coutume qu'un

patriarche tienne le bougeoir près du missel. Cette année, cette fonction avait été offerte, quelques jours avant la fête de Saint-Pierre, à un patriarche oriental. Le prélat s'est fait expliquer de quoi il s'agissait, et dès qu'il a bien compris l'attitude exigée par le rit, il a nettement refusé de tenir le bougeoir au pape en disant que cet office convenait à un clerc et non à un patriarche. Les maîtres des cérémonies en ont alors référé au Pontife, et celui-ci, qui a le juste sentiment des circonstances, n'a point insisté et a dispensé dorénavant les patriarches, à quelque rit qu'ils appartiennent, d'une formalité qui pouvait les choquer dans leur dignité.

Que de contrastes dans ces types divers ! Que d'oppositions, entre la finesse du Romain à tête grise, l'ascétisme monacal du chartreux, et la rudesse de ce pasteur arabe, dont les ouailles sont disséminées dans le désert, et qui vit sous la tente. La noblesse naturelle de l'Oriental n'emprunte rien aux gestes appris des abbés de cour et des prélats de chancellerie; elle surpasse cependant en vraie distinction l'attitude toute mondaine et toute de race du prince de la Tour d'Auvergne, que nous reconnaissons au passage. Voici venir aussi, derrière ces exotiques, le prince de Schwartzenberg, magnifique prélat d'une grande tournure aristocratique, archevêque de Prague, membre

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de la Chambre des seigneurs, cardinal de la création de Grégoire XVI, qui fut évêque de Salzbourg à vingtsept ans, et cardinal à trente-trois, comme on l'était au temps de Médicis. Le prince semble vivement attirer l'attention de la foule; on le nomme tout haut et on le montre du doigt. Il sera, dit-on, un de ceux qui exerceront une action sur le synode. Ses traits sont régu- Hers, sa physionomie est douce et ses manières sont aisées et simples. Sa fortune est énorme : on raconte qu'il peut voyager en poste sur ses terres pendant trente-six heures sans sortir de ses domaines. Il a soixante ans à peine, passe pour exercer la charité avec une magnificence sans seconde, et, docte autant que discret et charitable, il inscrit ses aumônes en hébreu sur son livre de raison, afin que personne ne pénètre le secret de ses libéralités.

A l'entrée de la chapelle les gardes nobles font le service et les camériers reçoivent les prélats; la mêlée peu à peu augmente; mais nous sommes récompensés des longues heures d'attente qu'on nous a imposées par le singulier spectacle que nous avons sous les yeux. Nous coudoyons des évêques qui ressemblent à s'y méprendre à des mandarins; pendant un séjour de trente années en Chine, ils ont pris les gestes, les habitudes et jusqu'aux traits des habitants de l'extrême Orient. Les Hongrois sont là, bottés, couverts de four-

rures, moitié prélats, moitié magyars , suivis de chasseurs à pelisse bleue, à brandebourgs d'or, portant leurs manteaux. Les lazaristes, à la robe traînante, à longues barbes noires , les Arméniens , les Chaldéens, les Persans se confondent, mêlés aux costumes de la cour de Rome: Erzeroum, Alep, Diarbekir, Antipatros, Mélitène, Carputh, Amadia, Hon-Kong, Nankin, Pékin, Balbek ont répondu à l'appel du Vatican.

Un abbé futé, qui se trouve à mes côtés et qui semble au fait des choses, assure que Mgr Dupanloup, qu'on cherche parmi les arrivants, n'a pas encore paru; que le cardinal-archevêque de Bordeaux siège encore au Sénat, et que le cardinal de Bonald ne viendra pas.

