AU PALAIS DE JUSTICE LA QUATORZIÈME CHAMBRE
On juge une affaire; les témoins déposent.
La salle est bondée et la chaleur étouffante.
Journalistes y gens en blouse, femmes de tous les genres, quelques boulevardiers; une nuée d'avocats, massés au fond contre la porte d'entrée; deux municipaux adossés à la porte.
PAULETTE. Toilette de batiste prune, capote de batiste pruue enguirlandée de pervenches, essaie d'entrer suivie de son père et précédée de maître Ducharme.
MAITRE DUCHARME, s'efforçûnt de lui frayer un passage. — Je vous assure. Madame, que vous allez être très mal... la chaleur est insupportable!...
PAULETTE, engagée dans la porte et n'ayant pas la place d'avancer. — Non... je ne veux pas rester nez à nez avec ma belle-mère, comme le jour de l'enquête!... et puis... ça m'amusera de voir juger des gens. . . qui ne sont pas moi ! . . .
M. d' HAUT RE TAN, encoredans le tambour formé par les deux portes. — Mais... M. Ducharme a raison... il est iippossible d'entrer là-dedans, c'est bondé!...
.PAULETTE. — Qu'est-ce que ça fait,
papa?... (A maire Ducharme.) J'ai si envie d'entrer, si vous saviez?...
MAITRE DUCHARME, résigné. — Alors, je vais tâcher de vous ouvrir un passage...
{Il fonce vigoureusement dans les dos massés devant lui ; mouvement de houle et grognements des avocats. Paulette parvient à se glisser dans la salle. — Distrait par le bruit ^ le témoin qui dépose se retourne.)
LE PRÉSIDENT, agacé. — Mais... On ne s'entend pas!... Gardes!... ne laissez plus entrer personnel...
LE MUNICIPAL, rcpoussaut vivement M. d'Hautretan qui veut entrer y et lui refermant la porte sur le nez. — Bien, monsieur le président ! . . . on n'entrera plus ! . . .
PAULETTE, à maître Ducharme. — Eh bien... et papa?... papa qui est dehors!...
MAITRE DUCHARME. — Que VOUleZ-VOUS,
Madame. . . vous avez entendu le président?. . •
(On entend M. (THautretan qui s'agite entre les deux portes. )
PAULETTE. — Mais il est pincé entre les deux portes, papa?...
MAITRE DUCHARME. — G'cst quc, probablement, il tire au lieu de pousser. . .
PAULETTE, inquiète. — Il ne vapasétouf^ fer là-dedans, au moins?...
{Les avocats rient; M. d'Hautretan continue à pousser la porte, tapage.)
LE PRÉSIDENT, furicux. — Gardesl...
je l'ai dit, on n'entre plus!... Vous laisserez sortir, mais que personne n'entre!...
LE MUNICIPAL, s'adossant à la porte que pousse M. d'Hautretan. • — Mais, monsieur le président... on n'entre plus, au contraire!... (Rires.)
(La porte est poussée avec une nouvelle vio^ lence et on entend une vo ix exaspérée qui exige qu'on owvre; le municipal reste inflexible.)
PAULETTE, à maître Dxicharme. — Tiens !... ce n'est plus papal ...
PLUSIEURS AVOCATS, se tordant de rire.
— C'est Lourde qu'on empêche d'entrer!...
Ah ! elle est bien bonne !...
MAITRE DUCHARME, ttu municipal. — Laissez passer... c'est maître Lourde... l'avocat de l'affaire... .
Le municipal ouvre avec méfiance; un avocat, massif et vulgaire, barbe courte et grise, tête énorme sur un cou gros et court, épaules de portefaix, se précipite brutalement, bjousculant tout le monde; M. d'Hautretan se faufile et passe en même temps que lui.
M. d'hautretan, à Paulette. — Heureusement, cet avocat m'a introduit, sans ça...
paulette, regardant maître Lourde qui s'avance entre les rangées de bancs. — Il
a une vilaine bobine, ton introducteur!...
(A maître Ducharme.) Il va parler?...
MAITRE DUCHARME. — Oui, Madame,.., et c'est un des premiers avocats du Palais...
LE PRÉSIDENT. — Appelez le deuxième témoin... et qu'on ouvre bien le passage...
Il est excessivement myope... {On introduit le témoin y qui s'insinue péniblement dans la foule:)
PAULETTE. — Tiens!... c'est M. d'Oronge!... bonjour!... (M. d'Oronge salue rapidement et passe.)
PAULETTE, à maître Ducharme, tandis que le président commence à interroger M. d'Oronge. — Qu'est-ce que c'est donc que celte affaire-là?... C'est encore undivorce?...
MAITRE DUCHARME. — NOH... c'cSt unC
affaire de demande en dommages et intérêts. . . quelqu'un d'écrasé... mais c'est assez parisien... à cause des témoins...
M. d'oronge, déposant. —J'étais assis sur une chaise, aux Champs-Elysées; ce cocher... (n montre un homme assis près de r avocat à la barre.)
