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CHAPITRE V

CE QUI SE PASSE AU CONCILE

Sommaire. — Mystère dont sont entourées les séances. — Le journalisme à Rome. — La censure. — Etat des esprits. — Protestations dès la publication de la bulle de convocation.

— Personnalités les plus illustres. — Opposants. — Partisans. — Notre journal du Concile depuis l'Inauguration jusqu'au i^^ février. — Revue des troupes pontificales à la Villa Borghèse. — Marche de la discussion. — Lutte pour ou contre la promulgation du dogme de l'infaillibilité. — Péripéties diverses, — Protestations. — Nous quittons Rome. — Résumé rapide des événements jusqu'à la promulgation. — Le Concile s'égrène. — La France déclare la guerre à l'Allemagne, — Événements de septembre à Rome.

— La clôture du Concile.

Deux jours après la grande manifestation de r inauguration, le Concile est ouvert et tient sa première congrégation générale à laquelle assistent tous les Pères. Cette réunion, qui reste interdite aux profanes, a lieu dans une des

Place du Quirinal.

salles du Vatican. Uaula conciliaris ne servira plus qu'aux séances publiques, celles où on proclame le résultat des travaux. Depuis le jour de l'ouverture jusqu'à la clôture du Concile il n'y aura que quatre réunions de cette nature, y compris celle d'inauguration. Toutes les autres réunions sont secrètes ; dès le premier jour nous avons bien compris que rien de ce qui se passe au Vatican ne peut transpirer, nous n'aurons donc que de vagues récits, toujours approximatifs , toujours passionnés, et plus ou moins exagérés selon le parti auquel appartient celui qui les transmet. Hors d'Italie, à distance, on embrasse mieux l'ensemble des faits et on parvient sans doute à mieux dégager l'idée maîtresse; ici on apprend les résolutions par bribes et morcelées; une élection de commission tient trois séances, et quand on apprend les noms des élus proclamés, en dehors des quelques grandes personnalités dont

FélLx Diipanloup, Évèque d'Orléans.

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la réputation est européenne; comme les Manning, les Deschamps, les Darboy, les Strossmayer, les Dupanloup : les choix ne disent rien à l'imagination et ne font rien pressentir. Le journalisme; source d'information habituelle à tous les pays du monde, écho naturel et quotidien de tous les faits et de toutes les opinions , est absolument nul pour nous en raison des lois restrictives. C'est par les journaux politiques et religieux de Paris et de l'étranger, les uns ultramontainS; les autres gallicans ; que nous sommes renseignés sur les faits qui se passent à côté de nous, mais en dehors de nouS; et qui; par le fait; nous échappent. L'imprimerie ne fonctionne ici qu'avec l'autorisation du „ maître du sacré palais"; directeur officiel de la censure; c'est un prêcheur de l'ordre de Saint-Dominique, une forte tête, le père Mariano Spada qui occupe le poste; c'est lui qui refuse Y Imprimatur à ceux des Pères du concile qui tenteraient de recourir à la publicité par voie de lettres ou de brochures. Et comme dans Rome même, aucun organe ne s'exposerait à publier les protestations, les polémiques qui s'élèvent dans les congrégations générales, ou au sein des commissions; ne nous sont connues que par ceux-là même qui, les ayant soulevées, cherchent au dehors, par voie de correspondances qui nous reviennent, leurs seuls moyens de justification et de défense.

Il faut aussi, pour pénétrer le sens intime de ces discussions et en dégager les faits, une préparation qui manque à la plupart d'entre nous, écrivains séculiers forcés d'aborder des matières ecclésiastiques, et dont les connaissances théologiques laissent évidemment à désirer. Les relations diplomatiques ne servent de rien ; celles qui nous lient à des ecclésiastiques deviennent inutiles, parce que ceux-ci se renferment et se sentent surveillés; enfin, à moins d'être de la maison, comme les honorables MM^'^ de Riancey ou M. Veuillot que nous voyons passer, les correspondants restent dans la nuit. Le „ Giornale di Roma ", organe du Vatican, ne donne jamais que des faits accomplis dégagés de tout commentaire, et quelques avis, utiles d'ailleurs, sur les procès-verbaux, le cérémonial et les rits.

„L' Um'ta cattolica " que nous croyions persona grata, a publié certains détails qui ont attiré l'attention de la censure du Concile, et deux prélats de la cour pontificale, soupçonnés d'indiscrétion, ont été destitués. A plusieurs reprises on est revenu dans les congrégations sur le secret du Concile, et on a publié des monita sécréta relatifs à sa violation.

Notre premier soin sera d'étudier le terrain sur lequel nous marchons; si résolu que nous soyons à conserver notre pleine indépendance, à respecter tout ce qui est respectable et sincère, et résolu que nous sommes

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à nous cantonner dans le pittoresque et à ne point prendre parti: nous ne saurions cependant assister à de tels événements sans tenter d'en comprendre le sens intime.

