TALLEMANT POÈTE TRAGIQUE
A tout seigneur, tout honneur ! Signées de son nom ou des lettres D. R., quelques œuvres appellent d'abord et retiennent notre attention.
Comme poète, Tallemant est à peu près inconnu. Si les libertins de mœurs lisent ses Historiettes pour y trouver de graveleux détails et de licencieuses peintures ; si les érudits y cherchent un des monuments les plus intéressants de notre langue et un
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tableau des mœurs de son temps, on ne cite guère de lui, comme œuvres poétiques, que \e Madrigal sur la fleur de lys dans la Guirlande de Julie, un Sonnet à Conrart, une Epistre au P. Rapin et les Epitaphes de Perrot d'Ablancourt et de Patru. A ce mince bagage je veux faire quelques additions : Un madrigal à note politique après la représentation d'une comédie en musique, (673, folio 68) :
R'envoyez tous ces piailleurs, Cardinal, ils font tort à votre politique. Quels Mazarins oyant cette Musique S'empescheront d'estre Frondeurs?
Une épigramme adressée [à la comtesse de Suze désolée que le jeu de billard détournât les jeunes gens de l'amour, et qui ne manque pas de facilité et de verve, (673, folio 68, verso) :
Marys ne soyez plus en transe, Vostre honneur est en seureté.
Il est vray, le Blondin dépense; Il est toujours fort ajusté; En garniture il pindarise; Il s'enfarine avec grand art; Mais sur ma parole il ne vise Qu'à la Belouse du Billard.
Ces jeux-là n'ajoutent rien à la renommée de Tallemant. Par contre, ce qui me paraît plus important, ce sont les pages 159 et 192 du vol. n° 672, qui nous ont conservé le brouillon d'une tragédie, Edipe, antérieure à celle de Corneille et suivant de près le texte de Sophocle dans la mise en scène de la sanglante légende des Labdacides. Présenter Tallemant des Réaux comme poète tragique n'a rien de banal, et l'on m'accordera qu'il est fort peu connu sous cet aspect. Sa pièce est en V actes et en vers. Le Ier acte compte5 scènes; le IIe, 3; le IIIe, 5; le IVe, 4 ; le Ve, 8. Les protagonistes sont Œdipe, Jocaste, Créon, Tirésias, accompagnés de Phédon, ambassadeur de Corinthe, deCarès, vieillard thébain, témoin du passé, de gentilhommes de la cour et des confidents obligatoires.
Acte Ier. — Le peuple en foule, suivant le sacrificateur de Jupiter et portant des rameaux d'olivier entourés de laine blanche, aborde le palais du roi pour implorer son secours. Et celui-ci de répondre :
Vous devez m'obéir, mais je dois vous defîendre. Parlez! Edipe est prêt à faire son devoir....
Le prêtre réplique au nom de tous. L'en-
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cens des sacrifices s'est élevé avec le cœur et les mains desThébains infortunés ; mais les dieux sont restés sourds à leurs plaintes et le fléau continue à dévaster ville et campagne ; le nombre des morts croît de jour en jour; le peuple n'a plus d'espoir qu'en la sagesse de son roi. Œdipe, plein d'amour pour ses sujets, n'hésite pas. Que veut-onde lui? S'il a jadis affronté le Sphinx pour acquérir de la gloire, il est prêt à tout oser dans l'intérêt général :
Je cherche vostre paix; je n'ay point d'autre envie ; Je lui sacrifierai ma fortune et ma vie. — Pour un zèle si grand que ne vous doit-on pas? Peut-on moins que baiser la trace de vos pas?
Œdipe rappelle alors que tout ce qui dépend de la prudence humaine a été mis en œuvre pour conjurer lefléau. Ses malheurs personnels ne l'empêchent aucunement de sentir tout le poids des calamités publiques. De fortune, l'art est impuissant, les dieux sourds, et il lui est venu
un soupçon qu'on avait irrité
Peut-estre innocemment quelque divinité.
Aussi a-t-il envoyé Créon, son beau-frère,
consulter l'oracle, et il attend ce messager, le plus fidèle appui de son trône :
Peut-estre son retour
Nous en esclaircira devant la fin du jour.