LE PRÉSIDENT. — Le demandeur.., M. d'oronge. — Le demandeur descendait l'avenue au petit trot... il suivait à un mètre environ le trottoir de droite... quand sont arrivées derrière lui deux tapissières chargées de bouteilles et de syphons... Ces voitures portaient le même nom et la même adresse de marchand de vin. Les deux cochers des bouteilles riaient et se faisaient des signes... L'un, a serré le fiacre à droite, passant de force entre le trottoir et lui et accrochant sa roue, qui s'est trouvée complètement immobilisée, tandis que l'autre passait à gauche, et tournait brusquement, prenant le cheval et le brancard en écharpe et faisant verser la voiture. Le cocher a été lancé très
loin, je le croyais tué. G'estmoi qui l'ai relevé et qui ai ensuite arrêté une des voitures du mastroquet...
LE DÉFENDEUR. — Distillateur, si ça vous est égal?...
M. d'oronge. — ...pendant qu'un sergent de ville arrêtait l'autre un peu plus loin. J'étais indigné, et j'ai donné ma .car le au cocher qui avait la cuisse brisée, en lui disant que j'étais prêt à témoigner de ce que j'avais vu... J'avais, ce jour là, un lorgnon avec lequel j'y vois, on ne peut mieux, monsieur le président!...
PAULETTB, s' intéressant. — G' est très bien, ça!... et on va condamner le marchand de vin, j'espère?...
LE SUBSTITUT. ' — Mais cst-cc qu'il n'y a pas un dossier correctionnel, dans celle affaire?...
LE PRÉSIDENT. — Nou... il n'y a pas cu de poursuites...
l'avocat du demandeur. — Non, monsieur le président, nous n'avons pas porté plainte...
LE PRÉSIDENT, à M, d'Ovofige. — Croyezvous que c'est avec intention que le défendeur a renversé le fiacre?...
PAULETTE. — Tiens 1... parbleu I...
M. d'oronge. — Damel... si l'intention y était, c'est une action épouvantable...
mais... je ne pense pas qu'elle y fût...
Ce qui est bien certain, c'est que le fiacre a été arrêté net par la voiture de droite et culbuté par celle de gauche...
LE PRÉSIDENT, d'ufi air vexé. — Asseyezvous dans la salle...
l'avocat DU DEMANDEUR. — H y a
un troisième témoin, monsieur le président...
LE PRÉSIDENT, gHncheux. — Mais ce n'est plus une enquête sommaire, alors!...
{Résignéj à Vhuissier.) Allons, appelez le troisième témoin!...
PAULETTE, à M. de Namur qui entre.
— Comment, vous aussi!... Ah!... mais c'est très amusant!...
M. d'hautretan, à Paulette. — Tienstoi donc autrement!... Tu es là comme un étourneau... et ton procès sera jugé tout à l'heure!... C'est scandaleux!...- Ils iront raconter partout que tu as un air guilleret...
Namur surtout... C'est une vieille claquette^ Namur!... {Paulette n'écoute pas un moty elle est suspendue aux lèvres de M. de Namur qui dépose.)
M. DE NAMUR. — Moi, j'étais daus le fiacrc;
— au moment où je disais bonjour à M. d'Oronge, qui était assis au bord de la chaussée, j'ai senti un accroc brusque à droite, puis, presque en même temps, un choc épouvantable à gauche : le cocher a été
lancé en flèche à quinze pas ; moi, je suis resté dans la voiture et je n'ai eu aucun mal...
LE PRÉSIDENT. — Y a-t-il cu simultanéité absolue entre les deux mouvements?...
Taccroç de la voiture' de droite et le choc de celle de gauche?... Enfin les deux mouvements ont-ils eu lieu en même temps?...
M. DE NAMUR. — J'ai dH presqibe en même temps ^ monsieur le président... Vous comprenez que je ne peux pas savoir au juste...
LE PRÉSIDENT {bourvu). — Grojez-vous à une intention déloyale de la part du défendeur?.,.
M. DE NAMUR. — L'inlcntion, je ne la connais pas; mais quant à l'action en ellemême, il n'y pas de doute... {Il regarde le défendeur.) C'est cet individu... qui conduisait la voiture de gauche... celle qui nous a culbutés...
aau
COMMENT ON REND LA JUSTICE 277 LE PRÉSIDENT, tOUJOUVS bourVU. — C'CSt
bon ! . . . restez dans la salle ! . • •
PAULETTE, à maître Duckarme. — Estce que le président est parent de l'assassin?...
(Rires. L'huissier fait asseoir M. de Namur près de M. d'Oronge, qui est à côté du cocher blessé. M. deNamur, que ça n'amuse pas, fait une tête etlouche sur l'endroit où est Paulette. On entend le médecin qui a <2oigné le blessé, le balayeur qui a aidé à le relever, le sergent de ville qui a arrêté une des voitures, etc., etc. Paulette s'amuse énormément des plaisanteries des avocats. Elle est étonnée que maître Ducharme ne trouve pas ça très drôle.
MAITRE DUCHARME. -r- Voici Lourdé qui commence sa plaidoirie, Madame...
PAULETTE. — Est-ce qu'il faiit écouter...
il plaide bien?...
MAITRE DUCHARME. — Vous allez en juger,
Maître Lourde commence d'une voix forte, monotone et fatigante; accent indéfinissable ; à certains moments, il gasconne fortement; à d'autres, il traîne sur les finales comme les Picards. Facilité extraordinaire, mais plaidant tout le temps à côté de la question et émaillant sa plaidoirie de plaisanteries trop appuyées et toujours d'un goût détestable, mais quelquefois drôles, à l'adresse des témoins ou du ministère public. A la fin, il se tourne vers le blessé, qu'il apostrophe directement en termes malhonnêtes.
