‹ Autour du dilettantismeChapitre 35 sur 46 · Préface de l'Effort, passim · texte numérisé non relu

Préface de l'Effort, passim

les actes sont entachés de contradiction, dont les idées sonl nécessairement illusoires, et qui nous donne une si fausse conception du monde et de la vie. Accorder de la sorte aux kantiens et aux positivistes l'impuissance absolue de la raison pure, c'est se désarmer à jamais devant leurs prétentions, c'est renoncer à toute lumière dans la recherche du bien et du vrai, et se condamner, pour finir, aux tâtonnements inutiles d;un généreux, mais vague et obscur mysticisme.

En présence du mal redoutable qu'a fait dans les âmes certain abus de l'intelligence, M. Bérenger oublie qu'elle ne produit de tels effets que lorsqu'on la sépare indûment des autres facultés; et le voilà qui tombe dans cette erreur, non moins dangereuse, de croire qu'on rétablira toutes choses dans l'ordre si, au lieu de mutiler notre nature en faveur de la raison, on la mutile en faveur de l'activité instinctive et du sentiment.

C'est bien, en effet, l'activité et le sentiment que. sous le nom & effort, il substitue à

l'intelligence pour diriger la vie humaine, semblable à celui qui, pour rétablir l'équilibre d'une balance, viderait complètement le plateau trop lourd . A son Georges Lauzerte , que l'intellectualisme conduit logiquement au suicide, il n'oppose que Jean Darnay, une très belle âme sans doute, un cœur vaillant et une volonté droite, mais qui ne sait, lui non plus, ni ce qu'il croit ni ce qu'il veut, ni même exactement ce qu'il doit faire. Frêle théorie du devoir, celle qui prétend se passer de toute sorte de croyance et fonder la morale en dehors., non seulement de la religion, mais de la philosophie et de la science elles-mêmes !

Certes, à défaut de lumière plus haute, chercher dans sa volonté droite et dans l'amour naturel du bien une règle de conduite et la seule sagesse que l'on croie possible, n'est pas une tentative qu'il faille mépriser ; et bien volontiers convenons-nous qu'elle fait honneur à ceux qui, pour en venir là, sont partis des basses régions du maté-

rialfsme, du positivisme, du scepticisme indifférent. Mais cela ne saurait suffire. Que ce soit là opposer un actif réel au passif que nous laissent ces fatales doctrines, concédons le à M. Bérenger; mais prenons acte aussi de la franchise qu'il met à déclarer que « cet actif est minime encore » et « capable d'enrichissements indéfinis ».

Celui, en effet, qui cherche au monde une explication, à la vie humaine une lumière directrice, à la morale un point d'appui, ne saurait se croire arrivé au terme de l'investigation lorsqu'il est obligé, comme l'auteur de l' effort, de résumer ainsi le bilan de ses découvertes : « Les dogmes ne sont pas éternels, n'étant qu'un effort pour embrasser Dieu. Les lois scientifiques ne sont pas éternelles, n'étant qu'un effort pour embrasser la nature. Les lois morales mêmes ne sont pas éternelles, n'étant qu'un effort pour embrasser l'idéal. L'effort seul est éternel, et par lui la douleur et L'amour. Flammes inextinguibles, qui jailliront toujours des pétrifications «le

M. HKM'.Y UERENGER 1 i 3

la pensée, pour attester, pour maintenir la vie éternelle au sein des choses ! »

Ne serait-ce pas là, à certains égards, revenir en arrière sur le kantisme qui, lui, du moins, s'il met en évidence les antinomies de la raison pure, affirme, logique ou non, sa foi en la raison pratique et à l'universalité de la loi morale? Que dis-je? Ce serait, en un certain sens et pour ce qui regarde la théorie, rétrograder au delà du positivisme, qui croit, lui, à la science, et qui, dans le livre même de M. Bérenger, fournit à son partisan, le vieux docteur Lauzerte,un motif spécieux de vivre et d'agir. Les Berthelot, qui nient la métaphysique avec la belle assurance d'un Lapon qui nierait les chaleurs sahariennes, restent au moins capables de faire d'excellente chimie.

Encore une fois, toutes nos sympathies de cœur vont à Jean Darnay, lequel représente, dans le roman, l'état d'esprit de l'écrivain lui-même. Mais nous ne pouvons nous empêcher de dire que, s'il éprouve des aspira-

tions généreuses, il ne sait trop où les diriger; que, sïl a bien flétri les abus de l'intellectualisme, il a méconnu les privilèges nécessaires de l'intelligence ; et que, enfin, sïl s'est déjà élevé à cette sorte de bien qui ne dépend que de nos intentions, il se tient encore à très grande distance de ce qu'on peut appeler le bien réel, le bien absolu. C'est beaucoup, de conformer sa croyance et sa vie à ce qu'on croit être le bon et le vrai; pour atteindre la perfection, il faut que la conscience, d'accord avec la raison, nous fasse voir le bon et le vrai là où réellement ils se trouvent.

Si nous avons le regret de ne pas admettre, avec Jean Darnay, que l'intellectualisme dont soutîre et meurt le fils du docteur Lauzerte, puisse être guéri uniquement par l'effort, c'est-à-dire par l'action et l'amour conservés comme les seuls fondements de la morale, quel remède indiquer contre ce mal trop réel et trop profond ? Hélas ! il n'en est pas de si

simple qu'on le puisse formuler en quelques pages et appliquer en quelques jours.

