Anatole France, le Jardin d'Épicure, p
que les dilettantes ne sont, après tout, que des sceptiques comme les autres. Sceptiques, ils le sont sans doute, mais il- le sont à leur manière, et non sous la forme assez simple que, d'ordinaire, ce mot représente. A.vec tous les sceptiques, faire profession de ne pas connaître la vérité, c'est bien l'essentiel de leur caractère; mais il s'v ajoute que cette ignorance leur plaît et qu'ils la préfèrent à la recherche, même, sils la croyaient possible, à la possession de la science. La privation consciente de la vérité jette dans le pessimisme If- esprits sérieux, elle laisse tomber les autres dans le dilettantisme.
Scepticisme souriant et superficiel, plein de bonne grâce et d'élégance, sans pédanterie ni prétention, indifférent à tout, et si habile à se contenter de peu, qu'il sait, rare privilège, se suffire à lui-même, le dilettantisme peut bien être quelque loi- l'aboutisse ment de recherches philosophiques dirigées au hasard: il n'est, le plus souvent et |>;ir lui-même, que l'attitude de littérateurs dé>i
reux de paraître supérieurs à tout, mais, en réalité, ne sïntéressant au monde, aux personnes, aux idées, que dans la mesure où ils les peuvent transformer en instruments de jouissance. Le rêve unique du dilettantisme est de ramener toutes choses à soi (1), non brutalement et comme s'il les devait absorber, mais avec délicatesse, avec art, avec distinction, pour en goûter l'apparence, bien plutôt que la substance même, pour les emprunter un moment bien plutôt que pour les garder, résolu qu'il est à les changer souvent l'une pour l'autre, crainte de s'y attacher, n'aimant des Heurs que le parfum, des moissons que l'éclat ondoyant, des sentiments que l'impression, de l'activité que le spectacle, des idées que la forme et le mouvement.
1. « Oui, le dilettantisme est le rêve de jouir de toutes choses : aussi demeure-t-il insaisissable.» Henry Bordeaux, Ames modernes. 1 vol. in-12, Perrin, 1895, p. 168.