LE COCHER, prolestant. — Comment, fai dit que j'avais été lancé en l'air?... Mais j'avais pas besoin de 1' dire... les témoins l'ont bien vu... que c'est euss qui m'ont ramassé...
M. d'oronge, appuyant — Quant à ça oui, on Ta vu...
LE PRÉSIDENT, d'uti tofi scc. — N'interrompez pas l'avocat. . .
• MAITRE LOURDE. — Et je ferai remarquer au tribunal que M. d'Oronge, qui prétend avoir vu, n'y voit pas clair... (Il s'adresse à M. d'Oronge) Oui, Monsieur, vous n'y voyez %o\jl\Xq.., {Mouvement de M. d'Oronge 5fuiprotes^e.) Si?... Ehbien,mettons, pour vous faire plaisir, que vous y voyez... comme une taupe... c'est bien cela, comme une taupe...
M. d'oronge vexé se lève et sort; M. de Namur le suit ; le président adresse à maître Lourde un sourire de bienveillant encouragement; la plaidoirie continue.
M. d'hautretan, stupéfait. — Ah bien!... voilà un avocat!...
PAULETTE, d'une voix douce et convaineue. — Un vrai muffle!... {Les avocats rient.)
PAULETT^;à maître Ducharme. — Alors!
le présidentvlaisse injurier les témoins?...
C'est tout de mêmeraide!..! Enfin, pourvu qu'il condamne...
UN AVOCAT DANS LE GROUPE. — CoU-
damner ?..:^'amais de la vie!... Son jugement est prêt d'avance... c'est facile à voir à la façon dont il dirigeait les dépositions... le distillateur est protégé, . .
PAULETTE, ahurie. — Oh!... mais alors, c'est une canaille, ce président-là!...
MONSIEUR d'hautretan. — Mais non.,.
C'est ce qu'on appelle un magistrat... accessible...
Maître Lourde termine sa plaidoirie. L'avocat de l'écrasé réplique brièvement, voyant
bien que toutes les sympathies du président
sont pour Técraseur.
. Le procureur de la République donne rapidement ses conclusions. Paulette est
atterrée des allures de la justice. Elle se figurait tout autre chose, non comme fond, mais au moins comme forme.
Le président annonce que le jugement est remis à huitaine; les intéressés, leurs témoins, leurs avocats, et avoués se retirent ; mouvement dans la salle.
LE PRÉSIDENT, à Vhuissier. — Huissier!... appelez l'affaire suivante!...
l'huissier, très haut. — D'Alaly contre d'Alaly!
Il remet au président le placet de la cause ; nouveau mouvement dans Tauditoire, M. d'Alaly et sa mère, M. d'Hautrelan, Paulette et
leurs avoués et avocats, s'approchent de la barre et se placent comme le jour de l'enquête. M. d'Alaly adroite, Paulette à gauche.
LE PRÉSIDENT. — Le demandeur a la parole...
MAITRE DUCHARME, se Uvaut. — Daus la cause dans laquelle il plaît au tribunal me donner audience, mes conclusions tendent à ce qu'il lui plaise : — « Déclarer la demanc deresse divorcée d'avec le sieur d'Alaly, son € mari ; — Défendre à celui-ci de la hanter ni € fréquentera l'avenir... {Paulette écoute at- « tentivement.) . . . Prononcer la dissolution du « mariage contracté entre les époux ; — Comc mettre tel notaire qu'il plaira au tribunal c désigner pour procéder à la liquidation de € la communauté... (Il bafouille rapidement € quelques mots incompréhensibles.)... et « le condamner aux dépens... y. (Il change de ton et commence sa plaidoirie d'une
voix sonore et intelligible; débit lâcher enlevé et sympathique.)
a Messieurs !
» Je viens vous demander, au nom de madame d'Alaly, de prononcer le divorce entre elle et son mari ; nous invoquons les articles du Gode civil, aux teripes desquels les excès, sévices et injures graves, entraînent le prononcé du divorce contre l'époux quî s'en est rendu coupable. {Une pâme.) — M. etmadame d'Alaly se sont mariés en 4883; aucun enfant n'est né du mariage, ([/ne autre pause.) — Il ne sera, je crois, ni long, ni difficile, d'établir les faits sur lesquels s'appuie la demande que j'ai l'honneur de soutenir devant vous.
» M. le marquis et madame la marquise d'Alaly appartiennent tous deux à la haute
société parisienne; M. d'Alaly, jeune encore... (Mouvement de Jf. d'Alaly,) élégant, portant un grand nom, ayant une fortune considérable, de belles espérances... (Mouvement de madame d'Alaly.)... a rencontré dans le monde, où elle paraissait pour la première fois en 1883, mademoiselle Paulette d'Hautretan. Celle-ci, âgée de dix-neuf ans à peine, .et dans tout l'éclat de sa beauté, daigna, au milieu des hommages dont elle était l'objet, distinguer ceux que lui adressait le marquis d'Alaly. Quelques mois plus tard, de l'agrément des deux familles, il devenait son mari.
