La Terre promise
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quelque Lut élevé qu'il n'ait cessé de poursuivre, quelques pures intentions qu'il se soit proposées, une partie de son œuvre est sûrement immorale. Rien ne sert de protester contre la cruauté du mot, s'il reste que la chose soit vraie .
Comme M. Doumic l'a très nettement vu.
en s'occupant de M. Bourget lui-même, « il est des livres d'où Ton sort mieux armé pour la lutte contre les penchants inférieurs de notre nature; d'autres, au contraire, vous préparent comme insensiblement à la défaite. De ceux-ci, on peut tout au moins dire, et à coup sûr, qu'ils sont des livres dangereux ».
Analysant avec sa finesse habituelle les signes auxquels on reconnaît de tels livres, c'est-à-dire la part trop faible qu'ils laissent à la volonté et l'insistance avec laquelle ils remuent le fond malsain de notre nature, le judicieux critique n'a guère de peine à montrer ce double écueil dans les romans de M. Bourget, et l'on ne sent que trop combien il a raison, lorsqu'il en décrit ensuite la
funeste influence sur l'esprit des jeunes gens et des femmes. Quand ils ferment le livre où les aventures malsaines sont racontées avec un art si habile, et, malgré la convenance extérieure des termes, avec des détails si précis et si attachants, le jeune lecteur ou la lectrice rêveuse « viennent de faire en esprit une expérience qui facilitera singulièrement les autres (1) »...
M. Bourget prête à la vieille parente d'un de ses héros les plus célèbres cette parole naïve et touchante : « Je sais qu'il avait des moyens, monsieur, quoique je n'aie jamais trop compris pourquoi il se plaisait à inventer de si vilaines histoires. » Pourquoi faut-il qu'avec son élévation d'âme, il ait lui-même si longtemps pris goût à de telles besognes ? Il me semble qu'aujourd'hui, s'il était obligé de relire toutes ses œuvres, une amertume l'envahirait, à rencontrer de nouveau ses sensuelles héroïnes et ses viveurs novices ou
l.René Doumic, Écrivains d'anjourd hui , pp. 36 et suiv. Paris, Perrin, 1894, 1 vol. in-12.
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blasés, à pénétrer dix fois par volume dans le fastidieux boudoir ou l'infâme rez-dechaussée. 0 l'impure atmosphère, et, seulement de la traverser, quelle fatigue s'en dégage !
Si ce sont surtout les peintures lascives qui constituent l'immoralité de certains romans de M. Bourget, elles n'en sont pas, faut-il le dire? l'élément unique. Il lui échappe, rarement, il est vrai, des réflexions qui ont lieu de surprendre chez un écrivain convaincu, comme il l'est, de sa responsabilité. Dans ce livre de Mensonges, qui marque pourtant une étape avancée de son progrès moral, ne s'oublie-t-il pas, après avoir raconté avec trop de complaisance la première chute de René Vinci, jusqu'à écrire ces paroles d'une étrange inconscience : « Le jeune homme ne se demanda pas s'il avait raison ou tort d'adorer cette femme, ni s'il en était la dupe. Et puis, est-on jamais dupe de goûter le bonheur?» Nous ne doutons pas que l'auteur laisse à son héros la honte d'une telle pensée.
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Mais il eût fallu le montrer plus clairement. Bien que le sujet soit de ceux que saint Paul conseille Je traiter par le silence, nous devons tout au moins indiquer ici une autre source d'immoralité, qu'on n'a peut-être jamais reprochée à M. Bourget, et qui nous parait être la plus dangereuse, parce qu'elle tient une grande place dans ses romans, de La première manière et qu'elle le> gâte presque tous. C'est de trouver assez simple et comme naturelle la trahison du foyer domestique, et de ne manifester l'indignation, de ne montrer le danger, la faute, l'injustice, la bassesse, que là seulement où commence l'infidélité aux amours coupables. A la fin de Cruelle Énigme, on proclame « fier et pur » ce dandy lamentable qui a sacrifié le bonheur de sa mère au sourire d'une femme éhontée. Presque partout le premier crime garde un air d'innocence, et la femme, dirait-on, n'a rien à se reprocher tant qu'elle n'a trompé que son mari.
