LA PRÉTENDUE JOIE DU DILETTANTISME
De pareilles doctrines se réfutent en les énonçant. Le seul argument qui soit de mise contre une théorie égoïste, c'est de montrer qu'elle se trompe dans ses calculs et qu'elle ne donne pas la joie proposée. Or, il est clair que nos dilettantes se refusent d'abord la plus belle jouissance de la vie, celle qui doit être la vôtre, jeunes gens qui m'entendez : se sentir en possession de la vérité essentielle, et y conformer ses actes, voir clair dans sa destinée, et se lancer vaillamment, sans arrière-pensée comme sans inquiétude, à la conquête de l'idéal enfin connu. Est-ce que, du reste, les philosophes qui ont le mieux analysé le plaisir n'y ont pas vu la
perfection et comme l'efflorescence de l'activité? Cesser d'agir ou agir sans savoir pourquoi, en un mot, se désintéresser de l'action, c'esl donc renoncer aux joies véritables et en tarir au fond de son cœur les sources les plus riches.
En vain le dilettante se flatte de ressentir à la fois, -inis prétexte qu'il en admel dans son esprit la conception simultanée, toutes les jouissances des personnages ou des siècles les plus différents; il n'en possède, à dire le vrai, qu'une pâle représentation et qu'une ombre décevante. On n'a pas les plaisirs d'Alcibiade pour avoir approuve ses mœurs dissolues, ni les satisfactions mystiques des Pères du désert pour avoir parodié leur vie. Je vois bien le grand effort qu'on semble accomplir pour se hissera la hauteur de toutes les convictions et de toutes les émotions; mais il serait étrange qu'on y arrivât par le scepticisme de l'esprit et par la sécheresse du cœur. Aussi bien ne semblet-il guère qu'on y réussisse. Pour un Renan
qui se proclame heureux et tranquille, et qui peut, en effet, sur la fin de ses jours, s'être trouvé de niveau avec son idéal, assex bas descendu depuis l'Avenir de la Science jusqu'à l'Abbesse de Jouarre, que d'Anatole France mêlant à leurs faux rires l'amertume des sarcasmes ! que de Maurice Barres attestant, par leur froide recherche d'inventions extraordinaires, le peu de joie solide et saine qu'ils ont rencontrée ! que de Jules Lemaître s'arrê tant, j'allais dire pour pleurer, au milieu de leurs jeux d'esprit, et s'écriant un jour : « On ne se réjouit pas quand on veut (1) ! » et une autre fois : « Ceux qui essayent comme moi d'entrer partout, c'est souvent qu'ils n'ont pas de maison à eux, et il faut les plaindre. »
Sans doute, nous sommes prêts à les plaindre, et volontiers même leur offririonsnous un gîte dans notre maison lumi-
1. « La religion de la joie de vivre n'est praticable que lorsque la vie est facile en effet. Mais peu de vies sont ainsi. On ne se réjouit pas quand on veut.» — Impressions de Théâtre, cinquième série, p. 24.
neuse et chaude. Mais quel sot orgueil les [h. usse donc si souvent à dire qu'ils se trouvent mieux dehors, dans les ténèbres et dans le froid? Enfin qu'ils y restent, si cela leur convient, étant maîtres de leurs destinées : De grâce, qu'ils ne continuent pas d'y appeler les autres et qu'ils réfléchissent encore avant de prendre sur eux cette effroyable responsabilité : affaiblir chez Leurs frères l'intelligence du vrai, l'amour du bien et le sentiment du devoir, la raison, la conscience et la volonté.
Conclusion
Nous sommes bien forcés de le reconnaître, ils ont en main ce pouvoir funeste, car leurs jeux trouvent des spectateurs. Une société comme celle où nous vivons, résidu d'un âge qui finit, ébauche d'une civilisation qui commence à peine, une société de trouble et d'incertitude, une société de laborieux qui ont parfois besoin de se reposer à tout prix, et d'oisifs méprisables qui sont à l'affût de toutes les distractions, pouvait-elle ne pas prendre quelque complaisance à ouïr des amuseurs sortis de son sein, marqués de ses défauts, complaisants à tous ses caprices et n'affichant, du reste, aucune prétention de lui imposer des idées ?
Mais que les dilettantes ne se fassent pas illusion. Si leur succès de l'heure présente accroît leur responsabilité, il n'indique en aucune façon qu'ils jouissent de l'admiration générale. On les suit, on ne les estime |»as.
