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DU
Depuis l'heure où le très regretté René Grousset avait tenté d'écrire l'histoire philosophique du libertinage au xvne siècle, et où ses notes posthumes avaient été publiées par les soins pieux de René Doumic et d'Imbart de la Tour, la question des libertins était dans l'air, pour ainsi parler. En de nombreux articles de Revues, en des cours de Facultés, en des soutenances de thèses à la Sorbonne, embusqués dans quelque coin, les libertins gagnaient peu à peu du terrain, et il n'était plus mystère pour personne que le jour deve-
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nait proche où l'histoire littéraire leur accorderait droit de cité. Le beau livre de F. -T. Perrens (1) est donc venu fournir à point « l'inestimable utilité d'embrasser dans une vue d'ensemble cette poussière humaine dédaignée des deux derniers siècles, » et qui tentait depuis de longs mois la curiosité informée du nôtre. A propos de cet ouvrage, plein d'une profonde érudition et d'une fine critique, et écrit, d'une plume alerte qui ne sent en rien son septuagénaire, j'ai voulu dire ce que furent les libertins et rapidement marquer les traits principaux de leur histoire, en suivant le courant de la pensée libre à travers l'officielle orthodoxie du grand siècle.
Baptisés par Calvin d'un nom au sens large et peu défini, affranchis de toute règle, sceptiques, déistes, esprits forts, gens du monde, philosophes austères, hommes de lettres qui, hantant les cabarets, avaient été de gré ou de force enrôlés sous le drapeau d'un Epicure conventionnel, monde grouillant et divers, difficile, peut-être impossible, à cataloguer en un manuel, à éti-
(1) Les Libertins en France au XVIIe siècle,— Paris, Léon Chailley, 1896, — par M. F. T. Perrens, de l'Institut.
quêter sous une rubrique précise, tels d'abord s'offrent à nous les libertins, qui remontent jusqu'au mouvement de pensée audacieuse de la Renaissance, relèvent de Rabelais et deMontaigne, et aboutissent à Voltaire et aux Encyclopédistes. Dans le but de se reconnaître au milieu d'une telle confusion, « il est nécessaire d'établir entre tant de personnages une sorte de classement ; » mais, pour ma part, j'ai toujours redouté ce qu'a d'arbitraire et de discutable un quelconque groupement. Puisqu'il le faut toutefois, il me plairait de voir comme trois successives assises qui nous mèneraient graduellement au faîte de cet édifice qu'est la philosophie des Encyclopédistes, sorte de Somme laïque, et de marquer trois principales catégories, ébauchées à l'âge précédent, tâtonnant encore au début de cette époque féconde, et s'affirmant au xvme siècle : les libertins du monde, fils de Bonaventure Desperiers, et n'ayant pris d'ailleurs aucune autre idée dans son énigmatique Cymbalum Mundi que l'incrédulité de Thomas, railleurs élégants ou goinfres chanteurs, fréquentant aussi bien la Cour et les ruelles que les tavernes et lieux de débauche ; — les libertins philosophes, procédant de Rabelais et de Montaigne,
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précisant les doutes du second et les attaques du premier, étayant sur les bases de leur génie des systèmes et des théories ; — les libertins politiques, se réclamant de L'Hospital et de La Boétie, rêvant des constitutions nouvelles et préparant dans l'Etat des réformes radicales, socialistes avant la lettre. Et tous, quelles que soient leurs dissemblances, posés en face d'adversaires de valeur fort inégale, — pamphlétaires obscurs ou pères de l'Eglise, — discutent les problèmes insondés que Guizot a appelés, d'une énergique expression, le grand fardeau des âmes, mettent en parallèle la foi avec la raison, ces deux plateaux d'une balance dont l'un monte à mesure que l'autre descend; veulent, par la voie ardue du libre examen pousser incessamment l'esprit humain vers la vérité qu'ils poursuivent à travers les luttes, les persécutions, les préjugés, les erreurs de jugement et de sens, et tendent à l'élargissement progressif de la conscience, qui est en somme la grosse question.
Rabelais porta le premier coup aux vieilles et immobiles théories du moyen âge, au jargon des écoles, à l'inexorable autorité qu'il ne craignit pas de discréditer; et Montaigne joignit son souriant pyrrhonisme à
la négation de l'auteur de Pantagruel. Il faut bien se garder de confondre les deux systèmes, non dans leurs résultats, mais dans leur application. Nier, c'est encore affirmer, et le « Que sais-je ? », — le xi ^aXXov des Grecs, — n'a cette forme interrogative que par un artifice qui déguise les affirmations renfermées dans le scepticisme. L'admirable Apologie de Raymond de Sebond, dans laquelle Montaigne se défend lui-même avec un rire pareil à celui de Hamlet, de Molière, de Voltaire, et où sa pensée prend des aspects que nous relevons dans Spinoza, Condorcet, Hegel et certains de nos contemporains, est l'arsenal le plus inépuisable d'arguments et d'objections où se fourniront les libertins. Charron dépasse son maître: où Montaigne dit Que sais-je ? il dit Je ne sais, et fige dans un livre froid et méthodique ce que Montaigne a laissé couler avec un charme si abandonné. Son traité est d'ailleurs une compilation en laquelle se coudoient Sénèque, Plutarque, Juste Lipse, Bodin, du Vair qui, dans sa Philosophie morale des Stoïques, donnait à la morale un fondement humain et prenait pour guide la raison. Sur leurs traces et celles de Ramus, réformateur de la logique et fort socratisant,
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marchèrent les premiers adeptes du libertinage, balbutiants philosophes et gens du monde semi-endoctrinés.
Yanini, « le barbouilleur thomiste..., le pauvre papillon qui du fond de l'Italie s'est venu brûler au feu du Languedoc..., » avec la prétention de représenter le mouvement averroïste au milieu de tant d'opinions diverses, de tant de doctrines rivales, s'élança d'un bond incalculé dans les témérités du doute. Blessé de voir le mal s'accomplir sous l'œil protecteur de Dieu, il fait remonter à cet Etre suprême la responsabilité de nos fautes et des erreurs de notre volonté, et cherche à dégager l'autorité de la raison et à dévoiler les secrets de la Nature, cette religion des libertins. Après lui, il entraîne les douze apôtres que lui donne le P. Mersenne, parmi lesquels le baron Panât, un parpaillot du Languedoc qui retira Théophile, au dire de Tallemant des Réaux, et pensa lui-même être pris par le prévôt; Redon; Bassompierre ; Arthur d'Epinay, abbé de Saint-Luc; Carmain, dont je fais le prototype du gentilhomme manieur d'épée et de plume ; et son ami, le stoïcien Lioterais qui, un matin, se coupa la gorge en lisant Sénèque ; et ce malheureux Fontanier, qui fut brûlé en place de
Grève, pour avoir écrit le Thresor inestimable ou Mauserîsme .
Parallèlement à ce groupe de Vanini, pense et rime le groupe de Théophile de Viau qui traduisait Platon, faisait jouer des tragédies et versait dans des Recueils poétiques, avec de brutales obscénités, des railleries anti-religieuses ; chef d'école autour duquel se serraient les collaborateurs du Parnasse Satyrique et du Cabinet Satyrique, Sigogne, Morin, Frémicle, Berthelot, Golletet, Maynard lui-même, l'homme de lettres, et jusqu'à ce singulier précepteur du roi très chrétien, des Yveteaux, fils de Vauquelin de la Fresnaye, que protégèrent Desportes et le maréchal d'Estrées, et dont l'immoralité foncière gâta le réel talent. Des Barreaux, disciple de Cesare Cremonini, de l'école padouanne où se livraient de beaux combats entre l'averroïsme et l'alexandrisme, dans lesquels était toujours défaite l'orthodoxie, secondait son ami Théophile qu'il considérait comme son maître, promenait à travers le Languedoc, où l'on voulait le nrùler, son athéisme gouailleur, ou bien le délassait dans sa maison du faubourg Saint-Victor, qu'il avait baptisé île de Chypre, et où il perpétuait les traditions de son oncle Vallée, brû-
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lé vif pour son ouvrage le Fléau de la Foy.
Sous Richelieu, la cour de Gaston d'Orléans et son conseil de vauriennerie, Blot, Fontrailles, Matha, Bautru, Boisrobert, ce l'Angély d'un prince de l'Eglise, répandent parmi le grand monde les théories, d'ailleurs toujours vagues, d'un libertinage surtout de mœurs, auquel se rallient les goinfres, Saint-Amant, d'Harcourt.Faret, Saint- Ibal, Bardou ville, Potel, Raincy, Moreau, Picot, Bois-Yvon, tous les yvrongnets et moucherons de tavernes du P. Garasse.
Non moins singulier que les premiers adeptes, ce premier adversaire du libertinage. Ennemi acharné jusqu'à l'aveuglement de Théophile de Viau, Garasse lui raconte l'histoire du jeune folastre d'esprit vagabond, Fontanier, pour luy donner un avant-goust du buscher.
Les sentiments chrétiens, mon frère, que voilà!
Après avoir eu de célèbres démêlés avec Balzac et Saint Cyran, le Révérend, dans sa Doctrine Curieuse des Beaux Esprits de ce temps, dénonçait les libertins avec des invectives féroces, rappelant les colères des furieux prédicateurs de la Ligue, et qui ne le satisfaisaient point
encore, puisqu'il redoublait, en 1625, par la Somme théologique des Vérités capitales de la Religion Chrétienne, qui allumait, selon le mot railleur de Bayle, une guerre de Troie dont il fut l'Hélène. Toutefois, il n'est point tant méprisable qu'on l'a voulu dire : il voyait clairement le fort et le faible de la question, s'en prenait judicieusement àMontaigne et à Charron des origines du libertinage et ouvrait la porte au P. Lamy, au P. Mauduit, au P. Mersenne, qui passait une revue européenne de l'athéisme, et, au cours de son enquête, découvrait cinquante mille libertins dans Paris, — parfois jusqu'à douze en une même maison, — et anathématisait Bonaventure Desperiers. Derrière eux, c'est François Rosset et ses Histoires tragiques, mêlant, avec un art que n'eût point désavoué Tartuffe, les libertins aux criminels avérés, Vanini et la marquise de Ganges, Fontanier, Cl. Petit et la Brinvilliers, afin de produire dans le crédule public une confusion salutaire, et trouvant scandaleux qu'on s'en tînt à quelques supplices et que Dieu n'exterminât pas le monde, comme il fit du temps du déluge universel. C'est encore le P. Texier, maudissant les impies qui opposent la raison à la foy, détestant leur force d'esprit, honnis-
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sant leur honteux relaschement de mœurs, et blâmant leur orgueil qui les pousse à un sens particulier.
