Scène VIII, Acte I. — Deniert et Lucresse
Je suis baillif, belle Lucresse, Et baillif amoureux.
Mais vostre foy, seigneur, a Desbrosse est promise
Je sçay que lorsqu'on la mesprise On s'expose aux fureurs d'un jaloux président...
Tout cela, je le concède, n'a plus grand sel, comme on dit aujourd'hui, mais soyons équitables et sincères et jetons autour de nous un regard pour apprécier les marivaudages, les coups d'épingle et d'éventails de nos salons contemporains. Ainsi nous passerons avec une indulgence sereine.
De la parodie on se guindait aussi à la haute littérature, comme il est témoigné
par deux poésies échappées à des plumes anonymes, et adressées l'une à Descartes, l'autre à l'abbé Bourdelot.
Le cartésien qui a composé la première, (672, f° 60), l'a dédiée à une duchesse beaucoup trop amoureuse de sa petite chienne et ennemie assurément de l'automatisme des bêtes.
A Descartes, mon maistre, attaché fortement, Pour luy j'ay contre vous disputté vainement, A sa honte, Duchesse, ou plustost à la mienne, Mes vers n'ont pu troubler la paix de vostre chienne, Qui toujours prez de vous conserve son crédit...
Il trace le tableau apitoyant des animaux malheureux, tels
Ces chevaux a courir jour et nuyt destinez Et pour vingt sols par heure au public condamnez, A peine conservant leurs premières figures Et traisnant tristement leurs bruyantes voitures, D'un harnois deschiré portant les vieux débris, Maigres, secs, efflanquez, de coups de fouets
[meurtris...,
et oppose à leur dolence les joies et les plaisirs continuels des animaux trop choyés, sans doute par ce besoin d'affection qui réconcilierait les misanthropes avec la nature humaine et qui prend pour objet ce qu'elle peut, un chien à défaut d'un enfant,
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un perroquet à défaut d'un ami, un singe à défaut d'un mari. Puis, haussant le ton, notre cartésien compare les sorts différents des bêtes aux destinées dissemblables des hommes et pose presque la question sociale par la critique amère qu'il tente, avant Jean-Jacques Rousseau, des inégalités:
Qu'on m'explique pourquoy la juste Providence Entre des criminels met tant de différence. Dans les malheurs communs entre nous partagez Quelques-uns, il est vray, paroissent ménagez.... Le pauvre, né pour eux, leur vend ses bras utiles. L'un, bruslé du soleil, rend leurs terres fertilles, L'autre, de l.°urs repas faisant les longs apprests, De gousts toujours nouveaux assaisonne leurs
[mets...
La seconde de ces poésies, (672, f° 66), attribuée au duc de Nevers par des Maizeaux, l'éditeur des Œuvres de Saint Evremond, est une Epistre où l'on rencontre des choses curieuses, et notamment une admiration sans réserve pour ceux qui étaient alors les modernes :
Ces illustres du temps, Racine et Des Préaux Sont du Mont Heliconles Fermiers Généraux. Pour mettre des imposts sur l'onde d'Hypocrène Phaebus leur donne a bail son liquide domaine...
Ceci est d'autant plus singulier que c'est
du salon de Nevers, où trônait madame Des Houlières, hostile à Racine par amour pour Pradon, que partit le Sonnet connu :
Dans un fauteuil doré Phèdre tremblante et
[blême...,
qui est plus qu'un jeu de salon, qui a les allures d'une virulente protestation contre l'école nouvelle du siècle de Louis XIV, et qui puise son inspiration dans une rancune féroce de littérateurs à la suite de Corneille et de Fontenelle contre les triomphateurs de l'époque.
Ce salon de Nevers est cartésien, et l'on y discute envers, (673, f° 193), sur la résidence de l'asme dans une glande en forme de pomme de pin, laquelle est dans le cerveau, ainsi que le voulait Descartes. Molière en devait avoir le souvenir en quelques scènes de ses Femmes Savantes.
