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JEUNESSE CHERCHEUSE

M. HENRY RERENGER

A la suite des grands écrivains que nous venons d'étudier, après Renan, France, Jules Lemaitre, ces glorieux représentants du dilettantisme, après Rourget, Rrunetière et Taine, ces chercheurs de vérités, noblement convaincus du sérieux de la vie humaine, nous ne nous dissimulerons pas que ce petit livre, pour être tant soit peu complet, devrait aussi faire une large place à d'autres écrivains d'élite, ne serait-ce qu'à M. Edouard Rod, moraliste à la fois passionné et indifférent, dilettante presque austère et que les

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questions graves intéressent si fort en le dominant si peu, — à M. Wagner, le généreux auteur de Vaillance et de Jeunesse, ces livres dignes de leur titre, — à M. Ollé-Laprune, ce chrétien et ce sage dont la voix pénétrante nous rappelle quel est « le prix de la vie », et dont l'exemple est si bien fait pour nous attirer sur les hauteurs sereines où il plane lui-même, — à M. de Yogiïé, le plus puissant promoteur, peut-être, de la renaissance idéaliste, — à M. Lavisse, un de ceux qui se sont imposé avec le plus d'énergie le devoir d'inviter sans cesse à l'action la jeunesse des écoles, et de la secouer, infatigablement, du plaisir et du scepticisme où d'autres essaient de l'endormir.

Mais, quelque ardent intérêt que nous puissions prendre au mouvement actuel des esprits, nos prétentions ne vont pas à en tracer un tableau total, à en écrire, en certaine façon, l'histoire prématurée. De ce tableau il ne s'agit que d'esquisser certains traits; de cette histoire, que d'essayer par

avance de timides fragments. Il nous semble toutefois que le sens de ces notes provisoires serait moins clair et n'aurait pas la même portée, si après nous être occupés des écrivains déjà en possession de la célébrité et de tout leur talent, nous ne disions rien de ceux qui les suivent, et qui un jour les remplaceront.

En dehors deM. Maurice Barrés, dont nous avons assez parlé, que le dilettantisme compte encore d'autres fidèles dans la nouvelle génération, nous en sommes bien convaincus; mais, comme ils ont réussi à merveille dans leur dessein de ne rien connaître, que leur divin Moi, — de ne rien être, que les contempteurs des Barbares Non-Moi, — de ne rien faire, que de sourire à leur miroir, nous en sommes réduits à les ignorer, et bien informé serait celui qui dirait leurs noms.

Parmi ceux, au contraire, qui comprennent le sérieux de la vie et qui généreusement cherchent à faire valoir les talents qu'ils ont

reçus, à défendre leurs convictions ou à augmenter la part de vrai, souvent bien petite, hélas ! que leur a laissée une éducation dépourvue de principes, les noms se présenteraient en foule, et, rien qu'à indiquer au hasard du souvenir ceux qui déjà ont donné de belles œuvres, nous pourrions citer Henry Bordeaux, avec ses Ames modernes-, Ch. Recolin, avec Solidaires ; Charles Morice, Jules Case, Gabriel Sarrazin, Charles et Edouard Fuster ; Fasslcr, avec Un Relèvement ; Henri Desplaces, avec Maladies dame', Maurice Pujo, avec le Règne de la Grâce; Jean Honcey , avec ses Souffles Nouveaux ; Eugène Hollande, zyqc Beauté; Pierre Lasserre, avec la Crise Chrétienne, et tant d'autres enfin, dont le noble effort témoigne que les écrivains d'aujourd'hui et de l'avenir ne prendront pas si aisément leur parti de tout ignorer et de tout se permettre.

Et si de ce que, parmi ces jeunes, plusieurs atteignent et quelques-uns dépassent la trentième année, on se hâtait de conclure que

peut-être ceux de vingt ans ne les valent plus, c'est au nom de notre expérience personnelle que nous oserions nous inscrire en faux contre cette vue pessimiste, et affirmer que, bien au contraire, les jeunes gens ne sont pas rares, du moins parmi les nôtres, qui savent allier à l'esprit de tolérance les fortes convictions et les chauds enthousiasmes, à l'amour de leur temps la foi en ce qui ne change pas, aux plus vives curiosités de l'intelligence la ferme volonté d'agir et de servir. Le cher groupe du Sillon n'a pas pour lui que sa vaillance et sa belle largeur de vues ; il vaut comme un symbole et comme une espérance. Ce n'est pas là, cependant, que voulant étudier un représentant des jeunes écrivains, nous irons le choisir. Laissons vieillir un peu ces nouveaux arrivés, puisqu'aussi bien c'est l'âge qui leur manque et non point le talent ; Festugière, Paul Renaudin, Jean Lionnet, Octave Homberg, Augustin Léger, Paul Amillet, Albert Lamy, portent en eux assez d'avenir pour qu'on soit sûr de les retrouver.

