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Conférence de Dijon

cée avec tant de conscience, inaccessible, malgré, peut-être, quelques préjugés, inaccessible aux considérations mesquines, à toute espèce de brigue et d'esprit de coterie. C'est par conscience encore et pour avoir pris son rôle au sérieux, qu'ayant à parler sans cesse de la littérature nationale et ne pouvant bien juger les œuvres d'aujourd'hui qu'en connaissant toutes celles d'autrefois, il a étudié si à fond les écrits du passé, et s'est acquis, sur ce point spécial, une des plus vastes, des plus solides éruditions qu'une tète d'historien ait jamais portée.

C'est par là encore, par cette conscience du travail et cette bonne foi de la pensée, c'est par le sentiment de sa responsabilité d'écrivain, en un mot par sa noble et constante préoccupation du vrai, que M. Brunetière a pu s'élever, des régions inférieures où sa philosophie avait pris naissance, jusqu'à une intelligence toujours moins incomplète du bien moral et de la religion.

Pourrait-il méconnaître le caractère ration-

nel et la salutaire efficacité du christianisme, celui qui, ne séparant jamais le style des idées, n'a cessé de mettre Bossuet au-dessus de tous les autres écrivains?

Certes, il y aurait lieu, lorsqu'il parle philosophie ou religion, de relever chez lui plus d'une grave erreur. Mais c'est beaucoup, môme pour les plus éloignés, surtout pour les plus éloignés, d'avoir fait certaine volteface pour marcher dans le bon sens, c'est beaucoup de s'être, comme dit l'Evangile, tourné dans la direction juste et d'avoir désormais faciem euntis in Jérusalem (1). Quant à nous, il ne nous plaira jamais de jeter la pierre aux incroyants de bonne foi ; nous leur souhaitons sans doute des lumières plus complètes, mais notre premier et plus naturel mouvement, c'est de les féliciter de la part de vrai qu'à travers tant d'obstacles ils ont su conquérir. Plus heureuses sans doute les

1. L'événement a montré qu'il eût suffi, pour prédire tout à fait juste, de remplacer, dans le texte évangélique, Jérusalem par Rome.

âmes qui se reposent dans la vérité, mais heureuses, elles aussi, heureuses et dignes d'encouragements toutes les âmes en progrès !

Nous approchons de la fin de cette conversation, et, sauf quelques réserves, nous n'avons eu qu'à applaudir aux sérieuses idées, aux tendances vraiment morales, de la critique de M. Brunetière. Il nous plairait de garder jusqu'au bout cette attitude admirative et d'adhérer de même à ses plus récentes conclusions, au système qu'il a essayé de déduire de ses recherches sur l'histoire littéraire, je veux dire à sa théorie, tout à fait personnelle, de l'évolution des genres.

Cette théorie, qui tend à faire de la critique, suivant l'expression même de M. Brunetière, une science analogue à l'histoire naturelle, cette théorie consiste, après avoir admis comme démontrée l'hypothèse de l'évolution

des espèces, à appliquer, dans l'histoire et la classification des genres littéraires, les mêmes principes que Darwin et Haeckel dans la classification et l'histoire des espèces animales.

Que les genres littéraires soient réellement distincts les uns des autres, qu'ils se dégagent progressivement d'une sorte de fond commun , nous l'admet trous sans peine malgré les quelques additions contestables que M. Bnmetière a ajoutées à ces deux principes, et dont nous n'avons plus le temps de nous occuper.

?sous concéderons encore de bon gré qu'on a parfaitement le droit de rechercher comment iin genre naît, grandit, atteint sa perfection et meurt. Ce procédé introduit de l'ordre et de la suite dans l'histoire littéraire; il n'a que des avantages, si on ne le pousse point jusqu'à faire rentrer les libres faits de l'ordre moral dans les fatalités de l'explication évolutionniste du monde.

Où commencent réellement les difficultés, c'est lorsque M. Brunetière en arrive à étu-

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dier les modificateurs des genres, c'est-à-dire les influences réelles et très efficaces auxquelles lacritique moderne reconnaît, depuis Villemain, Sainte-Beuve et M. Taine, que la littérature n'a jamais cessé d'être soumise.

A la Race et au Milieu, ces modificateurs aveugles dont a si bien parlé l'historien de la Littérature anglaise, M. Brunetière veut qu'on ajoute l'Individualité de l'artiste et qu'on attribue à cette force indûment négligée une influence prépondérante.

Nous sommes tout prêts à l'en applaudir, n'est-il pas vrai, Messieurs? car enfin il serait étrange que, dans l'explication des œuvres de l'esprit humain, on tint compte de tout sauf de l'esprit lui-même, sauf de l'artiste qui apporte, à l'accomplissement de son œuvre, ses qualités individuelles et son libre arbitre.