Il y a comme deux variétés de l'intellectualisme, celui qui vient d'un usage mal réglé des sciences et celui qui vient de la métaphysique.

Le premier est peut-être le plus répandu ; il consiste à n'attacher de prix qu'aux résultats des sciences positives, à ne rien admettre qui ne tombe sous les sens, à se figurer qu'on sait tout quand on connaît la classification des plantes, la physiologie humaine, les faits de l'histoire, les proportions qu'observent les corps en se combinant, les lois de la physique et celles de l'astronomie. Cette sorte d'intellectualisme est tout le contraire de l'intelligence, et ceux qui en sont atteints ne méritent nullement qu'on les plaigne, étant d'ordinaire, malgré des connaissances parfois très étendues, les plus superficiels, les plus suffisants et les plus tranquilles des hommes. Le remède.

pour ceux-là, qui, du reste, n'en demandent

point, c'est d'abord de reconnaître leur mal et ensuite de philosopher, disons plus simplement de réfléchir un peu. Que, tout au moins, ils aient le bon sens de ne pas se mêler de ce qu'ils ignorent. Est-il donc si difficile de comprendre que la compétence en sciences naturelles ou physiques ne donne pas, à elle seule, le droit de s'ériger en maître dans les sciences morales? Etrange prétention que celle-là ! Tout le monde se rirait du savant qui, fort de ses découvertes microbiennes, trancherait de l'égyptologue ou du numismate; et l'on ne veut pas comprendre ce qu'il y a de ridicule à voir un très grand chimiste écrire, sans l'ombre d'une hésitation, que « le monde n'a plus de mystères (1) », et traiter avec un mépris souverain, dans les questionsmétaphysiques, le jugement d'Aristote, de Platon, de saint Thomas, de Decartes et de Leibniz !

1. M. Jules Lemaitre, qui est pourtant un homme de sang-froid, ne peut s'empêcher de déclarer « étonnante » cette phrase de M. Berthelot. — Voir les Contemporain*, première série, p. 327.

L'intellectualisme qui vient de l'abus même de la réflexion et de la philosophie mérite, lorsque toutefois il ne se résout pas en moquerie et en arrogance, un bien autre intérêt ; mais, quoiqu'il soit d'ordinaire reconnu comme un mal par ceux qui l'éprouvent, il se présente, à certains degrés au moins, comme presque incurable. Le cas le plus complet qu'on en connaisse est celui qui se déroule dans le Journal <TAmiel, avec tous ses symptômes et ses progrès, avec la consomption intérieure, la phtisie spirituelle, qu'il produit à la longue.

Il ne peut disparaître, sauf intervention de la grâce divine, que lentement, par des soins continus, par une durable et très minutieuse hygiène de l'intelligence. Ceux qui ont rencontré dans leur vie des âmes atteintes d'un mal si profond comprendront ce qu'il réclame de soins. Les meilleurs conseils qui existent là-dessus sont encore ceux que M. Ollé-Laprune donne, pour la conduite de l'esprit dans ses beaux livres sur la Philoso-

phie et le temps présent et sur le Prix d'j la vie. Bornons-nous à préconiser ici comme remède le salutaire exercice du dévouement aux misères d'autrui, et rappelons, à titre de mesure préventive, que, sans nuire à labonne foi des recherches, le fonctionnement de l'intelligence est soumisàdes devoirs comme l'emploi de toutes nos autres puissances, qu'on n'a pas le droit de la laisser errer avec indifférence parmi toutes sortes d'idées et de systèmes, et que c'est pour l'âme une curiosité aussi dangereuse, aussi coupable peutêtre, de se complaire dans la contemplation passive de l'erreur, que dans les sentiments de haine ou les désirs de volupté.

Pas plus qu'on ne se forme la conscience morale en essayant de tous les actes bons ou mauvais pour voir lesquels valent mieux, on ne se forme l'intelligence en la promenant sans règles et sans principes à travers n'importe quelles doctrines. La souplesse d'esprit qu'on acquiert à ce jeu dangereux ne vaut pas la justesse naturelle et le sens du vrai

qu'on y peut perdre à tout jamais. Cette sorte de formation, cette déformation plutôt, supprimera le plus souvent, comme chez Amiel, toute puissance d'agir et de vouloir. Rarement, sans doute, elle conduira ses victimes, comme Georges Lauzerte, à la conclusion logique du suicide ; mais plus rarement encore elle s'accordera, comme il arrive pour Jean Darnay, avec la belle résolution d'agir, d'aimer et de souffrir quand même, sans savoir pourquoi, sans motif et sans espérance.

Dans le dernier livre de M. Henry Bé-

renger, l'Aristocratie intellectuelle (1;, ce n'est plus l'homme isolé qui le préoccupe, mais la société entière. Le principe de l'effort, qui suffisait à l'individu, ne suffit plus à la société : il faut à celle-ci, dit-il, un principe d'organisation, et il croit l'avoir trouvé dans ce qu'il appelle, d'un nom assez significatif, l'aristocratie intellectuelle.

Dans notre inonde, de fond en comble bouleversé et renouvelé par ces deux grandes forces, la démocratie et la science, une direction est nécessaire. A qui devra-t-elle échoir? A l'aristocratie, au gouvernement des meilleurs.

Page 1