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LA SATIRE POLITIQUE

La Fronde bat son plein. Le cardinal de Mazarin lutte pour la Cour contre les grands, contre le Parlement, contre le peuple de Paris. En face de tant d'ennemis, il a pour appui l'autorité royale d'un enfant et les bonnes grâces d'une femme. Et tout ce qui tient une plume, exception faite pour ce faux Gascon, mais ce vrai brave, qui a nom S. de Cyrano Bergerac, compte avec les adversaires du ministre :

Un seul Mazarin fronderas Irréeonciliablement,

comme écrit Marigny, (673, fd 44). Scarron constate plaisamment cette défaveur universelle, (673, f° 46 verso) :

Plaise à monsieur Mazarin Cardinal En ma faveur de créer un office Pour rechercher cpux qui disent du mal De Sa Grandeur par rancune ou malice, Et d'ordonner que recors et sergens Exigeront un denier de chaque homme Qui le dénigre au grand mépris de Rome ! Je luy promets cent fois cent mille francs Et si, j'auray pour moy plus grosse somme.

On prend le malheureux homme d'Etat dès ses humbles origines : on lui reproche son avarice et la protection de la reine régente, (673, f° 96 verso) :

Dedans la ville de Mazare Mazarin vivroit en Lazare Réduit a la mendicité, Sy la bonté d'Anne d'Autriche N'en avoit fait un mauvais riche De ce pauvre ressuscité.

On conseille à cette dernière de le renvoyer tra los montes, (673, f° 23) :

Je veux que Dieu me damne Si tu ne le fais desloger, Bonne femme, dame Anne,

Ton estranger.

La Barricade

Et la Frondade Vous feront tous deux enrager.

Cette qualité d'étranger et ce désir de le voir retourner en Italie sont une note dominante dans le concert des Mazarinades. La Ballade suivante de Marigny, qui est un remarquable tour de force rythmique, les rimes en étant les cinq voyelles successivement employées,résumecette haine,(673, f° 41) :

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Frondeurs dont la vigueur autrefois estonna Ce maistre Calabrois, ce fourbe raffiné, Quand, pour avoir de nuit nostre prince emmené, Cet arrest si fameux contre luy l'on donna, Courage ! Son forfait sera bientôt puni. C'est un pauvre Ministre ; il a le teint terni ; Déjà tous ses amis tirent vers Piombino. Nous aurons le plaisir de le voir, mis a nu, Reprendre le mestier qu'apprend l'Aretino. Le Faquin s'en ira comme il estoit venu.

A peine l'autre jour Condé le mastina

Que, plus triste etconfus qu'un pauvre condamné,

De tous ses courtisans il fut abandonné,

Et le nommé C... ses singes malmena;

Il n'eut plus de crédit chez la Contarini ;

L'huissier du cabinet morga le Mancini

Et l'appela cent fois fils de Vetturino ;

Un autre dont le nom ne m'est pas trop connu

Appela, ce dit'on, sa niepce Bequeno.

Le Faquin s'en ira comme il estoit venu.

Aprez que dans Madrid le signor Colonna L'eut sens dessus dessous mainte fois retourné, Dans Rome il fut produit comme un efféminé, Ou sens dessous dessus qui voulut le tourna. Cependant aujourd'huy ce messerFaquini, Comme sy nous tenions le sang Mazarini Plus illustre cent fois que le sang Ursino, Et que par son mérite il se fut maintenu, Il respond fièrement a Condé : Signor, no ! Le Faquin s'en ira comme il estoit venu.

Envoy à Mgr le Prince de Condé.

Prince, appuy de l'Etat, de gloire environné, Par les mains de l'Honneur tant de fois couronné,

Ne vous lassez-vous point de voir ce ?

Trop longtemps, malgré nous, la Cour l'a retenu. Condé, si vous parlez, devant qu'on chante No, Le Faquin s'en ira comme il estoit venu.

Il convient donc d'exiler ce ministre odieux, qui, de concert avec la régente, a enlevé le petit roi, (673, f° 24) :

Ces preneurs de Louys, ces avares harpies, Le grand maistre et le cardinal,

Aprez s'estre saisis de toutes les coppies, Ont enlevé l'original.