Chez mademoiselle de Scucléry, ce sont aussi pures bagatelles, mais d'un jet facile et d'une langue franche. La maîtresse delà maison chante la naissance du duc de Bourgogne, (673, f°220):
Et ce soleil qui naist au bord de l'Orient N'a pas à sa naissance un esclat si riant;
et elle pindarise prophétiquement:
362 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
Cet enfant
Sera du Roy des Roys une image fldelle,
Le bonheur des François, l'asme de ses Estats,
Et l'exemple éternel de tous les potentats.
Plus tard le duc grandi fait l'exercice avec l'uniforme des mousquetaires, et Sappho, âgée de plus de quatre-vingts ans, écrit à nouveau, (673, f° 252 verso):
Quel est ce petit mousquetaire Si sçavant en l'art militaire Et si sçavant en l'art de plaire?
L'Enigme n'est point malaisé:
C'est l'Amour sans autre mistère Qui pour divertir Mars s'est ainsi desguisé.
Question de mode, comme le masque, le lait virginal, les grands canons, les plumes épanouies, les noms étranges, les galons exagérés, toutes les choses du bel air !
C'est là encore qu'on inventa la Carte du Tendre, qui fut tôt imitée et plagiée dans le Pays d'Amour, la Carte de la Cour, la Carte du Pays de Braquerie, auxquelles collaborèrent Paul Tallemant, Sorel, le prince de Conti. Là aussi naquirent les Enigmes qui tiennent le dé et divertissent la belle cour, selon la parole de Chapelain à Godeau.
Durant soixante années, ce jeu fut une maladie, et l'abbé Cotin se disait avec
orgueil le père de l'énigme pour en avoir publié, en 1638, tout un volume chez Toussaint Quinet. On en composait en prose et en vers ; on les plaçait à la fin des Mercures. Tallemant en a noté deux de Thrasyle, (672, f° 17 verso) :
Enigme de l'Espée.
Aux Belles.
Il n'est rien que je ne hazarde; Je fais et j'abolis les loys Et, tout de mesme que les Roys, Je ne marche jamais sans garde.
Tantost je suis dessous le daix, Tantost je traisnedans la fange; Je rougis des maux que je fais, Et le plus souvent je les vange.
Partout on me voit chaque jour Auprez des grands faire ma cour.
En moy le corps n'est rien que Lame.
Belles, j'ay beaucoup de beauté ; Mais, comme vous, chacun me blasme Pour avoir trop de cruauté.
Enigme du Corps de Juppé.
Tous les jours on voit que j'embrasse Ce qui s'appelle comme moy.
La beauté que je sers me lasse Lorsqu'elle m'approche de soy.
Aussy, quoiqu'elle me caresse Et qu'elle n'ayt point de fierté, Je l'emprisonne et je la presse Sans luv ravir la liberté.
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Mais, ainsi qu'on doit s'y attendre, les jeux des salons sont surtout consacrés à l'amour, ou mieux à l'alanguissement que porte dans l'âme toute cette littérature mondaine qui eut pour expression même la Guirlande de Julie. Réunis ainsi, les deux sexes ont de ces trouvailles qui justifient les conseils jumeaux du chevalier de Méré et de mademoiselle de Scudéry, l'une recommandant aux dames l'entretien des hommes qui réjouit et divertit, l'autre vantant aux hommes la fréquentation des femmes où l'esprit se fait. En ces temps hénis des salons et des ruelles, le mariage n'est point un enfer; il se contente d'être un état civil et, peut-être parce qu'il est entouré de moins de formalités qu'à notre époque, on en prend avec lui plus à l'aise et l'on chiffonne envers sa collerette moins empesée. Je n'ai ici que l'embarras du choix, — mais cet embarras est réel, — entre toutes les histoires de fleuretagedont sont remplis les manuscrits de Tallemant. Il y a nombre de gauloiseries crues et vertes en noëls, chansons, épigrammes, cantiques, où l'on trouve compromises, parmi les victimes, Anne d'Autriche, madame de Maintenon, mademoiselle de Scudéry, madame deCoulanges, et Mazarin, et Séguier,
— où l'on rencontre, entre les agresseurs, Maynard et Racine eux-mêmes. Je m'en tiendrai à la galanterie légère, parfois spirituelle, toujours applaudie.