La lutte se poursuit tout le long du règne de Louis XIV, où la Ville et la Cour se passionnèrent de libertinage, et il s'en allait grand temps, on en conviendra, que, dans la marche et l'histoire de la pensée française, un maître voulut bien marquer la place des libertins. Ici, c'est Monsieur et ses mignons, les Guiche, les Lorraine, les Manicamp ; là, Condéet les petits-maîtres, et cette Cour de Chantilly où se lisait la Sagesse comme livre dévot, où l'on rencontrait Régis, ce missionnaire du cartésianisme qui promenait à travers la France les conférences faites à Paris par le physicien Jacques Rohault, l'ami et le collaborateur scientifique de Cyrano, et la Moussaye, célèbre par un couplet en latin macaronique qui n'a rien d'orthodoxe ni de moral, et Bourdelot, l'abbé médecin, complotant de brûler, en petit comité, un morceau de la vraie croix ; là encore, les salons, tels que celui de Ninon de Lenclos. Ace mouvement mondain, il convient de rattacher la princesse Palatine, la princesse de Conti, cette honneste payenne qui, au dire d'un de ses contemporains, fit des efforts pour esteindre les foibles restes
de sa foy languissante, et se jeta dans la révolte raisonnée de la pensée libre ; Mesdames de la Ferté, de Castelnau, de Chompré, de Courcelle-Marguenat; Madame des Houlières, passablement esprit fort, malgré ses chères brebis, élève de Hesnaut et se refusant à faire baptiser sa fille ; et jusqu'à cette bonne Madame de Sévigné, qui avait un grain de Montaigne et qui, persuadée, ainsi qu'elle l'écrit, que nous avons notre liberté tout entière, oscillait de l'une à l'autre théorie. Du côté des hommes, nommons des politiques : Retz, Lionne, Rose ; des partisans, Particelli d'Emeri ; des parlementaires, des avocats, Bourleroy, Patru ; nombre de gens d'église, Lavardin, évêque du Mans, le chanoine Costar, son familier, le curé Pauquet, Gondrin, archevêque de Sens, peut-être Huet, évêque d'Avranches, qui doutait de l'âme, au moins en ce qui concernait les Normands. Et c'est une des difficultés du sujet, qui n'a pas échappé à Perrens, que cette confusion qu'amènent tant de types différents de libertins, et aussi cette sorte d'enveloppement, sincère ou prudent, de la pensée, en ce temps où l'Inquisition paraissait toujours prête à rallumer ses bûchers et où la crainte était le commencement de la sagesse. Rabelais n'a-
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vait maintenu son avis que jusques au feu exclusivement ; Marot ne voulait pas estre bruslé vif en sa présence ; Montaigne estoit attaché à la vérité en deçà du feu ; et voilà sans doute pourquoi on trouve des professions de foi théistes chez des gens qui ne croient guère en Dieu. Le martyrologe leur paraissait assez complet et, nul ne se souciant d'en allonger la liste, les libertins accompagnaient leurs hardiesses de réticences et, en mainte occasion, protestaient de leur croyance à notre sainte mère l'église et de leur soumission au roi. Mais voici que la question s'élargit. Le libertinage a quitté les ruelles et les cabarets et, dédaigneux des attaques du P. Garasse, il lutte avec d'autres hommes contre d'autres adversaires. Un corps de doctrine s'est établi chez Luillier, où enseigne Gassendi, restaurateur du scepticisme épicurien, du matérialisme antique, — qu'a si magistralement étudié J. Soury, dans son Bréviaire de l'Histoire du Matérialisme, — faisant revivre Epicure et n'admettant le Dieu créateur de la matière et du mouvement que comme chose superflue dans son système.
Concession de bon prêtre, habile et doux, qui se ménage un abri. Admirateur de Lucrèce et grand détracteur d'Aristote, il a
étudié en Hollande les théories d'Henri du Puy, de Caramuel, d'Heinsius, de Van Helmont ; il a approfondi la philosophie de Pomponazzi, de Cardan, de Gremonini ; il a disserté avecHobbes, son ami, dont il diffère assez peu, et qui, chassé de sa patrie par les guerres civiles, est venu s'établir à Paris et y fortifier son matérialisme. Ce ne sont plus désormais par de sacrilèges gamineries, ou par des couplets polissons improvisés inter pocula, que se distinguent les libertins. A Gentilly, chez Naudé, où sont invités, avecBelurget son maître qui cherche à déniaiser les intelligences, Gassendi et Gui Patin, on discute entre soi et l'on va proche du sanctuaire, en des conversations libres sur les âmes des êtres, la destinée humaine et l'histoire des religions. A en croire Gui Patin, qui ne peut manquer d'être bien informé, on traitait la Genèse et la Vie des Saints de plus sots livres du monde ; le purgatoire, de chimoera bombinans in vacuo ; on n'admettait aucun miracle, prophétie, vision, révélation, et l'on se moquait de la Sainte Ecriture, en commentant Machiavel, Charron et la République de Bodin. La Mothe le Vayer, que Voltaire trouve cent fois plus hardi et plus cynique que Bayle, et qui a pour devise :
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De las cosas mas seguras La mas segura est dudar,
réinstaure la morale antique dans son Traité de la Vertu des Païens et, par le scepticisme raisonné de ses Soliloques, élève le doute à la hauteur sereine d'un principe philosophique. Pou r lui, la science est trompeuse et déjà il croit à sa banqueroute; la morale est un mythe, rien n'étant a priori juste ou injuste et tout variant suivant les temps et les latitudes; la vertu est un titre vain et les devoirs n'ont aucun fondement naturel. Ainsi il prépare le doute méthodique et la table rase de Descartes. Car très peu nous importe que Descartes ait parlé au nom de la raison et Gassendi de la physique expérimentale. Ces deux grands esprits sont à la fois de libres esprits et ont également ruiné la scolastique en ouvrant à la philosophie la route par laquelle, de plus en plus, elle a tendu à se fonder sur une critique de la connaissance et à atteindre la certitude raisonnée. Il ne nous est de rien que Descartes et Gassendi aient pu paraître d'irréductibles adversaires ; que, par exemple, Descartes ait nié le vide et que Gassendi ait été atomiste, puisque l'atomisme actuel, venu de Leucippe et de Démocrite, est sorti des idées de Gassendi et
de Descartes. Il ne nous est de rien que l'enveloppement dans lequel Descartes embrume volontairement sa morale ait fait croire à son spiritualisme, même par Gui Patin, et que son dogmatisme, inexistant chez les libertins, ait pu le sauver de l'accusation générale de matérialisme et l'exposer à ce flot d'épicuriens contre lequel il est obligé de combattre, ainsi qu'il le dit dans une de ses Lettres. Ce qui nous importe, c'est qu'il a fait le départ entre la raison et la foi, parce qu'il avoit compris de bonne heure, comme parle son biographe Adrien Baillet, que tout ce qui est l'objet de la foy ne sçauroit l'estre de la raison ; c'est qu'il a inauguré l'autorité de la raison dans son Discours de la Méthode ; c'est qu'il a laissé la morale en dehors de ses préoccupations, estimant qu'elle n'était point universelle, — toutes choses qui faisaient pour les libertins et qui n'ont point échappé aux ennemis du libertinage, navrés de l'appui qu'il trouvait dans le cartésianisme. Aussi Voetius dénonce Descartes comme athéiste au P. Mersenne, et le P. Le Valois cite M. Descartes et ses plus fameux sectateurs devant tous les archevêques et évêques de France. Donc Gassendi et Descartes sont pour nous, à n'en
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pas douter, les chefs des libertins philosophes, et c'est leur système commun, en dépit de fortes divergences de surface, qui s'est étendu avec Spinoza, reformé dans Leibniz, et a marqué de sa puissante influence les théories des Encyclopédistes.
Dans leur œuvre, il faut reconnaître, ainsi que l'a voulu Brunetière, la fondation du rationalisme. Et n'est-ce point lui aussi qui a constaté que le secours que le libertinage trouvait dans le cartésianisme, le jansénisme l'apportait aux chrétiens contre le libertinage ? Ainsi se trouvent posés face à face les deux plus rudes jouteurs de cette lutte intellectuelle, Descartes et Pascal ; et voilà toute une partie du sujet que Perrens a voulu négliger.
D'abord admirateur de Descartes, alors qu'il introduisait dans la philosophie la notion mathématique de l'infini, Pascal, devenu chrétien et janséniste, protesta de toutes ses forces contre l'insolence des téméraires qui produisent des nouveautés en philosophie, remplaça le raisonnement par le sentiment et jugea de la religion avec son cœur. De là sa colère contre les libertins et, remonté à la source, il faut le voir présenter Montaigne aux Solitaires qui l'ignoraient et lui reprocher son pyrrho-
nisme. A partir de cette heure, ce fut une guerre à mort contre Descartes. Et cela est tellement exact que, de leur temps, le monde lettré les opposait l'un à l'autre et prenait parti : telle, tenant pour Port Royal contre Mme de Grignan qui était cartésienne, Mme de Sévigné qui percevait fort bien que Descartes sécularisait la philosophie, Pascal la théologie et la morale. Jamais deux hommes ne furent mieux venus pour représenter deux principes opposés : l'un froid, méthodique, d'esprit large et conséquent; l'autre haletant, troublé, incertain; l'un s'affermissant de plus en plus en les déductions d'un immuable système et conduit en tout par une ferme raison; l'autre, formidablement faible et bas sublimement, surchauffé par sa précoce réinvention de la géométrie, frappé dans son imagination par son accident de Neuilly et halluciné par la vision qui en fut la suite ; le premier, disséquant la nature et l'anéantissant imperturbablement devant le moi humain; le second, ne la sentant que pour en être effrayé, ne voyant du moi que son inquiétude et sa détresse ; Descartes, pur penseur, n'ayant besoin de Dieu qu'afin de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement ; Pascal, roseau
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trembleur, absorbant l'univers dans lâchante et s'abîmant en Dieu. Les Pensées ne sont donc guère autre chose que la réfutation du système libertin ou, si l'on préfère, cartésien, et il me paraît toujours risible de lire, — ce qui m'advient quelquefois, — que Descartes est spiritualiste et Pascal sceptique.
Autour de ces chefs de file gravitent des hommes de lettres: Bensserade, La Serre, Montmaur, le faux parasite, Beys, Puymorin, Colletet, et les disciples de Gassendi. Hesnaut, épicurien raffiné, débauché avec art, traducteur de Lucrèce et grand ennemi de l'opinion, homme tout intérieur, professant des maximes différentes de celles du reste du monde, est l'auteur du Credo des libertins :
Ainsi s'épand cette âme vaine...