Le calembour s'en mêle sans rien ôter à l'indignation. Ils ont fait venir d'Italie maint compatriote qu'ils ont comblé de charges et d'honneurs au détriment de nos nationaux:

Chanson Sur l'air des Bransles de Metz, (672, f° 120) :

Quand vous seriez comme le prince Devant quy tout l'Empire a fuy Et que, vous auriez, comme luy, Au Roy conquis mainte province,

Sy vous n'estes Italien, Adieu l'espoir de la fortune !

Sy vous n'estes Italien, Vous n'attraperez jamais rien.

Et puis on a mécontenté le bon peuple

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par l'arrestation de Broussel, de Blancmesnil et de Charton. Et les quolibets pleuvent, (673, f° 18) :

Nous admirons votre prudence, Grand cardinal qui commandez Aux Orléans et aux Condez Et aux autres faquins de France.

Bien que Naples se soit perdu, Et que Gourtray se soit rendu, Nous vous devons une couronne.

La guerre est pour les officiers Et la campagne est assez bonne Puisqu'on a pris trois conseillers.

On adore surtout Broussel, (673, f° 44) :

Le vieux Brusselle honoreras Afin de fronder longuement!. ..

Aussi la joie est-elle grande chez les bourgeois et les harengères lorsqu'on a relâché le bonhomme. En un Discours signé Du Manoir, s'exprime ainsi une Dnme de la Halle, (673, f° 19) :

Notre bon Conseiller, ce monsieur de Brusselles... Par la Saint-Jean, cémon, je les avons vaincus Cette Beyne de pique, et cet Olibrius Oui pensoit que Paris feroit toujours la beste...

Ailleurs on chante ce Couplet, (673, f° 20) :

Notre Cardinal

Fait très mal D'oser penser encor a conquestes nouvelles. S'il se mocque, je ne sçay, Mais il a gardé Brusselles Encor plus mal que Gourtray.

Enfin, à côté de vers orduriers dont j'ai pu prendre copie mais que je ne saurais reproduire, et dans lesquels Mazarin demande sa grâce au jeune roi, un poète se hausse à ce Sonnet, (673, f° 36 verso) :

Brunehault Espagnole et fourbe en pieté Avec un beau Romain meine une vie infâme ; Elle met son Estât dans le feu, dans la flame. Un cheval furieux venge sa cruauté.

Une veufve de France expose sa beauté Sous un vil Piemontois qu'elle appelle son ame. Après vingt ans captive, o misérable Dame, On t'enlesve la teste avec la royauté.

Celle dont les enfans régnent en l'autre monde Est morte dans l'exil comme une vagabonde Pour avoir trop flatté Conchine et Richelieu.

Régente qui souillez l'honneur du diadème Aprenez ! Cet arrest est signé dans les cieux, Ou de vivre autrement, ou de mourir de même.

Le latin s'en mêle aussi, avec FEglise. Voici le Credo des Frondeurs, (673, f° 43 verso) :

— Credo in regem omnipotentem,... non in Annam aut Condoeum aut JuliumMazarinum, sed in Dominum vivum Beaufortium... Accusatusestpronobis subMatheo Barbasso... Credo in Petrum Broussel et coadjutorem... —

Voilà le Catéchisme de la Fronde, (673, fo 44 verso), boutade de l'éternel Marigny :

— Estes vous frondeur?

— Ouy, par la grâce de Mgr le duc de Beaufort.

— Qu'est-ce a dire Frondeur?

— C'est tenir une fronde et courir aprez Mazarin.

— Combien y a t'il de Frondeurs?

— Il n'y en a qu'un.

— Quef est'il?

— Monseigneur le duc de Beaufort.

— Monsieur le Coadjuteur n'en est'il pas un?

— Ouy.

— Et monsieur de Brusselles n'en est'il pas encore un?

— Ouy.

— C'est donc trois Frondeurs?

— Non, parce que, encore que ce soyent trois personnes, elles sont sy bien liées de volonté qu'elles ne sont que une teste en un bonnet...