La bulle de convocation indique le mercredi 8 décembre, jour de la fête de l'Immaculée Conception, comme la date de l'ouverture solennelle du Concile. Autant qu'on peut savoir à l'avance l'ordre, la marche et le cérémonial des choses du Vatican (car tout ici est enveloppé de secret), voici quelles sont les dispositions prises pour la cérémonie. Les Pères du concile, partis des divers points de la ville, ou venus du Vatican s'ils y ont leur résidence, se rendront individuellement à la basilique. Dans les vastes chapelles à main

droite, à l'entrée de Saint-Pierre, converties en vestiaires et sacristies, ils vont revêtir d'abord les ornements conciliaires, et de là monter dans l'immense atrium supérieur, d'où le Pontife, le jour de Pâques, donne la bénédiction iirbi et orbi. A huit heures et demie du matin le pape s'y rendra à son tour ; il sera reçu à l'entrée par le doyen du sacré-collège, s'agenouillera au pied de l'autel provisoire qu'on a dressé, et entonnera l'hymne „Veni Creator" qu'achèveront les chanteurs de la chapelle pontificale. Le maître des cérémonies de la cour pontificale ayant donné à chacun son rang, le cortège, aussitôt formé, descendra par la scala regia. Au palier, le Pontife monté sur la sedia, soulevée à la hauteur des épaules par les porteurs, fera son entrée solennelle par la porte qui s'ouvre en face de la statue équestre de Constantin et qui donne accès à l'atrium de rez-de-chaussée de la basilique. Enfin, la procession ayant défilé dans l'ordre hiérarchique, au seuil de Saint-Pierre même, les porteurs abaisseront la sedia, et le Pontife entrera à pied dans la basilique.

Tout se passera avec un ordre parfait suivant le programme annoncé à l'avance, sous la direction d'invisibles et parfaits maîtres des cérémonies.

Dès le point du jour, venue des alentours de Rome, des villages au faîte des cîmes, de l'Italie tout entière,

on peut presque dire du monde entier, une foule énorme, composée surtout d'Italiens, d'Anglais, de Russes, d'Allemands, de Français et d'Espagnols, se presse dans cet atrium et essaye de s'y maintenir pour assister au spectacle; elle est maintenue par deux lignes de lansquenets qui laissent libre le chemin à parcourir. Du côté gauche de la place, opposé à celui par lequel le pontife entrera dans l'atrium, des masses profondes, houleuses comme les vagues d'une marée montante, font constamment irruption, s'engoufFrant par la porte latérale de la basilique afin d'y prendre place avant l'entrée du saint-père.

Nous sommes venu nous-même dans le vestibule, et nous nous y maintenons, protégé par la saillie de deux gros pilastres comme par une barrière de marbre, et voyant passer devant nous ce flot mouvant qui, depuis plusieurs heures, n'a pas cessé un instant de battre les murs de l'église et de déferler dans l'enceinte. On se demande où cette foule innombrable pourra trouver place. Le vaisseau est incommensurable; il est comble cependant, et de temps à autre un cri de détresse, s'élevant de cette houle, signale un sinistre, un évanouissement, un malaise; et c'est un combat pour fendre le flot ; on soulève la victime, elle passe au-dessus des têtes, et on la porte à l'air libre.

Le canon du fort Saint-Ange tonne depuis une

heure; la place, au dehors, est noire de spectateurs comme au jour de la bénédiction papale; en dehors de la belle courbe des portiques du Bernin, stationnent des milliers de voitures, et du haut des marches de l'atrium nous dominons un océan de parapluies; car, depuis le lever du jour, la pluie tombe, lente, froide, sans interruption. De temps à autre, cependant, un grand coup de soleil, bientôt dissipé par de lourds nuages, fait vibrer toutes ces couleurs éteintes par une atmosphère humide.

Il est dix heures et demie, toute la première partie de la cérémonie, invisible pour nous, s'est passée selon les rits. Au-dessus de nos têtes, dans l'atrium supérieur, le cortège pontifical s'est formé et une rumeur qui s'élève de l'extrémité du grand vestibule et dont les vibrations se font sentir jusque dans Saint-Pierre, annonce l'arrivée du cortège. Au point où nous sommes, l'ensemble apparaît plus pompeux et plus grandiose, encadré dans cette architecture énorme. Bientôt, la sedia gestatoria apparaît sur le palier de la scala regia, découpée avec vigueur dans le cadre de la porte monumentale, et, se détachant sur le fond, la statue équestre de Constantin s'éclaire tout d'un coup d'un grand rayon de lumière oblique.

Ce groupe blanc qui, sous le dais blanc et or, semble une idole orientale qu'on porte en triomphe.

