DEUX NOMS A SÉPARER
Taine et Renan, Renan et Taine : a-t-on assez souvent réuni ces deux noms, et, sous prétexte que l'un et l'autre ont jeté le plus vif éclat au sommet des réputations modernes, le public s'est-il assez longtemps obstiné à croire qu'ils y étaient arrivés par des routes à peu près semblables !
A la façon dont on parlait de leur action prépondérante sur la pensée contemporaine, ne semblait-il pas que cette action se fût exercée dans le même sens et qu'elle eût abouti à des effets, sinon identiques, au moins parallèles? Et, en les voyant presque toujours associés dans l'admiration de leurs panégyristes comme dans les reproches de
leurs adversaires, qui aurait pu se douter, sauf chez le peu de gens qui pensent par euxmêmes, que si promptement la postérité mettrait à part les caractères de leur génie et de leur influence?
Or cette séparation, appelée par la logique et parla justice, se fait de jour en jour plus manifeste, et, comme il a paru naguère, au moment des discours de M. Sorel et deM.de Broglie à l'Académie française, les signes en sont devenus assez nombreux et assez clairs pour qu'on puisse, sans témérité, la proclamer définitive. Il faut que le public lettré en prenne son parti : entre Taine et Renan, la comparaison, si on tient à la maintenir, ne doit plus désormais reposer que sur des contrastes.
Comment n'être pas tout d'abord frappé de la différence qui caractérise l'évolution, pour ainsi dire, de leur célébrité?
Si, dans une certaine mesure, il est légitime de rapprocher l'espèce de scandale, qui, après une jeunesse laborieuse, accueillit leurs premiers ouvrages à succès, la Vie de Jésus et les Philosophes français, on ne saurait méconnaître que, par la suite, la réputation de Renan soit allée en grandissant toujours, même chez la foule à peine instruite, jusqu'à faire de lui un des personnages les plus connus de tout l'univers, tandis qu'au contraire la gloire de Taine, solidement établie, on peut le dire, dans l'Europe savante, ne descendit guère audessous de l'élite humaine et ne connut jamais rien de ce grisant et factice tapage qui s'appelle popularité. Autour du premier, les rayons de gloire s'étendirent davantage; autour du second, ils furent, en quelque sorte, plus intenses et plus condensés.
Jamais ce contraste ne parut plus visible qu'en leurs dernières années. A l'un furent accordés tous les honneurs publics; l'autre sembla toujours être ignoré du gouverne-
ment. Malgré le discrédit où sont tombées, non sans motif, les plus hautes décorations, c'est un fait à noter, disons même un symbole, que Renan ait été grand'croix de la Légion d'honneur, et que Taine n'en ait pas dépassé le plus humble grade.
Membre de plusieurs académies et administrateur du Collège de France, il ne tint pas à Renan de jouer aussi un rôle dans la politique, et, s'il a tant méprisé la démocratie, ce n'est qu'après avoir sollicité en vain ses suffrages. Tout entier à la science, Taine resta toujours insensible aux faveurs comme aux séductions de l'autorité publique.
A sa vie retirée, discrète, autant dire réservée et timide, opposerons-nous le bruit que cherchait Renan, les banquets et les réunions que si volontiers il présidait, ses conférences, ses discours, ses lettres aux journaux, sa condescendance visible pour tout ce qui pouvait faire parler de lui?
Mais ce qui acheva de marquer la différence absolue de leur attitude publique, ce
fut certainement le caractère si opposé de leurs funérailles. Nous ne voulons pas récriminer une fois de plus contre le scandale irréligieux des obsèques de Renan, ni rappeler ce qu'il y eut de presque ridicule à vouloir honorer au nom et aux frais d'une démocratie fort indifférente l'homme de ce siècle qui a le plus profondément méprisé le peuple. Mais comment ne pas admirer, en face d'une pareille manifestation, le recueillement et la gravité attendrie des funérailles de M. Taine? Ah! sans doute nous regrettons que son loyal génie, en marche vers la lumière, n'ait pas eu le temps d'atteindre à la pleine vérité ; mais, il nous plaît de le dire, en fait de bonne foi et de souci de la responsabilité personnelle, nous ne savons guère de trait plus honorable que celui de ce sage, parvenu à son dernier jour sans avoir pu reposer son âme dans une possession tranquille de la religion vraie, sentant bien qu'on n'a pas droit sans une foi complète aux bénédictions de l'Eglise catholique,
désireux pourtant d'éviter des obsèques civiles qui seraient interprétées comme une profession officielle d'athéisme, et, pour trancher au moins mal possible ce très difficile cas de conscience, demandant à l'Église protestante l'espèce de refuge spirituel qu'avec l'imprécision de ses croyances elle seule pouvait lui accorder (1).