A la seule notification de la bulle de convocation du concile, en France, en Allemagne, en Amérique et même en Portugal; des évêques, des prélats qui passent pour dévoués au Saint-Siège et dont la foi ardente n'est pas douteuse, ont nié publiquement l'opportunité de cette convocation. Personne n'ignore qu'après avoir fait un dogme de l'Immaculée-Conception, le saint-père proposera de décréter l'infaillibilité personnelle du Pontife. En France, Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans, à la date du II novembre 1869, a publié un mandement épiscopal où il rejette la possibilité du. nouveau dogme. Quelques jours auparavant, le gouvernement français, par l'organe de son ambassadeur auprès du Vatican, a montré les dangers de certaines résolutions et, dans une entrevue avec le saint-père , l'a invité à la prudence. L'archevêque de Munich, avant de se diriger sur Rome, a cru devoir rassurer les fidèles émus par l'idée de l'acceptation probable du dogme. L'église allemande, celle de Hongrie, les évêques d'Amérique, sont presque unanimes sur ce point. De grands esprits, dans le clergé de France, Mgr Darboy, le père Gratry, Mgr Maret, évêque de Sura, croient aussi que la su-

prême autorité spirituelle est une puissance essentiellement composée du pape et de Tépiscopat, et que le saint-père, dans un concile, n'apporte qu'une part plus respectée que celle des autres Pères. Le prince de Schwarzenberg, archevêque de Posen, et surtout Mgr Strossmayer, évêque de Sirmium, se proposent aussi de lutter contre la proposition du dogme de l'infaillibilité.

Dans l'ordre des opposants ces noms sont les noms les plus saillants que nous entendions prononcer. Dès les premiers jours cependant, on dit que la majorité est énorme en faveur des idées du saint-père et, en face des évêques allemands et des opposants français, on voit se grouper de redoutables adversaires. Au premier rang est Mgr Deschamps, archevêque de Malines, qui, sous une courtoisie exquise, une forme élégante, raffinée, une modération remarquable dans le propos et une sociabilité particulière, cache une résolution inébranlable et une fermeté rare. C'est lui le grand promoteur; il accepte toutes les responsabilités, il les ambitionne et les réclame; c'est le plus dangereux des adversaires, parce qu'on ne peut point atteindre l'homme sous les principes, et même quand on sait, qu'on a en lui un ardent ennemi; on le révère et on l'aime.

Un ascète, un néophyte, protestant converti au

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catholicisme, auquel le pape a fait faire une carrière rapide ; Henry Edward Manning, archevêque de Westminster, le suit de près. En face du fougueux Mgr Strossmayer et luttant directement avec lui, se trouve Tévêque de Calvi et Teano, un napolitain, Bartolomeo d' Avanzo, latiniste consommé, philosophe, savant théologien, dont l'éloquence contenue s'oppose aux emportements de l'évêque de Sirmium. Dès le premier jour, c'est une affirmation nette et vive, et il a pris sa place avec autorité.

Les cardinaux sont plus réservés, plus retenus par l'âge, et naturellement, moins ardents dans la lutte ; on peut même dire que l'opposition est rare sur les bancs du Sacré-Collège. Sur cinquante-cinq princes de l'Eglise, quarante ont été créés par Pie IX et doivent donc lui être tout entier attachés. Un des plus en évidence, un cardinal diacre, Annibale Capalti, né à Rome en 181 1, créé il y a une année à peine, en 1868, sous le titre de Santa-Maria in Aquiro, apporte dans cette lutte pour le Saint-Siège une grande passion. Le pape compte sur lui, il fait partie des commissions les plus actives, et se place résolument en face du groupe des Allemands, des Français, des Hongrois et des Orientaux.

Parmi les docteurs en théologie qui ont pris une part considérable aux travaux préparatoires de cette

grande session, on compte au premier rang, comme une des lumières du Vatican, un jésuite, Giambattista Franzelin, professeur au collège romain où il a succédé au fameux père Passaglia.

Comme le Conseil d'État prépare nos lois, les commissions secrètes n'apportent aux congrégations générales que des résolutions mûrement étudiées, et, malgré les opposants, une majorité compacte enlève les décisions qu'on va promulguer dans les séances publiques. L'élection des différentes commissions ou députations est donc au fond le fait important; selon leur composition les décisions seront ratifiées ou rejetées ; mais dès le premier jour toute la ville de Rome sait déjà que le siège est fait, et que la victoire n'est pas douteuse.

8 décembre.

Le Concile inauguré le 8 décembre, la première congrégation générale a eu lieu le lo, sous la présidence des quatre légats, les cardinaux Bizarri, Bilio, de Lucca et Capalti. Un cinquième, le cardinal de Reisach, manque à l'appel; on le dit gravement atteint.

On vient d'élire au scrutin secret les membres des

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JOURNAL DU CONCILE l3l

commissions. Judices execusationum — Judices qtierœlarum — Judices controversiarum. La première reçoit les excuses des absents au concile, elle les examine, les accepte ou les rejette; les deux autres résolvent les difficultés qui s'élèvent entre les Pères, et jugent les controverses.

i3 Décembre.

On a tenu aujourd'hui la deuxième congrégation générale; aux termes de la bulle „ multipliées inter^\ on fait savoir aux Pères que le Pontife nommera direc tement une commission chargée d'accueillir ou de re jeter, sauf son approbation, les questions dont ceux qui ont le droit d'initiative voudraient saisir l'assemblée

Ce jour-là l'appel des présents donne — cinquante et-un cardinaux — neuf patriarches — six cent cin quante-trois primats, archevêques, évêques et abbés nullius, et vingt et un abbés mitres — vingt-huit généraux d'ordres religieux; soit — en tout sept cent soixante-deux Pères assistants sur mille quarante-quatre inscrits.

La commission d'initiative est composée des cardinaux Patrizi, Antonelli, Bilio; des archevêques de Rouen, de Tours, de Malines, de Westminster; de de l'évêque de Paderborn et du patriarche latin de Jérusalem, Mgr Valerga.

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