Je croys, en bon fils de la Fronde, Qu'aucun Roy n'est si grand que nostre souverain ; Mais je tiens monsieur son parrain Le plus grand sot de tout le monde.

Avec Broussel donc, Beaufort et Retz sont les idoles du peuple. Et cependant, de-ci delà, ils sont chansonnés avec malice et souvent avec esprit, (673, f° 93) :

Ce brave monsieur de Beaufort Est pour le moins Roy de la Halle.

Il est adroit et bien accort, Ce brave monsieur de Beaufort.

Sy son party est le plus fort Et que la France se caballe, Ce brave monsieur de Beaufort Est pour le moins Roy de la Halle.

Retz n'est pas encore promu cardinal, et il en a un vif chagrin, (673, f° 57 verso) :

Monsieur nostre Coadjuteur

Sent au cœur Une fort grande douleur ; Il est enrhumé, le pauvre homme ; Il est tout pris du cerveau, Car le courrier venant de Rome A laissé perdre son chapeau.

Etrange figure de prêtre capitan, qui a pour bréviaire un pistolet et à sa solde un régiment ; qui, malgré l'Arrêt contre les

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réjouissances du carnaval, a trouvé le moyen d'aller en masque, (673, f° 28 verso) :

Contre l'Arrest nostre prélat N'a pas laissé d'aller en masque, Portant dentelle a son rabat, Contre l'Arrest nostre prélat.

Il a pris l'habit de soldat, Il a changé la mitre en casque.

Contre l'Arrest nostre prélat N'a pas laissé d'aller en masque.

A-t-on rien veu de plus plaisant Que le Coadjuteuren guerre?

Son habit gris, son régiment, A-t-on rien veu de plus plaisant?

Cet homme de grand jugement Veut reformer le Ministère.

A-t-on rien veu de plus plaisant Que le Coadjuteur en guerre ?

Monsieur nostre Coadjuteur Change la crosse en une fronde.

Il est vaillant et bon pasteur Monsieur nostre Coadjuteur.

Sachant que jadis un frondeur Fut un des plus grands Roys du monde, Monsieur nostre Coadjuteur Change la crosse en une fronde.

Corinthien, c'est trop de chaleur ; Vous avez l'esprit trop alerte.

Pour chapeau de rouge couleur, Corinthien c'est trop de chaleur.

Quand vous ne seriez pas pasteur, Il vous le faut de couleur verte.

Corinthien, c'est trop de chaleur ; Vous avez l'esprit trop alerte.

Et ce fameux régiment n'échappe point à une raillerie légitime, (673, f° 29) :

Ils sont sortis de la grand'ville Des Bourgeois environ vingt mille Avec un fort grand appareil.

Bacchus leur fit prendre l'alarme Et prendre Paris pour Gorbeil, Tout au rebours du duc de Parme.

Cette guerre d'ailleurs justifie, avant qu'il ait été écrit, le mot de Beaumarchais : En France, tout finit par des chansons. Le sceptique des Barreauxcompose la sienne, et Tallemant la note, (673, f° 29 verso) :

Je ne crains point en cette guerre Qu'on jette mes chasteaux par terre, Qu'on mette mes biens a l'encan.

Je vais partout comme un Apostre Et, sy je disne dans un camp, J'iray fort bien souper dans l'autre.

Je suis bon Français pour la vie

Qui m'enrosle en philosophie,

Exempt de partialité,

Et ceste belle indifférence

Asseure ma neutralité

Par tout le roïaume de France.

Or, tout le royaume s'agitait. Les Impor-

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tants, — sobriquet qu'avait donné aux caudataires du grand Condé cette spirituelle langue, et redoutée, nommée madame Cornuel, — étaient encombrants comme il sied et appréciés à leur valeur, (672, f° 138) :

Courir jour et nuit par la rue Sans affaires et sans dessein, Faire aux foires le pied de grue, Trancher du petit souverain, Avoir des brigants a sa suite, Contrefaire les capitans Et des premiers prendre la fuite, C'est ce que font les Importans.