Tout meurt en nous quand nous mourons...
Chapelle, au talent facile, fils de Luillier, collaborateur de Bachaumont, procédait des goinfres et préparait les viveurs de la Régence. Bernier, connu par ses longs voyages, médecin du grand Mogol, abréviateur de la Philosophie de Gassendi et défenseur de la science de Descartes dans sa Requête Burlesque, aussi austère de mœurs
que son ami Chapelle l'était peu, unissait dans une commune admiration le cartésianisme et le gassendisme. S. de Cyrano Bergerac, auteur du beau rôle de Séjanus en sa tragédie à'Agrippine, se permettait l'audace, qui n'avait rien de burlesque, de porter sur la scène les théories libertines et mourait trop tôt pour donner sa mesure, laissant inachevé son Autre Monde, satire librement pensée de celui-ci. Molière, enfin, sous une forme légère, luttait contre la scolastique hérissée, avec Pancrace du Mariage Forcé, et le maître de philosophie du Bourgeois Gentilhomme . Le scepticisme de Marphurius, où les myopes ont vu une simple parodie du doute méthodique de Descartes, est tout uniment le scepticisme systématique et universel de Montaigne et de Charron, faisant les frais d'une scène où le comique s'allie à la finesse et en laquelle Molière imite Rabelais, mottant les douteurs en demeure de s'expliquer sur la pratique de la vie courante. C'est Rabelais encore qu'il imite dans l'Ecole des Femmes, alors qu'Arnolphe donne à Agnès les maximes du mariage. Dans les Femmes savantes, il poursuit le pédàntisme intolérable et les enfantines distinctions des sectateurs d'Aristote ; dans Tartuffe, il combat ou-
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vertement et bravement les jésuites, en continuant le Pascal première manière, l'ex-Pascal libertin des Provinciales. La direction des intentions, les restrictions mentales,
L'art démentir tout haut en disant vrai tout bas,
qu'approuvait Filatius, que recommandait Sanchez, sont nettement flétris. Dans Don Juan, il affirmait l'existence d'une morale sans base religieuse, déclarait que la vertu pouvait être sans intérêt de vie future, et mettait au théâtre cet immortel type de libertin de mœurs, revu par un libertin philosophe. Et cette philosophie de Molière, qui procédait de Montaigne et de Rabelais, qui tenait de Gassendi et de Descartes, était l'expression si exacte de la pensée libre, que Sorbières l'en félicitait, que, par réciproque, Pierre Roullès, curé de Saint Barthélémy, dans le Roy glorieux au Monde..., n'avait point assez d'anathèmespour ce démon vestu de chair, et que Rochemont, dans les Observations sur le Festin de Pierre, demandait à rencontre du farceur qui fait plaisanterie de la religion une punition exemplaire.
Bourdaloue reprit le thème dans son Sermon sur l'Hypocrisie, traitant de dam-
nable invention ce personnage de Tartuffe, qui tournait en ridicule les choses les plus sacrées. Il vise aussi Ninon de Lenclos, frappant à sa coutume comme un sourd ; puis, élargissant son geste, il s'en prend à tous les libertins, auxquels ils reproche les attaques contre le culte, le mépris de la piété, l'état d'irréligion dans lequel ils vivent, le déisme, l'athéisme, les accusant de céder à la mode et au respect humain, et de suivre, tant par bravade que par faiblesse, de mauvaises voies.
Plus rude adversaire encore paraît au premier abord Bossuet qui, en son Oraison Funèbre de la Princesse Palatine, où il entonne, sur un tombeau, le TeBeum du triomphe, presse pied à pied les libertins avec toutes les forces de sa logique, avec tout le zèle pieux dont il est animé pour le salut des âmes. Si la cause de la foi peut être gagnée, si peut être endigué le torrent de la pensée libre, à lui, comme au plus digne, en reviendrait l'honneur. N'a-t-il pas été le plus clairvoyant? N'a-t-il pas lui aussi voulu pousser un cri d'alarme contre Descartes et les rationalistes? « La raison qu'ils prennent pour guide ne présente à leur esprit que des conjectures et des embarras. » Il affirme ensuite, en termes magnifiques.
ce qu'il estime la vérité, à savoir qu'il ne peut jamais y avoir lutte égale entre la raison et la foi, puisque la foi vient de Dieu. Mais il oublie d'établir autrement la certitude de la foi et d'élucider ce qu'il nomme des mystères incompréhensibles. Or, les libertins n'attaquaient pas directement les croyances ; ils se bornaient à contester les preuves sur lesquelles elles se fondent, et Bossuet n'abordait pas la discussion, se contentant d'écraser ses contradicteurs de son dédain, venu tout naturellement de sa grande et belle foi personnelle, credo quia absurdum.On pouvait longtemps guerroyer de cette sorte, les penseurs libres substituant leur nego à son credo. Ainsi portaient à faux les splendides élans de notre plus sublime orateur religieux, et la question restait intacte. Bossuet ne laissa pas de s'en apercevoir, et il écrivit cette phrase caractéristique d'abdication relative : Il faut prendre la passion de biais. Il avouait par là que la passion armait d'invincibles arguments ses adversaires, et il en savait la toute-puissance et combien il est difficile de la combattre avec succès. Ces esprits fermes en leurs déductions philosophiques, qui avaient pour guide autre chose que la Providence éternelle, le blessaient au vif,
et rien ne lui paraissait plus insupportable que leur arrogance. Alors, abandonnant cette lutte contre une foule, ces coups dans le tas, si je puis dire, il saisit un ennemi en face et, comme Bourdaloue,il choisit Molière. Dans sa Lettre au P. Caffaro contre les Spectacles, il tonne contre les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière ; il se laisse emporter à l'insulte et va jusqu'à se réjouir de la vengeance de Dieu qui, par une mort prématurée, jetait le poète au tribunal de Celui qui a dit: Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez !
Tout autre que Bossuet est Massillon.
Autant l'un est fort, autant l'autre est doux; l'un plein de majesté, l'autre de grâce; l'un de sévérité, l'autre d'onction. Et pourtant leur inspiration, quoique différente, n'est pas plus heureuse en l'espèce. Après avoir déclaré que Socrate perdit la vie pour avoir parlé sans circonspection des dieux, Massillon s'étonne que des hommes vils etignorants se raillent d'une doctrine descendue du ciel, et qu'on applaudisse à leurs impiétés. « Les vaines idoles, conclut-il, ont eu le ministère public pour vengeur contre les savants et les sages, et le seul Dieu véritable ne l'aurait pas contre les libertins et les
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insensés ! » Vous voyez s'il a quitté cette fois son onction habituelle et de quels sophismes il se sert ! Traiter de gens vils et ignorants les Gassendi, les Descartes, les La Mothe le Vayer et en appeler contre les Socrate de son temps au ministère public, qui punissait de mort les Vanini d'Athènes, c'est un raisonnement au moins discutable. Ailleurs, repris par sa mansuétude, il concède pourtant que, dans les rangs ennemis, il y a quelques vertueux. Mais alors il sonde leurs reins et découvre avec joie que leurs qualités ne sont qu'apparences et leurvertu que calcul. « Amis fidèles, je le veux ; mais c'est le goût, la vanité ou l'intérêt qui les lie... Bons citoyens, il est vrai ; mais la gloire et les honneurs qui nous reviennent, en servant la patrie, sont l'unique lien et le seul devoir qui les attache... Amateurs de la vérité, je Tavoue; mais ce n'est pas elle qu'ils cherchent, c'est le crédit et la confiance qu'elle leur acquiert parmi les hommes... Observateurs de leur parole ; mais c'est un orgueil qui trouverait de la lâcheté et de l'inconstance à se dédire... Vengeurs de l'injustice; mais, en la punissant dans les autres, ils ne veulent que publier qu'ils n'en sont pas capables eux-mêmes... Protecteurs de la faiblesse : mais ils veulent
avoir des panégyristes de leu r générosité. . . » En vérité, si Massillon n'a pas d'autres moyens d'attaque, il est superflu d'insister, et les libertins n'ont eu qu'à le laisser parler pour garder le beau rôle. Que vous en semble?
Ici, Perrens me permettra une critique qui, sans rien déranger de mon estime pour son œuvre, lui prouvera que cette estime n'est ni aveugle ni complaisante, mais pensée librement, comme il sied en pareil sujet. Il me paraît qu'il n'a point suffisamment appuyé sur cette lutte des libertins philosophes contre les orateurs sacrés, de même qu'il a négligé à peu près totalement les libertins que j'ai appelés politiques. Volontairement, j'en suis assuré, pensant que cette école de libertins échappait à ses prises et le détournait de son véritable objet, qui est la question morale.
Richelieu avait fortifié le despotisme monarchique ; aussi les libertins renouvelèrent-ils contre le pouvoir royal les hardiesses sociales de la parole et de la plume qu'on avait remarquées aux troubles temps de la Ligue, et mille pamphlétaires se piquèrentils d'éclairer l'opinion publique. D'entre eux les plus illustres se réclament de Michel de l'Hospital. A l'heure où les atroces guerres
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de religion ensanglantaient la France, le chancelier avait ardemment et généreusement consacré sa vie à établir la tolérance, à séparer la loi du pays de la loi divine, à remplacer par l'unité civile l'unité religieuse. Cette conception supérieure de l'Etat Neutre aurait amené à supprimer tous partis, à faire marcher la liberté et la vie d'un même pas, à conseiller aux pasteurs des peuples la justice, la bonté et le respect des droits de leurs sujets. La Boétie, dans son Contre Un, avait fait appel à l'esprit de révolte contre l'absolutisme et les horreurs fiscales, et Bodin,socialistepondéré, avait attendu de la liberté de conscience et du progrès inévitable qu'ils eussent amené la répartition rationnelle de l'impôt et l'égalité devant la loi. Ces idées républicaines, Hobbes les avait reprises : pour lui, ainsi que plus tard pour J.-J. -Rousseau, il existait un contrat entre les peuples et les souverains et, s'il admettait encore la royauté comme nécessaire, c'était uniquement parce qu'il préférait à l'égoïsme obtus des foules l'égoïsme intelligent de l'Etat.
