ÉGOÏSME DE NOS DILETTANTES
Mais que leur importe de servir, ou de nuire? Ce n'est pas pour les autres qu'on fait du dilettantisme, c'est pour sa jouissance personnelle, car il n'y a, paraît-il, rien au monde de plus agréable ; et l'agrément, la jouissance, c'est la seule fin, comme chacun sait, à laquelle il y ait des motifs sérieux de rapporter nos jugements et nos actes.
Quand toute croyance possible leur ferait défaut, les dilettantes garderaient une règle de vie dans cette recherche de leur plaisir; quand ils manqueraient sur tout le reste, ils auraient pour eux de s'estimer eux-mêmes et de s'aimer uniquement; quand toute autre distraction les fuirait, il leur resterait encore
ce qu'ils appellent si joliment l'exercice du « baiser sur un miroir ».
On ne dira pas que, sur ce point, ils n'aient pas le courage de leur conviction : « Je n'aime que moi, écrit celui d'entre eux qui a fait dans son œuvre le plus de part à la sympathie, je n'aime que moi, soit en moi, soit dans les autres. Cela veut dire que je suis comme tout le monde. » Et je veux bien que, ce disant, M. Jules Lemaître n'ait voulu qu'émettre un paradoxe de plus. Mais c'est en théoricien convaincu que M. Anatole France fait, de l'égoïsme, de l'application à ne s'intéresser qu'à soi, le principe fondamental de la critique et de toute science morale : « La critique est, comme la philosophie et l'histoire, une espèce de roman à l'usage des esprits avisés et curieux, et tout roman, à le bien prendre, est une autobiographie. » Ainsi parle l'auteur du Lys rouge; et il ajoute, que « le bon critique, ainsi que nous l'avons déjà rapporté, est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu
des chei's-d'u.'uvre »„ Eniin M. Barrés, dans son fameux Examen, résume ainsi Lui-même le fond de sa doctrine : « Attachons-nous à notre moi, protégeons-le contre les étrangers, contre les barbares. » Et il faut voir avec quelle application il fait faire à Sénèque le panégyrique de l'égotîsme, « ce\U: propriété close où nous nous cultivons et jouissons (1). »
On pourrait croire qu'il s'agit là d'un égoïsme tout spéculatif; non, il trouve dans la vie réelle de nombreuses occasions de se faire jour.
1. Nous ne pouvons résister au plaisir de citer ici un passage des Conférences de l'abbé Vignot :
« Ce développement personnel poussé aussi loin qu'il se pourra, souvenez-vous de l'orienter vers le bien des autres... Gardez-vous de la confusion commise par ces récents professeurs d'éfjotisme, qui ne se sauveront pas, par l'addition d'une consonne indulgente, de retomber dans un sentiment déjà nommé, et qui ne propageront qu'un sophisme et un barbarisme de plus. » Abbé Pierre Vignot, la Vie pour les autres, Pou ssielgue, 1895, un vol. in-lS, p. 328. — Et, soit dit en passant, il n'est peut-être guère de meilleur remède contre le dilettantisme, contre l'égoïsmc, que la lecture de ce très beau livre.
Un de nos dilettantes, pleurant sur la mort de son ami le plus intime, nous dit, en propres termes, qu'il « a de ce cher mort un souvenir insupportable », et il ne peut pas se consoler de ne l'avoir plus là pour discuter avec lui certaines manies intellectuelles qu'il était seul à bien comprendre : « Est-ce, dit-il, la désolation des derniers jours de Jules Tellier qui rejette un flot de sépia sur toute l'image que je garde de lui? J'ai de ce cher mort un souvenir insupportable... Je sens trop qu'avec celui-là est morte une partie de moi-même ; des cellules de mon cerveau désormais demeureront paresseuses parce qu'elles ne travaillaient que pour le plaisir de s'accorder avec lui. »
Et il ajoute : « Ce n'est pas celui qui mourut à vingt-six ans que je plains, mais ceux à qui faisait plaisir son commerce. . Certaines cultures forcées de la sensibilité ne sont agréables, passée la première fougue d'àpreté, que pour en discuter les résultats
avec quelque maniaque de notre race (1). » On n'oubliera pas avec quelle délicatesse decœurM. Renan lui-même s'est félicité de n'avoir pas été présent à la mort de sa sœur et d'avoir échappé ainsi à de pénibles émotions. Des purs sommets où le christianisme avait élevé sa jeunesse, de l'enthousiasme pour la vérité et pour le progrès humain, ne le vit-on pas descendre, comme par une pente fatale, jusqu'à n'enseigner plus que l'épicurisme et à vanter le plaisir comme le seul bien de la vie ? Est-ce que le dernier conseil que ce vieillard ait donné aux jeunes hommes de son temps n'exprimait pas en ces termes cyniques tout le fond intellectuel et moral du dilettantisme : « Mes chers enfants, c'est inutile de se donner tant de mal à la tête, pour n'arriver qu'à changer d'erreur. Amusez-vous puisque vous avez vingt ans (2) . »
1. Maurice Barres, du Sang, de la Volupté et de la Mort, .pp. 9 et 10.