Présider dans les lieux infâmes, Mettre au jeu son plus grand boDheur, Mesdire des plus sages dames Loin de desfendre leur honneur, Parler en politique grave Aïant a peine atteint vingt ans, En sa maison faire le brave, C'est ce que font les Importans.

S'efforcer d'obscurcir la gloire D'un Prince admirable en ses faits Qui par une double victoire Nous rend plus puissants que jamais, Ne pouvoir de sa renommée Souffrir les raïons éclattans, Et ne jamais suivre l'armée, C'est ce que font les Importans.

Ce qu'il faudrait pour arrivera la paix dont on a le si profond besoin, ce serait de

supprimer tous les fauteurs de désordres et de renvoyer chacun à ses occupations, (673, f° 63):"

Mazarin

Demeurer par delà Turin...

Le Parlement dans son mestier...

Le Marchand soyt dans sa boutique, Le Laboureur a sa charrue...

Voyez-vous percer le bout de l'oreille de cette bourgeoisie qui ne perd jamais de vue les intérêts matériels de l'Etat et s'occupe toujours de la reprise des affaires ! Autre trait de son caractère : la défiance ; et voilà comme, alors que la paix qui termine la première Fronde est signée, un poète anonyme écrit, (673, f° 37 en travers) :

A la fin la paix est signée ; Nos conseillers sont de retour, Leurs chevaux, leurs valets, la teste coronnée De feuillage tout a l'entour.

Mais, maigre lauriers et verdure, Avec raison chacun murmure Contre la Paix du Parlement.

On la croist de peu de durée.

Estant faitte si chaudement, Ce doit estre une paix fourrée.

Les manuscrits de Tallemant, sont on le voit, une mine précieuse de renseignements

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sur toute cette campagne de mazarinades, de pamphlets, de pasquins qui mettent en scène les personnages principaux du xvne siècle.

Condé, en somme, a, comme l'on dirait, une mauvaise presse. On applaudit à son arrestation, qu'accompagnèrent celles de Conti et de Longueville, (673, f° 46) :

O Dieu ! le beau coup qu'on a fait D'en prendre trois tout d'une file !

Le Triumvirat est défiait.

O Dieu ! le beau coup qu'on a fait ! Le fin, le preux, le contrefait Sont ensemble cheus dans la grille.

O Dieu ! le beau coup qu'on a fait D'en prendre trois tout d'une file !

On le raille sur son échec de Fontarabie, (672, f° 134) :

Le prince de Condé Eust pris Fontarabie Sy l'on l'eust secondé Sans luy porter envie ;

et de Lérida, (672, f> 138 verso) :

Ils reviennent nos guerriers, Fort peu chargez de lauriers.

La couronne en est trop chère,

Lerela lanière,

Lerela lanla.

La victoire a demandé :

Est-ce le jeune Condé?

Je l'avais pris pour son père, Lerela

Le lieutenant gênerai Dit en poussant son cheval :

Evitons l'heure dernière, Lerela

Sans songer à ce que ces plaisanteries avaient (Tanti-patriotique, l'on chansonne encore le prince obligé de battre en retraite devant l'armée, alors triomphante, de don Francisco de Mellos, général des Pays-Bas espagnols :

Chanson, (672 f° 139 verso) :

Messieurs de Saint-Quentin, Ouvrez viste la porte ; Car Melo, ce lutin, Me suit d'estrange sorte.

Hola! Qui va la?

Je suis Lampon Qui pleure ma deffaite ;

Je suis Lampon Qui vient faire retraitte ;

Je suis Lampon, Abaissez vostre pont !

On attaque la réputation de madame de Longueville ici dans une Epigramme que je n'ose citer, là dans un Couplet qui vise

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en même temps La Roche Foucauld, (673, f° 31) :

Si l'amour de Marsillac

Fait durer ce mique mac,

De longtemps la paix n'est faitte.

Hélas ! Cette amourette

Nous va mettre au bissac.

On note, sur un air de complainte, la crâne attitude de mademoiselle de Montpensier, (673, f° 61) :

Or, escoutez, peuples de France, Comme de la ville d'Orléans !

