BELLE MAISON NEUVE, CHEZ M. GUI- GNOL
PAULETTE. Robe de mousseline de laine tilleul, semée d'hortensias lilas et bleus, de nuances très pâles, à verdure d'un vert
doux et éteint. Chapeau directoire en paillasson de seigle, orné d'une grosse botte d'hortensias, brides tilleul. Ombrelle tilleul à béquille de vieux Saxe. Elle remet sa carte à un valet de chambre irès ficeléy mais à face plate et canaille.
— M. Gmguegnol reçoit-il?...
LE VALET DE CHAMBRE, apvès avoir rapidement regardé la carte. — Oui, Madame...
je vais prévenir monsieur; ilvienl de rentrer.
Il introduit Paulette dans un salon très élégant, mais un peu trop encombré de bibelots et de tentures. Sur la cheminée, à la place de la pendule, Y Arlequin de Saint- Marceaux; sur un chevalet, une petite femme de Toulmouche; au mur, une esclave de Landelle, un dragon de Détaille et une Cancalaise de Feyen-Perrin. Tapis épais, piano, bibliothèque, photographies, albums; quelques plantes tristes et malades, soignées au plumeau, sommairement comme le reste.
— Sur un divan, une cravache et des gants de peau de chien, qui viennent d'être ôtés et conservent encore la forme de la main.
TAULETTE. — M'y voilà!... je n'ai pas été
longue à m'habiller!... {Elle s'approche de la jglace.) Pas mal^ ma toilette!... pas mal du tout!... Tiens!... V Arlequin de Saint-Marceaux!...Oh! Oh!... nous sommes loin de Démosthène !I! tout à fait dans le train, mon troisième juge!- (Voyant sur le clievalet le tableau de Toulmouche.) Ahl... non!... pas tout à h\i\.,. (S* arrêtant devant F esclave de Landelle.) Pas du tout, même ! . . . {Elle regarde le Détaille,) L'inévitable militaire de Detaille... {Elle va pour s'assoir sur le divan et aperçoit la cravache et les gants.) Ah!... il monte à cheval, mon juge!... et avec une cravache, encore!... Ce qui prouve qu'il lit George Ohnet et Walter Scott!... C'est bien ça, il se promène, au lieu de piocher mon affaire ! ... Et dire qu'il y a des gens naïfs, qui s'imaginent qu'un magistrat passe sa vie laborieusement courbé sur des parchemins poudreux, et ne monte à cheval que sur l'équité!
Vais-je lui faire comprendre que je l'ai reconnu... ou au contraire le laisser s'enferrer?... {Elle va à la bibliothèque.) Victor Hugo, naturellement!... on n'oserait pas s'en passer!... Balzac,... pour s'initier à la grande vie... peu compliquée dans ce tempslà !... C'est vrai... un cabriolet, un camélia à la boutonnière et ça y était!.,, puis, M. Paul Bourget... pour apprendre à connaître le cœur des femmes et Schopenbauer par contrecoup... un homme si amusant, Schopenbauer!... d'esprit si français, qui s'appelle Arthur, et dont on veut changer la blague en tristesse, sous prétexte qu'il est Allemand et philosophe!... Voltaire... les Mémoires de madame de Rémusat... les Chroniques de l'œil-de-bœuf . . , Nisard... les Mémoires de Céleste Mogador...
(m. guignol sort de son cabinet^ Paulette se retourne; saluts.)
M. GUIGNOL. — Quarante-cinq ans, grand, assez bien tourné; pas de moustaches; favoris soyeux; tenue très correcte. De sa personne s'exhale une légère odeur de savon, d*eau de Cologne et d'eau dentifrice; on voit qu'il vient de terminer sa toilette à Tinstant.
PAULETTE. — Je vous demande pardon, Monsieur, de vous avoir dérangé...
M. GUIGNOL, offrant un fauteuil à Paulette. — C'est moi, Madame, au contraire, qui vous prie d'agréer toutes mes excuses ; je vous ai fait attendre... Je descendais de cheval... {D'un air détaché.) J'arrive du bois de Boulogne...
PAULETTE, à part, — Je pense bien que c'est pas dans la rue du Bac qu'il se promène à cheval!... (Haut.) Monsieur, je viens, d'après le conseil de M. Ducharme, mon
avocat.., VOUS prier de vouloir bien examiner une affaire... {A part.) Pourquoi ne m'aidetril pas?...
M. GUIGNOL, ayant Vair de chercher, — Une affaire???
PAULETTE. — Une affaire de divorce, Monsieur...
, M. GUIGNOL. — Parfaitement. •. je vous demande mille pardons, Madame, mais nous en avons tant que, au premier moment, je ne me souvenais pas de...