Après eux, le sieur de Fancan-Langlois, abbé de Beaulieu et chantre de Saint Germain, que nous présente le Journal et les
Mémoires de Richelieu, afficha les mêmes idées personnelles, la même allure indépendante, la même large tolérance dans des pamphlets, qui ne sont guère autre chose que des Premiers-Paris sur l'état social et sur l'influence des jésuites, opposée à l'essor du libertinage. On embastilla ce chanoine gallican, en avance sur son époque par ses idées en économie politique et en matière administrative et judiciaire, adversaire implacable des guerres religieuses, contempteur du clergé et de la noblesse, satiriste des favoris du roi et des directeurs de conscience. Il était l'ami et le collaborateur de Mathieu de Morgues, sieur de Saint Germain, qui aurait préféré l'archevêché de Cantorbéry à la cure d'Aubervilliers. Fils d'un ardent ligueur et très érudit, Morgues appartenait à cette forte race de penseurs du xvic siècle, dont il avait gardé la liberté d'esprit et d'allure. Et, en outre, les gazettes manuscrites complétaient les gazettes imprimées qui donnaient des cauchemars à Louis XIV, et dont les nouvellistes, actifs, clairvoyants, informés, jugeaient librement la politique royale,en dépit despeines édictées du fouet, du bannissement et même des galères, en cas de récidive. Chamousset publiait les
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Vues d'un Citoyen, romanesques desiderata d'un cœur sensible, et Boulainvilliers, dont Montesquieu fera grand cas pour ses larges vues historiques, exposées en son Etat de la France, quoique convaincu des rêveries de l'astrologie, révoquait hardiment en doute, au dire de Voisenon, les ouvrages les plus incontestables de la religion. D'une autre envergure est le Projet d'une Dîme Royale de Vauban, qui demandait une réforme absolue de l'impôt. Malgré sa suppression par arrêt du Conseil, cet ouvrage important, et signé d'un tel nom, laissait des traces profondes. Repris par Boisguillebert, parent du maréchal ingénieur, auquel il valut aussi une disgrâce, il devenait le Détail de la France, acte d'accusation formidable contre la taille, les aides, les douanes, porté par ce Christophe Colomb du monde économique. Il ne nous agrée pas d'insister ici davantage, mais ne pourrait-on pas rattacher au mouvement du libertinage politique et ce doux utopiste que fut l'abbé de Saint Pierre, et Fénelon ? Lisons les œuvres de l'archevêque de Cambrai, et nous y trouverons des doctrines qui font voler en éclats le cadre social de son temps ; voyons sa vie, et nous reconnaîtrons que Louis XIV ne s'est point abusé
sur ses tendances ; examinons son influence, et nous la sentirons vivace chez les écrivains de l'Encyclopédie, qui ne se sont point fait faute de le revendiquer comme un des leurs. Fénelon est un libertin politique, non seulement par son Télêmaque, satire du gouvernement absolu, mais aussi par ses Directions pour la Conscience d'un Roy, où il expose et démontre que le despotisme tyrannique des souverains est un attentat sur les droits de la fraternité humaine, et où il demande que l'on rende les hommes bons citoyens et fidèles sujets à la fois, soumis sans êtres esclaves, et libres sans devenir effrénés.
Louis XIV alors a vieilli et la dévotion règne en maîtresse préférée. Saint-Evremond développe, dans une de ses plus charmantes pages, à l'usage de ses raffinées pénitentes, cette pensée que la dévotion est le dernier de nos amours. Psychologie pénétrante que celle de ce joli libertin, élève de Montaigne, ami de Ninon, admirateur d'Epicure, qui laissait percer en toute rencontre son incrédulité légère et perpétuait, en une harmonieuse transition, la sage tolérance de L'Hospital par les conversations d'exil qu'il tenait avec Locke et par les lettres écrites d'Angleterre. Bayle qui,
d'après Renouvier, est le premier penseur de mérite éminent auquel la qualité de libre puisse être attribuée, inaugura une tactique nouvelle, celle de la polémique. Au lieu d'en rester, comme ses prédécesseurs en libertinage, au repos de l'intelligence, et de se défendre contre les agressions, il devint, à son tour, agresseur, sépara la morale proprement dite de la religion, préféra l'athéisme à la superstition, fît sentir à l'homme ses devoirs en délimitant ses droits et, dans son œuvre immense, amas de faits et de raisonnements, se posa comme le champion ardent de la tolérance universelle. Ce qu'il voulut, ce fut la pensée libre pour ceux qui pensent et l'opinion libre pour les autres. Ce Jupiter assemble-nuées, ainsi qu'il se nomme lui-même, préparait le rationalisme logicien et frondeur de Voltaire qui est, pour ainsi parler, le résumé et l'épanouissement à la fois de cette grande évolution de l'idée, commencée au xvie siècle et continuée pendant tout le xvne.
A cette dernière période, les gens du monde, rentrant en scène, suivaient au Temple les Vendôme, ou à Sceaux la duchesse du Maine, La Fare, Genest, Palaprat, Vergier, Lainez, Choisy, Chaulieu nous
amènent de plain-pied au marquis de Saint-Aulaire, à Fontenelle qui a traversé allègrement tout le siècle, à Lagrange- Chancel, et enfin aux Encyclopédistes qui firent entrer dans la nation, en pratiques courantes, les théories des penseurs libres.
Ces théories, je n'ai pu faire que les effleurer en cette trop succincte étude et Perrens me paraît les avoir indiquées, du moins en grande partie, au cours de son magistral ouvrage, en « prenant les libertins depuis la bonne régence et l'anarchie de la Fronde, » et en les suivant jusqu'au jour où, « en plein triomphe, le xvme siècle est à eux...., et où le terrain qu'ils ont gagné sur l'orthodoxie religieuse et philosophique ne sera plus reconquis... » Le mouvement d'opinion qu'ils ont créé, en effet, n'est point quantité négligeable. En établissant que la certitude n'existe point, que le oui et le non se prouvent peut-être en tout avec une égale facilité et les mêmes apparences de réalité, les libertins ont préparé les esprits des hommes de notre époque à la conception de l'absolu et délivré leurs âmes de vaines terreurs.
Quant à conclure, après cette rapide excursion à travers le grand siècle, après ce contact, si j'ose dire, avec tant de génies
de premier ordre et d'esprits supérieurs de toutes les opinions, il m'a paru que rien ne serait plus téméraire et aussi plus hasardeux et malaisé et que, partis du Que sais -je ? de Montaigne, c'est encore au Que sais-je? que nous avons abouti.
François de MAYNARD
Maynard qui fit des vers si bons Eut du laurier pour récompense.
O siècle maudit! Quand j'y pense...
On en fait autant aux jambons.
Ainsi parle ce fiacre de Scarron du poète toulousain qui, lui aussi, passa sa vie à se lamenter sur sa destinée et écrivit à Aurillac sur son cabinet, à Saint-Céré sur sa maison du faubourg de Las Cabannes, à Toulouse, au-dessus de la porte de son appartement sis dans la rue des Pénitents Gris, cette inscription navrée :
Las d'espérer et de me plaindre Des muses, des grands et du sort, C'est ici que j'attends la mort Sans la désirer ni la craindre.
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Je veux examiner la carrière de cette prétendue victime et chercher s'il faut rire, avec Scarron, des inféconds honneurs qu'on lui accorda, ou pleurer sur les biens qu'on est censé lui avoir refusés.
La famille de Maynard était de robe. Son grand-père, ainsi que nous l'apprend dans ses Mémoires le P. Niceron, avait été très estimable par son savoir et ses connaissances sous le règne de François Ier. Son père Geraud, ou Gérard, était né en 1538 à Saint-Céré. D'abord juge dans sa ville natale, puis sénéchal de Tu renne, enfin conseiller au Parlement de Toulouse où il lutta énergiquement contre la Ligue, Gérard était célèbre par sa probité et par son érudition. Il eut deux fils, Jean et François, résigna sa charge en faveur de l'aîné et retourna à Saint-Céré, où il mourut en 1607, laissant un important ouvrage, Notables et Singulières Questions de Droit
escrit , dédié, le 1er janvier 1603, au
Parlement de Tolose, le second de France. Jean, qui, vers 1597, avait succédé à son père, mourut tout jeune, après avoir marié sa fille unique à François de Camboulas, président à la Chambre des Enquêtes.
Quant au poète, né à Toulouse en 1582,
il fut destiné de bonne heure à la magistrature et gagna ses licences; mais bientôt, épris de notoriété et de fortune, il partit pour Paris où nous le trouvons, en 1605, secrétaire des commandements et de la musique de Marguerite de Valois, première femme de Henri IV. Il tient les emplois de Clément Marot, avec lequel il a de nombreuses parités, et la politesse de ses manières, unie à l'enjoûment de sa conversation, ne contribuent pas peu à le faire aimer et rechercher. Alors
Il chanta les amours De la reine Marguerite,
essayant de suivre la trace de ce génie alerte, vif, délicat, à l'élégant badinage, premier dieu qu'il ne tardera pas à brûler. Car, peu après la mort de sa protectrice, survenue en 1615, il fît partie de la nouvelle pléiade dont Malherbe était le chef. Dans une plaquette intitulée Un Réformateur de la Poésie Française, L. Bassot nous a fourni quelques renseignements sur les Conférences tenues en la petite chambre où Malherbe réunissait le soir ses disciples pour
D'un mot mis en sa place enseigner le pouvoir.
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Il y régnait et gouvernait sans rival et nous savons, par Tallemant des Réaux, qu'un jour un plaideur, étant venu demander le président Maynard, il répondit avec sa bonne grâce coutumière : Il n'y a ici de président que moi. Autour de Malherbe, ce petit homme assez gros et court, c'est Maynard, dont Sautereau a noté la taille médiocre et que Pellisson nous peint assez replet; Charles Piard, sieur d'Infrainville et de Touvant, — que Bassot prend distraitement pour une femme, — et dont les poésies figurent dans le recueil de T. du Bray, les Délices de la Poésie Françoise; le grammairienpoète Colomby ; enfin Racan, disciple chéri du maître, gentilhomme d'apparence un peu lourde, bégayant et grasseyant.
Malherbe, Racan, Maynard, c'est une trinité que reconnaissait Boileau en 1700 dans une lettre à Perrault, et que Sainte-Beuve a consacrée dans ses Lundis.
En 1634, Maynard, protégé par la famille de Noailles, présenta comme secrétaire au comte d'Ayen, nommé ambassadeur à Rome, son ami Chapelain qu'il aimait et auquel il désirait du bien, ainsi que le constate, dans une lettre à Balzac, l'auteur fameux de La Pucelle. L'affaire n'eut
pas cle suites, à cause des humiliantes conditions que voulait imposer M. de Noailles ; et ce fut Maynard lui-même qui partit pour l'Italie.