Mademoiselle, avec asseurance, Dit : Je suis maistresse céans.

On luy vouloit fermer les portes...

Et par contre la couardise de Chabot excite la verve des rimeurs, (id., ibid.) :

Chabot, renonce a l'espée Puisque tu t'en sers si mal ; Tu n'es point né pour l'armée ; Ton élément est le bal.

Tu danses bien la bourade, Tu fais merveille aux cinq pas ; Mais quant a la mousquetade, Ma foy, tu n'y pipes pas.

Et il est censé répondre :

Ton advis est salutaire Et certes j'en veux user; Car tant de monde m'esclaire Que je ne peux plus ruser.

Cet honneur dont on se pisque Et qui ne me touche point Ferait courir trop de risque Au moule de mon pourpoint.

Ceux qui se pasment de gloire Feront le mestier de Mars Et, pour estre dans l'histoire, Se mettront dans les hasards.

Quant a moy, qui suis habille, J'eviteray les dangers, Et partout je feray gille Comme j'ay fait en Angers.

La Fronde est terminée et, botté et éperonné, Louis XIV, devenu Louis le Grand, a changé l'Etat en lui. Belle matière à la satire, car ce monarque triomphant, je l'ai dit, n'est qu'un homme. Epris d'abord de tous les plaisirs, jeune et brillant avec la Vallière ; maître ensuite de toutes les gloires et rayonnant avec Montespan ; tombé enfin dans la misère et dans l'intolérance avec Maintenon, quel but merveilleux pour les traits qui vont, partis de tous les points, frapper le lion majestueux et le lion vieilli. (673, f° 133) :

Le Père... est rude Et m'a dit fort souvent Qu'un pèche d'habitude Est un crime très grand.

De peur de luy desplaire, Je change la Valliere Pour prendre Montespan.

Et Mazarin for ever. Il préside aux jeux de sa nièce, mademoiselle de Mancini, (673, f° 43) ; il assiste aux ébats royaux et les règle, (672, f° 81 verso) :

A laMothe d'Argencourt

C'est en vain, petite friande, Que vous estallez vos appas.

Sa Majesté n'osera pas Si son parrain ne le commande.

Mais où la fureur se déchaîne, c'est dans cette ultime période du règne de Louis, alors que gouverne la veuve du cul-de-jatte Scarron, (673, f° 229) :

Si Scarron revenoit icy,

Il pourroit bien trouver chez luy

Un sujet magnifique

Pour un Roman comique.

Madame de Maintenon est l'objet del'animadversion générale : on ne lui pardonne point d'inspirer les dragonnades ; on l'ac-

cuse de pousser aux conversions des rentes, (673, f« 215) :

Le Roy pour des raisons pressantes Laisse pour quelque temps Gharenton en repos. Il trouve mieux son comte a convertir les rentes

Qu'a convertir les Huguenots.

Une voix timide s'élève, au milieu des huées, du mépris et de la haine, pour apprécier avec faveur les actes de la marquise, et un M. de Saint-Martin écrit, (673, f° 219) :

Toy dont l'esprit divin et la vertu sublime Du plus grand de nos Roys a mérité i'estime, De tes sages conseils nous avons veu l'effet.'.. Le faux culte aboly, le vray Dieu satisfait...

Mais ce lyrisme est un véritable accident. Le roi lui-même, à côté de quelques thuriféraires, rencontre plus d'un ennemi au blâme énergique. Avec la placide impartialité d'un collectionneur, Tallemant nous sert des uns et des autres.

Ici, mademoiselle de Scudéry chante le désarmement, (673, f° 192 verso) :

On n'avoit jamais tant vanté Ny campagne d'Hyver, ny campagne d'Esté Quand Louys revenoit suivy de la Victoire.

Quelle est ceste nouvelle gloire ?

Sur ses propres exploits a t'il pu renchérir Aprez tant de succez sur la terre et sur l'onde ? Ouy, car donner la paix au monde Est plus grand que le conquérir.

Là, Boyer, (673, f° 138 verso), embouche la trompette épique pour ce roi qui dépasse tout ce que l'antiquité a eu de plus grand.