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reste un instant immobile au seuil de l'atrium ; sur un signe de quelque ceretnoniere invisible (le Burckardt actuel de la cour pontificale); le cortège se met en marche lentement; solennellement; avec un bruit sourd qui étouffe les accents étranges et passionnés de l'hymne „Veni Creator". Un soupir prodigieux, comme un cri étouffé; s'élève de la foule; elle ouvre ses rangs presséS; et tous s'agenouillent sur le passage du pontife.

L'énonciation seule des noms des dignitaires qui composent le cortège donne le vertige. Viennent d'abord les bussolanti aux chapes de brocard d'or à plis carrés ; les chapelains secrets^ les avocats consistoriauX; les camériers d'honneur et les camériers secrets; puis les chantres de la chapelle pontificale, ténors étranges aux longs cheveux brillants , aux mèches luisantes fixées derrière l'oreille; et basses graves aux épaules herculéennes; qui font penser à Lablache. Derrière la chapelle vient le Collège des Prélats, personnages aux traits fins et distingués; aux faces émaciéeS; suivis des maîtres des saints hospiceS; des thuriféraires; des porte-croiX; des abbés généraux mitres, représentés par des moines pittoresques, rudes prélats détachés du monde qui opposent un contraste rustique à l'élégance mondaine et raffinée des prélats romains. Les abbés nullius et les évêques de toute race, rame-

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nés malheureusement au même type par la mitre de toile blanche et la dalmatique blanche, uniforme officiel du concile, suivent, mêlés aux archevêques, aux primats, aux patriarches à longues barbes argentées. Ces derniers, aux traits accentués, semblent dépaysés sous la mitre, et quelques-uns d'entre eux ont coiffe le turban et le tarbouche, tandis que d'autres sont voilés d'étoffes noires lamées d'or, ou portent la tiare basse à cornes relevées, comme les grands prêtres juifs des circoncisions, dans les cartons d'Hamptoncourt et les bas-reliefs des sculpteurs du XVI'^ siècle.

Voici venir le groupe des cardinaux, vieux pour la plupart, cassés, fatigués de ce long piétinement, opprimés par cette foule énorme difficile à maintenir et qui rompt les rangs des soldats pour venir s'agenouiller devant les princes de l'Eglise. — Le pape paraît enfin sur la sedia, porté sur les épaules des valets vêtus de damas rouge violacé, entouré des princes romains, dont la tournure toute moderne, la moustache cirée, la raie qui part du milieu de la tête pour se continuer jusqu'au bas de la nuque, et les cheveux bien pommadés, contrastent singulièrement avec leur costume de satin noir à crevés et la golilla ou fraise espagnole.

Le groupe est imposant; c'est le groupe traditionnel dont l'aspect n'a pas changé depuis des siècles; il offre

un mélange de luxe asiatique et de pompe catholique, et il y a là comme un symbole de l'immobilité du pontificat, car, dans les accessoires du cortège figurent tous les éléments d'un autre âge. Les porteurs des flabelli secouent lentement leurs immenses éventails blancs à plumes d'autruche; les gardes suisses, lansquenets de Faust avec la crinière rouge des grands jours et la cuirasse d'acier poli, portent sur leur épaule l'immense épée à deux mains à dents de scie; puis viennent les gardes nobles, beaux jeunes gens, bien découplés, très beaux sous l'uniforme de gala, appartenant tous à l'aristocratie romaine, et formant une garde d'honneur dont chaque soldat est capitaine. Un espace les sépare du groupe des porteurs du dais, qui s'avancent pliant sous le faix des palans énormes.

Presque tous ceux qui nous entourent tombent prosternés dans la poussière, comme s'ils ne pouvaient soutenir l'éclat mystique de cet auguste spectacle. D'autres, des étrangers avides de voir, des protestants peut-être, ou des sceptiques qui ne subissent pas l'impression profonde, fixent résolument le groupe pontifical qui va passer devant nous. La lourde sedia, aux épaules dç^s portanttnif oscille lentement à chaque pas; tout est blanc, le trône, le dais, \^s flabelli qu'on secoue devant le Pontife ; il est lui-même vêtu de blanc, coiffe.