II faudrait mal comprendre M. Paul Bourget pour supposer que les peintures licencieuses soient chez lui, comme chez d'autres, un appât destiné au public pervers. N'y doit-on pas reconnaître plutôt la demiinconscience d'une imagination condamnée, presque dès l'enfance, aux salissantes révélations de cette vie d'interne qui a laissé à l'écrivain de si odieux souvenirs ? Mais quand cette hypothèse serait la vraie et qu'elle expliquerait tout, elle ne justifierait rien. C'est aux principes de l'art que M. Bourget en appelle, et voici la théorie qu'il énonce dans la préface de son livre le moins pur :
« Etre un moraliste, ce n'est pas prêcher ni s'indigner... Ce n'est pas éviter les termes
crus et les peintures libres... Ce n'est pas davantage éviter les situations risquées... Non, le moraliste, vois-tu, c'est récrivain qui
montre la vie telle qu'elle est, avec les leçons profondes d'expiation secrète qui s'y trouvent partout empreintes. Rendre visibles, comme palpables, les douleurs de la faute, l'amertume infinie du mal, la rancœur du vice, c'est avoir agi en moraliste. »
Qu'on ne dise pas que cette thèse se rencontre dans la bouche d'un héros avec lequel tout empêche qu'on l'identifie. Qu'importe, en effet, puisque l'ayant achevé d'exposer, il ajoute en son propre nom « qu'il la croit juste, sans se dissimuler que la peinture de la passion offre toujours ce danger d'exercer une propagande». A ses yeux, « rendre l'artiste responsable de cette propagande, c'est faire le procès non seulement du livre, mais de tout art ». Evidemment c'est faire le procès de tout art capable de pervertir les âmes. Mais où a-t-on vu que l'immoralité soit jamais nécessaire à l'idéal
de l'art? Et, s'il n'est pas vrai de dire que la beauté soit identique à la vertu, en quoi donc lui est-elle opposée? N'est-il pas évident, au contraire, que, les formes restant d'ailleurs les mêmes, le beau retirera de son accord avec le bien une plus grande somme d'harmonie et de réalité, une plus grande perfection?
Si donc l'art ne gagne rien aux peintures lascives, et, d'autre part, si elles sont corruptrices, que reste-t-il pour justifier ceux qui les commettent? Il reste une considéra tion, peu flatteuse pour l'auteur, mais salutaire pour le public, et telle enfin qu'il faut remercier M. Bourget de nous l'avoir exposée lui-même en termes si clairs : « C'est aux pères, aux mères et aux maris d'en défendre la lecture aux jeunes garçons et aux jeunes femmes... »
Il ajoute, après ce bon conseil: « Ce danger ne nous regarde plus. Nous n'avons, nous, qu'à penser juste si nous pouvons, et à dire ce que nous pensons. Pour ma
part, je m'en tiens à ce mot que me disait un saint prêtre : « Il ne faut pas faire de « mal aux âmes», et je suis sûr que la vérité ne leur en fait jamais. »
La vérité, l'exactitude, la peinture de la vie telle qu'elle est, voilà, en effet, le suprême argument de tous les naturalistes lorsqu'on leur oppose le danger de leurs œuvres. Fût-elle exacte, leur affirmation ne les mènerait pas loin, et je demande ce qu'il s répondraient à qui leur tiendrait ce langage très simple : Puisque vous êtes libres de choisir les matières de vos livres, vous n'avez jamais le droit d'en préférer une qui puisse faire du mal. Si votre sujet démoralisant est pris de la vie réelle, songez que la vie réelle en contient d'autres sortes. Que si vous n'en trouvez point de réconfortants, cessez plutôt d'écrire; ce sera moins fâcheux que de nuire aux âmes. Pervertir l'innocence, ne fût-ce qu'en un seul cœur, cela ne se justifie pas.
Mais non, c'est un vrai leurre que cette
passion de l'exactitude, et de telles copies de la réalité sont plus fausses encore qu'elles ne sont dangereuses ! Claude Larcher a vu juste le jour où il a cité cette réponse d'un viveur qui venait d'avoir — simplement la gale :
« — Hé bien, monsieur Legrimaudet, comment vous êtes-vous porté durant mon absence ?