Trasyle, l'homme aux énigmes, habitué du salon de mademoiselle de Scudéry, commence par chanter ces réunions hebdomadaires, (672, f° 238 verso) :
Que bénits soient les Samedys !
Que chaque semaine en ayt dix !
Que les Dimanches et Lundys Avec leurs séquants les Mardys, Mercredys, Jeudys, Vendredys Soient renvoyez au temps jadis, Et que tous nos ans soient ourdis De vos aimables Samedys !
Voilà de l'enthousiasme, et Godeau pensait de même, (672, f° 239), et engageait sur pareil sujet avec Sappho une non moins lyrique correspondance.
En collaboration avec Theodamas et Acante, Trasyle envoie ce quatrain avec un boucquet à Alphise, le jour de sa feste avecque ce tistre :
Pour Madame Saincte Geneviefve des Ardents, (1) (672, f° 17) :
(1) Tallemant nous prévient, par une note en marge, qu'on luy donne ce tistre a cause de son nom et de sa ferveur dévote .
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Belle saincte a qui tant de cœurs Cachent les maux que vous leur faittes, Sy l'on ne vous dit des fleurettes, Souffrez qu'on vous donne des fleurs.
Et d'improvisation Alphise répond, (id.
ibid.) :
La Saincte vous veut rendre heureux, Mais vous résistez a ses vœux Et suyvez toute une autre route.
Sy vous demeurez endurcis, Elle vous promet une tourte, Mais non pas le paradis.
Certes, l'improvisation apparaît dans la rime et dans la métrique, mais le prosélytisme ne se sent que plus primesautier et plus odorant. Nos trois mécréants ne se tiennent point pour battus et veulent le dernier mot.
Réplique, (672, f° 17 verso) :
Pour repartir au bon souhait Que votre Saincteté nous fait, Nostre Muse se trouve courte.
Mais, Belle, pourquoy tant de vœux ?
Vous pouvez bien nous rendre heureux Et sans paradis et sans tourte.
De la collaboration de Trasyle et d'Acante et de leur liaison poétique avec Alphise et
Iris, sa sœur, leurs voisines, — car ils sont tous les quatre logez proche Sainct-Julien de la rue Saint-Martin, dans les environs des maisons de Conrart et de Chapelain, — naissent les gentillesses suivantes :
Madrigal de Trasyle a Iris, (672, f° 20) :
Iris, vous avez sçeû les malheurs de ma vie.
On vous a conté le tourment
Que mon cœur souffrit en aimant Ou la flere Amarante ou l'ingrate Sylvie.
Mais, afin que vousconnoissiez Et mes travaux passez et ma peine présente,
Il faut qu'en ces vers vous lisiez
Le feu sacré qui me tourmente.
J'ayme et j'adore une Beauté
Dont la rigoureuse fierté Jusques a maintenant m'a forcé de me taire.
Mais, quand je devrois luy desplaire,
Je luy veux en ce jour
Conter l'excès de mon amour.
Enfin, luy dirai-je, inhumaine,
Aprez mille tourments soufferts,
Maigre moi je fais voir ma peine ;
Je languis, je meurs dans vos fers.
Voyla ce que je luy veux dire.
J'ay trouvé le secret de vous le faire lire,
En ne disant qu'au dernier vers
Que c'est pour vous que je souspire.
Et, au bas de ce madrigal bien tourné, Acante écrivit, (672, f° 21) :
— Une seroit pas juste que je me chauf-
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fasse pour rien. C'est pour quoy j'ay adjousté ce petit baston au cotret de Trasyle :
A Alphise et a Iris
Si vous voulez un madrigal, Je dis : mon feu n'a point d'esgal.
Si vous voulez une epigramme, Je dis : rien n'esgale ma flamme, Et dans l'excez de mon tourment Je ne puis ny penser ny rimer autrement. —
Ainsi continue la joute. Iris a perdu contre Acante une Epigramme,ei paie sa dette, (672, f° 21) :
Cette Epigramme augmente peu ton bien ; En la lisant tu vois que ce n'est rien.