Nous chercherons notre modèle dans un groupe dont les idées, par malheur, sont Lien plus vagues, mais où se rencontrent des aspirations non moins généreuses et, grâce à la différence d'âge, des talents plus maîtres d'eux-mêmes. C'est indiquer assez clairement les rédacteurs de la revue très remarquable qui a pour titre F Art et la Vie. L'un de ceux-là, non pas le moindre, M. Henry Bérenger, auteur de Y Ame moderne, de F Effort et de F Aristocratie intellectuelle.représentera pour nous les écrivains dont l'œuvre commençante offre, parmi d'involontaires erreurs, le plus de bonne foi et de sérieux moral.

Le passage de M. Henry Bérenger à la présidence de l'Association des étudiants marqua la meilleure période de cette institution, depuis si compromise, pour ne pas dire si décriée. On y écoutait alors Fauteur du Romanrusse et des Spectacles contemporains. Ce n'était pas encore le temps où il s'y faisait des soulèvements en l'honneur de la danse libre ; on n'y avait pas encore applaudi l'auteur de YAbbesse de Jouarre conseillant le plaisir, ni l'auteur de Nana vantant ce qui lui sert d'idéal. Principalement préoccupé, à l'inverse de ses successeurs, des hautes ambitions qui doivent attirer les cœurs jeunes, M. Henry Bérenger s'acquérait dès ce tempslà le droit de parler de l'effort moral comme

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il l'a l'ait dans un roman plein d idées généreuses et de montrer dans cet effort, encore qu'assez mal défini, la meilleure condition de tout progrès individuel. Déjà il lui appartenait d'écrire :

« Il faut -ouffrir.il faut aimei-.il faut créer. Ces! là toute l'éthique et toute l'esthétique. C'est là aussi toute la vie.

« Une génération s'élève aujourd'hui.

grandie dans la douleur et dans l'effort, une génération lamartinienne, que le spectacle des hontes publiques soulève et que la conace des misères intérieures agite sans l'incliner au désespoir. Elle se fortifie dans la certitude que l'action est inséparable de l'amour. Elle se prépare aux jours prochains où il faudra parler el créer 1 . »

A ce credo, où ne manque, pour ainsi dire, que l'idée essentielle de croire à ces promesses si récentes et déjà si complètement réalisées de souffrance, d'amour et d'action,

1. L'Effort, un vol. in-12, chez Armand Colin, préface en date du 25 janvier d803, p. xxxvui.

on reconnaît une âme que le dilettantisme n'a ni flétrie ni stérilisée.

L'Effort nous donne en même temps un roman et une thèse. Le roman n'est même qu'une illustration de la thèse, et l'intérêt principal consiste en ce que tous les personnages y représentent une idée. Peut-être, à vrai dire, quelques-uns en sont-ils trop préoccupés, puisque souvent, au lieu de la figurer, de la rendre vivante, il leur arrive de l'expliquer en longs entretiens. Cet excès de dialogue ne laisse pas de nuire à l'action; on ne parle tant que lorsqu'on ne sait que faire.

Mais aussi quelle tâche plus ardue que d'exposer clairement des idées complexes en ne paraissant que raconter des faits? Les écri- * vains sont rares qui peuvent réaliser cette sorte de chef-d'œuvre, et M. Paul Bourget lui-même n'a pas débuté par Cosmopolis.

Pour l'intrigue de V Effort, qu'il n'est pas très nécessaire d'analyser ici, on doit con-

venir, si elle manque un peu d'art, qu'elle est, après tout, logique et naturelle. Quand à de tels mérites l'auteur joint une réelle perspicacité d'analyse, des préoccupations élevées, la recherche sincère et loyale du vrai, il a droit, comme M. Bérenger, à quelque crédit, et il lui est permis de se fier à l'avenir.

Dans leurs actes et leurs entretiens, les héros de l'Effort laissent, avec une clarté plutôt excessive, transparaître aisément toutes les idées de l'auteur ; mais ce qui achève de les mettre en pleine lumière, c'est le hel avant-propos où M. Bérenger expose sa thèse sous forme de dédicace à son ami Firmin Roz, — un jeune aussi, celui-là, et qui s'est déjà acquis, par ses chroniques littéraires de F Art et la Vie comme par ses articles variés de la Nouvelle Revue, une notoriété destinée à sûrement grandir.

« Pour nous, lisons-nous dès les premières pages, il n'est pas une angoisse de la pensée, du sentiment ou de l'action qui nous ait été

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refusée. L'héritage de douleur que le siècle nous légua, grossi de toute la misère actuelle, nous l'avons accepté tout entier. Etions-nous donc des monstres dans notre génération? Tant d'esprits fraternels, qui saignaient solitaires et qui se sont confiés à nous, ne nous ont-ils pas attesté leur unanimité dans la douleur (1)? »

Et tel est, en effet, l'état d'àme, plein d'angoisse et d'incertitude, que M. Bérenger décrit dans les personnages de V Effort : « Ils réalisent, dit-il, dans la lumière plus précise de l'art, notre propre figure et celle des êtres qui ont grandi à nos côtés. »

D'où leur vient cette lourde et triste inquiétude en présence de la destinée, il le dit encore : « Comme nous, ils luttent tous, avec des énergies diverses, contre cet irrésistible agent de mort psychique qui est spécial à notre époque et qu'il faut se résigner à nommer du nom barbare iïintellectua isme.»

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