PAULETTE, à part. — Ah! il fait semblant de ne pas se souvenir!... Eh bien!
attends, va! (Haut.) Je viens à vous avec confiance, Monsieur... vous m'avez offert vos services avec tant... d'empressement... avec tant d'insistance même, un jour où ils m'étaient inutiles, que je me crois autorisée à vous rappeler cette offre si gracieuse aujourd'hui, où votre bon vouloir m'est nécessaire. . .
M. GUIGNOL, très ennuyé. — Pardon^ Madame, mais...
PAULETTE, bonne enfant. — Ah! si vous saviez comme c'est inutile de jouer au plus fin avec moi!... Je suis très franche, et j'aime qu'on le soit aussi !... Dès le commencement de l'audience, l'autre jour,... vous avez reconnu la dame de la place Dauphine...
moi, je vous reconnaissais aussi...
M. GviG^OL^vivement. — Je suis heureux que...
PAULETTE. — Il n'y a pas de quoi... (Reprenant.) Je vous reconnaissais, mais je ne pouvais pas me rappeler où, ni dans quelles circonstances je vous avais rencontré... Ce n'est que quand mon cocher a déposé que je me suis souvenue... Voyons, Monsieur, puis-je espérer que vous me serez favorable?
M. GUIGNOL. — Mais, Madame, le tribunal...
PAULETTE, vivement. —Ah!... ne me parlez pas du tribunal... ni de la justice... les deux autres l'ont déjà fait...
M. GUIGNOL, interrogaiivement. — Les deux autres?
PAULETTE. — Oui... VOS deux confrères...
M. GUIGNOL. —Ah!... mes collègues!...
PAULETTE...— Vos deux collègucs m'en ont parlé... Je désirerais seulement savoir si je puis, oui ou non, compter sur vous?...
M. GUIGNOL. —Mais, Madame... (Apart.) Elle est délicieuse ! . . .
PAULETTE. — Voyons?... un bon mouvement? Qu'est-ce que ça peut vous faire?...
et à moi, ça me fera tant de plaisir !...
M. GUIGNOL. — Mais, Madame, je ne suis pas seul... et, en admettant que ma décision VOUS soit favorable...
PAULETTE. — Ne vous préoccupcz pas
des autres... M. Roupiou sera juste... le président sera contre moi...
M. GUIGNOL. — Ah!...
PAULETTE. — Oui... c'ost facils à voir...
Reste vous?...
M. GUIGNOL. — Moi, Madame, d'après ce que j'ai entendu à l'enquête... tout me porte à croire que vous aurez gain de cause et
que...
PAULETTE. — Merci, Monsieur... {Elle
se lève.)
M. GUIGNOL, à part. — Gomment, elle s'en va déjà U*. (Haut.) Vous regardiez ma modeste bibliothèque, Madame, vous aimez
les livres ?. . .
PAULETTE. — Beaucoup... {Elle fait un
pas vers la porte.)
M. GUIGNOL. — Et... serait-il indiscret de vous demander quels sont les écrivains que vous préférez ?...
PAULETTE, à part. — Certainement, c'est indiscret !.^. Enfin, il ne faut pas le mécontenter... {Haut.) Daudet, Maupassant, Zola...
M. GUIGNOL, étonné. — Ohl... {Montrant ses tableaux.) Vous peignez peut-être, Madame? si vous daigniez jeter un coup d*œiL..
j'ai quelques tableaux modernes..,
PAULETTE, à part.. T- Il appelle ça modernes!...
H. GUIGNOL. — Quels sont ceux de nos maîtres dont les œuvres vous plaisent surtout?..,
PAULETTE. — RoU et Béraud... {A part.) C'est un juge d'instruction celui-là,... bien sûr!...
M. GUIGNOL (de plu^ en plus étonné). — Ahl... Vraynentl... RoU et Béraud...
PAULETTE, à part. — Il est embêtant !...
est-ce qu'il va continuer longtemps?...
Il y a un jeu comme ça !.. . c Quels € sont vos peintres préférés?... — Vos prosa- € leurs?... — Quel est votre héros dans Thii»- € toire?..., etc.. » Ça peut durer indéfiniment...
M. GUiGMOLy s'approchant du chevalet où est posé le Toulmouche. — Voyez, ce petit tableau?... Toulmouche a un talent d'une délicatesse, d'un fini.. •
PAULETTE, regardant. — Prodigieux!...
c'est à croire quelquefois qu'il peint avec sa langue!... Mais il faut que je m'arrache à vos tableaux, Monsieur... mon père et ma mère déjeunent à onze heures et demie...
et, je suis chez eux... en attendant l'issue de mon procès !... Si vous me le permettez, je viendrai vous remercier, et j'espère, ce jour-là... (A part.) Pas bête, le ipot du départi... il s'arrangera pour que je vienne le remercier... et je viendrai... ma pa-
rolel... seulement, pas à Theure où on le trouve!...
{U. Guignol la reconduit jusqu'à sa voi^ ture et la quitte en lui lançant un éloquent regard.)