» Celte union s'accomplissait sous les plus heureux auspices; l'âge, la fortune, la naissance, tout se trouvait en rapport, et on avait le droit d'espérer qu'une union aussi bien assortie assurerait le bonheur de ceux qui la contractaient. Pendant plusieurs mois,
ces espérances ne furent pas déçues, et les fées, qui s'étaient empressées autour du jeune couple, lui prodiguant à l'envi leurs présents et leurs vœux, pouvaient, radieuses, contempler leur œuvre accomplie... Mais, hélas! survint, — comme dans les contes, — la méchante fée (Mouvement sur le banc des d'Alaly.), qu'on n'avait cependant pas oublié d'inviter à la fête, je veux parler de..» (Movr vement plus accentué dHnquiétude sur le banc des d'Alaly. Maître Ducharmese tourne et rassure du geste.)
» Quelque réserve — qu'obéissant au désir de ma cliente, non moins qu'à mes habitudes professionnelles — j'eotende m'imposer, par respect pour une famille qui souffre cruellement de ces débats, j'ai le devoir impérieux, auquel je ne faillirai pas (Vattention redouble.) de faire connaître au tribunal dans quelles circonstances sont nées
tS6 AUTOUR DU DIVORCE
les premières difficultés sérieuses dans le ménage; qui les a créées, qui a envenimé les choses, et, par ses agissements répélés, par son intervention incessante et je dirai seulement... maladroite, a amené madame d'Alaly, après bien des luttes et des souffrances noblement supportées, à cette dure extrémité de renoncer à ses rêves de bonheur et de recourir au divorce, pour trouver enfin la paix et la tranquillité. {Bruit < porte. L'huissier va et vient dans la se murmurant : Chutl!! et levant et abaisi la main droite pour commander le silen i La mère de notre adversaire au pr actuel, madame la marquise d'Alaly... (il vement de madame d'Alaly, Vavoué s'efj de la calmer,)... — car,Ie tribunall'a dev c'est d'elle qu'il s'agit, — a usé de l'influ légitime qu'elle a sur son fils, le dirigei sa guise... \e... {Mouvement de madame
lalyy maître Ducharme montre M. d'Alaly.) Enfin, messieurs.. • le conduisant d'étapes en étapes jusqu'à ce tribunal...
> Je ne veux pas, devant ceux qui m'écoutent... {Il se tourne vers les d'Alaly.) rechercher les mobiles fâcheux, — tout au moins quant à leurs effets, — auxquels a obéi la marquise. Je ne veux pas écouler les bruits divers qui sont arrivés jusqu'à nous... (Mouvement.) Je dis plus, je les repousse avec indignation... je me refuse àcroire à des sentiments de jalousie féminine ou de rivalité mondaine — que l'âge rendrait inexplicables ! — {Mouvement de madame d'Alaly.) Et je n'entends ici rien insinuer de blessant, car si les périphrases d'un certain ton n'étaient pas déplacées dans un semblable procès, je dirais volontiers que le bouton de rose ne saurait porter ombrageàla rose épanouie.. .(Jlftermure sarcastique sur le banc d'Hautretan.)
» Non. . . les mauvaises langues s'exercent.. . même en dehors du Palais !... (Sourires.) Et tous ces bruits, je les tiens pour mensongers; d'ailleurs, les succès mondains!... combien ils sont fugitifs I... parfois peu justifiés!... et toujours quel vide... ou quels amers regrets ils laissent après eux I ! ! Madame la marquise d'Alaly le sait mieux que personne et, ~ quoi qu'on ait pu dire ou écrire sur les belles-mères, — il serait malséant de supposer chez celle-ci un amour-propre assez tenace pour qu'elle puisse être jalouse des succès remportés par sa bru sur une scène où elle doit avoir abandonné les premiers rôles. Pour les âmes nobles, élevées, il n'est pas dur de vieillir, et madame la marquise d'Alaly avait compris, mieux que qui que ce soit, les charges de son nouvel emploi • Elle avait bravement pris son parti, n'ayant désormais d'autre ambition que d'assurer le
bonheur de ceux qui la continuent dans la vie . »
(Nouveau bruit à la porte,)
LE PRÉSIDENT, très sec. —Huissier?...
Veuillez faire faire silence !
(U huissier recommence le même jeu y les avocats s^ opposent discrètement à son passage,)
M' DUCHARME. — « Le but était excellent, mais les moyens détestables, et il y a lieu de s'étonner que sou dévouement, son affection, son cœur, son intelligence^ et... son expérience... {Mouvement de madame d'Alaly; V avoué la contient),., ne Paient pas mieux servie. — Son fils, d'un caractère faible, n'a pas su résistera cette influence... malheureuse, et des discussions fréquentes se sont élevées dans le ménage.
> Je veux en épargner le récit au tribunal et à mes adversaires... Je me contente de dire que, bien que la conduite de ma cliente ait toujours été à Tabri de tout reproche, la
jalousie de M. d'Alaly, conslamment tenue en éveil, s'est affirmée sous diverses formes, et qu'il en est venu à insulter sa femme, à la maltraiter, à la brutaliser.