A la même heure, Arbas annonce l'arrivée de Cléon, qui est introduit et auquel Œdipe demande tout d'abord si ces pressentiments étaient fondés en raison.
Il est quelque moyen de nous en préserver,
Si ce que l'on ordonne au moins peut s'achever.
— Il faudrait s'expliquer d'une façon plus claire.
— Si vous le commandez, je suis prest à le faire. Dans vostre cabinet vous n'avez qu'à passer, Pour sçavoir ce qu'à Delphe on vient de m'annoncer .
Œdipe ne voit pas la nécessité du huisclos, et Cléon doit parler aussitôt sans crainte; car le peuple a droit de savoir, et une audience secrète exciterait avec raison ses murmures en éveillant sa défiance.
Prononcez maintenant ce que l'oracle ordonne, Et pour l'exécuter, je n'espargne personne,
— L'impunité d'un crime a causé ces malheurs : Pour du sang répandu l'on répand tant de pleurs.
Pressé par le roi,Créon ajoute queThèbes ne sera délivrée du fléau qu'alors que le
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sang de Laïus, tué par un criminel, ne criera plus vengeance. A cette nouvelle, Œdipe maudit solennellement le coupable et le dévoue à l'exil. Mais si la découverte de l'assassin est nécessaire, elle est difficile.
Gomment de ce forfait percer l'obscurité ?
Par tout le royaume la version est la même : Laïus a été tué sur une terre étrangère par quelque vagabond, voilà de longues années. (Le manuscrit porte à cette place une tirade raturée dont il est impossible de retrouver le sens.) Le roi décide d'ordonner une enquête. Tous les compagnons de Laïus ont-ils péri avec lui?
Un seul, échappé à la mort, a accrédité le récit qui est sur toutes les lèvres. Quoiqu'il en soit, Œdipe se réjouit de savoir désormais à quoi appliquer son étude :
Je n'ai plus d'autre but que d'apaiser celuy Dont j'occupe le trosne et le lit aujourd'huy,
et fait appel à Créon en lequel la patrie voit avec raison comme un second roi.
Cléante s'associera également à l'œuvre
généreuse de son maître et se montrera ainsi digne des faveurs dont il fut comblé :
Et vous dont Jupiter accepte les offrandes, Sur qui l'on voit pleuvoir les grâces les plus grandes, Vous qui servez d'exemple à ces sages mortels A qui le ciel commet le soin de ses autels, Si vous estes si cher à ce Dieu formidable, Qui mesme aux autres dieux fut toujours redoutable, Que l'interest public eschauffe votre cœur! De vostre zèle icy redoublez la ferveur, Essaïez d'obtenir du monarque céleste Qu'il ne nous prive point de l'espoir qui nous reste, Et qu'il ne souffre pas que nous cherchions en vain Les funestes autheurs de ce meurtre inhumain.
Œdipe et Créon se rendent chez la reine, et le sacrificateur congédie la foule calmée par les solennelles promesses du roi.
Jusqu'à ce point, Tallemant a suivi presque vers par vers Sophocle, supprimant seulement le chœur. Le peuple, en ce premier acte, tient sa place, mais ne reparaît plus dans la suite.
Jocaste, heureuse du retour de son frère, est inquiète du résultat de sa mission.
Vous avez plus de part qu'aucune autre à l'oracle, Madame
(Une lacune de quelques vers.)
. . . Moi! Seigueur, quel crime ai-je commis?
Aux volontés des Dieux mon esprit s'est soumis.
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Leur puissance par moy ne fut point offensée. — Je suis bien esloigné d'avoir cette pensée; Je ne crois vostre cœur d'aucun crime noirci. Vostre seul interest me fait parler ainsi . Ce tendre sentiment ne sauroit que vous plaire ; La responce du Dieu que l'Univers esclaire Peut vous renouveler d'anciennes douleurs Et vous causer encor des soupçons et des pleurs. Nous avons de Laïus négligé la vengeance, Et le ciel nous punit de ceste négligence.
Le péril est pressant, il faut immédiatement venger le premier mari de Jocaste.
A cette nouvelle, la reine rappelle quelle fut sa tristesse lorsqu'elle apprit la vérité. Le roi était seul, ou à peu près, quand il fut tué, et ses meurtriers ne le connaissaient point. Où les retrouver maintenant, ces passants inconnus?
