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LES JEUX DES SALONS

Par les manuscrits de Tallemant, il est possible de se faire aussi une idée plus intime des salons du siècle qui n'ont guère été étudiés jusqu'ici que dans leur ensemble, soit avec une solennité érudite bien capable de rebuter le lecteur, soit avec un parti pris d'éloges qui ne lui permet d'entrevoir que comme en une sorte de nuage parfumé les seigneurs et les dames des chambres, réduits, ruelles et alcôves célèbres.

Or, ce serait, à mon sens, une prome-

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nade agréable que celle qu'il nous serait donné de faire sans fatigue dans ces cercles gracieux où, pour la première fois en France, se rencontrèrent les deux sexes en de galants rapports intellectuels, centres et foyers littéraires de la société polie, exerçant une puissante influence sur la langue et sur les mœurs, et d'où sortirent,, pour remplacer les rudes et grossiers batailleurs du temps précédent, ceux que l'on appelait les honnestes gens. Les manuscrits de Tallemant nous accordent la facilité de jeter au moins un coup d'œil informé sur ces réunions.

Ici, c'est le salon grave de Conrart qui devint, par un heureux caprice du cardinal de Richelieu, l'Académie Française ; ou bien celui de l'abbé d'Aubignac qui voulait obtenir, par la grâce de Monseigneur le Dauphin, le droit de se nommer Académie Royale; et celui de l'abbé Testu où se donnait lecture de toutes les pièces destinées au cirque, comme l'on appelait alors le théâtre ; là, à côté de l'Hôtel de Rambouillet et de la chambre d'Arthénice, les salons de madame des Loges où fréquentaient Balzac, Malherbe, Beautru ; de madame de Sablé, retirée après la lettre à Port-Royaldes-Champs, où la venaient visiter d'an-

ciens amis restés fidèles ; de la comtesse de la Bourdonné au Palais-Royal, où le maréchal de Gassion se risqua un jour et faillit perdre le peu d'esprit qu'il avait; de mademoiselle Paulet, la lionne rousse ; de mademoiselle de Scudéry qui présidait, sous le nom de Sappho, les assemblées où se pressaient Conrart-Théodamas, Pellisson-Acante,Sarrasin-Polyandre,Godeaule mage de Sidon, et Chapelain, et Doneville, et Izarn, et de Raincy, et où parfois venaient s'asseoir madame de Sévigné et madame de La Fayette ; et celui de sa belle-sceur, madame de Scudéry, femme du fougueux gouverneur de Notre-Dame de la Garde ; et celui de la comtesse de Fiesque qui avait pris part à toutes les folies de la Fronde ; là encore, la chambre du cul-de-jatte, où madame Scarron remplaçait le rôti par une histoire et préludait à son rôle d'amuseuse du vieux roi; ou bien le salon de Ninon qui gardait, je l'ai dit, le piquant singulier du libertinage philosophique.

Et c'était vraiment pour tous les intellectuels une féconde époque que celle où les réputations se fondaient sur quelques vers et billets galants, sur quelques mots spirituels, sur l'agrément d'une parole vive et

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légère, où les salons, fuyant la pruderie et le péclantisme, étaient de vrais lieux de réunion mondaine ; où Faret codifiait les lois qui présidaient à leur tenue ; où l'esprit servait de passe-port et égalisait toutes les castes; car dans les cercles les plus aristocratiques l'on admettait avec empressement un abbé comme Gotin, un roturier comme Voiture, un goinfre comme Saint-Amant.

Avides de divertissements, et aussi d'hommages, les femmes se passionnaient pour les beaux esprits, et les sentiments s'affinaient jusqu'à l'extrême. Enivrés de leurs succès, les hommes, tel Cydias, après avoir toussé, relevé leur manchette, étendu la main et ouvert les doigts, débitaient gravement des pensées quintessenciées et des raisonnements sophistiqués. De là, le ridicule qui s'est parfois attaché à ces alcôvistes, et qui a excité la verve saine de Molière et justifié en quelque manière certaines attaques de Boileau. On n'a voulu trouver en ce milieu que des fantoches, et de cette comédie on n'a retenu que le psittacisme des femmes et le pédantisme exacerbé des hommes. Sans doute, et j'y souscrirai sous la réserve que d'abord il n'était point attaché grande importance à ces drôleries. — ainsi les traitait-on chez

mademoiselle Paulet, — et qu'ensuite on n'ignore pas que ces admirateurs de lettres dorées et de madrigaleries étaient fort capables de se dédoubler,et que leur facilité à couper les cheveux en quatre ne dépassait point le seuil des ruelles à la mode. Ils gardaient leur énergie intacte pour combattre vaillamment dès qu'il le fallait, — ils le prouvèrent suffisamment en assez de rencontres; — et ces amusettes étaient de simples haltes entre deux batailles, un temps de repos bien gagné, une condescendante galanterie pour aller au-devant des fantaisies féminines et s'associer aux préférences successives de leurs partenaires pour les rondeaux, les énigmes, les métamorphoses et les portraits.