Mais il faut vite déchanter. Partout ailleurs on injurie, on vilipende Louis XIV, et parfois en des termes que je ne saurais reproduire. On doute de son courage, (672, f° 117) :

Epigrame aux Anglais

Peuple factieux et rebelle,

Pour punir ta témérité

Crois-tu qu'il n'est plus de pucelle?

Louys la porte a son costé.

Et un méchant écrivain, qui signe son œuvre de son nom et de sa qualité, Ghantemerle Montalambert, gentilhomme d'Angoulême, s'égaie de la belle équipée de Marsal, de ce voyage militaire sans risques et sans résultats, (673, f° 109) :

Sonnet au Roy (1663)

Assembler une armée, y joindre vostre bras, Vous voir passer la Marne, abandonner Versailles, Ne parler que de sang et que de funérailles, Ces démarches font peur a tous les potentats.

Le Pape et l'Empereur tremblent pour leurs Estats ; On croist qu'ils serviront de champs pour vos bataille > lles u. qu on ne vous verra r'entrer dans vos murailles

Qu'aprez avoir du moins conquis les Pays-Bas. Mais puisque ce fracas dont l'Europe est esmeue N'estoit que pour passer vos trouppes en reveue, Pour un sy foible effort a quoi bon tant de soing ? Pourquoy ces grands apprests de canons et de bom- . Ibes?

^ar vous pouviez sans peine et sans aller si loing Choisir pour cet exploit les plaines de Colombes.

Tout ce qui, de près ou de loin, touche au monarque ne trouve pas de quartier.

C'est ainsi que Dangeau, le fidèle historiographe, se trouve drapé, (673, f° 127 verso) :

Sonnet Estre dans les plaisirs du Roy Du jeu, du bal et de la chasse, Faire exercice en bel arroy, Monter quelquefois sur Parnasse, Donner tout a l'ambition, Cajoller la blonde et la brune, N'avoir point de relligion Quand il s'agit de la fortune, Commander le grand régiment, (1) Achepter un gouvernement (2)

(1) Le régiment royal d'infanterie: Il a soixante compaignies. Note de Tallemant.

(2) De Touraine. Ici.

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Et du cordon bleu l'espérance, Dangeau, par des exploits si grands, Sy la paix dure encor dix ans, Te voyla mareschal de France.

Ailleurs, on met Dangeau sur le pied de Colbert pour s'étonner de leur haute fortune, (673, f° 116 verso) :

Vaudeville

Quand je vois d'Angeau capitaine, Sainct Gelais fille de la Reyne, Et Colbert, ministre cVEstat, Le grand Fouquet en décadence, Je dis : le destin n'est qu'un fat Et nargue de la Providence !

Les pestes de cour triomphent quand le roi, qui avait confié à Dangeau l'ambassade de Suède, changea d'idée et fit partir Pomponne, (672, f° 97) :

Or, escoutez petits et grands, Le malheur de notre roïaume :

Dangeau, la perle des vaillants, Ne doit plus aller à Stocolme.

Helas! il demeure a Paris

Quant à Colbert, on ne lui pardonnait point la disgrâce du surintendant, (673, f° 107) :

Epi g rame (1662)

Le petit escurieu (1) pour toujours est en cage ; Le lézard (2) plus accort se fait au badinage ; Mais le plus fin de tous est un vilain serpent (3) Qui s'abaissant s'esleve et s'avance en rampant.

J'ai trouvé aussi des satires plus générales, — je veux dire qu'en un cadre plus élargi elles s'attaquent à la fois à plus de gens. Ce sont les Logemens de la Cour, (673, f° 78), qui font malignement résider M. le prince de Conty, au Singe qui pile, Rue des Marmousets ; Mme la princesse de Conty, a l'Image Sainte Rêne, Rue Montorgueil; Mlle Hortense, a la jeunesse, près l'Arsenal ; M. d'Elbeuf, a Montmartre, Riie des Mauvaises Paroles...

