QUELQUES PRÉCURSEURS DU D1LETTAMISME
On trouverait sans trop de peine des traces de dilettantisme tout le long de l'histoire, quoique l'antiquité n'ait guère poussé aussi loin le raffinement.
N'étaient-ce pas déjà de grands dilettantes, cet Alcibiade et ce César qui. possédant tout, richesse, génie et puissance, ne se refusèrent aucun plaisir, ni élevé, ni vuli|aire,e1 jouirent de tout sans s'attacher à rien ? et ces sophistes du temps de Socrate qui. ne faisant nul cas de la philosophie, philosophaient cependant, sans croire à leur- i<l et ces empereurs et ces patriciens de la Rome décadente qui essayaient de tous les amusements, même des belles-lettres et de l'exa-
men de conscience, pour réveiller de sa torpeur blasée leur morbide faculté de jouir? et ces artistes de la Renaissance italienne, les Vinci, par exemple, dont le génie, pour nous presque insaisissable, se jouait avec tant d'aisance à travers les belles formes et les séduisants systèmes ?
La France du passé ne fut pas non plus sans connaître des états dame analogues au dilettantisme. En tant du moins qu'il consiste à ne chercher en toutes choses qu'un prétexte à esprit, à gaieté, à sourires, on n'en saurait méconnaître les symptômes dans ces âmes légères du xvme siècle, qui, ayant inventé, à l'encontre de l'ancienne morale, tant de nouvelles façons d'être sensibles et heureuses, s'obstinaient à dissimuler la désillusion qu'elles y avaient trouvée, et, gracieuses jusqu'en leur ennui, enlevaient à leur siècle, triste, au fond, comme la mort, même cet attrait de mélancolie qui aurait pu lui servir d'excuse.
Relèverons-nous, dans les auteurs du
moyen âge. comme un trait de dilettantisme qui fait déjà penser à Jérôme Coignard, le rire facile des sotties et des fabliaux, avec la tendance bien française qni s'y manifeste, de se consoler des abus en se moquant de ceux qui les commettent, — et de leurs victimes? Mais nul peut-être, dans les siècles de simplicité, n'a su aussi bien que Froissart contempler les choses humaines avec ce tranquille intérêt qui s'attache aux divers événements comme à de simples spectacles, pour leur éclat seulement, leur nouveauté et leur bel air, sans le moindre souci de ce qu'ils peuvent faire à la inorale ou au bien public. La jolie vue d'ensemble qu'il jette sur l'univers, et la savante façon qu'il a, de partager les hommes en trois catégories ! « Ainsi se diffère le monde en plusieurs « manières : les vaillans hommes travaillent « leurs membres en armes, pour avancer « leurs corps et accroître leur honneur ; » au-dessous d'eux, le peuple s'occupe à les regarder se battre et à deviser de leurs for-
tunes; enfin les clercs sont là qui, justement, ont appris à écrire pour « regïstrer », comme dit et fait le bon chroniqueur, les aventures et les exploits des brillants chevaliers.
Moins naïf que lui, moins enfant si l'on veut, mais spectateur aussi désintéressé des vicissitudes humaines, Montaigne nous atteste par son exemple, en pleines guerres de Religion, que du xrv° siècle au temps de la Régence, le mélange de moquerie et d'égoïste curiosité qui fait le fond du dilettantisme, n'a jamais cessé de tenir quelque place dans les habitudes françaises. Je sais bien qu'au fond, et quoi qu'on en dise, il n'est sceptique ni en religion ni même en philosophie ; mais si, dans sa conscience intime et pour la règle de sa vie, il reste , sincèrement fidèle aux doctrines révélées et aux solides principes du bon sens, quelle jouissance n'est pas la sienne, de secouer au hasard, fausses ou véritables, toutes les opinions et toutes les doctrines; d'ébranler, bonnes ou mauvaises,
toutes les lois, coutumes et institutions; de se moquer enfin, quoi qu'il arrive, de tout ce que disent ou font les hommes, sans manquer jamais de mettre en évidence leurs contradictions, ni d'opposer à leurs folles manies de changement la tranquille et aimable sagesse des bêtes !
. Arrêtons là cette vue rétrospective. Si le passé nous offre, épars, certains éléments du dilettantisme, c'est de nos jours seulement, aux années mêmes où nous vivons, qu'a pu se cultiver sans obstacle, se développer avec toute sa sève, s épanouir dans sa vraie splendeur, cette fleur étrange et composite. Il fallait à ses inquiétantes racines une terre qui fût, pour ainsi dire, un mélange des sols de tous les pays; il fallait à sa tige tourmentée des greffes raffinées et savantes, à la respiration de ses feuilles une atmosphère chargée et capiteuse : rien de tout cela ne lui est refusé dans ce temps de cosmopolitisme, d'érudition, de doute et de trouble moral. Peut-être aussi lui fallait-il, pour obtenir
droit de cité dans le monde où l'on pense, des esprits non vulgaires qui lui servissent, en quelque sorte, d'interprètes et d'introducteurs; cette fortune, non plus, ne lui a pas manqué : M. Renan s'est trouvé là, suivi de ses disciples.