Ils ne sont plus'peut-estre.
Je vois plus que jamais nostre espoir confondu. Ah! que peu noblement l'oracle a répondu!
Œdipe cherche à dissiper ses craintes et plaide la cause des dieux :
Gardons-nous d'offenser ces puissances supres-
[mes...
Leurjougn'est pas un joug qu'on ne puisse porter... Nulle difficulté désormais ne m'étonne; On peut venger Laïus puisqu'Apollon l'ordonne..,
D'ailleurs Tirésias viendra à l'aide de ses maîtres :
L'aveugle clairvoyant entend la voix céleste ; Il sçaura dissiper le nuage qui reste.
Et Cléante reçoit l'ordre d'aller chercher le devin, tandis que Créon félicite Œdipe de ces décisions.
Toute la conversation entre Œdipe et Jocaste est de l'invention de Tallemant, ou, plus exactement, il développe, en remplaçant le chœur par Jocaste, les scènes entre le chœur et Œdipe. Il prête aussi à Œdipe l'idée de consulter Tirésias, tandis que Sophocle fait suggérer cette pensée au roi par ce même chœur.
Acte IL — Cléante exprime à Tirésias son admiration pour le don de divination qu'il tient des Immortels. Sans doute il a perdu la vue matérielle, mais il « a une manière d'y voir » bien supérieure et dont n'approche aucune science. Tirésias ne l'entend point tout à fait de même. Sa mission n'est pas toujours agréable à remplir :
Quel plaisir de prévoir les tristes aventures, Et d'affliger l'esprit des disgrâces futures!.. On ne me croist jamais, on fuit la vérité...
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Cléante lui fait part des sentiments cVŒdipe à son égard.
Cette scène entre Cléante et le devin est de l'invention de Tallemant.
Le roi, qui paraît, supplie le devin de compléter les indications divines :
Il faut que Tiresie explique leur langage — des
[dieux; — Il faut que sa sagesse achève leur ouvrage.
Les meurtriers existent,
Et l'on peut les punir, si l'on en croist les dieux.
Tirésias refuse déparier. Le roi s'étonne.
Je perdrois mes discours aussy bien que mes pas. Ce que je vous dirois, vous ne le croiriez pas, Et c'est parler en vain que parler de la sorte. Mais j'ay pour le silence une raison plus forte : Parler, c'est sur ma teste attirer des malheurs, Sans appaiser nos maux et sans sécher nos pleurs. Pour moy, des qu'a vos yeux le secret se révèle, Vous allez concevoir une haine mortelle. Vous m'allez regarder comme vostre assassin ; Ce secret doit plutost demeurer dans mon sein.
Œdipe proteste et veut convaincre Tirésias de la nécessité de parler :
Parlez! ne craignez rien! la raison vous l'ordonne ! Contre le bien public on n'escoute personne.
Et devant les hésitations du vieillard, le roi va jusqu'à la menace, puis jusqu'aux soupçons injurieux. Tirésias aurait-il eu quelque part à l'assassinat de Laïus?
Indigné et stupéfait, le devin déclare que le fléau,
S'il n'estoit point d'Edipe, auroit bientost cessé, Et, pour en parler mieux, n'eust jamais commencé.
Le roi, sans comprendre encore, réplique que, loin de perdre le pays, il l'a délivré du Sphinx. C'est par intérêt que Tirésias tient ce langage louche. Alors, devant ce redoublement de l'injure, le vieillard se décide à parler :
. ... J'ay tort d'espargner qui ne m'espargnepas. Le coup fatal n'est point party d'un autre bras, Et c'est vous que Laïus demande pour victime. On vous voit tous les jours commettre un autre
[crime, Qui ne donnera pas une moins grande horreur...
Œdipe s'écrie que Tirésias a perdu l'esprit, aussi bien que les yeux, mais l'autre l'interrompt prophétiquement :
Taisez-vous d'un défaut qu'on vous reprochera.
Le roi, hors de lui, va d'abord se jeter sur
le devin, mais il réfléchit et, ne le tenant pas digne de son courroux, se demande si Gréon ne serait pas pour quelque chose dans ces impostures.
