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LA CRITIQUE LITTÉRAIRE ET PÉDAGOGIQUE

Roland DESMARETS

Cette terrible puissance qu'on appelle la critique varie avec les heures et n'avait certes point au xvne siècle l'importance qu'elle a acquise de notre temps. Elle est née au lendemain même du jour où surgirent les grandes œuvres de la littérature, mais elle subit une plus longue période d'enfance, et notre époque peut à juste titre se vanter de l'avoir placée au premier rang des sciences. Dans l'antiquité classique, elle s'élevait d'un élan jusqu'au type suprême de l'ouvrage à examiner et en traçait les règles inéluctables. C'est ce qui fut à la fois le génie d'Aristote, sa gloire à travers les âges, et la raison des attaques toujours

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violentes, souvent injustes, dirigées contre son autorité. Entre les mains des scoliastes, la critique interpréta les mots, éclaircit les phrases, s'en tint à la lettre des textes, absolument et naïvement dédaigneuse de leur esprit. Ici, Aristarque l'ordonna plus savamment ; là, Zoïle la rendit hostile et même hargneuse, et leurs noms en devinrent proverbiaux. A Rome, ou bien elle fut purement grammaticale, ou bien ne nous légua que de trop rapides esquisses sous les plumes autorisées de Cicéron et de Quintilien. Et ce fut formée de ces divers éléments, à l'état chaotique encore, que nous la trouvons en France dans quelques Chapitres de Montaigne, dans les Préfaces de Ronsard, dans le fameux Manifeste de Joachim du Bellay.

Au xvne siècle, elle se dissémine çà et là dans de petits traités spéciaux à peine parvenus jusqu'à nous, — préfaces, lettres, ouvrages de circonstance, — tels que YEssai de Critique en Diplomatique du jésuite Daniel Papebroeck contre les PP. Bénédictins, auquel répondit le P. Manillon, désireux de défendre contre cette attaque l'ordre auquel il appartenait. Cette critique, que l'on sent nécessaire, à laquelle seront bientôt dévolues les légitimes

espérances du Tiers-Etat cherchant, alors qu'il est tout, à devenir de rien quelque chose, nous la trouvons perdue dans les ruelles des précieuses, dans les conférences d'éloquence de Ménage et de Jean de Launay, dans les conversations de l'avocat Patru, dans le silence de Conrart, dans les Lettres (1) de Desmarets. Et c'est encore un groupe qui nous a paru digne de retenir l'attention que celui de ces critiques qui conversent ou correspondent entre eux, ne laissant que quelques feuilles éparses, précurseurs de l'abbé d'Aubignac, du P. Bouhours et de son adversaire Barbier d'Aucour, du P. Le Bossu, de Mme Dacier, du P. Gaffaro, de Charles Perrault, encore bien insuffisants sans nul doute, mais ouvrant déjà la voie aux critiques plus sérieux du xvme siècle, et surtout à leurs successeurs. Je me garderai d'insister sur une comparaison trop facile et d'ailleurs tout à l'avantage des modernes, — la querelle étant trop vieille. Je ne veux actuellement que marquer une époque de la critique en signalant l'œuvre rare d'un

(1) Rolandi Maresii Epistolarum PMlologicarum libvi II..., curante L. A. Rechenberg, Lipsiae et Francofurti, Sumpt. Joli. Gasp. Meyeri, Bibliopolae Lipsiensis. Ao 1687.

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écrivain à peu près totalement oublié.

Roland Desmarets, né à Paris en 1594, appartenait à une famille aisée qui soigna son éducation : un de ses maîtres les plus connus fut le P. Petau, dont sans cesse il resta l'ami. Sa biographie, si j'avais l'intention de lui donner ici un quelconque développement, serait fort peu documentée. Les seuls renseignements que j'ai pu me procurer sont tirés de Y Eloge de R. Desmarets, écrit par Pierre Hallée, un autre de ses amis, et imprimé en tête de la lettre de Roland sur l'éducation, dont on fit, en 1651, un tirage à part. J'y ai trouvé les noms de la plupart des gens auxquels furent, en leur temps, adressées les Lettres Philologiques, tous familiers de l'auteur qui leur demandait des conseils littéraires et leur en donnait à son tour avec intelligence et conscience, car il avait une âme de Caton. D'abord avocat, Desmarets renonça au barreau par dégoût de ses luttes feintes et par haine du tumulte des batailles oratoires, portant en toute rencontre une sincérité sereine et ces haines vigoureuses dont parle le Misanthrope.

Sa santé était moyenne, mais un travail acharné usa son corps, et il mourut dans le sein des Muses, fin décembre 1655.

Ainsi parle son panégyriste. Toutefois, comme il ajoute qu'il était presque sexagénaire, je reporterai cette date au 27 décembre 1653, jour où il s'éteignit au sein des Muses, — ne contrarions point Pierre Hallée, — et fut enterré dans l'église de Saint-Nicolas-des-Champs.

