Ibid., p
dération, et, quand on a fini de lire ses œuvres, on se rappelle-, je ne sais pourquoi, celui de ses personnages à qui il prête toute une dissertation sur Louis II de Bavière, sur Wagner, sur l'idéal, et dont il fait suivre le profond discours de cette réflexion opportune : « Ayant ainsi parlé, André cracha dans l'eau. » Disserter dans les nuages et cracher clans l'eau : c'est entre ces deux alternatives que se balance à perpétuité l'élégant esprit de M. Barres.
Après avoir essayé de donner quelque idée du dilettantisme en général, nous avons tenu à marquer de notre mieux les différences qui en distinguent les principaux représentants, et qui empêcheront toujours de confondre, par exemple, le talent de M. Renan avec celui de M. Barres, ou l'âme de M. Jules Lemaître avec celle de M. Anatole France. Le moment est venu d'apprécier ce qu'ils ont en commun.
Nous le ferons avec d'autant plus de liberté que la critique ne les atteint pas : soit indifférence pour leurs propres opinions, soit dédain transcendant pour les opinions d'autrui, ils n'éprouvent que de la pitié pour
ceux qui croient pouvoir discuter avec eux. Mais, tout comme s'ils n'étaient pas impassibles et s'ils ne planaient pas à de telles hauteurs au-dessus de nous, tentons naïvement de leur complaire en insistant d'abord sur ce qui, en apparence, fait leur supériorité ; plus naïvement encore tentons ensuite de les fâcher en montrant ce qui, en réalité, retire à leurs œuvres tout caractère d'élévation et tout espoir de gloire durable.
Il faut tout comprendre ! tel paraît être le mot d'ordre de l'école. Et c'est en cela que nos dilettantes mettent leur plus belle gloire. Opulents héritiers des civilisations et des âges disparus, ils connaissent toutes les idées, toutes les opinions et toutes les croyances. Des innombrables expériences que l'humanité a faites avant eux et pour eux, ils ont retenu toutes les conclusions et tous les enseignements, sans se préoccuper jamais de les mettre d'accord. Qu'on ne leur reproche pas pour cela de manquer de prin-
5 4 Al'TOUIl Dl" DILETTANTISME
cipes : ils les ont tous, et ci' n'est pas, disent-ils, de leur faute s'il y en a tant de contradictoires; — ni de convictions : nul n'en possède un plus grand nombre qu!euxmêmes, une collection aussi variée. S';i--i miler le plus d'idées, n'est-ce pas se faire l'intelligence la plus étendue? Vivre, par une sympathie transcendante, la vie <1 hommes très différents de caractère et demu-iirs, très éloignés par le temps ou par la distance, n'est-ce pas merveilleusement grandir sa personnalité propre, résumer, condenser en soi le plus possible d'essence humaine?
n'est-ce pas être homme au suprême degré 1 Avec quelle heureuse sensation de liberté l'on respire sur ces hauteurs ! Au-dessus de tous les préjugés, de tous lesdevoirs, de toutes les lois, de toutes les doctrines, on n'adopte de chaque système, de chaque institution, que ce qu'on y trouve de meilleur, de plus délicat. de plus conforme àses goût- présents ; au lieu de brutalement rompre avec les institutions et les systèmes opposés, on les garde
XOS DILETTANTES 5 5
en réserve pour le cas toujours possible où les premiers auraient cessé de plaire. Et ainsi, tour à tour, sans fatigue et sans regret, avec •des délices renouvelées, incessamment l'on passe d'une jouissance à l'autre : « C'est si facile, si doux, si distingué de jouer avec les idées, de s'en caresser l'intelligence, d'en extraire l'essence, et, comme un riche répand sur ses mouchoirs un parfum dont le prix nourrirait des familles, d'en saupoudrer élégamment sa vie ({)... »
Mais encore, si libre soit-elle, cette succession des divers états d'âme reste une marque d'impuissance et de fragilité. Une sphère supérieure, à laquelle on tâchera de s'élever, ■est celle où toutes les opinions, tous les sentiments cohabitent en plein accord, et, bien loin de se reprocher leurs natures contraires, tirent de leurs différences mêmes un éclat •et des charmes nouveaux. Entre l'aimable et facile religion des Grecs, le culte sensuel et