— Quels que soient vos malheurs, n'en accusez
[que vous !
répond Tirésias et, achevant sa prédiction sur le sort du coupable réclamé par les dieux, il annonce sa mort prochaine :
Meurtrier de celuy qui lui donna le jour, Frère de ses enfants et mary de sa mère, Au parricide il joint l'inceste et l'adultère.
Après avoir fait appel au concours de Gléante pour éclaircir ce qu'il croit une noire intrigue contre lui, Œdipe reçoit fort mal Créon, le menace, en dépit de ses protestations, et le chasse.
— Je vais dans mon palais attendre mon destin; C'est la que ma candeur sera mon seul asyle.
Et cette calme fierté fait rentrer Œdipe en lui-même.
La seule modification apportée ici à la pièce grecque est nécessitée par la suppression du chœur, devant lequel, avant de parler à Œdipe, Créon, dans Sophocle,
a tenté de se justifier des accusations portées par son beau-frère.
Acte III. — Jocaste et sa confidente Cléone veulent réconcilier le roi et Créon. Ce dernier a fait dire à sa sœur de rester fidèle à ses devoirs conjugaux, tout en gardant ses sentiments fraternels. Dans Sophocle, Créon a vu lui-même Jocaste en présence du chœur. Paraît Œdipe :
Et je pleure à la fois dans ce fascheuxesclat, Les maux de ma famille et les maux de l'Estat.
Le roi ne saisit pas comment Créon, qui lui était si cher, pourra
S'excuser d'avoir fait cette lasche imposture,
qui déjà a porté ses fruits. Le peuple est ému
par un dessein perfide
Contre un incestueux et contre un parricide,
et croit sur la parole du traître
que pour fléchir les cieux,
Il ne faut que bannir Edipe de ses lieux.
La reine plaide la conduite passée de son frère, qui est une suffisante garantie de son
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innocence présente; mais le roi n'est point convaincu :
Jugez-vous du présent par les choses passées ; On a selon les temps de diverses pensées.
L'heure d'ailleurs est propice à la traîtrise. Toutefois Jocaste saura ne pas s'associer aux criminels desseins de Créon, car la vie des enfants d'Œdipe est menacée également par la furieuse ambition de leur oncle.
Du désir de régner quiconque a l'asme esprise Croist qu'a tout violer ce désir autorise.
(Ici le manuscrit est retouché par une main étrangère. Au bas de la page, Tallemant a mis de la sienne une note à peu près illisible, de laquelle j'ai déchiffré le début : On m'a brouillé )
Jocaste se retire sur la promesse que l'honneur de Créon sera respecté. Toutes ces scènes sont allongées : Jocaste, dans Sophocle, ne dit qu'un mot en faveur de son frère. Elle pénètre au vif de la question en parlant à Œdipe et cherche à voir clair dans l'atroce situation qui leur est faite à tous deux. Mais voici venir Cléante avec des nouvelles. Œdipe n'est certainement
pas victime d'une intrigue, et tous ses sujets sont de son parti :
Si Créon, m'ont-ils dit, avoit trahi sa foy, Nous serions les premiers à le livrer au Roy.
Quant à Créon lui-même, quoique injustement soupçonné, il pardonne à son beaufrère sa fureur, l'attribuant à son désespoir patriotique de ne point arriver à délivrer les Thébains de leurs maux :
En cet estât on sçait qu'il n'est rien de plus doux Que pouvoir sur quelqu'un descharger son cour-
[roux.
Cette attitude n'est point celle d'un traître, et, persuadé, Œdipe envoie Arbas prier Créon de revenir.
Et l'incertitude augmente au cœur du malheureux monarque. Si pourtant Tirésias disait vrai ! Cléante, tout en connaissant la vertu et la parfaite loyauté du devin, met en doute sa science :
Il pourrait bien pourtant se tromper cette fois; Il eust tenu peut-estre un tout autre langage Si... — Je le poussois trop. Je luy fis un outrage.
Injure pour injure alors. Et puis le portrait qu'on a fait de l'assassin de Laïus ne con-
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vient guère à la personne d'Œdipe. Sur ce point arrive Gréon en diligence :
Ma grâce dont par vous j'ay receu l'assurance N'a point causé, seigneur, ma prompte obeys-
[sance.