Desmarets a eu pour amis, outre ceux déjà cités, Ménage, Costar, Gui Patin, les frères Valois, Emeric Bigot, Chapelain, Lescure, Noblet, Saumaise, Perrotd'Ablancourt, Patru, Sarrasin, Godeau, Gassendi, combien d'autres, qui appréciaient sa franche nature, admiraient son beau caractère, louaient son indéniable talent. Ce talent, il le transmit à son fils, avocat estimé du Parlement de Paris, que cite fréquemment Bayle auquel il a fourni des Observations et des Remarques, et à sa nièce, Marie Dupré, qu'il éleva près de lui avec de touchantes attentions et une sollicitude d'oncle et de pédagogue. Mais avant tous eut à se féliciter de sa pieuse admiration son frère Jean, plus connu sous le nom de Saint-Sorlin, assez piètre personnage et médiocre écrivain, auquel il voulait reconnaître du génie poétique, de l'éloquence, de la beauté d'invention, de la gravité de pensée, du sublime de poésie.

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Cette critique élogieuse nous amène tout naturellement à examiner les Lettres de Roland. Grand partisan des anciens et ne manquant en aucune occasion de dire sévèrement leur fait aux modernes, il emprunte à Cicéron la définition du genre épistolaire : on écrit pour envoyer des nouvelles à sa famille et à ses amis ; ce sont là des lettres qu'il y a folie à éditer, constatation plutôt judicieuse et qui rayerait de notre littérature les papotages de madame de Sévigné et de quelques autres. On écrit pour être plaisant ; mais en a-t-on toujours sujet? Belle question à soumettre à Voiture et à bien d'autres épistoliers de ce temps-là ! On écrit enfin pour donner son opinion sur les affaires publiques, à la condition d'y avoir été mêlé, — ou bien pour faire de la critique. Le morceau est long un peu, mais nous voilà au fait : c'est le lot que Roland se réserve, celui qui poussera les savants à bien accueillir son premier livre, celui qu'il conseille à Costar et à ses doctes amis. Le genre épistolaire, en effet, a bien besoin de leur concours, étant en pleine décadence. Dans l'antiquité, les lettres de Platon et de Sénèque avaient pu n'être que des brochures sur divers sujets, et celles de Brutus que des déclamations ;

mais, en revanche, celles de Cicéron et de Pline le Jeune peignaient les mœurs, les passions de leur siècle, l'état psychologique de leurs contemporains..., des stations de psychothérapie, en un mot. Plus tard, Symmaque, en dépit de sa redondance, plut par ses sentences fines et concises ; Sidoine Apollinaire se rapprocha de Cicéron en écrivant une sorte de journal de son temps ; Erasme donna sur le luthéranisme de précieux documents ; Scaliger brilla de sa grâce et de son élégance ; Juste Lipse rivalisa avec Pline. En France, on n'a produit encore que des épîtres insipides où s'entassent les mots sonores, les pensées froides et précieuses, et l'on n'a fourni de l'histoire que ce qui pouvait plaire aux destinataires des lettres envoyées. Exception est faite, toutefois, en faveur de Muret, recommandé à l'admirative attention de ses contemporains. Il s'agit donc de revenir des errements en cours et décomposer des lettres critiques. Vous êtes orfèvre, monsieur Desmarets ! Et ainsi il nous sera donné de juger, avec une louable impartialité, des écrivains et de leur valeur, et de rendre par là de réels services aux jeunes gens, même alors que nous leur montrerions les fautes des gé-

nies consacrés, ainsi que déjà le conseillait Quintilien. Car la critique littéraire ne consiste pas uniquement à admirer sans réserves ; autant elle doit se tenir éloignée du dénigrement de parti-pris et se garder

De mordre le laurier que son souffle a sali,

autant il convient qu'elle renonce à ses allures de prosternation, qui font ressembler ses pontifes aux saints agenouillés près des tabernacles et en éternelles prières devant l'objet de leur culte. Que l'épistolier littéraire agisse donc comme Claude Saumaise et que, s'il désire composer des ouvrages de son fonds, il écoute le conseil de ce même Saumaise. Et tout d'abord, imitons les anciens, ainsi que fait Pibrac en ses didactiques quatrains. Ici, qu'il me soit loisible d'ouvrir une parenthèse pour marquer combien, au temps de Desmarets, la critique était étroite. Elle aura déjà progressé avec l'abbé d'Aubignac qui, dans sa Pratique du Théâtre, écrira d'une façon moins absolue : Je ne veux proposer les anciens pour modèles qu'aux choses qu'ils ont fait raisonnablement. Roland les admire sans contrôle et en tous points, et il veut qu'à leur exemple on n'écrive que pour instruire.