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non pas de la lourde tiare, mais de la haute mitre plate de tissu argenté : dans cet ensemble, la face du Pontife ne fait même pas un point plus coloré; c'est une physionomie grise, pâle, effacée, et cependant vivante par les yeux, lumineux, très vifs, d'où partent deux rayons d'une singulière acuité. Les porteurs de la sedia sont si rapprochés les uns des autres, qu'ils font l'effet d'un mur qui se meut et s'avance; la fumée des thuriféraires monte jusqu'au Pontife, il semble enivré par les parfums et les chants, bercé par le murmure qui s'élève de la foule, et comme écrasé par ces adorations semidivines. De temps en temps ses yeux se ferment, comme si, enivré d'encens et de myrrhe, et ne tenant pour ainsi dire plus à la terre, il était entré déjà dans l'éternité par un transport de ferveur et de foi. Transfiguré sur son trône, le saint-père lève alors lés mains et, d'un beau geste, il bénit la foule.

Il vient de passer; et, derrière lui^ le défilé recommence, toujours aussi caractérisé dans les costumes, impossible à décrire par la variété des types et par celle des fonctions. Ceux qui suivent sont les prélats «di Fiochetto », — les auditeurs de la chambre apostolique, — le vice-camerlingue de l'Église romaine, — le majordome du palais, Mgr Pacca, — et le trésorier général de la chambre apostolique. — Après eux viennent les protonotaires apostoliques, les généraux d'ordre, les

clercs réguliers, les moines et les mendiants, et les maréchaux du concile, formant tout un groupe en avant duquel on porte les masses; ce .sont ceux qui ont prêté serment à l'audience prosynodale, en même temps que les sténographes de la sainte assemblée, les rédacteurs des brefs pontificaux, les coadjuteurs, et les huissiers chargés de recueillir les votes.

A nos côtés, un aimable vieillard, qui a peut être connu Sthendal, mais qui l'a certainement lu, nous raconte qu'il a vu Grégoire XVI ainsi porté sur la sedia; son attitude faisait un singulier contraste avec celle de Pie IX, si pleine de dignité et d'austérité. Très populaire à Rome, aimé de la foule à laquelle il parlait son langage, brutal, dur, fin cependant comme le sont tous les Romains, il rompait à tout moment le charme pendant de telles cérémonies; et il lui arrivait même de parler à la foule. Lorsque le peuple avait lancé quelque épigramme politique par l'organe mystérieux de Pasquino, le Pontife ne dédaignait pas de faire lui-même le Marforio en répondant au peuple dans son langage, et, en pleine pompe religieuse, le jour de Pâques, sur la sedia, on le voyait cesser de bénir la foule pour tirer de sa poche un grand foulard à carreaux qu'il dépliait lentement. Pie IX, lui, n'oublie pas un instant son rôle; il y croit, il est transfiguré et s'élève par la foi à la hauteur où le place l'imagination de la foule. Le

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Pontife a canonisé des évêques, béatifié des martyrs, fait des saints nouveaux, promulgué des dogmes; il lui manquait l'acte le plus solennel de la vie d'un pape; un Concile: il l'accomplit aujourd'hui même. Il y a des sceptiques autour de lui qui regardent les grandeurs de la religion, les pompes du catholicisme, les mystères et les dogmes comme des raisons d'État ; lui est un saint, il pourrait se canoniser lui-même; et, sur sa chaise gestatoriale , il sent qu'un Dieu frémit en lui. Quand nous l'observons ainsi au milieu de ce nuage d'encens, il nous semble que dans une hallucination produite par un transport de la foi, il monte au séjour des bienheureux.

La procession proprement dite une fois terminée, le saint-père descend lentement de la sedia à l'entrée de Saint-Pierre, et il y entre à pied. Ce mouvement, difficile à exécuter de la part des porteurs, se fait en deux temps; c'est un mouvement très régulier, très rapide, sans fausse manœuvre et sans oscillation. Du premier coup, la sedia, portée sur l'épaule, glisse sur les bras des valets; du second mouvement, ils courbent le genou; le pape n'a plus alors qu'une marche à descendre pour se trouver sur les dalles de la basilique. Aucune de ces péripéties ne l'émeut et ne lui fait ouvrir les yeux, il ne cesse de bénir la foule et semble encore en état d'extase.