Si l'on me l'eust prescrit, quand j'aurois vu mon
[roy Par de nouveaux soupçons irrité contre moy, Que plus fort que jamais eust grondé latempe'ste, Des l'instant, a ses pieds j'eusse apporté ma teste.
Œdipe se justifie de ce soupçon outrageant :
Comme je vous tiens seul digne de la couronne, J'ay dû vous accuser ou n'accuser personne. Mes soupçons ne pouvaient ailleurs porter leurs
[coups.
Je ne concevois point d'autre rival que vous; Mais je crois qu'aisément vous oublierez un crime Qui ne vient après tout que d'une grande estime.
Et, pourconclure, Créon est invité à joindre ses efforts à ceux du roi afin de découvrir le coupable. Cléante conseille à son maître de rappeler Tirésias dont la véracité est décidément réelle :
... Si, quand nous aurons fait sa paix avec vous, Il dit sur qui du ciel doit tomber le courroux, Alors on aura lieu de croire
Et tous s'en vont rassurer la reine. Pas de nouvelle entrevue et de réconciliation dans Sophocle entre Œdipe et Créon. Je le regrette fort pour Tallemant, mais il est bien éloigné de la tragique concision de son modèle. Le xvne siècle aurait certainement pensé qu'il le dépassait.
Acte IV. — Arbas a annoncé à Jocaste la nouvelle phase dans laquelle est entrée la question avec les dispositions du roi, et ce dernier vient lui-même en faire part à la reine, en l'assurant que redevient inébranlable son amitié pour Créon, qui, de son côté, est allé remercier les dieux. Reste le terrible souci du roi, que sa femme essaie d'apaiser :
Partout l'interest gagne ; il entre aux plus saints
[lieux, Et la, comme il lui plaist, il fait parler les dieux.
En effet, un oracle jadis n'avait-il pas prédit à Laïus qu'un fils né de lui et de Jocaste deviendrait son assassin? Et Laïus est mort assassiné par des brigands. Ce fils, il l'avait condamné à mourir dès qu'il fut né :
Un confident expose en un désert sauvage, De nos tristes amours le déplorable gage.
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Au moins l'assura-t-il, et nous n'avons douté, Ny son maistre, ni moy, de sa fidélité. Cet exemple, seigneur, m'a donné du scrupule. Je ne puis approuver que l'on soyt si crédule, Et qu'un événement par l'oracle annoncé Passe pour tous certain, des qu'il est prononcé.
Tout cela, loin de calmer les craintes d Œdipe, les renouvelle et les renforce.
O ciel! qu'ay-je entendu? qu'avez-vous dit, Ma-
[dame ?
En pensant apaiser les troubles de mon asme, En des troubles nouveaux vous me venez jeter; Mes maux, par vos discours, ne font que s'irriter.
Et les questions se pressent, précises, sur ses lèvres, et les réponses de Jocaste l'épouvantent.
Jupiter, quel est donc le sort que tu m'apportes?
Tout concorde : l'endroit, le temps, le portrait de Laïus auquel Œdipe ressemble comme un fils :
Mon malheur irait-il jusqu'à ce point extresme?... Tu n'as vu que trop clair, devin, dont la paupière Ne s'est depuis longtemps r'ouverte a la lumière.
Et il veut être éclairé jusqu'au bout. Tout confirme ses appréhensions premières.
Une lueur d'espoir toutefois lui reste : le témoignage du dernier survivant du drame, le vieux Carès. Œdipe envoie Arbas le lui quérir près du Cithéron, où il termine son existence dans le deuil de son ancien roi. Puis il raconte sa vie passée et ses présentes terreurs à la reine. Elevé par ses parents, Polybe et Mérope, il a accompli à travers la Grèce mille actions d'éclat, mais un jour l'oracle :
Tu rendras, me dit-il, ta couche incestueuse...
Ton père auparavant dans l'infernal séjour Sera précipité par ton bras homicide...
Et il a fui loin de ses parents, et sur sa route il a rencontré Laïus. C'était bien lui.
— Aux malheurs annoncés resvant profondement, Je me rangeois point assez diligemment.