La preuve en est dans ce Sonnet que Condé écrivait aU'improviso de la main qui tint à Rocroi le bâton de commandement, (672,f°84):

Dans ces sombres déserts ou Bayardsepromeine, Ou le soleil faict voir rarement sa clarté, Ou toujours les hyvers triomphent de l'esté, Et quy de tous les Dieux ont attiré la haine,

Je pensois au malheur ou le destin m'entraisne; Je pensois a l'abysme ou je me suis jette, Et sur ce triste objet mon esprit arresté Ne se representoit qu'une perte certaine.

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Vous parustes alors parmi tous ces brouyllards, Dissipant leurs vapeurs par vos puissans regards Et menant aprez vous une saison nouvelle.

Voïez, ma chère Iris, ce que peuvent vos yeux: L'Ardenne en ce moment me parut toute belle ; J'oubliay tous mes maux et je me crûs heureux.

N'est-il pas vrai que la préciosité est curieuse sous cette plume, et que Mars, comme l'on aurait dit, a tout l'air d'avoir mis son armure bas pour s'agenouiller devant une autre Vénus? Et ces riens ont eu leur importance en passant de main en main, car la société en était férue.

D'ailleurs, à en croire les manuscrits de Tallemant, les sujets traités dans les salons sont des plus variés. Un jour, on a parlé de l'aventure tragique du comte de Saint Aignan qui, en 1656, — il a pris la précaution d'indiquer une date précise pour ce fait mémorable dans l'histoire des conversations, — a été attaqué par quatre assassins au cours d'une chasse à l'affût. Et voilà que Montplaisir a rimé une Ballade, (672, f° 84) :

Parmy les bois et la gave verdure On va cherchant souvent mainte aventure, Ainsy que vous, tout gentil chevalier, Lorsque seulet vous alliez vous esbattre. Quatre assassins venant vous espier, Vous avez fait, dit'on, le dyable a quatre.

En coucher deux roides morts sur ia dure, Assaillir l'un d'une grande blessure Et mettre encore en fuite le dernier, Quoyque blessé, comme un Démon, se battre, Dam, chevalier, on ne le peut nier, C'est assez bien faire le dyable à quatre. Les demy dieux, si fiers de leur nature, N'eussent pas fait telle déconfiture S'il eust fallu tel péril essuyer.

Celui qui sceut tant de monstres abattre N'eust pas osé contre deux l'essayer ; (1) Et vous, Seigneur, faites le dyable à quatre.

Envoy

Un mousqueton j'ose vous envoyer Avec lequel s'il vous plaist de combattre Vous en pouvez mesme sept deffler, (2) Aprez avoir tant fait le dyable à quatre.

Voyez-vous la note mythologique et le souvenir d'Hercule, qui olympise tout le xviie siècle de son envolée? Car beaucoup de ces gentilhommes et de ces gentilles dames sont nourris de latin, de grec, d'histoire d'Athènes et de Rome, et les opéras qu'ils parodient en se jouant sont pleins aussi de semblables souvenirs.

Dangeau dialogue avec Ninon, (673,f° 167), comme Cadmus et Hermione dans l'Opéra de Lully :

(1) Nec Hercules contra duos. Note de l'auteur.

(2) Il tire sept coups. Id.

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— Nin. — Ah ! Dangeau, pourquoi partez- vous ?

— Dang. — Je l'avoue entre nous, un combat m'in-

[quiete...

— Nin. — Songez à demeurer et cessez de poursuivre Le funeste dessein que vous avez formé.

Helas, vous aimez tant à vivre, Et vous allez estre assommé...

Madame de Périgny, fille du président, dame d'honneur de la reine, s'attaque à l'opéra Thésée, sous le nom de Lucrèce, pour se venger d'une calomnie répandue contre elle par le premier valet de chambre du roi, (673, f° 183 verso) :

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