« — Mais, pas mal; sauf que j'ai eu une petite éruption, comme tout le monde. »
Tout pareillement, les vices odieux que tant de romanciers nous décrivent s'atténuent, grâce à l'habitude, jusqu'à devenir pour eux des accidents légers et inévitables, jusqu'à leur paraître le lot commun de l'humanité. Le comme tout le monde de M. Legrimaudet est justement aussi exact que celui des écrivains naturalistes. Quoi de plus réel que sa « petite éruption » ? Il n'a que le tort de la généraliser.
Les maladies morales que décrit M. Paul Bourget se présentent sans doute dans la vie; mais, au degré où il les montre, elles sont
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l'exception; ou. s'il existe un monde dans lequel elles soient la règle, ce monde luimême est en dehors de la vie normale, il ne se compose que d'un petit nombre d'êtres, les plus insignifiants, les moins intéressants, ceux qui représentent le moins d'humanité. C'est à peine, dans son immense galerie de personnages, s'il y en a un sur dix qui soit, je ne dis pas seulement honnête, mais impliqué dans la vie sérieuse et occupé d'autres soucis que de sport ou de toilette, de théâtre ou de soupers, d'intrigues ou de rendez-vous.
Et ce serait cela, la vie véritable, la réalité à laquelle il faudrait que l'artiste sacrifiât le respect de soi-même et l'innocence des autres? Ah! laissez-nous de côté ces détraqués et ces oisifs, ou, si vous parlez d'eux, que ce soit pour les flétrir, non pour dépeindre les charmes contagieux de leurs vices. Mais plutôt, prenez donc la vie telle qu'elle est : avec ses crises et ses épreuves, plus poignantes que toutes vos fictions; avec
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ses devoirs et ses nécessités ; avec ses tentations, mais avec ses luttes; avec ses petitesses, mais avec ses grandeurs. Et quand le monde est en travail de révolution, parleznous d'autre chose que des caprices d'une mondaine perverse : et quand l'esprit humain voit fuir toute certitude, si vous croyez à votre génie, écrivez mieux que des billets galants !
Quittez, il en est temps, ces rez-de-chaussée de la rue Marbeuf, et allez outre-mer apprendre ce qu'est la vraie vie. Encore bien ne vous verrais-je pas sans inquiétude prolonger votre séjour à Newport, ce Trouville des Etats-Unis. C'est dans le Far-West que je vous attends, aux « gens et paysages d'affaires », aux entretiens sur la question sociale avec l'archevêque de Saint-Paul et les grands chefs d'usines ou d'exploitations (1)..
1. Outre-Mer : Première Semaine, — Gens et Paysages d'affaires, — Ceux d'en bas.
M. Bourget s'est donc trompé lorsqu'il a cru bien faire «le décrire telles qu'il les voyait les mœurs d'une certaine classe sociale, très peu nombreuse, en somme, et sortie de cette voie commune qui consiste à travailler pour les autres et pour -ni. <'.'■inutiles sont des être- «l'exception: il les faut mépriser et laisser dans leur corruption; :te ou non. la peinture détaillée de leurs vices ne peut être qu'immorale. Mais de ce qu'il ait trop peu tenu compte de cettevérité, il ne -ensuit pas que ses livres ne renferment jamais de pages fortifiante- et saines. S'il ne faut pas. pour en profiter, s'exposer à l'inconvénient des tableaux dangereux, elles n.'en restent pas moins là pour attester les nobles intentions de l'auteur.
Est-il rien de plus moralisant que de voir, par exemple, dans Cosmopolis, quel excès de souffrance, quel martyre al teint Alba Sténo et Fanny Hafner, quand ces deuxpures jeunes filles découvrent rinconduitematernelle et le déshonneur du père ?« Ah ! pauvre petite âme. en effet, et qui n'arrivait plus à secouer cette idée fixe : Ma mère n'est pas une honnête femme... » Quelle exhortation serait aussi efficace que la crainte d'un pareil jugement?
Au jeune homme qui veut rester pur, digne de sa mère et de la fiancée que Dieu lui destine, n'est-ce pas aussi un salutaire exemple que de voir tout ce qu'une lâcheté de sa part entraînerait de déchéance pour lui, de désespoir pour d'autres?