Au lieu de s'arrester, le char fatal me presse, Et la roue, en passant, à la jambe me blesse. J'en punis à l'instant l'insolent conducteur, Et de mon javelot luy traverse le cœur. Son maistre vainement de le venger essaye ; Mon espée en son sein fait une large playe. Tous ceux qui le suivoient eurent le mesme sort, Sans qu'un d'eux en fuyant se dérobe à la mort, Voyez où me resduit la fortune ennemie ! S'il est vrai qu'a Laïus j'aye arraché la vie, Il faudra pour jamais m'esloigner de ces lieux, Ou j'avais su me faire un règne glorieux,
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Ou l'on m'aime ardemment, ou chacun me révère, Peut-estre moins qu'un Dieu, mais aussi plus qu'un
[père.
Je me suis à moi-mesme imposé cette loy. Quelle foule de maux tombe aujourd'huy sur moy ! Jen'ay pas seullement dans la fatale barque Par un sort trop pressé fait descendre un monar-
[que; De tout ce qu'il avoit je suis le ravisseur, Et de sa propre espouse on me voit possesseur.
Déjà il était tenaillé de doute et avait envoyé Lycas chercher des nouvelles de Polybe. Or, Lycas ne revient pas. Tout est trouble et confusion.
— O ciel, de tant d'horreurs me verrai s-j e souillé ? Ah ! plutost je consens à perdre la lumière...
Jocaste le rassure vainement. L'art du devin,
Au moins si c'est un art, est un art incertain,
Après les développements oiseux que j'ai signalés, Tallemant est revenu à la belle scène dramatique entre Œdipe et Jocaste, et a suivi Sophocle pas à pas.
Retour de Lycas retardé dans son voyage, d'où il rapporte la nouvelle que Polybe est mort. Et Jocaste de continuer :
On peut de ce malheur tirer ce reconfort Que vous n'aurez au moins nulle part à sa mort. Cet oracle, Seigneur, souffrez que je le die, D'inutiles frayeurs fatigue votre vie.
Et tous, vont, pour les apaiser, offrir aux dieux des sacrifices.
Acte V. — Œdipe, impatient de s'entrete. niravecCarès,reçoitparPhédonlanouvelle officielle de la mort de Polybe.Le peuple de Corinthe réclame son roi. Pour éviter, tout au moins, d'accomplir la deuxième partie des sinistres prédictions, et ne point se trouver en rapport avec celle qu'il croit sa mère, Œdipe ne retournera jamais à la courdeMérope.L'ambassadeur alors lui fait savoir que sa crainte n'est point fondée, puisqu'il n'est le fils ni de Polybe, ni de son épouse. Lui-même l'a trouvé dans un bois:
J'en eus compassion et, de ce mesme jour, Pour vous donner au roy, je hastai mon retour. Le destin refusait des enfans a sa couche. Du moment qu'il vous voit, votre beausté le tou-
[che...
Il l'adopte, le donnant comme un fils de Mérope, et les détails se succèdent, et Œdipe a encore le plus vif désir de voir immédiatement Carès :
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J'ignore ma naissance et veux m'en esclaircir.
Jocaste trouve qu'il vaudrait mieux ne pas percer toutes ces horribles obscurités, et se retire affligée de voir que son mari méprise son avis. Œdipe en conclut qu'elle redoute pour lui une trop vulgaire origine :
Quand mesme on aurait un esclave pour père,
C'est assez que l'on ait la Fortune pour mère.
Ces scènes sont conformes au texte de Sophocle, même par les détails, sinon par le style.
Enfin, voici Carès. Le roi le met en présence de Phédon et fait appel à leurs communs souvenirs. Phédon rappelle la chasse durant laquelle il trouva un enfant exposé. Carès traite ce récit de fable ; mais Œdipe en sait assez et ordonne à Carès de parler véridiquement.
Vous me forcez. Je crains votre cholere
Et ne puis désormais impunément me taire. Oui ! Pour vous exposer, Seigneur, je vous reçus, Et vous reçus des mains du propre roy Laïus. Je le fis; mais j'eus soin que rien ne put vous nuire Et de tout le succès on vient de vous instruire.
— Il m'a donné le jour, ce prince infortuné ?
— De Jocaste et de luy, seigneur, vous estes né.