Que dis-je? on les suit? Non, ce sont eux qui suivent les autres. Ils sont les humbles serviteurs du public, de môme que les bouffons étaient les serviteurs des rois.
Les gens sérieux s'adressent à eux, parfois, pour leur demander certain délassement, qu'ils feraient mieux de chercher ailleurs. Cela les distrait, de voir cabrioler ces clowns intellectuels, et il leur échappe d'applaudir en criant : « Ma foi! ils sont drôles! »
Quant aux gens sans portée, à ceux qui ne savent ni comprendre ni vouloir, rien de plus naturel que de les voir mettre au premier rang l'homme qui érige en théorie savante leur impuissance pratique. Quel est, en effet, le thème ordinaire des dilettante-.' « Nous ne comprenons rien de rien à l'en-
semble du monde ni à la destinée humaine ; nous croyons qu'en somme le mieux est de ne pas chercher, de s'amuser le plus possible et de tout prendre en plaisanterie. Nous ne pouvons, en un mot, ni savoir ni faire quoi que ce soit. » Quoi d'étonnant à ce qu'une foule d'incapables leur répondent en chœur : « C'est justement comme nous : voilà de l'intelligence ! »
Si ce genre de succès suffit à leur ambition, que les dilettantes soient satisfaits. Mais encore faut-il qu'un exemple si glorieux ne suscite pas trop d'imitateurs. Si quelques-uns d'entre eux ont pu se rendre célèbres, ce n'a pas été uniquement par leur dilettantisme. Ils possédaient une érudition littéraire et un talent d'écrire, sans lesquels toutes leurs jongleries seraient parfaitement restées inutiles. Cela, qu'on y prenne garde, ne s'imite pas très facilement. Quant au dilettantisme pris en soi, c'est-à-dire à l'art de ne rien comprendre et de se moquer de tout, il est sans doute à la portée de chacun; mais.
par lui-même, il ne conduit à rien, sinon à affaiblir, à supprimer parfois, chez ceux qui s'y abandonnent, les plus hautes facultés de l'homme, la puissance de comprendre, de vouloir et d'agir.
Le premier livre qu'ait publié M. Paul Bourget se nomme la Vie inquiète. Sans être médiocres (M. Bourget n'a rien publié de médiocre), ce ne sont pas les vers de ce recueil qui l'ont fait entrer à l'Académie. Ils valent moins en eux-mêmes que par le titre sous lequel ils sont assemblés.
L'Inquiétude, au sens profond de ce terme, la privation et presque l'incapacité du repos d'esprit, la recherche anxieuse du bien qu'on ignore ou que peut-être on a perdu, mais, en définitive, la salutaire incapacité de se reposer dans l'imperfection et une ascension constante vers le mieux: voilà ce qui, depuis la Vie inquiète et X Irréparable jusqu'à Cos-
mopolis et à Outre-Mer, caractérise, excuse, purifie même, en un certain sens, les œuvres quelquefois dangereuses de M. Paul Bourget.
De son àme, semble-t-il, aussi bien que de ses œuvres, la quiétude reste absente. Dans ses écrits le mal et le bien se mêlent, en cette proportion toutefois que, plus on s'éloigne des débuts, plus grande se fait la part du bien, et plus petite — petite jusqu'à disparaître — la part laissée au mal. On se trouve, lorsqu'on l'étudié, alternativement choqué ou ravi par cette imagination et cette sensibilité à la fois voluptueuses et pleines de réserve; par cette intelligence forte, cultivée, pourtant flottante et indécise; par ce sentiment austère de la responsabilité, qui aurait dû, en tant de pages troublantes, avertir l'écrivain ; par ces aspirations chrétiennes et cette « nostalgie de la croix », dont il fut un jour le poète, et qui, depuis si longtemps, s'efforcent à triompher, en lui, de la cruelle incapacité de croire.
D'où lui vient cette complexité, et, comme
l'a dit Pascal devant notre chaos et nos contradictions, devant « le paradoxe » que nous sommes à nous-mêmes, « qui démêlera cet embrouillement » ?