Un autre jour, comme les deux sœurs sont des sortes de dames patronnesses et qu'elles ont la clef du tronc des pauvres de Picardie et de Champagne, exposé tous les jours à Saint-Julien durant le jubilé, Acante glisse dans ce tronc un louis d'or plié dans une lettre, (672, f° 21 et verso) :
— Plaise aux Dames de Miséricorde, qui prennent soing des pauvres de Champaigne et de Picardie, d'avoir pitié de deux pauvres hommes qui sont tous les jours à la porte, d'autant plus qu'ils sont atteints de maux incurables, et avec cela pauvres non-
teux, qui n'osent dire leurs besoings, et qui d'ailleurs ne font point de vœux plus ardents que pour la santé et la prospérité des Dames de Miséricorde.
Prez de vous tremblant comme un jonc, J'ay souffert un tourment très long Dont je voulois ne parler onc, Mais vous feriez parler un tronc.
Je suis un pauvre de Champaigne Ou pour le moins de la campaigne, Ruyné non pas par l'Espaigne, Mais par vous et vostre compaigne.
Encore chez moy depuis peu,
— Sainct Martin le sçait et Sainct Leu, — Vos trouppes ont mis tout en feu.
Pensez- vous que ce soit un jeu ?
J'en suys resduit a la besace Et viens implorer vostre grâce.
Mais, helas ! sy, quoi que je face, Je suis esconduit, que sera-ce ?
Ces ravages m'ont tout osté, Force, courage et liberté, Et nul espoir ne m'est resté, Sinon de vostre charité.
Accordez donc a ma demande,
— Nostre-Seigneur vous le commande, — Quelque faveur petite ou grande,
Et je diray : Dieu vous le rende !
A une dame qui sollicite des vers, Trasy le, seul à ce coup, répond, (672, f° 88 verso) :
Vous avez sur moy tant d'empire ; En vain je voudrois contester.
Sy vous voulez sçavoir ce qu'Appollon m'inspire, Je ne sçaurois vous résister.
Quoy que ma raison me propose, J'y succombe, je le sens bien ; Mais sy je donne vers ou prose, Sy je ne vous refuse rien, M'accorderez-vous quelque chose ?
A une autre dame qui, par peur d'être compromise, l'avait prié de ne la point visiter si fréquemment, il adresse ce billet (id. ibid.) :
Climène, n'est-ce pas assez ?
Deux jours se sont déjà passez
Sans vous avoir rendu visite.
Aujourd'huy je vous iray voir
Et mon amour m'en sollicite.
Mais je pense m'appercevoir Qu'en recevant ces vers vous blasmez mon audace ; Je crois voir en vos yeux un courroux inhumain.
Ne vous effrayez point, de grâce :
Je n'iray chez vous que demain.
TufTani , vieux garçon , logé en face des dames Bocquet. pt poète à ses heures, se vit emprunter sa plume par deux sœurs, Angélique et Doralise, lesquelles avaient pris pour but de taquiner le galant Trasyle. Il suppose donc que les deux dames envoient un sixain, (672, f° 87 verso) :
Puisqu'il me faut faire des vers Pour avoir part à vostre estime, Bien que novice en fait de rime, Ces quatre enfin j'ay recouverts.
Jusques a cinq c'est beaucoup faire ; Mais au sizain il me faut taire.
Et Trasyle de se prêter à la plaisanterie, (id. ibid.) :
L'une et l'autre avez mille appas, Vous faittes bien en vers, vous faittes bien en prose. Pourtant ne vous y trompez pas ; Je demande quelque autre chose.
Cela est libertin ; ceci va être précieux. Des dames ont encore adressé ce quatrain à notre alcôviste, (672, f° 88) :
Pourquoy dire qu'a Négligence Nous avons fait quelque séjour?
Nous habitons a Complaisance Ou Philoxene tient sa cour.
Et Trasyle infatigable de répondre, (id. ibid.) :
Belles qui quittez Négligence Pour un plus aimable séjour, Dans ce pays de Complaisance Ne souffrirez-vous point l'Amour ?