Depuis, en vous voiant sur son throsne, en sa
[couche, L horreur qui me saisit si vivement me touche Qu'afln de m'espargner un spectacle odieux, Pour vivre en un désert, j'abandonnai ces lieux. — Il n'en faut plus douter. Je suis ce misérable, Que la haine du ciel a su rendre coupable. Et l'ignorance au moins ne sçait pas excuser
Les crimeslesplus noirs qu'on nouspuisseimposer. Ou pris-tu, Citheron,ta fatale clémence?
Ah ! que ne joignais-tu ma mort à ma naissance ? Pourquoi ravir leur proye aux bestes de ce bois, Pour me soumettre ensuite a de plus dures lois ? Aux coups qui m'attendoient je dérobai ma teste. Si rien en avoit pu détourner la tempeste, Pour en venir à bout, que n'ai-point tenté ? Aux tendresses des miens j'ay toujours résisté. Mais comment se peut-il qu'un abisme s'évite, Quand c'est en le fuïant que l'on s'y précipite ?... Jocaste du mesme homme est l'épouse et la mère Elle qui fut toujours si chaste et si severe. Cet opprobre éternel l'a-t-elle mérité ? Voilà donc le loïer de notre pieté
Et il sort pour joindre à celui de la reine son propre désespoir. L'action se précipite vers le dénoûment. Phédon et Carès se lamentent. Gréon a appris la fatale nouvelle. Cléone vient annoncer que Jocaste s'est tuée pour ne pas survivre à cette infamie, dont les dieux sont les premiers coupables. Cléante enfin termine la pièce par le récit de ce qu'a fait Œdipe :
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Infortuné témoin des disgrâces du roy,
J'ai l'esprit plein d'horreur, de tristesse et d'effroy.
Au lamentable aspect de la reyne mourante,
Il redouble ses crys, son desespoir s'augmente,
Et de ce mesme fer qu'il luy tire du flanc,
Et qui laisse sortir son asme avec son sang,
Servant a sa fureur luy-mesme de matière,
De ses yeux pour jamais il esteint la lumière.
Edipe vous demande ; il veut entre vos mains
Mettre pour quelque temps le sceptre des Thebains.
Il va pour son exil préparer toute chose.
A partir des demain, je vois qu'il se dispose ;
Il dit qu'on ne doit pas différer d'un moment
Au salut que les dieux vendent si chèrement.
Telle quelle, cette œuvre de Tallemant, connue de très rares érudits de notre temps, était ignorée du xvne siècle et de tout le xvme. Nous en avons la preuve dans les Lettres sur Œdipe que Voltaire mit en tête de sa tragédie de ce nom. Il y fait l'examen critique de celle de Sophocle et de celle de Corneille, examinant les trois Œdipes avec une égale exactitude. On en peut conclure qu'il n'avait aucune idée de la pièce de Tallemant, de laquelle il n'aurait pas manqué de parler. Pour moi, contrairement à son avis, je mets en tète sans contestation le chef-d'œuvre sophocléen, et ne suis point éloigné de préférer Tallemant à Corneille et à Voltaire, précisément
parce qu'il se tient plus près de leur modèle commun. Corneille veut, mal à propos, ajouter à la simplicité grecque : le rôle épisodique de Dircée et l'amour plus intempestif encore de Thésée, provoquant Œdipe en duel au dénoûment, sont des inventions tout à fait maladroites. Voltaire se croit tenu, lui aussi, d'introduire un vieil amour entre Jocaste et Philoctète, conforme à la poétique française du xvne siècle, mais qui détourne l'intérêt du spectateur et fait disparaître, en ces deux pièces juxtaposées, ce qu'il y avait de pathétique grandiose aux malheurs d'Œdipe. Tallemant n'a point commis cette faute. Je reprocherai seulement à son dénoûment d'être un récit, trouvant que le monologue de Cléante remplace avec désavantage le spectacle merveilleusement impressionnant de l'Œdipe grec, les yeux crevés, parlant au chœur, et chargeant Gréon d'être l'exécuteur de ses volontés dernières d'emmuré. Et, si l'on accepte mes conclusions, on regrettera sans doute avec moi que Tallemant des Réaux n'ait pas poursuivi ses tentatives théâtrales et surtout que nous ne puissions du moins lire son unique tragédie ailleurs que dans un manuscrit difficile à se procurer et très pénible à déchiffrer,
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