» J'arrive aux faits précis et pertinents que nous avons articulés et que l'enquête, dont je vais donner lecture, établit surabondamment, (/ci, maître Ducharme lit Venquête et le certificat du médecin, et, après quelques explications complémentaires, demande au tribunal de prononcer le divorce, puis il termine en disant,)
> Je m'étais promis de ne pas retenir longtemps l'attention du tribunal et de ménager toutes les susceptibilités légitimes.
J'ai tenu ma double -promesse, et j'attends avec confiance le jugement que vous allez rendre. »
PAULETTE, à maître Ducharme^ qui se
rasseoit. — Merci mille fois!... Ah! ce que ma belle-mère doit rager!...
LE PRÉSIDENT. — Maître Lordereau, vous avez la parole...
MAITRE LORDEREAU, se levaut. — Dans la même cause, mes conclusions tendent à ce qu'il plaise au tribunal : € déclarer madame d'Alaly non recevable en sa demande, mal fondée, l'en débouter et la condamner aux dépens ».
(Il commence dhine voix claire y sèchey sou^ tenue, et moins bon enfant que celle de maître Ducharme.)
« Messieurs,
> Mon éminent adversaire se rendait, à la fin de la plaidoirie magistrale (Mouvement.) que vous venez d'entendre, ce témoignage qu'il avait tenu sa double promesse : être
court et ménager toutes les susceptibilités.
— Son talent, si ékvé, si redoutable, dont réloge n'est plus à faire (Maître Ducharme esquisse un geste de modeste réserve.) ne lui a-t-il pas fait illusion à lui-même?... Je le crains pour ma part, et je doute que le tribunal attende de moi que je suive maître Ducharme sur le terrain où il a cru devoir se placer dans Tintérêt de la discussion.
> Non I ... Je me présente pour M. le marquis d'Alaly, ûls soumis et respectueux autant qu'époux tendre et affectionné, qui souffre cruellement de la résolution prise par sa femme, qui a tout fait pour empêcher qu'elle devînt définitive et qui veut espérer encore, — quel que soit le résultat de ce triste procès, — que madame d'Alaly (// se tourne vers Paulette.).,. revenant à de meilleurs sentiments, à une plus sage appréciation des choses,'trouvera dans son cœur et sa raison, la force et la
volonté de demeurer fidèle aux engagements sacrés qui seuls peuvent lui assurer le bonheur et que la loi divine proclame éternels, i (Mouvement.)
PAULETTE. — Que,., qui,., que,., qui,..
Ouf I (Bruit au fond de la salle; on ouvre et ferme la porte ; l'huissier crie : silence ! d^une voix de stentor.)
MAITRE LORDEREAU. — « QuC M. d'Alaly
soit rhomme qui vous a été dépeint, qu'il soit faible de caractère, — que son respect pour sa mère, sa soumission envers elle, aient fait de lui l'instrument docile... d'une influence malheureuse, que l'honorable marquise d'Alaly elle-même, égarée par son affection pour un fils unique, et éclairée par l'âge et l'expérience (Mouvement de madame d'Alaly. Paulette se penche pour regarder la tête qu'elle fait.) ... de tous les dangers que peut faire courir à l'honneur d'un mari, au bonheur de deux jeunes
époux, la poursuite trop ardeute des succès mondains, se soit efforcée de modérer l'allure de sa bru sur une route semée d'écueils, — qu'elle ait été maladroite à l'excès dans l'emploi des moyens... »
PAULETTE, radieuse y à part^ regardant maître Lordereau avec reconnaissance. — Il tape dessus aussi sans avoir l'air I... C'est un brave homme, cet avocat-là 1... et qui parle bien malgré les que qui...
MAITRE LORDEREAU, Continuant. — «Je ne veux pas le savoir I... et d'ailleurs, si elle a une part de responsabilité, — si petite qu'elle soit, — sa douleur actuelle doit être trop vive, pour que je me sente le courage de lui adresser des reproches inutiles.
» Non... je ne veux pas rechercher davantage^si madame d'Alaly, jeune, jolie, sortant du couvent pour entrer dans le monde, y débutant avec l'entrain, j'allais dire l'étourde-
rie d'une enfant, ne connaissant de la vie que ses rêves de jeune fille, n'a pas été surprise par tout ce mouvement et ce bruit? Je ne veux pas même me demander si, courtisée, adulée, grisée par toutes les élégances raffinées d'une société aristocratique, elle n'a jamais elle-même involontairement donné prétexte à des observations... naissance à des discussions... provoqué... que sais-je?... Incedoper ignés... »
PAULETTE, has à maître Duckarme. — Qu'est-ce qu'il a dit?
MAITRE DUCH ARME, souriant. — Il a dît :
« Je marche à travers les flammes... »
PAULETTE. — Vieux roussi, va!...
MAITRE LOhDEREAU, Continuant. — «Et je m'arrête... Non, tout cela n'est pas mon procès... n
PAULETTE, vexée^ à part. — Alors, pour-; quoi le dit-il?...
MAITRE LORDEREAU. — « Et je veux simplement et me renfermant dans la causemème, examiner, discuter devant vous les faits reprochés, les témoignages fournis à l'enquête; apprécier si nous sommes bien, comme le veut la loi, en présence d'excès^ sévices et injures graves ^ si, en un mot, la vie commune est devenue réellement impossible. >
{Ici maître Lordereau prend les faits ariiculéSj les discute^ s'efforce d'en atténuer la portée et termine en adjurant le tribunal de repousser la demande en divorce intentée par madame d'Alaly.)