Dussiez-vous en estre en cholere, L'Amour dit qu'on l'y souffrira,
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Et qu'enfin vous aurez beau faire Que qui vous voit vous aimera.
Aimable et sage Philoxene, Dont les vertus et les appas Causent une si douce peine, Qui pourroit ne vous aimer pas ?
Jeune et charmante Telamire, Je sçay qui brusle de vos feux.
J'ay juré de ne le pas dire ; Vous pourrez le voir dans ses yeux.
Belle et charmante Gleodore, Vostre image est peinte en mon cœur.
Un pauvre garçon vous adore ; Consolez-vous de ce malheur.
C'est un perpétuel jeu de madrigaux.
Tantôt, (672, f° 87) :
Si vous avez sceû le secret Que je ne voulois pas vous dire, J'auray beau faire le discret, J'auray beau cacher mon martyre, J'auray beau ne vous dire rien, Helas ! mon malheur est extresme.
Puisque vous devinez si bien, Vous avez deviné, Filis, que je vous aime ;
ou bien, (id. ibid.) :
Sy j'eschappois quand je suis pris, Je vivrais plus heureux et je serois plus sage. Vostre esprit et vostre visage, Vostre rigueur et vos mespris,
Ces rivaux contre quy j'enrage, Ne troubleroient plus mes esprits.
Helas! que ne suis-je volage?
Le Tuffani déjà nommé refuse une invitation de ses voisines, (672, f° 86) :
Vostre grenier est plein d'Esprits ; C'est un vra^ chasteau de Bieestre.
Ma foy, j'y pourrois estre pris.
Je vous verray par ma fenestre.
Acante, cette fois aussi seul et abandonné de son collaborateur attitré, lutte d'esprit et de malice avec les demoiselles Perrique. Jouant aux échecs avec celle des deux qui a reçu le surnom de VEstonnée, il a perdu quarante vers, enjeu de la partie, et il paie sa dette, (672, f° 18) :
— Mademoiselle, Sy je vous donne quarante cinq vers au lieu de quarante, c'est qu'avec vous il est difficile de ne pas aller au delà de ce qu'on doit ; mais n'en soyez point en peine. Vous en trouverez bien dans ce nombre cinq de rebut, et plust a Dieu que vous n'y en trouvassiez pas davantage. Je les ay faits fort petits parce que j'ay toujours ouy dire qu'entre les maux il falloit choisir les moindres ; j'ay pris aussi une matière de dévotion pour m'accomoder
374 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
au moins en cela au jubilé et a vostre humeur. Sy, avec toutes ces précautions, j'ay mal reussy, comme je n'en doute point, excusez de grâce un pauvre homme qui, pour vous obeyr, travaille non seulement maigre Phebus et les Muses, mais aussy maigre son propre esprit, et croyez, mademoiselle, ce qu'il vous proteste icy solennellement, qu'il n'y a rien de sy grand, de sy estrange et de sy pénible qu'il n'entreprist pour vostre service aussy aisément que quarante vers.
Stances
Belle saincte, je vous ayme ; Mais sy mon amour extresme A rien qu'on puisse blasmer, Puisse le Ciel m'abysmer, Et vous jamais ne m'aymer.
Loing de vous une journée A mon cœur est une année, Et prez de vos yeux charmans, — Que je meure sy je mens ! — Les jours me sont des momens.
Je crois, tant je suis peu sage, Voir en tous lieux vostre image, Et rencontrer sur mes pas, Partout ou vous n'estes pas, Vos grâces et vos appas.
Que je dorme ou que je veille, Geste image non pareille
Que nulle autre n'esgala M'apparoist, me dit : hola!
Puis rit et me laisse la.
Reviens, belle fugitive !
Dis-je d'une voix plaintive.
Mais ma voix et mes soupirs, Et l'image, et mes plaisirs S'en vont avec les zéphyrs.
O plaisirs trop peu durables, Que vous estes agréables !
Quels autres plaisirs des sens Comme vous sont renaissans, O plaisirs trop innocens?