Nos applaudissements seraient, ici, des plus mal placés. En même temps qu'il admet l'action prépondérante des individus en littérature, M. Brunetière essaie de faire ren-

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trer cette action elle-même dans le cadre arbitraire des développements évolutionnistes. Si vous lui opposez, non pas, je crois, sans de belles apparences de raison, qu'il a suffi de la personnalité de La Fontaine pour interrompre à l'improviste, pour briser et renouveler de fond en comble le développement normal du genre fable, si vous lui dites qu'en se tuant dans un de ses premiers accès de maladie noire. Jean-Jacques Rousseau eût peut-être laissé la littérature française suivre un tout autre courant que celui où il l'a jetée, en vérité, je ne sais guère ce qu'il est en droit de vous répondre, ni ce qui subsiste, après cela, de la rigueur prétendue scientifique de son système d'évolution. Ou plutôt je sais bien ce qu'il a essayé de répondre à une objection si naturelle et si invincible ; mais, sans entrer dans plus de détails, je crains qu'il ne se soit borné à emprunter au vocabulaire évolutionniste un de ces mots d'aspect formidable auxquels nous confions parfois la touchante protection de

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nos ignorances. Ce terme, c'est le charmant vocable (Tidiosyncrasie qu'on peut traduire, en gros, par individualité, et sous lequel on cache le mystère que voici :

La difficulté, dans le système évolutionniste, c'est d'expliquer comment l'on passe du moins au plus et de ce qui n'est pas à ce qui est, comment l'on peut tirer de l'inorganique le vivant, de la brute un être doué de raison et capable de moralité. Or, c'est ce qu'on n'explique absolument pas. Seulement, pour se tirer d'affaire, on donne un nom spécial, le nom d'idiosyncrasie, au premier individu de la série nouvelle. Et cela doit suffire pour qu'il tire d'êtres différents de lui des propriétés que ceux-là ne possédaient point, et qu'il fixera en lui-même pour les transmettre à d'autres; cela doit suffire, en un mot, pour créer cette merveille inouïe ; un commencement absolu.

Eh bien, j'ai le regret de le constater, Messieurs, en face de l'objection que nous formulions tout à l'heure, et d'après laquelle la

rigueur scientifique de l'évolution des genres sera très souvent brisée par l'action personnelle des écrivains ou des artistes, action que nous reconnaissons, nous, comme libre, et que tout le monde est obligé de reconnaître comme indéterminable, en face de cette objection si puissante, M. Brunetière se borne à répondre ceci : « Vous dites que c'est une objection; je dis, moi, que c'est une preuve nouvelle de mon système, carie fait que vous alléguez est justement conforme à ce que l'évolution suppose en histoire naturelle sous le nom d'idiosyncrasie. » Ainsi, nous lui disons que le genre fable n'a pas suivi une évolution scientifiquement déterminable , puisqu'il eût suffi d'une maladie de La Fontaine enfant pour en modifier tout le cours, nous lui disons que la transformation incommensurable que le genre fable a subie d'un seul coup avec La Fontaine ne ressemble en rien aux lentes et insensibles transformations que suppose dans la nature le système évolutionniste; et, en présence de pareilles objec-

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tions, il croit se tirer d'affaire s'il répond que La Fontaine a joué en cela le rôle d'idiosyncrasie !

Je ne voudrais pas finir, Mesdames et Messieurs, sur cette réfutation, quelque légitime et nécessaire qu'elle soit. Revenons aux sentiments de sympathie et d'admiration que nous aATait inspirés tout à l'heure pour M. Brunetière l'étude de son éloquence, de son style et de ses principales idées. Il s'en fautque l'ensemble de son œuvre soit attaché au système plus que contestable de l'évolution des genres ; et c'est pour une très mince partie que sa fortune littéraire est engagée dans ce placement peu sûr. Disons davantage. Comme il n'est si mauvaise affaire d'où un homme habile ne puisse tirer quelques bénéfices, l'auteur de Y Évolution des Genres a extrait de sa théorie fausse l'idée parfaitement juste

qu'il serait bon d'étudier à part, et dans la suite naturelle de leur développement, chacun de ces genres littéraires qu'on n'avait guère jusqu'ici étudiés que par fragments, en les mêlant tous suivant l'ordre ou plutôt le désordre des divisions chronologiques.

Si M. Brunetière n'a pu, grâce à Dieu, faire rentrer la critique littéraire dans les cadres zoologiques de Haeckel, il l'a fait participer de plus en plus aux étonnants progrès de la méthode historique. Ce n'est pas un critique ordinaire, celui dont on peut dire qu'il a perfectionné l'œuvre de Sainte-Beuve et de Nisard, l'œuvre aussi de M. Taine.

Mais surtout, et nous l'affirmons sans hésiter malgré ce qui lui manque encore pour être complètement dans le vrai, cet homme-là mérite le respect des gens éclairés et l'in suite des autres, qui n'a cessé de défendre, non seulement le goût littéraire, mais toutes les causes qu'il a cru être justes; qui a su concilier, par un exemple salutaire, le culte de la traditionet l'amour du progrès;

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qui a toujours combattu le dilettantisme, proclamé la responsabilité de quiconque parle ou écrit, relevé enfin chez ses contemporains l'idée, tant saine et fortifiante, du sérieux de la vie humaine.

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