LEPRÉsiDENT, se toumant vers le substitut. — Monsieur le procureur de la République, voulez-vous donner vos conclusions aujourd'hui ou à huitaine?...
{Mouvement dans Vauditoire, quelques avocats quittent la salle,)
LE suDSTiTUT. — Je suîs aux ordres du
tribunal ; tout de suite,si le tribunal le préfère. LE PRÉSIDENT. — Vous avez la parole !
Le substitut se lève; il déplore tout d'abord le scandale que causent par de semblables procès, les classes sociales les plus élevées, et il s*applaudit, au nom de la morale publique, que le législateur dans sa sagesse (sic) y ait, par une loi récente, défendu le compte rendu des débats en matière de divorce. Jamais mesure ne fut plus sage, plus opportune, aujourd'hui que les mauvais exemples viennent de haut. Il rappelle rapidement les faits du procès; s'étonne des conventions singulières admises dans un certain monde, qu'on appelle le grand monde (sic), des habitudes de vie que se permettent des femmes qui, par leur origine, leur éducation, leur fortune, devraient au contraire servir aux autres de modèles.
Il déplore les libertés excessives que les maris laissent prendre... {Tête de M. d'Alaly.) Il se demande, en toute sincérité (sic), s'il ne faut pas accuser le milieu, les conventions, les habitudes, plutôt que les parties au procès elles-mêmes.
Au surplus, quelque, prétexte qu'ait pu fournir madame d'Alaly aux observations déplacées en la forme, grossières même, aux actes de violence de M. d'Alaly, — quelque excusable que celle-ci puisse être dans une certaine mesure, étant donné ce qu'on a appris à l'audience, ou plutôt deviné de l'intervention fâcheuse de la belle-mère, il ne lui paraît pas moins constant que les faits sont prouvés, et, bien que leur gravité puisse être atténuée quelque peu, ils justifient cependant la mesure sollicitée du tribunal. Il conclut donc à l'admission de la demande.
LE PRÉSIDENT. — L'audience est levée, le jugement sera rendu à la reprise.
Les magistrats se retirent avec ordre et dignité, par la porte au fond à gauche. Le greffier reste ; il écrit et met en ordre des papiers. Mouvement dans la salle. Une partie du public se retire, des groupes se forment ; des conversations s'engagent sur les chances du procès, les plaidoiries des avocats, les conclusions du ministère public, les attitudes, etc., etc..
Les d'Hautretan et d'Alaly s'examinent furtivement. Paulette est nerveuse ; si le tribunal allait refuser le divorce? avec un président pareil, il faut s'attendre à tout. — Madame d'Alaly trépigne d'impatience et parleavec animation à son fils, qui parait navre.
On ouvre une fenêtre. Quelques spectateurs changent de place ; les avocats font du bruit.
Au bout d'un quart d'heure, le tribunal rentre en séance.
LE PRÉSIDENT. — L'audieucc cst reprise.
Affaire d'Alaly... Jugement :... {Il bafouille d'une façon absolument inintelligible.) « Mnnnnn nnnnn... hanter ni fréquenter, mnnnnn mnnnnn... autorise mnnn... devant l'officier de l'état civil... mnnnn mnnnn... >
PAUL ET TE, ahurie^ à maître Ducharme.
— Qu'est-ce que tout ça peut bien vouloir dire?...
MAITRE DUCHARME. — Ça vcut dire que vous êtes divorcée I...
PAULETTE, saw^an^ en l'air. — Non!...
vrai?? Oh ! que je suis contente ! I ! J'embrasserais... mon mari, tant je suis contentelll {Apercevant la figure radieuse de madame d'Alaly.) Seulement ça fait plaisir à ma bellemère... ça m'embête I .. .
Aux cinq heures de madame de Nymbe.
MADAME DE NYMBE, GAILLAC, PAU- LETTE, DU HELDER, MADAME DE DOUR- GAR, MONTESPAN, LE DUC DE GRENELLE, LA DOUAIRIÈRE DE LAUB ARDEMONT , D'ESTOURDY, MADAME DE LYANE, M. d'O-
RO N GE, ^f d'autres visiteurs sans importance. On prend du théy on papote^ on flirte^ etc.
20i AUTOUR DU DIVORCE
MADAME DE ^YuiBEj à Paulette. — Alors, VOUS VOUS êtes amusée, cet été?...
PAULETTE. — Ah! je crois bien!...
(A part.) Jamais je n'ai passé un été aussi ennuyeux, mais je ne veux pas l'avouer...
MADAME DE NYMBE. — G'est bou, u'est-
ce pas, la liberté?... Ah! ce que je donnerais pour être... comme vous!... (A (TEstourdy qui soulève une portière qui réunit le salon à une autre pièce.) Où allez-vous, d'Estourdy?...
d'estourdy. ^— Nulle part... je regarde si M. de Nymbe est dans la bibliothèque
MADAME DE NYMBE. — Bah!... ça lui OSt
bien égal, ce que je dis! Ah! si je le faisais, ce serait autre chose...
GAiLLAC, entre ses dents. — Oui, ça lui ferait plaisir !
MADAME DE NYMBE. — YOUS ditCS?...