Il y a là un temps d'arrêt; le premier diacre de l'Eglise s'avance; à côté de lui on porte la Ferula, insigne de sa charge; sorte de bâton de commandement recouvert de velours cramoisi, terminé aux deux extrémités par un pommeau d'argent d'où pend un cordon de soie. Ce premier diacre de l'Eglise, c'est le cardinal Antonelli ; il relève le coin droit du manteau du Pontife pendant que le cardinal Grassellini relève l'autre; deux protonotaires apostoliques, NN. SS. Siméoni et Bartolini, relèvent aussi la lourde chape qui traîne à terre en faisant de grands plis anguleux. Le pape, toujours immobile, semble insensible à ce qui se passe autour de lui ; quant au cardinal Antonelli, il surveille froidement les marches et contre-marches, les génuflexions et les révérences; maître de maison responsable, il veut que tout marche bien. De la main qui lui reste libre, il met son lorgnon sur ses yeux afin de mieux observer tout ce qui se passe autour de lui.

A partir de ce moment, comme le flot s'est refermé derrière la procession ; de la place où nous sommes nous ne voyons plus au-dessus de la foule que la mitre blanche du Pontife, qui de temps en temps s'arrête pour bénir : il va monter au maître-autel. Il est midi, depuis plus de quatre heures, la foule piétine sur les dalles de marbre de Saint-Pierre changées en lac par l'eau qui a ruisselé des milliers de parapluies qu'on a

fermés en entrant sous le portique. Un grand nombre de spectateurs se précipitent aux portes pour essayer de sortir; d'autres, ceux qui n'ont pas encore franchi le seuil de la basilique et se sont tenus depuis le matin

La Statue de saint Pierre revêtue des Ornements pontificaux.

dans l'atrium, veulent au contraire entrer dans l'église; nous y entrons à notre tour.

Une autre cérémonie va commencer; le Sacrement est exposé sur l'autel, le pape en gravit les marches, il s'agenouille et entonne les oraisons ; puis les Pères,

qui n*ont point rompu l'ordre du cortège^ se dirigent vers le bras droit du transept et entrent dans „ l'aula conciliaris".

Une fois dans Saint-Pierre, nous parvenons jusqu'à \2i confession, où brûlent deux cents lampes d'or autour du tombeau du prince des apôtres; à cette hauteur de l'église, d'un côté à l'autre de la nef, la garde pontificale a établi un cordon pour maintenir le concours des pèlerins, foule bariolée, composée d'étrangers, de paysans, de prêtres qui vont et viennent à leur guise d'un sanctuaire à l'autre, pendant qu'au maître-autel on célèbre Xdifunzione spéciale à ce grand jour.

On a fermé les grilles des chapelles à main droite de la nef, elles sont converties en vestiaires. Autour de la statue en bronze de saint Pierre qui est adossée au mur entre deux immenses pilastres, image antique qui fut, dit-on, celle de Jupiter, et dont les fidèles viennent baiser le pied usé par le contact de tant de générations, sont prosternés, la face contre terre, des paysans de la Sabine, revêtus de leurs haillons pittoresques. On s'écrase autour de l'autel du saint, et il faut marcher sur les fidèles pour approcher de la statue. Pour la première fois nous voyons le bronze paré de gala ; on l'a coiff"é de la tiare d'or, et revêtu d'ornements pontificaux sous lesquels disparaissent les grands plis sévères de sa tunique de métal. On dirait que, dépouillée

L AULA CONCILIARIS 9I

du caractère sacré qu'elle emprunte à tant de siècles d'adoration^ l'idole antique est aujourd'hui parée pour les sacrifices du paganisme. Rien ne manque à la parure liturgique de l'évêque de Rome : il porte l'aube, l'étoffe, le pluvial de soie rouge lamé d'or^ agrafé sur la poitrine par un ragionale d'or serti de pierreries; la croix pectorale pend sur sa poitrine; et on n'a même point oublié; dans cette personnification plastique et cette restitution du premier chef de l'Eglise : le signe sacré de son pouvoir, 1',, anneau du pêcheur" qui brille à son doigt, enrichi d'un colossal rubis. Dans la main gauche de la statue, — on est toujours tenté de dire l'idole, — on a placé la clef d'or symbolique ornée de diamants, qui ouvre les portes du paradis, et reste à travers les âges l'attribut du pouvoir pontifical.