A la dernière page d'un roman pourtant bien dangereux. M. Bourget nous fait assister à la scène suivante :
Un parent et un ami s'entretiennent du triste héros de l'aventure en présence de sa mère et de son aïeule : « Après ce qu'il sait, dit le comte, il n'est pas fier. — Que voulez-
vous, reprit Georges, il est comme les autres. — Mm Liauran. couchée sur sa chaise longue, tenait la main deMmc Castel, tandis que son cousin prononçait cette parole, dont il ne mesurait pas la portée. Les doigts de la mère et ceux de la vieille grand'mère échangèrent une pression par laquelle les deux femmes se dirent Tune à l'autre la souffrance dont ni Tune ni l'autre ne devaient jamais guérir. Elles n'avaient pas élevé leur enfant pour qu'il fût comme les autres... »
La même idée se présente dans cette lettre admirable qu'Henriette Scilly, l'héroïne de la Terre promise, envoie à son fiancé lorsqu'elle est instruite du mal qu'il a fait : « Je ne connaissais rien du passé de celui que j'aimais... Je ne le juge pas; je ne le condamne pas. J'ai compris, par les réponses de ma mère, que la jeunesse de la plupart des hommes cache des secrets pareils. Je n'ai pas cru qu'il fût pareil à la plupart des hommes. J'étais si fière de lui, si fière de sa noblesse d'âme... Ma peine la plus profonde est de ne
plus estimer celui que je n'ai pas cessé d'aimer. »
Mais là n'est pas encore la véritable justification de M. Bourget. Mieux que par le tableau des malheurs et des hontes que le vice traîne après lui, bien mieux surtout que par les faibles arguments de son esthétique intéressée, il nous incline à l'indulgence en renonçant de fait aux peintures lascives de ses premiers livres, en se montrant de plus en plus, dans ses dernières œuvres, soucieux de la morale et respectueux de la pudeur. Il y a dix années déjà que le public lit ses romans ; voilà six ans qu'il a commencé de surveiller sa plume et de comprendre que tous les lecteurs ne gardent pas, en face des scènes séduisantes, le beau sang-froid des psychologues. Le Disciple et Un Cœur de femme sont déjà en progrès (il y avait à faire !). La Terre promise ne présente plus que quelques pages mauvaises. S'il n'a que peu de mérite, vu le caractère même du livre, à n'en avoir intro-
duit aucune dan- les Sensations d'Italie, il faut le louer davantage d'avoir observé la même discrétion dans ses récentes Nouvelles et dans Cosmopolis, ce qui n'empêche pas ce
roman d'être, à notre avis, le plus beau de tous ceux qu'il a faits, le plus puissant, le plus riche d'idées et d'émotion-.
S'amender de ses défauts, il n'est encore que cette manière de se les faire pardonner. Cela vaut mieux que de s'en excuser, de les justifier, de les glorifier presque, de dire, enfin, que si l'on a mal fait, on avait de bonnes raisons pour cela.
L'heure devait venir, pour M. Bourgct, de ce progrès tant souhaitable. Si, par l'effel d'une imagination et d'une sensibilité habituées de trop bonne heure à la vue du mal pour en saisir la force de séduction, il ne s'est pas défié assez des tableaux coupables, il ne pouvait manquer de les bannir de ><>n œuvre dès qu'il aurait compris quelle funeste influence ils -ont de nature à exercer sur la multitude des lecteurs. Or il avait une in tel-
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ligence trop élevée et une conscience trop imprégnée de christianisme pour ne pas voir un jour que le dernier mot à dire sur les raffinements de la sensualité, c'est encore, et très simplement, celui qu'il prête lui-même à l'abbé Taconet dans la conclusion de Mensonges : « Tout cela, c'est de grandes saletés. »
Si, en effet, des deux grandes maladies de ce temps, « l'orgueil de l'esprit aboutissant au dilettantisme ou à la révolte », et « l'orgueil de la vie châtié par les égarements de la sensualité », nous avons pu voir, on sait maintenant dans quel sens, que la seconde ne l'a pas laissé indemne, on peut bien dire que. par un privilège devenu rare, il a su se garantir de la première et de ses déprimantes atteintes. M. Bourget n'a point connu cet « orgueil de l'esprit » qui a perdu tant de contemporains et les a conduits, suivant leur nature légère ou profonde, au dilettantisme ou au pessimisme.
D'où lui est venue cette robustesse, la force de traverser intact cette épidémie des intelligences? De bien des causes, peut-être,