GAILLAC. — Rien d'intéressant...
MADAME DE DOURGAR, à PaulettC. — Tu
es rentrée à Paris tout à fait?...
PAULETTE. — Tout à fait...
MADAME DE LYANE. — Vous ne savez pas... Nous nous faisons toutes hypnotiser!
C'est charmant!...
PAULETTE, saisie. — Hypnotiser? (A ma" dame de Dourgar). Toi aussi?...
MADAME DE DOURGAR. — Oh UOUl JaC-
ques ne veut pas!... papa non plus... Moi, je regarde...
PAULETTE. — Je regarderai aussi...
MADAME DE NYMBE. — Mais c'cst adorable!... On éprouve des sensations idéales!... Gomment n'essayez-vous pas, à présent que vous pouvez faire tout ce que vous voulez!...
PAULETTE, à /?art. — C'est vrai ! A présent je peux faire tout ce que je veux... Et... c'est drôle!... je ne veux plus rien!...
(Un valet de pied ouvre la porte^ madame (TAlaly paraît.)
PAULETTE. — Patatras! ma belle-mère !...
{A madame de Dourgar.) Je n'avais pas pensé aux rencontres I...
MONTES PAN, à Pauktte. — Elle ne vous a pas vue...
MADAME DE NYMBE se lève et fait asseoir madame d'Alaly. On est gêné ; silence un peu trop prolongé. Madame d'Alaly regarde autour d'elle et aperçoit Paulette,assise au fond du salon avec madame de Dourgar, sur une borne d'angle à demi masquée par des fleurs. Montespan et Gaillac, sont debout, causant avec elles.
MADAME L\hkLY, àmadame deNymbe.
— Mon fils devait venir avec moi...
PAULETTE, à part. — Ça aurait été complet!...
MADAME d'à L AL Y. — Mais madame d'Hou-
bly est venue le chercher, pour essayer un cheval qu'elle veut acheter...
PAULETTE, à part. — Il fait la remonte, à présent...
MADAME d'alaly. — Elle Ta emmené avec elle en voiture... Il ne voulait pas... il m'avait promis de m'accompagner,.. mais il n*yapas eu moyen... Ça avait l'air d'un enlèvement, et j'ai dit à madame d'Houbly :
« Ma chère petite, vous vous compromettez, mais après tout, c'est votre droit... vous êtes veuve et indépendante... mon fils aussi...»
PXVLETTEy à party vexée. — Gomment ça?
(Réfléchissant.) Au lait, c'est pourtant vrai!
MADAME d'alaly. — Dcpuis quo mon pauvre Antoine a recouvré sa liberté, il est redevenu joyeux et en train comme autrefois.
Sa gaieté fait plaisir à voir !...
PAULETTE, à part. — Elle m'a vue!...
sûrl... Quelle galel..
806 ÀUTOUa BU DIVORCE
MADAME DE NYMBE, voulufit changer la conversation. — Irez-vous mardi chez les Rechampy?
MADAME d'alaly. — Je 116 suis pas décidée encore. .. Mais mon fils ira certainement.
LE DUC DE GRENELLE. — On fera de la musique?...
MADAME d'alaly. — Ouî...
LE DUC DE GRENELLE. — Alors, je me priverai de cette petite fête...
MADAME d'alaly. — Madame d'Houbly chantera...
LE DUC DE GRENELLE. — Dcpuis la
Falcon, personne n'a chanté...
PAULETTE, considérant le duc avec admiration. — Quel âge peut-il bien avoir?...
MONTESPAN. — Je me le demande...
GAILLAC. — Celui qu'il paraît... C'est suffisant...
MADAME d'alaly. — Elle cst joUc CD ce
moment, cette petite d'Houblyl... C'est un amour!...
PAULETTE. — Un amour sans... joues!...
MADAME d'alaly. — Et uu vrai pinson!... elle chante ou rit toujours!.. Elle nous a promis de venir passer une partie de l'été aux Épines...
PAULETTE. — Ah hien!... je lui souhaite bien du plaisir!... pauvre femme!... Ah ça!... je crois que mon aimable ex-belle-mère caresse le projet de remarier son fils !...
6AILLAG. — Positivement, ça en a l'air I...
PAULETTE. — Et... mon... {Se reprenant.) M. d'Alaly... qu'est-ce qu'il dit de ça?
GAiLLAC. — Dame!... il se laisse faire d'assez bonne grâce...
PAULETTE, vexée. — Déjà?...
GAILLAC. — Oh ! une femme qui vit... Ça n'engage pas,., ça... Enfin, vous comprenez, ça n*est pas comme si vous étiez morte !...
' PAULETTE, à part. — Il est bête, ce Gail-
lacl
MADAME d'alaly, SB levatit. — Je me sauve, chère Madame, souvenirs à M. de Nymbe, n'est-ce pas?... (Voulant trouver un prétexte pour aller près de Paulette,) Ah!
vous avez là un superbe vase de Delfl I (Elle arrive droit sur Paulette qui se lève et la salue très correctement.) Il est splendide!.. {Elle regarde Paulette sans lui rendre son salut et sort.)
PAULETTE, à madame de Dourgar. — Est-elle assez impertinente? C'est moi qui regrette d'avoir salué... Je ne pouvais pourtant pas faire autrement? ..