De bonne famille, bien apparenté, d'extérieur plutôt gracieux, agréable en conversation, au dire de Pellisson; marié à une belle et noble Toulousaine; lancé dans le meilleur monde des lettres et de la politique; apprécié hautement par Desportes et par Régnier; nonimé par Ménage le roi des épigrammatistes ; défenseur heureux de Balzac dans sa querelle avec le P. Goulu, et recevant, de l'incomparable ermite de la Charente, la dédicace des Discours, recueillis postérieurement au tome II de ses Œuvres; aimé de Chapelain reconnaissant, de F.Colletet qui le mettait sur le pied de Martial et de Catulle ; ami de Marin Le Roy de Gomberville et de Racan; considéré par Malherbe, qui vantait la pureté de son style, comme son meilleur élève ; voyant ses vers disputés par les Recueils de Sercy, de Barbin, de Blin de Sainmore, le Parnasse des meilleurs Poètes de ce temps, les Délices Satyriques, le Séjour des Muses, et même le Cabinet Satyrique ; vendant successivement trois éditions de sa Philandre; membre d'honneur de l'Académie des Jeux Flo-
raux de Toulouse qui le couronnait (1) ; membre, depuis 1632, de l'Académie française; enfin, dans ce voyage à Rome à la suite de l'ambassadeur, où le précédait une grande renommée, flatteu sèment reçu par le cardinal Bentiviglio, homme de grande valeur et de haute autorité, et par le Pape lui-même, Urbain VIII, qui lui offrait un exemplaire de ses Poemata: tel est Maynard. Où est donc la cause que nous recherchons de la plaintive misanthropie du poète? Pourquoi gémit-il? Quelle raison a pu le forcer à la retraite, las d'encenser en pure perte les idoles du jour, ainsi que s'exprime Desportes? Et par quelle maladie se croit-il obligé de reproduire l'inscription dont j'ai parlé dans les nombreux endroits où, pour n'être point pris au dépourvu, il attend cette mort qu'il ne désire ni ne craint? Quels faits peuvent expliquer, sinon justifier, le grand mal
(1) ...Geste compagnie luy adjugeoit extraordinairement une Minerve d'argent..., de prix considérable...
La Gazette du 22 mai 1638.
Il faut reconnaître, pour être équitable, que Maynard ne reçut point cette récompense, d'où sa pièce Sur une Minerve d'argent promise et non donnée; mais sa gloire n'en était pas amoindrie.
qu'il veut à la nature humaine? De faits, il n'y en a point ou il n'y en a guère, et la misanthropie du poète est comme qui dirait subjective, je veux exprimer qu'elle tient à un état d'esprit peu commun à son époque, et par suite intéressant à noter : Ivlaynard a devancé son siècle en ce que, au lieu d'être écrivain, il a été plutôt homme de lettres. Or, cette race a pour élément constitutif le gonflement du moi, et la valeur littéraire ne lui est nullement indispensable. En revanche, la vanité est son défaut signalétique, surtout si le spécimen dont il est question a eu la chance de voir le jour sur les rives de la Garonne. Ajoutons à cet état commun que la vanité, déjà nativement susceptible, de Maynard fut suraiguisée encore par sa pauvreté. Ainsi qu'il l'écrit à son ami, M. de Flottes, il n'a point hérité de seigneuries de ses pères et les Muses l'ont empêché d'en acquérir; et quand, brouillé à la suite de graves dissentiments avec M. de Noailles, qui ne parlait de rien moins que de le tuer, il se vit obligé de quitter Rome et de résigner ses fonctions, la blessure fut profonde, et les beaux vers latins de Balzac, Ad Fr. Mainardum Roma reducem Querela, ne purent rien pour le consoler. Son nom y paraît dans un éclat
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qu'il n'eût point osé espérer, peu importe. On le nomme président au présidial d'Aurillac, rien n'y fait. Il veut plus et mieux encore, et adresse un Placet au cardinal de Richelieu. Dans cette belle pièce d'éloquence versifiée, l'auteur est mort... poétiquement et se promène sur les bords aussi noirs que mythiques du Cocyte, où il rencontre François Ier, le père des lettres. Celui-ci qui a continué, après avoir passé le Styx, à s'intéresser aux gens de génie, va tout naturellement aborder Maynard, et ledit Maynard interpelle en ces termes Richelieu :
...s'il demande à quel emploi Tu m'as occupé dans le monde Et quel bien j'ai reçu de toi, Que veux-tu que je lui réponde ?
« Rien », dit le cardinal qui, suivant Tallemant, trouvoit Mainard trop caymand.
Dès lors, il ne resta plus au poète évincé qu'à partir pour Aurillac, la rage au cœur. Il n'y faillit point et voici sa protestation :
Monépigramme innocente et limée A des beautés dont l'Europe est charmée. J'ai ravi Pinde et raffiné ses lois ; J'ai célébré les princes et les rois, Et tu ne m'as payé que de fumée, O siècle ingrat !
Cette fumée était peut-être la gloire, mais l'homme de lettres de tous les âges est quelque peu cousin du Petit Jean des Plaideurs,
Et sans argent, l'honneur n'est qu'une maladie.
Quant à l'homme de lettres de la Garonne, ce n'est pas seulement la richesse qu'il lui faut, c'est aussi Paris, seul théâtre digne de sa valeur. Je suis venu trop tard ou trop tôt au monde, écrit Maynard d'Aurillac.
Tout autre siècle que celui-ci eût rougi de me laisser vieillir dans le village. Voilà la plaie saignante et, avec elle, voilà le ridicule. Le mal de province, comme dit Sainte-Beuve, tel est celui qui ronge l'âme ulcérée de Maynard. Avoir rêvé de travailler au Dictionnaire en ce réduit plein d'honneur, dont parlait Chapelain, de siéger à l'Hôtel de Pellevé où se tinrent, de mars à octobre, les séances glorieuses de l'Académie à ses débuts, et en être réduit à présider le tribunal auvergnat d'Aurillac, quelle chute et quelle source de rancœur! Et cette rancœur, tous les contemporains la devinent. Il est instructif de lire, dans une lettre de Chapelain à Balzac, ce passage suggestif : « Vous avez découvert avec beaucoup de jugement ou le mal te-
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noit à notre ami, lorsque vous avez dit qu'il voudroit bien qu'on ne lui refusât pas la porte chez Bulion; car, quelque dégoût qu'il témoigne de la Cour, j'ai vu certaines lettres sur ce sujet écrites à Flotte, qui ne sont pas du style d'un homme bien détaché... » Blessé dans son amour-propre, sa partie la plus sensible, le malheureux s'en prit à Richelieu de sa déconvenue, et engagea la lutte en prose et en vers contre le cardinal, désigné sous le pseudonyme de Ferragus. Voici un billet sans date que nous avons retrouvé : « J'ai rompu avec Ferragus, » — il me paraît que ce serait plutôt Ferragus qui a rompu, — « et non sans raison. Je ne crois pas que, pour gagner le ciel, il faille que je soye le martyr de ce tyran... » Puis, c'est le fameux sonnet :
Par ses humeurs, le monde est gouverné...
La mort même ne met point Richelieu à l'abri des attaques de Maynard :
ci gît Armand, dont la noire fureur...
et le seul changement est que le prénom a remplacé le pseudonyme. Que de bruit pour quelque pension ou quelque place refusée, et que Voltaire avait donc raison !
« Si le cardinal lui avait fait du bien, ce ministre eût été un dieu pour lui ; il n'est qu'un tyran parce qu'il ne lui donna rien. C'est trop ressembler aux mendiants qui appellent les passants Monseigneur et qui, les maudissent s'ils n'en reçoivent point d'aumône. »
L'homme de lettres ne serait pas complet s'il n'avait encore insulté au mauvais goût de ses contemporains et recherché la réclame. Maynard n'y manque point. Il commence à dire son fait à la nouvelle génération :
Il est vrai, je le sais, mes vers sont méprisés.
Leur cadence a choqué les galants et les belles... Mais les vers ont perdu leur prix, Et pour les excellents esprits La faveur des princes est morte.
Malherbe, en cet âge brutal, Pégase est un cheval qui porte Les grands hommes à l'hôpital.
Remarquons sous quel patronage il se met adroitement ! Tous les gens de goût, tous les partisans de Malherbe seront avec lui et défendront son talent en faveur de son maître. C'est s'assurer par avance Boileau et tous ses amis. Mais, comme il ne faut rien négliger, il écrit à Chapelain : « Je vous prie de ne vous lasser pas de défen-
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dre les misérables productions de mon esprit; elles ont besoin de vous, et un si foible parti que le leur ne peut estre soutenu que par des mains fortes comme les vostres. » Feinte humilité du provincial exilé vis-à-vis de tous ceux qui sont bien placés pour emboucher, en son honneur, la trompette en ce Paris qui consacre les gloires. Modestie conventionnelle qui ne pouvait tromper personne; carMaynard, d'ailleurs, valait mieux, non qu'il le pensait, mais qu'il le disait. En lui brillaient des qualités poétiques, et son œuvre, par certaines de ses parties, était loin d'être méprisable.
En 1646, — l'année même où Maynard mourait à Toulouse et était enseveli dans la petite église des Gordeliers de cette ville, — l'auteur de Polexandre et de la Jeune Alcidiane, l'ineffable Marin Le Roy de Gomberville recueillait et éditait les pièces poétiques, sonnets, odes et chansons de son ami. Il convient de joindre à ce Recueil, réédité en 1864 par Prosper Blanchemain, les sept rondeaux, le poème, l'élégie, les stances, les odes, la satire, le virelay et force épigrammes retrouvés depuis, ainsi que les lettres qui, au dire de Sainte-Beuve, racontent en style fleuri les occupations,
les tracas et les inquiétudes de Maynard. En 1846, Labouïsse-Rochefort a donné à Toulouse des Lettres Biographiques sur François de Maynard, pleines de très intéressants renseignements, mais remarquables par un parti-pris d'éloges outranciers et plus encore peut-être par le désordre avec lequel ces renseignements nous sont jetés. En essayant de se reconnaître dans ce chaos, on peut établir que les manuscrits du poète forment deux volumes infolio, dont le premier, qui est le plus considérable, compte sept cents pages. Sur les divers feuillets, çà et là, sont dispersées les poésies avec ratures, corrections, transcriptions, versions différentes. L'écriture en est pâlie, bizarre, pressée et très malaisée à déchiffrer. Souvent des pensées empruntées à Catulle, à Juvénal, à Horace, à Ausone, surtout à Martial, sont comme des pierres déposées en vue des édifices futurs. Le premier volume porte cette dédicace du dernier galant :
Papier, où ma plume ne range Que des mots de soie ou de miel, Prends des ailes et vole au ciel Dans les belles mains de mon ange.