Au delà de ces délices Je ne voys que précipices.
Arrestons nous sur le bord Et, contens de nostre sort, Aimons jusques a la mort.
Saincte, c'est la ma pensée.
En seriez-vous offensée?
Helas ! ce que je vous dis N'eust pas offencé jadis Les sainctes du Paradis.
C'est a Sainte Geneviefve Qu'un Saint Marceau de Genève Qui vivoit durant ces jours, Las de prophanes amours, Tenoit ces tendres discours.
La voilà bien canonisée, surtout alors que l'inévitable Trasyle eût écrit ce Madrigal pour la mesme Sainte, (672,î° 19):
376 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
Je languis vainement pour l'objet qui m'engage ; Mais malheur, comme on dit, a quelque chose est
[bon.
Depuis que j'ayme une beauté si sage
Je ne manque pas un sermon.
L'autre demoiselle Perrique, distinguée de sa sœur par son nom de la cadette quoique moins dévote, avait, paraît-il, l'esprit plus sérieux. Elle donnait à deviner à Acante
L'Enigme du Papier, (672, f° 22) :
— J'aurois honte de vous nommer ceux dequyje tire mon origine ;je nesuispoint unique, j'ay des millions de sœurs. Pendant que les unes courent la campagne, les autres font l'amour dans les villes. J'ay servi a damner et a sauver les hommes. On m'a veue quelquefois toute environnée d'or, et souvent je porte les plus vives couleurs qu'on remarque dans l'iris. De tous temps,, mille grands hommes ont fait tout ce qu'ils ont pu pour me rendre moins belle, mais plus ils ont travaillé à m'enlaidir, plus on m'a trouvée admirable. Enfin, tout habile que vous estes, vous auriez de la peine a vous passer de moy. —
Et comme Acante ne pouvait pas répondre à la question du sphinx enjuponné, il fut condamné à poser lui-même à son tour
une autre Enigme, (672, f° 23), tout à fait transparente et galante pour les deux sœurs :
— Deux sœurs incomparables sont l'objet de mon amour. On en parle avec estime en mille lieux, mais on ne les connoist entièrement qu'a Paris. Laisnée est d'une taille un peu plus haute ; elle est plus gaye et plus riante ; la sainteté et la galanterie luy appartiennent proprement. L'autre est plus grave et plus sérieuse; le sçavoir est son partage; elle parle dignement de toutes choses et il n'y a rien aquoy elle ne touche quand il luy plaist. De vous dire laquelle des deux est la plus parfaite, la plus aymable ou la plus aymée, et de laquelle des deux il seroit plus difficile d'acquérir les bonnes grâces, ce sont des questions qui ne se décideront jamais... —
Tels étaient les passe-temps des salons du xviie siècle.
La Fontaine lui-même a fait sa partie dans ce concert spirituel, et Tallemant a eu la bienheureuse idée de mettre à part un madrigal qui sent un peu le fagot et qui échappa, comme par hasard, dans un salon, à la plume du bonhomme, (673, f° 74) :
Souper le soir et jeusner à disner Gela me cause un léger mal de teste ;
378 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
Ne jeusner point, Arnaud me fait jeusner ; Escobar dit qu'Arnaud n'est qu'une beste. Fy des autheurs qu'on crust au temps jadis! Qu'ont-ils d'esgal aux maximes du nostre ? Ils promettoient au plus un Paradis; En voicy deux pour ce monde et pour l'autre.
Ce jeu-là est sans doute une incursion dans les questions religieuses de l'époque dont je viens de parler, mais sa forme légère, — il est adressé à une dame anonyme, — le range au nombre des p iécet tes dont il est question ici,, et qui nous ont permis de respirer, ainsi que l'on fait en un flacon longtemps plein d'une liqueur rare et maintenant évaporée, le parfum de ce monde des ruelles et des alcôves, de ces femmes, de ces écrivains, de ces seigneurs, de ces abbés, qui se livraient à des distractions intellectuelles, sorte de menue monnaie de la poésie, et jouaient ensemble au volant littéraire, toujours avec une adroite prestesse, et quelquefois artistement.