MADAME DE DOURGAR. — G*est toi qui as été correcte et ta belle-mère (Se reprenant.). . . et madame d'Alaly qui ne l'a pas été...
PAULETTE, riant. — C'est une interversion...
iÊ^
MADAME DE NYMBE, à Paulette. — Je suis désolée que vous ayez fait chez moi cette rencontre désagréable...
PAULETTE, s'avançant près de la cheminée^ et s' asseyant sur un X. — Bah!... il fallait bien la faire quelque part!...
{La porte s'ouvre et madame d'Houbly entre en tourbillouy suivie de M. d'Alaly.)
MADAME d'houbly. — Nous venous de faire une promenade délicieuse !...
(Tout le monde se regarde. Madame W Houbly aperçoit Paulette et s^arrête un peu interdite.)
PAULETTE, à madame de Dourgar. — Il me semble qu'il y a un froid ! . . .
{Saluts^ poignées de main; M. d^Alaly se trouve nez à nez avec Paulette quHl n'avait pas vue en entrant^ et lui fait un profond salut.)
PAULETTE, à partj saluant aussi. —
Nous devons avoir l'air très bête ! ... (Résolument et lui tendant la main.) Bonjour!...
(Têtes des spectateurs.)
M. d' AL AL Y, lui Serrant la main. — Y a-t-ii longtemps que vous êtes de retour?
PAULETTE. — Huit joursl... Et vous?...
M. d'alaly. — Oh!... je suis rentré à Paris depuis longtemps 1 ... Je n'ai passé qu'un mois aux Épines...
PAULETTE. — Ah!... (A part.) De mon temps, on en passait six!...
LE DUC DE GRENELLE, à Gaillac. — Elle est inouïe, cette petite d'Alaly !...
GAILLAC. — Il est certain qu'elle ne fait rien comme tout le monde!...
MONTESPAN. — Ehbieu, et lui donc?... il a un aplomb ! . • .
DU HELDER. — Ils sout ridiculcs, tous les deux!...
MADAME DE LYANE. — Je [ne trouvc pas
ça!... Autant vaut prendre le taureau par les cornes!...
PAULETTE, s'approchant de la table à thé qui est servie dans un coin du salon. — J'ai faim !... {Elle prend un petitpain au foie gras,)
MONTE s PAN. — Vous u'aîmez pas mieux une meringue glacée?... '
PAULETTE. — Non!... J'aime les chosessolides!...
{Montespan s'éloigney en voyant M.d'A laly qui vient à Paulette.)
M. d'alaly, à Paulette. — Alors, vous m'avez pardonné?...
PAULETTE, cherchant. — Pardonné.., quoi?
M. d'alaly. — Eh bien, les injures graves... (Souriant.) Les sévices?...
PAULETTE, riant. — Ahl... le mouvement nerveux?... oui, j'ai tout pardonné!...
M. d'alaly, toujours souriant, — Le bonheur rend indulgent...
PAUL ET TE. — Précisément ! (A part.) Il a une aisance... une désinvolture... Je l'aurais cru plus troublé... (flau^.) D'ailleurs, comme nous devons vraisemblablement nous rencontrer partout, mieux vaut apporter une certaine courtoisie dans nos^relations extérieures...
M. D*ALALY. — Alors, VOUS dcvcuez une femme politique I... Ça vous change!...
PAULETTE. — N'est-ce pas?... Dites donc?
C'est votre mère qui ne change pas?... Elle est toujours aussi charmante...
M. d'alaly, surpns. — Vous l'avez vue?...
PAULETTE. — Ici... tout à l'hcure...
M. d'alaly, la regardant. — Vous avez une toilette ravissante. . .
PAULETTE. — C'est la première fois, depuis que je vous connais, que vous me faites compliment d'une toilette...
M. d'alaly. — C'est que, aujourd'hui, je suis un... regardeur comme les autres...
Montez-vous toujours à cheval ?
PAULETTE. — Oui... mais je montc JUfawdarifiy mon pauvre Abeilard est sur la paille... Il devient infirme...
M. d'alaly. — Un nom prédestiné.
PAULETTE, saisie. — Comment!... C'est vous qui plaisantez de ça, à présent!... vous qui...
M. d'alaly. — Permettez!... A présent, je n'ai plus à me poser en moraliste, moi!..
Je suis garçon!...
PAULETTE. — (A part.) Il est infiniment mieux en garçon qu'en homme marié!...
M. d'alaly. — Alors, nous devenons bons amis?... C'est sérieux?...
PAULETTE. — Tout ce qu'il y a déplus sérieux!...
m.d'alaly. — Et VOUS m'autorisez à aller vous voir?...
PAULETTE. — Je vous en priel...
M. d'alaly. — Il y a des gens que notre bonne intelligence surprendra bien...
PAULETTE, à party regardant madame d'Houbly qui les observe. — Il y en a aussi que ça vexerai...
M. d'alaly. — Nous avons joliment bien fait de nous séparer...
PAULETTE, sans enthousiasme. — Ohl oui!... {Elle pose son assiette sur la table, et revient au milieu du cercle; tout le monde la regarde curieusement.)
Aux Français. Un mardi.
Salle pleine, mais peu élégante. On joue :
On ne badine pas avec V amour.