La carrière du poète peut se diviser en
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trois périodes. Il imita d'abord Marot et, sous l'inspiration de Marguerite de Valois, composa des élégies dont deux ont été retrouvées dans le Parnasse des plus excellents Poètes de ce Temps, publié en 1617. A cette période se rattachent Philandre, poème qui ne compte pas moins de trois mille vers, blême imitation de la pâle Sirène d'Honoré d'Urfé et de la blafarde Iris de Jean de Lingendes, si inconnu de nos jours, mais, en son temps, roi de la mode littéraire, ami de Colletet, de Madeleine de Scudéry, et réputé pour une gracieuse facilité et une passion un peu falote. Plus tard, émule de Régnier et de Théophile, déjà sous la direction de Malherbe, que, au dire de Tallemant, on appelait chez M. de Bellegarde le Père la Luxure, Maynard écrivit ses hardies priapées, insérées au Cabinet Satyrique. Enfin, quand Malherbe fut vraiment son maître, il prit une troisième et définitive manière, et c'est en cette période qu'il convient de chercher pour avoir une idée exacte de son talent. Il faut le voir assagi dans sa retraite où la morale, comme il l'écrit à Scarron, l'occupe tout entier, remuant de graves pensées en de beaux vers pleins, soit qu'il vante les charmes de la solitude et cherche à arra-
cher à la Cour son ami Alcipe, soit qu'il développe, avec une élévation et une gravité sereines, l'idée du néant des choses et l'inéluctable nécessité de la mort :
Le Temps amènera la fin de toutes choses, Et ce beau ciel, ce lambris azuré,
Ce théâtre où l'aurore épanche tant de roses Sera brûlé des feux dont il est éclairé... Le grand astre qui l'embellit Fera sa tombe de son lit ;
L'air ne formera plus ni grêles ni tonnerres, Et l'univers qui, dans son large tour,
Voit courir tant de mers et fleurir tant de terres,
Sans savoir où tomber tombera quelque jour.
« Pour ce beau trait suprême, écrit Sainte- Beuve, Maynard s'est souvenu d'un chœur de Sénèque. Il a couronné toutes les images d'Horace par la plus vaste image funèbre, et c'est ainsi que, dans cet art des imitations combinées et fondues au sein d'une inspiration vive, il s'est montré un digne élève de Malherbe. » Elève de Malherbe si l'on veut, élève favori du maître, je ne le nie point, et raisonnant même son culte pour le style châtié et la prosodie de son école, mais avec plus de goût, plus d'imagination, et se rapprochant de Ronsard par certains élans d'inspiration poétique. Telle est son Ode à la belle Vieille :
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Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis ta conquête ; Huit lustres ont suivi le jour que tu me pris, Et j'ai fidèlement aimé ta belle tête Sous des cheveux châtains et sous des cheveux
[gris...
Ne vous paraît-il pas que de pareilles trouvailles suffisent à empêcher un poète de périr? L'exacte correction de Malherbe, la fine élégance de Racan, et parfois l'heureuse envolée de Ronsard, c'en est assez pour constituer à Maynard un beau talent. Pourquoi faut-il qu'il se soit donné le ridicule de poser au génie méconnu ? L'ingrat! La critique de tout temps a été si indulgente pour son œuvre. Le féroce Boileau, après avoir écrit au sujet du Sonnet :
A peine dans Gombauld, Maynard et Malleville, En peut-on admirer deux ou trois entre mille,
a corrigé son appréciation sévère par cette phrase enthousiaste : Quelle gloire ne s'y sont point acquise les Malherbe, les Racan, les Maynard ! Le Fort de la Martinière, dans sa Bibliothèque Poétique, trouve les vers de Maynard naturels et beaux. Le Pays, dans les Titres de Noblesse de la Musc Amourette, donne la Muse du président Maynard pour mère aux Muses de Bensserade, de Voiture et de Sarrazin. Colletet rapproche Maynard épistolier de Pline et
de Cicéron. Le P. Rapin vante ses épigrammes dans la XXXIe de ses Réflexions sur la Poétique. Antoine Bauderon, — que l'on connaît davantage sous le nom de Sénecé, — dans les Travaux d'Apollon, le place audessus de Martial :
Et reconnais Maynard
Qui, malgré la fierté de l'Espagne jalouse, Contraignit Bilbilis de céder à Toulouse.
Le xvme siècle ne lui fut pas moins favorable : dans son Histoire de Toulouse, Jean Raynal, avocat au Parlement de cette ville, reprit en faveur de son compatriote l'hyperbole de Sénecé ; Fontenelle lui consacra les pages 1-57 du tome III de son Recueil des plus belles Pièces des Poètes français depuis Villon jusqu'à Bensserade ; La Harpe le rapprocha de Racan, auquel il le préférait pour sa diction plus soignée ; Voltaire enfin, s'il n'aime point son caractère, déclare ses vers fort beaux et lui décerne cet imposant éloge : On peut le compter parmi ceux qui ont annoncé le Siècle de Louis XIV. A notre époque même, le monument qu'a tenté de lui élever La Bouïsse-Rochefort témoigne d'une adulatrice admiration, et Sainte-Beuve marque pour lui une douce tendresse.
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Et voilà pourquoi j'ai tenu à étudier le cas de François de Maynard se plaignant de sa destinée, ce qui le rend curieux parmi les écrivains de son temps dont aucun, du moins en ses œuvres, n'a eu de ces plaintes toujours un peu ridicules, et pourquoi j'estime que sa vanité doit être satisfaite enfin, après les louanges de la postérité, dans ce petit coin du ciel réservé aux hommes de lettres élus des bords fleuris de la Garonne.
JSSSJ
Charles COIPPEAU, Sieur DASSOUCY, et son « Ovide en belle humeur »
Au mépris du bon sens, le burlesque effronté Trompa les yeux d'abord, plut par sa nouveauté,
écrit Boileau qui, en dépit qu'il en ait, constate la naissance et l'existence de ce genre, dont il eût pu d'ailleurs, en 1660, célébrer les funérailles. Le xvne siècle, en effet, a vu surgir, fleurir et s'éteindre le burlesque, et ce n'est point là un des moindres étonnements de Nicolas et de beaucoup de critiques myopes que devoir le siècle des perruques poudrées et des raffinés sentiments donner le jour aux œuvres gouailleuses et cyniques de Dassoucy et de Scarron. Pour moi, qui ai la déjà longue habitude de regarder l'envers de la médaille, j'avoue que
AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
j'y fais moins de façons, et je mets même une certaine malignité à remarquer que le souverainement majestueux Louis XIV et le plaisant cul-cle-jatte ont eu pour trait d'union une marquise, et que le Roi-Soleil, en cette affaire, pourrait bien avoir été le plus burlesque des deux.
Ménage, dans ses Origines..., et Pellisson, dans son Histoire de l'Académie Françoise, attribuent la paternité du mot burlesque à Sarrasin qui, en 1637, aurait emprunté ce terme à la langue italienne. Cela a peu d'importance et nous ne regrattons point ici les syllabes ; ce qui est de plus grave nécessité, c'est de définir le burlesque et de distinguer ce genre des genres voisins. Le burlesque est la transmutation des caractères nobles et des grands sentiments en caractères vulgaires et en sentiments bas, et le génie de l'écrivain burlesque est de laisser sensible le rapport réel sous le contraste apparent. Or, on a longtemps confondu le burlesque avec l'héroï-comique, la parodie et le bouffon. Notons les différences; elles y sont sensibles. Le poème héroï-comique prête une langue et des actions sublimes à des héros de basse condition; le burlesque fait agir et parler bassement de hauts personnages. La parodie
travestit les œuvres géniales en changeant la condition des héros ; le burlesque maintient les conditions et cherche la source de son comique dans les piquants détails de sa langue qui détonne. Le poème bouffon, avant tout populaire, allie à la bassesse des héros la trivialité du style ; le burlesque, avant tout régal de lettrés, nous fait sourire par l'antithèse voulue du rang et du langage des personnages. Ainsi informé, si toutefois il eût pu l'être par ce recul propice qui assure les jugements, Boileau n'aurait point écrit le couplet de son Art Poétique où il met sur le pied de poèmes des halles, plats et bouffons, le Typhon et l'Ovide en belle Humeur.
Du premier, je n'ai rien à dire ici ; car c'est seulement de Dassoucy et de son Ovide... que je veux m'occuper, et il est fort capable de nous instruire à lui seul sur un genre national, — tant pis ! le mot est écrit, — dont il est peut-être le représentant le plus autorisé par sa vie et par son œuvre.
Sa vie! Elle est une longue burlesquerie elle-même, et ses Avantures restent un bizarre compendium de tous les avatars que pouvait amener au xvir3 siècle, au temps du Roman Comique, la vie de Bohème. Le futur Dassoucy naquit à Paris, rue Saint-Etienne-
des-Grès, le 16 octobre 1605. Son père, Grégoire Coippeau, — car ils ne s'appelaient point tous Dassoucy dans cette famille, — avocat au Parlement, était un homme des plus érudits ; sa mère, Chrestienne Damama, originaire de la Lorraine, petit bout d'amazone prompte et colère, était belle, bien faite dans son exiguité, et recevait chez elle tout ce que Paris comptait de gens de mérite et de vertu. L'enfant d'abord assista aux querelles et gourmades de ses parents, puis à leur séparation amiable, enfin à l'intrusion au foyer conjugal d'une servante « qui l'appelait petit diable et qu'il appelait carogne, » avec laquelle il se battait tout en faisant bon ménage. Instruit par son père dans la langue grecque et dans la langue verte par sa marâtre, fugitif forcé et précoce du toit paternel, secrétaire d'abbesse, coureur de grandes routes, chemineau qui n'a rien de sinistre, trouvère oublié au siècle de Louis le Grand, poète, musicien, il promena durant soixante années à travers la France, l'Italie, la Savoie, son luth et ses deux pages, persécuté, calomnié, calomniateur, fêté, emprisonné, fier de sa liberté d'allures, joueur, paillard, pipé, pipeur, capable de bien, faisant du mal, au demeurant le meilleur fils du monde.
Plus ingambe que Scarron, plus mauvais sujet que Saint Amant, il a le faire littéraire de l'un et la goinfrerie de l'autre. Ami de Chapelle,de Cyrano, ensuitebrouillé avec eux et fuyant devant l'ombre du redoutable duelliste ; choyé par Molière, puis renié par lui, il se raille de la mauvaise fortune qu'il cherche fréquemment, et cède sur tous les terrains avec une couardise qui en arrive à être plaisante. Mais où il ne lâche pas une pierre de sa forteresse, pas un pouce de son territoire,, c'est dans la défense acharnée du genre dont il se dit fièrement l'Empereur, et où il a Boileau pour ennemi redoutable.