L'AULA CONCILIARIS

Les Pères du concile viennent d'entrer processionnellement dans la salle du synode, où ils ont occupé les places qui leur sont assignées; le Sacré-Collège les a suivis à peu de distance, puis le Pontife lui-même est allé s'asseoir sur le trône pontifical.

Cette „ aula conciliaris " occupe, dans le plan gêné-

rai de la basilique, l'extrémité du bras droit de la croix; elle est isolée du reste de l'édifice par une cloison provisoire sur laquelle on a simulé, peinte à la détrempe, une architecture dont les lignes se raccordent avec celles des bas côtés de la nef. Une porte unique dans l'axe horizontal du maître-autel de Saint-Pierre donne accès dans cette enceinte; elle est gardée par les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, revêtus du long manteau de grande tenue, et par la garde noble. Aménagée comme la salle d'un parlement, avec le trône au fond adossé à la paroi, à droite et à gauche les sièges des cardinaux, et, dans le sens de la longueur, des deux côtés, les gradins où vont s'asseoir les Pères du concile; l'aula, qui par elle-même affecte des proportions si vastes avec son grand espace vide au milieu, donne une juste idée du colossal développement de la basilique. Il faut considérer en effet qu'elle n'occupe qu'une partie bien minime de l'ensemble de Saint-Pierre.

Comme la voix serait répercutée dans tous les sens par les grandes saillies, ou comme elle pourrait se perdre dans les cavités des vastes niches, dans celles des plans en retraite et si brisés sur les courbes diverses d'une architecture aussi monumentale, on a condamné toutes les ouvertures, et ramené autant que possible à un seul plan les parois du pourtour de la

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salle. Sur les châssis rapportés à cet effet, des artistes romains ont exécuté à la détrempe des scènes des conciles antérieurs, et représenté, en des séries de médaillons, tous les Pontifes qui ont convoqué des conciles.

L'aula est divisée en deux parties qui affectent deux plans différents; celle où siègentles Pères est de plainpied avec le sol de Saint-Pierre, et celle, au fond, réservée au Pontife et aux cardinaux, s'élève de dix marches au-dessus de la première. Le trône pontifical domine encore de huit marches celui où siègent les cardinaux. Des deux côtés du trône, juste au-dessus des stalles occupées par le Sacré-Collège, on a ménagé deux larges tribunes pour les souverains, pour les représentants des puissances, quelques hauts dignitaires civils du Vatican et de rares privilégiés. Le milieu de Taula, qui affecte un espace large comme une nef de cathédrale, reste entièrement vide; un peu en avant de la porte d'entrée se dresse un autel, et au pied des gradins, sur toute leur longueur et des deux côtés, sont les stalles mobiles pourvues de hauts pupitres réservés aux théologiens et aux secrétaires. Les sténographes occupent, au-dessus des derniers gradins des Pères, et des deux côtés, de vastes tribunes prises dans une retraite du plan. Derrière ces tribunes de longs espaces en couloirs permettent de circuler et d'accéder

aux escaliers des sténographes; c'est là qu'un ingénieux architecte a dissimulé les services, buffets, buvettes et autres accessoires qui rappellent les Pères du concile au sentiment de leur humanité.

Cette première séance, dite d'ouverture, a caractère de séance publique. L' ex-roi de Naples, les ducs de Toscane, de Modène, tous les membres des familles royales qui sont en ce moment à Rome, l'impératrice d'Autriche, les princes de Wurtemberg, les ambassadeurs, les officiers majeurs du concile, occupent leurs places au-dessus des cardinaux; près du pape luimême, dans des petites tribunes réservées et grillées, ont pris place quelques princes romains, des dames du corps diplomatique, des étrangers de distinction ainsi que quelques écrivains catholiques spécialement agréables au Vatican.