Les Contre- Veritez de la Cour, (673, f» 79), dont le titre indique suffisamment l'esprit, sont pièces de même nature et de même portée :

Le Roy pour son Estât s'occupe tout le jour, Raffine en politique et raffine en amour,

Il fait a tous venans de fort grandes caresses

Gramont n'a point d'esprit

Harcourt n'a point de cœur, mais il est politique, Et le duc deReaufort en beaux termes s'explique...

(1, 2, 3) Armes de Fouquet, de Le Tellier et de Colbert. Note de Tallemant.

330 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE

Et le comte de Guiche a peu de vanité... Et le marquis d'Alluye aime fort l'embuscade... Brancas aime a se taire et n'aime point le jeu ; Le grand Saint Evremond, Boisdauphin et d'Olonne Sont sobres, libéraux et fort bonnes personnes. Madame de Villars nous paroist un dragon, Gourdon n'est qu'une beste ; en revanche, elle est

[belle...

Bussy réussit bien dans la cavallerie ; Il est assez fldelle et point du tout impie... Vivonne est fort poly ; Gondi n'a point d'envie... Bois Robert nous ennuie et fait de sots discours... Et Margot Corniiel n'est point divertissante...

J'abrège en ne prenant que des noms fort connus sur lesquels la contre-vérité est aisément reconnaissable et par là-même plaisante.

D'autres Couplets, (673, f° 142), sont également malicieux et aussi instructifs :

Pour les daines et demoiselles

Grignan est trop franche, Medebourg trop blanche, Bade a d'amis grand'quantité ; Mais pour la Ferté Il n'est rien si prude.

Ludre est sans beauté...

Quelques Proverbes, (673, fos 80-81), dont certains à ne pas citer par convenance, ne manquent point d'originalité :

La Reyne. — Plutost mourir que changer.

M. le Prince. — Contre fortune bon cœur.

La France. — Chacun sçayt son mal.

Bussy. — Bon cheval de trompette, ne s'estonne pas du bruit

Les événements politiques de quelque importance donnent lieu à des pièces recueillies par Tallemant.

L'arrivée effrayante de Jean de Vert fît éclore dix vocations poétiques, (672, f° 135) :

Ce fut environ le minuyt Qu'un courrier en allarmes S'en vint crier avec grand bruyt :

Il faut prendre les armes.

Je vous le dis sans fiction :

Le dyable emporte Gassion Et Jean de Vert (bis).

Guillaume d'Orange devient roi d'Angleterre et aussitôt, (673, f° 253) :

Chez l'Anglois s'accomplit la fable Du peuple qui fut misérable Pour demander un roi nouveau. Charle fut un fort bon yvrogne, Jacque estoit un vray soliveau ; Guillaume sera la cigogne.

Le duc de Savoie, battu à Turin, s'enfuit

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piteusement. Vite un Couplet, (673, f° 265 verso) :

Il court un bruyt dans Paris Que Cattinat m'a tout pris ; Mais il a tort s'il s'en vante ; Car j'ay ma chaise roulante.

Juge-t-on ces fameux procès d'empoisonnements qui défrayèrent les chroniques de l'horrible? La satire en profite pour frapper les conseillers de Louis XIV, (673, f° 2 verso):

Je ne suys point surpris d'ouyr de toutes parts Que les jours de plusieurs par le poison s'esteignent: Nous sommes dans un siècle ou reignent Les couleuvres et les lézards. (1)

Y a-t-il une création de chevaliers de l'ordre ? Nevers prend la plume contre son ennemi Bellefons, (672, f° 84) :

Bellefons, porte queue a mine indifférente, Du plus grand des mortels suivoit la marche lente Et, montrant aux mortels ce qu'il a de menton, Faisoit dire a chacun : pourquoi le choisit'on?

Tels sont les mille et mille sujets d'importance inégale sur lesquels s'exerçait, au xvne siècle, la satire politique, contribution heureuse, on en conviendra, à l'his-

(1) Tallemant écrit encore en note : Les armes de M. Le Tellier et de M. CoWert.

toire de ce journalisme dont Boursault fut un des premiers maîtres, et dont les manuscrits de Tallemant nous ont gardé bien des échos.

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