La lutte qu'il soutient alors m'amène à préciser ce qu'était l'école burlesque, quels furent ses principaux adversaires, et comment se dénombrèrent, sur cet homérique champ de bataille, les deux armées belligérantes. Je n'ai cependant pas l'intention d'appeler un à un les guerriers avec des épithètes de circonstance ; je me borne à noter les chefs : Brébeuf et son Enéide enjouée, Colletet fils et son Juvénal burlesque, Richer et son Ovide bouffon, les frères Perrault et leur Enéide. Je ne veux point parler des auteurs de pièces et poèmes, — mazarinades, chansons, courriers face-
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tieux, — dont on a pris plaisir à grossir le trésor du burlesque et qui relèvent bien mieux de la parodie grossière, ou du bouffon de bas étage. Je ne rappelle que pour les écarter de ces lignes Bruscambille, Tabarin, Gautier-Garguille, Turlupin. Tabourot, le Savoyard, que nous allons voir figurer en comparse dans les Avantures de Dassoucy, et tous les farceurs du Pont- Neuf. Que si d'ailleurs un curieux tient absolument à reconstituer les forces de cette nombreuse troupe, il lui suffira de lire la Pompe Funèbre de Scarron, où il verra accompagné à sa dernière demeure le corps du cul-de-jatte par tous ceux qui, de près ou de loin, — surtout de loin, — ont marché sur ses traces.
Si le burlesque fut en butte à de nombreuses et lourdes attaques, c'est que l'on ne fit pas le départ entre les écrivains burlesques et leurs caudataires. La burlescomanie, ou soi-disant telle, était devenue une rage et, au dire de Pellisson, tout le monde s'en mêlait, jusqu'aux femmes de chambre et aux valets. Les libraires ne voulaient rien qui ne portât ce nom, et c'étaient ouvrages burlesques que les livres de piété intitulés la Tabatière spirituelle pour faire éternuer les Ames dévotes vers le Seigneur et
la Seringue spirituelle pour les Ames constipées en Dévotion. D'ailleurs, cette rage passa vite, et voilà pourquoi il est impossible de faire une histoire du burlesque ; elle n'aurait ni assez de base ni assez d'étendue. Mais, de 1620 à 1660, on ne faisait aucune decesdistinctions.pourtant indispensables; et c'est sous le nom de burlesque que contre ce débordement de vase littéraire, cet abus que l'on ne peut souffrir dans la République des Lettres, Balzac, le premier, jeta le cri d'alarme qui devait avoir plus d'un écho. Il vaut mieux, disait-il, être triste que plaisant de cette sorte ; cette façon n'a rien de noble ni de galant; ces mauvais rimeurs n'ayant pu apprendre à jouer du violon, se sont faits joueurs de vielle. Puis,confondant le naïf et le bouffon avec le burlesque, et le style burlesque avec le style marotique, Balzac en appelle au P. Vavasseur pour éclairer sa religion et celle de tous les critiques. Le bon jésuite se mit à l'œuvre et produisit, huit ans après la mort de son ami, une compilation dans laquelle il appelait à la rescousse l'Académie tout entière contre les barbares. C'était en un in-4° latin, De ludicra Dictione, qu'il démontra ou prétendit démontrer, que nul écrivain, ni grec ni latin, n'avait usé du burles-
que ; que ni Aristote, ni Longin, ni Quintilien, ni Horace n'en avaientparlé ; que rien n'en autorisait l'usage et que, par contre, bien des arguments irréfutables se dressaient pour l'interdire. Cette oeuvre d'érudition pesante fut le pavé de l'ours dirigé contre une mouche.
Un autre terrible adversaire du burlesque en général, et de Dassoucy en particulier, fut S. de Cyrano Bergerac, détestant les pointes au moins en théorie, — car plus d'une, et non des meilleures, émaille ses œuvres, — haïssant le bouffon et la parodie et les confondant, volontairement ou non, avec le burlesque, qui crie à la profanation du saint art d'Apollon et traite les poètes burlesques de grenouilles coassant au pied du Parnasse. Enfin, un ennemi plus habile dans la forme, mais aussi peu avisé quant au fond, fut Boileau qui mena, en prose et en vers, une véritable campagne, oubliant qu'il fut un jour écrivain burlesque, quand il collaborait avec Racine et Bernier à l'Arrêt en la Grand' chambre du Parnasse en faveur des Maîtres ès-arts, Médecins et Professeurs de l'Université de Stagire, au pays des Chimères, pour le maintien de la doctrine d'Aristote. Ecrivain burlesque à côté d'ailleurs, si je puis dire, mais
qui aurait pu se garder d'attaques aussi virulentes dans leur méprisante et inconsidérée concision. Au reste, ses attaques ne furent point approuvées de tous, on s'en doute. Segrais, qui n'appartenait à aucun des deux partis, déclare nettement que le Typhon est une belle œuvre et que Boileau a eu tort de la décrier. Quant à Dassoucy, il releva le gant. « Je serois, dit-il, un père dénaturé, si je voyois déchirer si cruellement de si jolis enfans, sans leur donner quelque secours ». Et avec lui nous distinguons. Si le burlesque n'était, en effet, comme l'avance Boileau, que l'art de mal écrire et de barbouiller du papier, — ce qui est vrai de la plupart des prétendus écri vains burlesques, — certes, les attaques seraient justes. Mais Scarron et Dassoucy, qui ont tenté et réussi le vrai burlesque, dernier effort de l'imagination et pierre de touche du bel esprit, méritent une autre destinée. Et pour le prouver, à son tour, l'auteur de Y Ovide .. .nous donne la poétique réelle du genre : ce n'est point assez qu'il soit fin dans ses pensées et plaisant dans ses rencontres, il convient qu'il suive de près l'héroïque, non seulement dans la pureté de la diction, mais encore dans la force de l'expression ; qu'il soit concis, figuré et
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de plus mistique, s'il est possible, et enferme dans son sens littéral un sens caché. Le symbolisme burlesque ! Nilsub solenovum... La défense n'est point maladroite et, si Ton délimite exactement le burlesque, on verra que Dassoucy n'a pas les torts de son côté. Pour moi, le burlesque n'est que la floraison bizarre et brève d'une verve passagère, amenée par les influences italienne et espagnole, et surtout par cet accident de notre histoire sociale qu'est la Fronde. Mais n'est-il pas burlesque que j'aie été amené à présenter le sieur Dassoucy comme polémiste littéraire, et n'eûtil point mieux valu le crayonner simplement, d'après ses Avantures. avant de le montrer poète d'après son Ovide en belle Humeur ? Ne vous paraît-il pas, comme à moi,, qu'il serait là plus intéressant? Suivons-le donc à travers le monde pas à pas, mais en brûlant plus rapidement que lui les étapes.
C'est par le coche d'Auxerre, remplaçant le chariot démodé de Thespis, que notre homme, lassé de Paris où il a eu déjà, pareil à Scapin, des démêlés avec la justice et aussi avec Cyrano, se décide à passer en Italie par le chemin des écoliers. Il est vêtu d'un habit assez riche, pourvu de bon linge
MASQUE DE BURLESQUE (il
et propres hardes, et porteur de cinq cents écus trébuchants. Deux pages à musique,, chantres à chausses retroussées., cause future de bien des mésaventures,l'accompagnent. Il quitte bientôt le coche pour traverser la Bourgogne à pied. La caravane s'est adjoint un âne qui porte un coffre rempli de chansons, d'épigrammes et de sonnets, caparaçonné de théorbes, bardé de luths, un véritable âne chargé de reliques et qui doit marcher en cadence. Dassoucy se réjouit de ce mode de locomotion et, avant Jean-Jacques Rousseau, trace un tableau pittoresque et poétique des voyages à pied, amoureux de la nature et de la liberté. Bientôt cette liberté lui est ravie par un marquis de la région qui le confisque à son profit, l'invite de force à sa table, le gorge de repas exquis, dont la cérémonie fait regretter au bohème le gigot savoureux et l'éclanche saignante de l'auberge de rencontre, où l'on pétune, les coudes sur la table sans nappe, avec un manque absolu d'étiquette. Le voilà reparti et, durant sa descente de la Saône, il se prend de querelle avec un moine, et en profite pour différencier le vrai du faux dévot et ébaucher un crayon de Tartuffe. Il rencontre ensuite Philippot, dit le Savoyard, l'aède aveugle
du Pont Neuf, ce descendant d'Homère, et leurs Muses font ensemble rubis sur l'ongle ; et l'une porte des toasts au prince des poètes delà Samaritaine, tandis que l'autre fait masse au prince des poètes burlesques. Il n'est si bonne beuverie, si complète frairie à la Gargantua, qui ne se termine. A Lyon, Dassoucy trouve Molière et sa troupe, et parcourt avec lui le Midi de la France, Avignon, Narbonne et Montpellier. L'Etourdi venait d'être représenté et la renommée de son auteur s'était répandue avant sa venue en Languedoc. Le prince de Conti et son entourage ne traitaient pas en comédiens vulgaires la troupe Béjart. Dassoucy, reçu comme un frère, a gardé un souvenir attendri de l'hospitalité écossaise de l'Illustre Théâtre. Mais ce diable d'homme ne pouvait se satisfaire de rien. Ah! maître Coippeau, vous êtes inconsolable et ne pouvez revenir de vostre pâmoison, parce que Boileau s'est permis d'écrire
Et jusqu'à Dassoucy tout trouva des lecteurs,
et vous soulignez cette expression outrageante. Quelle colère méritez-vous d'avoir déchaînée, quand vous vous permîtes de même d'insinuer que c'est à Montpellier que Molière a pris les pecques de sa corné-
die, et lorsque vous vilipendâtes nos sœurs montpelliéraines en les drapant de si belle sorte et en les menaçant de faire redire par les neuf filles de Mnémosyne, jusques auxconfins de l'univers,leurs défauts, leurs prétentions et leur perversité ? Je ne puis exactement établir ce qu'il eut à démêler dans cette bonne ville, mais son plaidoyer intéressé n'est rien moins que clair. Pierrotin le page y est bien des fois mêlé et, après avoir lu les attaques de Cyrano et le Voyage de Chapelle et Bachaumont, je suis plein de défiance. Arrêté par un homme gros, et gras, et blanc de visage, jeté en prison durant vingt-cinq jours, interviewé par un curieux juge mage, il n'échappa qu'à grand'peine à la potence.