Toute réunion générale, publique ou privée, commence par le sacrifice de la messe; c'est le cardinal Patrizi, évêque de Porto et de Sainte-Ruffine, qui officie, comme sous-doyen des cardinaux ; il a connu Léon XII et Grégoire XVI, et depuis trente-cinq années il siège au Sacré-Collège; en 1856 il a baptisé le prince impérial, fils de Napoléon III, comme Légat a latere à Paris; il est grand dignitaire de la Légion d'honneur.

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Au sacrifice de la messe succède la bénédiction papale, puis le secrétaire du concile porte sur l'autel un grand pupitre sur lequel on place les Évangiles; chacun des Pères va prêter le serment ^obédience. Près de sept cents membres quittent tour à tour leurs places pour venir se courber devant le Pontife et prêter serment; quand il a reçu le dernier, le saintpère entonne les litanies, et donne encore trois bénédictions super synodum.

C'est à ce moment de l'inauguration que le premier maître des cérémonies s'avance et prononce les paroles : Exeant oinncs qui lociim non habent in concilio ! (Que tous ceux qui n'ont point place au concile sortent !) : les tribunes publiques se vident aussitôt. Désormais le Concile est ouvert, et le reste de la séance ne nous sera connu que par les journaux catholiques. Le secrétaire monte à l'ambon, tribune située un peu avant des gradins inférieurs dans la partie vide de l'aula; il lit la bulle de convocation, puis le discours d'ouverture; et, par le mot placct , chacun adhère à la convocation. Après des hymnes , des prières , tout un cérémonial liturgique qu'on ne saurait décrire, la séance est levée. Le saint-père regagne le Vatican sans rentrer dans la basilique, et peu à peu Vaula se vide. C'est le moment où, personnellement, nous obtenons d'y rentrer encore pour prendre des notes, com-

pléter nos renseignements et faire de rapides croquis développés plus tard, complétés à l'aide de documents et de souvenir^ et reproduits par la presse de Paris et celle de Londres. Il est trois heures et demie ; depuis huit heures du matin les Pères sont en représentation, écrasés par leurs lourds vêtements et la mitre blanche conciliaire. Quelques-uns d'entre eux, caducs, brisés par l'âge, soutenus par des assesseurs, se traînent avec peine.

L'expérience est faite; l'acoustique de r„aula conciliaris" est déplorable; en quelque lieu de la salle qu'on est placé on n'entend qu'un murmure confus; après l'épreuve du premier jour on parle d'aménager une salle du Quirinal ou quelque église de Rome, afin de remédier à un inconvénient capital, mais déjà prévu et escompté.

Au dehors il pleut encore, il pleut sans cesse; les Romains prétendent que c'est un signe évident de la jjettatura". On sait en effet que la foule romaine, par un singuKer reste de superstition à peine compréhensible chez des âmes pieuses, mais qui prouve l'ignorance des masses et semble continuer la tradition païenne, croit que le Pontife a le mauvais œil depuis qu'elle a vu les malheurs successifs qui ont frappé le Saint-Siège depuis son avènement. Souvent^ quand

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Pie IX traverse les places publiques et les bas quartiers de la ville, les vieilles femmes ; agenouillées pour recevoir sa bénédiction, font les cornes sous leurs tabliers pour conjurer le mauvais sort.

Il y a^ du reste, de la superstition ailleurs que dans la campagne romaine, car une lettre écrite de Rome à l'un des organes les plus répandus de la presse étrangère, et qui nous revient ici, fait une allusion à cette pluie persistante et voit dans ce contretemps un acte de la miséricorde céleste :

„Le temps était au beau hier, il a tourné au mauvais pendant la nuit, il pleut impitoyablement. Le Concile, il est vrai, n'est pas chargé de chasser les orages de l'air, mais bien de dissiper ceux que l'esprit de révolte fait sur la terre; il ne faillira pas à sa mission. Si le soleil eut été de la fête, la foule se serait portée en telles masses dans la basilique, qu'on n'aurait pu éviter les accidents."

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