Depuis leur mort, et, pour parler avec l'éloquence émue d'un savant qui fut leur ami. depuis que « ces grands hommes nous ont quittés presque en même temps, tous deux
1. Et comment, à ce propos, ne point rappeler la belle pensée de M. le duc de Broglie : « Il reste permis de croire qu'il n'était pas résigné à terminer par un doute suprême une vie de labeur toute consacrée à la recherche de la vérité. Quand, sur une tombe prête à s'ouvrir, l'ombre, au lieu de s'épaissir, s'éclaire d'une lumière encore flottante et indécise, ce n'est pas le crépuscule de la nuit qui tombe, c'est l'aube du jour qui se 1ère. » — Réponse au discours de réception de M. Albert Sorel, successeur de M. Taine à l'Acaiém'.e française.
avant l'âge où on pouvait s'attendre à les perdre » ; depuis que « la colonne de lumière et la colonne de nuées ont disparu, laissant Israël sans guide dans le désert » (1) : on Fa vu grandir tous les jours, ce même contraste qui, malgré leurs relations cordiales, avait sans cesse différencié le fond de leur caractère et les circonstances extérieures de leur vie. Mais, par un retour surprenant des choses, les rapports de ce contraste sont tellement modifiés qu'on se demande aujourd'hui si tous les termes, pour ainsi dire, n'en ont pas changé de place. C'est le moins connu des deux qui devient le plus célèbre, c'est le plus vanté qui commence à rentrer dans l'ombre. Avec plus ou moins de clairvoyance, avec plus ou moins de regret ou de satisfaction, tout le monde s'en est aperçu dans ces temps derniers et a dû en convenir,
L'important journal que nous citions tout à l'heure témoigne lui-même de ce fait avec
1. Journal des Débats du vendredi matin 8 février 1895, article de M. Ga3ton Paris.
une autorité d'autant plus décisive que, fidèlement dévoué au souvenir des deux écrivains, il a gardé pour eux le même culte d'admiration. « La gloire de Renan, y est-il dit en termes cette fois très discret?, et dont il faut peut-être amplifier le sens pour leur faire exprimer toute la vérité, la gloire de Renan semble subirune éclipse momentanée; celle de Taine brille de son plus pur éclat 1. »
Et telle n"est pas seulement la pensée de la presse, l'opinion éphémère d'un journal que pourrait inspirer le caprice de l'actualité ou de la mode. Un jugement tout semblable se retrouve dan> les écrits de longue haleine et dans les livres spéciaux. Xous en avons deux preuves des plus frappantes dans l'Ernest Renan de M. Séailles, et dans YHippolyte Taine de M. Amédée de Margerie 2).
1. Loc. cit. Notons que ces lignes sont extraites d'un premier-Paris, et comme écrites au nom du journal.
2. Ernest Renan, par Gabriel Séailles in-12, Perrin. 1895. — H. Taine, par Amédée de Margerie. in-S, Poussielgue,
Dès là que l'œuvre des deux écrivains se trouve étudiée en même temps par un professeur de Sorbonne étranger à notre foi, et par le doyen d'une faculté catholique des lettres, n'est-il pas naturel de s'attendre à ce que M. Séailles vante la philosophie de l'incrédule Renan, à ce que M. de Margerie flétrisse le positiviste auteur de Y Intelligence? Eh bien, c'est justement tout le contraire qui arrive : non, certes, que le premier fasse un crime à Renan de son irréligion, ni que le second absolve Taine de son déterminisme spéculatif; mais, les deux professeurs ayant abordé leur étude avec une même sûreté de méthode et un égal esprit de justice, iln'était pas possible qu'ils n'en vinssent pas à juger leurs héros d'une manière tout opposée, à proclamer, celui-ci, la haute valeur morale de M. Taine et ses constants progrès vers les régions où brille la vérité, celui-là, la triste odyssée de Renan « renversant l'ordre d'une belle vie », laissant couler sur la route les trésors de richesse morale acquis durant sa
jeunesse religieuse, et faisant de sa vie entière « au lieu d'une ascension vers la vérité, un perpétuel recul, une retraite précipitée » dans le sens de l'erreur et du scepticisme, jusqu'à ne plus pouvoir distinguer le bien du mal et à exercer tout autour de lui l'action la plus démoralisante (4).
A quoi donc attribuer une si grande différence de traitement, ce respect qu'inspire M, Taine à un chrétien qui s'occupe de le réfuter, cette sévérité, pour ne pas dire cette indignation, dont les esprits généreux et libres ne peuvent se défendre lorsqu'il s'agit pour eux d'apprécier Renan?
C'est que l'un et l'autre ont réalisé à peu près, et dans leur œuvre et dans leur vie, ce
1. Ouvrage cité, passim. Voir surtout la préface et la conclusion, en particulier les pages xi et 334 d'où les expressions ci-dessus sont exlraites presque textuellement.
TAINE ET RENAiN 199
qui constituait leur idéal très différent de l'art et de la destinée humaine.
Dans sa Philosophie de V Art, après avoir dit que les chefs-d'œuvre se classent d'abord par l'importance de leurs caractères, M. Taine a écrit de magnifiques pages pour montrer qu'un autre critérium, plus élevé encore, est celui que présente la bienfaisance de ces mêmes caractères :
« Dans le courant impétueux de la vie, ditil, les caractères sont des poids ou des flotteurs qui tantôt nous font couler à fond, tantôt nous maintiennent à la surface. Ainsi s'établit une seconde échelle ; les caractères s'y classent selon qu'ils sont pour nous plus ou moins nuisibles ou salutaires, par la grandeur de la difficulté ou de l'aide qu'ils introduisent dans notre vie ou pour la détruire ou pour la conserver (1). »
S'il est trop juste de répéter que, logiquement, le déterminisme de sa philosophie ne