Après avoir repassé par Avignon et visité Orange, il revient aux Etats deBéziers où l'on mène vie joyeuse en cultivant le lansquenet, et où, malgré son affaire scandaleuse, il est reçu à la table de l'évêque, Clément de Bonzi, homme de large esprit et ami des artistes ; se rend par Aix à Marseille qu'il admire fort au passage, et à Toulon; franchit les Alpes et arrive à Turin . Là, il est accueilli à la Cour et s'y fait bien venir par ses vers et sa musique. En Italie pourtant, les mêmes mésaventures l'atten-
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dent, venues des mêmes vices ou de pareilles imprudences. Pierrotin l'a retrouvé à Rome, où les sbires du gouverneur les arrêtent tous deux, et la prison du Saint-Office est le témoin des philosophiques réflexions de notre poète. De retour en France, à l'âge de soixante-dix ans, il refait connaissance avec le Châtelet et y demeure six mois, en dépit de ses Placets en vers et en prose. Délivré enfin, il déplore sa malechance, et écrit son épitaphe où il se défend des accusations portées contre lui, les attribue à l'envie et à la sottise et déplore la pauvreté de l'artiste :
Partout, pour me glorifier, Messieurs les sots m'ont fait la guerre, A Rome ainsi qu'à Montpellier...
Et maintenant sur mon pallier, Sans pain ni corde à ma guiterre, Je vais, pauvre Menestrier.
Mourir dans ma natalle terre, Couvert de palme et de laurier.
Voyez-vous l'homme, maintenant? Ce masque de burlesque a-t-il pris des contours assez fermes et assez accusés dans sa course picaresque? Qu'il quitte un instant et le luth des châteaux et des palais, et le coche des grandes routes, et la table de jeu des tripots, et la viole d'amour plutôt
illicite, etprenne la plume de l'écrivain, non point pour mener, comme on la cru, le branle des bons poètes de cabarets, mais pour préciser, en les appliquant, les théories du genre burlesque, qui n'est rien moins qu'inférieur si on le considère en son exacte réalité.
La création originale de l'auteur en telle matière est peu de chose; le vrai mérite des écrivains burlesques est de travestir un modèle primitif et, ce qui est à leur éloge, chaque fois que l'un d'eux s'est attaqué ouvertement au chef-d'œuvre consacré d'un maître, tous les critiques, à une ou deux exceptions près, ont reconnu et admiré son mérite. Racine se délectait à lire, en se cachant de son ami Boileau, des ouvrages tels que le Virgile travesti; G. Guéret, dans son si curieux Par nasse Réformé et si utile, Sorel, dans sa Bibliothèque Françoise, les élevaient presque au niveau de leurs modèles. Olaùs Borrichius comparait les poèmes de cette manière aux Silènes dAlscibiadès et aux Mimes de Sophron qui, sous un aspect difforme, cachaient leur intérieure divinité ; Sorbière les plaçait sur une ligne parallèle avec les grotesques artistiques de Rembrandt et de Callot; et de nos jours, dix critiques, en quelques lignes,
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ont donné d'analogues appréciations, aussi élogieuses, sur le rapport constant de la caricature avec le modèle, sur le sel gaulois, moins souvent attique, sur la vivacité, le naturel des plaisanteries de ces épiques à rebours. Quand Dassoucy s'attaque à Ovide, il mérite pareilles louanges.
L'Ovide en belle Humeur fut édité à Paris, en 1650, chez Charles de Sercy. C'est un superbe ouvrage enrichy de toutes ses figures burlesques, gravures sur bois au nombre de neuf, de culs-de-lampe et lettres ornées. Le Privilège est du 18 février et l'Achevé d'imprimer du 25 du même mois. L'œuvre est dédiée au comte de Saint-Aignan et précédée de trois pièces liminaires, laudatives à l'habitude pour l'auteur. L'une est dusieurdeChavannes, l'autre de Tristan L'Hermite, la troisième de Pierre Corneille. Ce sonnet du grand tragique est à peu près inconnu et, tant comme morceau curieux, que pour montrer combien Corneille était loin de confondre le burlesque littéraire avec la parodie plate et bouffonne, je le transcris en ce lieu. C'est une lettre de noblesse.
Que doit penser Ovide et que nous peut-il dire Quand tu prens tnat de peine à le défigurer,
Que ce qu'il écrivit pour se faire admirer, Grâces à Dassoucy, sert à nous faire rire ?
Il y trouve la gloire où son travail aspire; Tu ne prens tant de soins que pour mieux l'honorer ; De tant d'attraits nouveaux tu viens de le parer Que, moins il se ressemble, et plus chacun l'admire.
Sa plume osa beaucoup; et Plantes, Animaux, Fleuves, Hommes, Rochers, Eléments et Métaux Par elle ont veu changer leurs estres et leurs eau si 's .
La tienne plus hardie a plus encore osé,
Puisque le grand Autheur de ces Métamorphoses
Luy-mème enfin par elle est métamorphosé.
Ainsi donc, Dassoucy n'a pas eu l'intention de bouffonnement parodier un chef d'œuvre classique, et ces onze Fables burlesques sont une simple métamorphose ajoutée à celles du premier livre du poète latin ; seulement celle-là s'applique à l'ouvrage même qui nous revient travesti el ne peut être goûté que par des lettrés connaissant foncièrement le texte primitif, suivi pas à pas. On m'en voudrait d'entrer dans le détail de chacune d'elles. Je vais synthétiser mon dire en choisissant une des plus belles, les Amours de Jupiter et d'Io. D'après Ovide, je rappelle l'affabulation : amoureux d'Io, fille du fleuve Inachus, Jupiter lui adresse une déclaration qui met en fuite la jeune Nymphe. Le Dieu alors la cache
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sous une épaisse nuée ; puis, par peur de la jalousie de Junon, il la change en génisse. Cette transmutation paraît bizarre à la soupçonneuse épouse du roi du ciel, qui exige que lui soit livrée cette bête splendide pour la confier à la garde d'Argus aux cent yeux. Un jour qu'Io paissait, surviennent dans la plaine ses anciennes compagnes et son père désolé; alors du pied, sur [esi >1, elle arrive à écrire son nom et se fait reconnaître. Après maint accident, Mercure tue Argus, et Io reprend sa première forme. Voilà le thème. Quelle poésie particulière en a tiré Dassoucy ? Quels nouveaux éléments a introduits le burlesque? Conforme à son programme, il a maintenu les conditions de ses héros, mais changé leur langage, et de cette antithèse naît notre sourire. Voici d'abord la déclaration de Jupiter amoureux:
Beau tullipier, beau pot à rose, Qui portez sur vous une" chose Plus digne de l'Altitonnant Que d'un Rustaut ou d'un Manant.
N'est-ce point du dernier galant, et Ovide, ce précieux du siècle d'Auguste, ne vous semble-t-ilpas convenablement accommo-
dé? Puis le roi des Dieux vante sa puissance :
Je suis le grand Maistre du foudre..,
et le contraste est plaisant entre ses vantardises et la façon dont il déchante quand Junon,après l'avoir traité de traistre, larron, déloyal, parjure, infldelle, et autres épithètesqueje suis forcé de supprimer, chasse le nuage qui enveloppe son mari et Io, et arrive une trique à la main. Que les voilà congrûment rapetisses à notre taille, ces dieux magnifiques, objet des hommages de l'antiquité et de notre amour païen, et que Dassoucy a su leur prêter des mœurs et un langage de crocheteurs des halles ! C'est peut-être ce qui a trompé Boileau. Mais il y a plus, je crois. Le sens littéral éclate, et l'on trouve, en fouillant bien, une peinture humaine dans le sens caché. Car Jupiter dévoile le petit garçon qui tremblotte au fond de tout mari surpris en flagrante faute, et Junon, la mégère qui sommeille dans toute femme qui se croit trompée. Et le voilà, le burlesque queDassoury etScarron à peu près seuls entendent, le burlesque qui plaît aux lettrés hanteurs d'Homère, de Pindare, de Virgile et d'Ovide,
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charmés de cette déformation non point certes du caractère purement humain des dieux de la Grèce et de Rome, mais bien de leurs attitudes olympiennes; et la gaîté survient comme une vengeance contre ces êtres que les hommes ont faits supérieurs à l'humanité. Et c'est encore là une évidente preuve que le burlesque bien entendu n'a pu être jamais une création de toutes pièces, mais quelque chose de comparable à la caricature d'un tableau de maître, ou à ces miroirs concaves et convexes déformant la figure qu'ils reflètent, et forçant le rire par la vue de cette déformation qui est leur œuvre. Le même effet est produit par la manière dont sont exprimés les remords d'Io:
... la pauvre Inache, Dans ses patenostres de vache, Maudit le Dieu qui l'attrappa Et voudroit bien chez son Papa Revoir encor la cramillière, Récurer marmitte et chaudière, Rattiser les bouts des tisons, Donner de l'avoine aux oisons...
tous traits comiques en ce que nous ne nous figurons guère la gente Nymphe, née d;un Fleuve immortel, soumise à ces travaux
de goton campagnarde. Nous rions aussi non pas de la douleur si légitime d'Inachus en retrouvant sa fille dans cette vache au poil rousseau, mais de la manifestation de cette douleur:
C'est vous, chère huile de mes reins,.. Qu'est devenu votre équipage ?...
Et le regret s'accentue, digne au plus d'un courtaud de boutique, en constatant qu'Io a perdu par sa métamorphose son beau colet de quintin et sa Juppé.
Je n'apprécierai pas davantage ; je me garderai de répondre au pavé du P. Vavasseur par un pavé de même taille et de même forme, destiné à écraser la critique maladroite qui a confondu Dassoucy avec les rimailleurs, aujourd'hui justement oubliés, qui usurpèrent au xvne siècle le nom de poètes burlesques. Il me suffit d'avoir dit que chez ce bohème curieux il y eut une dépense extrême de verve, d'originalité, de gaîté et une érudition étonnante. Savoir le grec à neuf ans, être capable de composer des vers latins comme ceux d'Ovide, ne fut pas, croyez-le bien, inutile à notre homme pour produire ses littéraires pochades, et de ceux qui, à toutes les époques, ont levé
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les épaules avec dédain devant de pareilles œuvres, peu eussent été dans le cas de les écrire avec cette science et cet humour. Donnons donc à Dassoucy, en sincérité, le rang auquel il a droit, bien loin, certes, de ces musiciens sublimes, — pour emprunter à Balzac sa comparaison, — qui planent à des hauteurs immarcessibles et dont le violon génial enchante les générations innombrables et infinies de tous les âges, mais en tête de ces joueurs de vielle locale dont le talent a une saveur particulière,plus agréable encore peut-être pour nos goûts de littérateurs blasés.
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