Pour comprendre M. Paul Bourget, doit-on recourir à celte pensée profonde que lui-même exprime clans les Sensations d'Italie : « L'orgueil de l'esprit aboutissant tour à tour au plus stérile des dilettantismes ou à la plus désespérée des révoltes, l'orgueil de la vie châtié par les égarements de la sensualité, ce sont les deux grandes maladies de l'âme moderne et ses deux grands péchés? » — Non, certes, et heureusement ! car, s'il est vrai que la sensualité tient une trop grande place dans les descriptions de M. Bourget, il est vrai également qu'il se dégage de ses écrits plus de pitié que de révolte, et un désir de la vérité qui est tout le contraire du dilettantisme.
Il n'est pas de phrase qui rende compte d'un homme tout entier; il n'en est pas surtout qui puisse vraiment expliquer un
romancier, un moraliste, un poète, un critique comme celui que nous étudions. Mais ce qui nous donnerait sur son état d'esprit l'indication la moins inexacte, ce qui éclairerait moins imparfaitement la secrète psychologie de ce psychologue, c'est bien encore ce qu'il dit lui-même à propos des peintres de l'école ombrienne, que déjà se prépare en eux « ce qui deviendra l'insoluble problème du cœur moderne : le combat entre les besoins chrétiens hérités du moyen âge et les appétits du paganisme antique déchaînés par la Renaissance ».
L'œuvre de M. Bourget n'est pas la seule qui nous fasse assister à un tel combat. Du jour où, imprégnées de la vie morale du christianisme, les âmes modernes se sont vues détachées de la foi qui en est le soutien nécessaire, il était naturel que la lutte éclatât en elles et qu'elles se sentissent partagées, on dirait mieux déchirées, entre leurs aspirations héréditaires vers l'idéal abandonné et leurs naturelles tendances vers l'égoïsme
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et le plaisir. Et c'est un navrant spectacle de les voir, par milliers, sans pouvoir presque leur venir en aide, descendre la pente fatale où les a jetées l'incroyance du siècle et rouler vers l'abîme de doute où l'on ne sait plus ni croire ni aimer. Mais aussi, cela rend courage, d'en regarder quelques-unes, dont le nombre augmente, et qui ne sont pas des moindres, s'arrêter dans la décadence, faire volte-face vers la lumière et reprendre vaillamment le sentier des hauteurs.
C'est parmi ces âmes en progrès que s'est décidément placé l'auteur du Disciple, des Sensations d'Italie, de la Terre promise, d'Un Saint, de Cosmopolis et d'Outre-Mer. Entre son imagination païenne et son cœur de chrétien la lutte n'est peut-être pas terminée encore, non plus qu'entre son esj)rit troublé et sa volonté droite. Mais enfin la victoire se dessine en faveur du bien, et, à vrai dire, elle nous paraît, dans Outre-Mer, à peu près gagnée.
C'est pourquoi, sévère par nécessité, indul-
gente et douce par inclination, la critique chrétienne se trouve, en présence d'un tel écrivain, heureuse de pouvoir joindre à des réserves trop bien motivées les témoignages d'une sympathie profonde.
C'est donc par les réserves qu'il nous faut commencer, et le chapitre en serait long, s'il les fallait mesurer au nombre des pages dangereuses.
N'insistons pas, faute d'être bien sûr que notre défiance soit légitime, sur le péril que le roman d'analyse peut faire courir au lecteur, en développant, par l'excessif intérêt qu'il attache à chacun de nos mouvements d'âme, l'égoïsme, l'indécision, l'incapacité d'agir et le dégoût de vivre.
D'après M. Paul Bourget, « l'esprit d'analyse n'est par lui-même ni un poison ni un tonique de la volonté. C'est une faculté neutre, comme toutes les autres, capable d'être dirigée ici ou là, dans le sens de notre
amélioration ou de notre corruption [\ ». Et peut-être il n'a. pas tort. Malgré L'évidente supériorité de l'action et du bon vouloir sur la contemplation de soi-même, on ne peut pas affirmer que l'analyse morale soit nécessairement funeste; il semble plutôt que l'efficacité en devienne mauvaise ou bonne, suivant la qualité des états d'âme auxquels on l'applique; le bien et Le mal étant contagieux l'un et l'autre, c'est une action très différente que l'on exerce suivant que l'on insiste sur des bassesses ou sur des sentiments généreux.
Il s'en faut, du reste, on va trop bien le voir, il s'en faut qu'une telle distinction justifie M. Paul Bourget du grave reproche qu'on a fait à ses premiers livres en les donnant pour fort dangereux.
Oh ! cette accusation, comme elle lui pèse et avec quelle énergie attristée il essaie de s'en défendre! Vaine entreprise, hélas! et