Une fois cette règle posée et acceptée, il convient de se spécialiser, — un esprit pondéré ne volant pas d'une chose à une autre, — et d'allier, dans le genre choisi, la profondeur de pensée de Pline l'Ancien et de Tacite au style châtié de Térence, que Desmarets, comme fera d'Aubignac, préfère à Plaute. Si le génie poétique vous fait défaut, écrivez en vile prose. Horace l'avait déjà dit ; Boileau le conseillera rudement à Chapelain ; Roland l'écrit doucement à Sarrasin, en lui donnant pour sujet, de même qu'à Colletet, des Vies d'Écrivains, sur le modèle de Plutarque. Mais il faudra que cette prose soit française, comme celle de Robert Salmonet, qui a traité en cette langue son Histoire d'Angleterre, et qu'en passant Desmarets rapproche de Tive-Live, rien de plus. Si je voulais chicaner, je demanderais pourquoi Roland, avec pareille théorie, a écrit cinq cents pages d'un latin assez correct, mais pédestre et bien éloigné de celui de Cicéron, et je rappellerais cette phrase de Boileau à Brossette : C'est une estrange entreprise que d'écrire une langue estrange re quand nous n'avons point fréquenté avec les naturels du pays, et je suis asseuré que si Térence et Cicéron revenoient au

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monde, ils riroient à gorge déployée des ouvrages latins des Fernels, des Sannazars et des Morets. Mais écoutons plutôt Desmarets quand il est d'accord avec Boileau. A propos d'un solécisme oublié dans Y Art Poétique, ce dernier écrit qu'il faut montrer ses ouvrages à beaucoup de gens avant de les faire imprimer. Desmarets donne un avis analogue à Adrien Valois. Il s'en réfère, d'ailleurs, à Cicéron, qui ne dédaignait point les conseils de Pomponius Atticus et de l'affranchi Tiron. En ce but furent créées les lectures publiques, qui n'eurent point, à l'origine, d'autre objet que de consulter sur la valeur d'un manuscrit les amis et les confrères. Il est vrai qu'à cette époque lointaine on produisait des ouvrages minces et soignés, du dernier poli, selon l'expression d'Horace, et les amis n'avaient point à perdre trop de temps à cette besogne devenue aujourd'hui fastidieuse, car tout le monde moderne compile, compile, devançant l'abbé Trublet, de voltairienne mémoire, et préparant le proverbe de nos voisins d'Outre- Manche : A great book is a great evil. Assu" rément, quand une œuvre est bonne, plus elle est volumineuse, plus elle a de valeur; mais nous nous défions des in-folios et,

sauf pour Erasme, que Desmarets affectionne particulièrement, et pour Valois, comme il est juste, la lettre lui étant adressée, cette défiance est une bonne précaution.

Une pareille stérile abondance est portée également dans la critique des textes. Utile parfois, elle noie trop fréquemment l'auteur dans des comments obscurs et inutilement prolixes, ou bien l'incite à établir des variantes sans portée. Terrible race que celle des commentateurs, les Pedianus, les Servius, les Donat, dont se plaignait déjà Rabelais, et qui, au grand dam de l'intelligence, entassent de lourds et fastidieux développements ! Desmarets est saisi d'effroi à la vue de tant de volumes de toute sorte entassés dans les fonds publics, et que, du reste, on n'a de garde de prêter aux travailleurs. Ne vaudrait-il pas mieux, pour le curieux de littérature, quelques rayons choisis ? Le grand nombre charge et n'instruit pas, et Sénèque avait bien raison d'écrire à un ami : Puisque tu ne peux pas tout lire, possède seulement ce que tu pourras lire. A quoi sert, en effet, cette accumulation ? Pour tout dire, ne va-t-elle pas à être nuisible aux jeunes gens qui lisent

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trop et ne réfléchissent pas assez ? Voyez, au contraire, la conduite de ceux qui sont vraiment instruits : Jean, le frère aimé, lit intelligemment et médite sur ce qu'il lit, cherchant à savoir non pas tant encore ce qu'a dit l'auteur que les raisons pour lesquelles il l'a dit ; Gabriel Naudé, bibliothécaire de la Mazarine, prête les livres de son fonds et acquiert la juste réputation d'érudit et de fin lettré ; Gui Patin possède non pas des ouvrages bien reliés, comme un prince ou un millionnaire ayant des livres pour une pompeuse parade, mais surmonte les rayons, où sont, en bel ordre, rangées les éditions élégantes et surtout correctes, des statues et des bustes d'illustres penseurs, afin de connaître la physionomie des écrivains dont il apprécie l'esprit par la lecture de leurs œuvres. Et tout cela, on s'en doute, rattaché à l'antiquité par la citation de Sénèque flétrissant les lecteurs-amateurs, et par celle de Pline décrivant la librairie d'AsiniusPollion. Quelle supériorité en ces siècles qui ne subissaient pas l'influence de cette invention, la meilleure et la pire à la fois, l'imprimerie ! Car si elle procure à bon marché des ouvrages qu'on peut facilement lire, elle rend hâtive la produc-

tion et propage l'immoralité. Ah ! si Desmarets eût vécu deux cents ans plus tard, combien plus raisonnablement fulminerait-il contre le flot toujours ascendant de la marée littéraire et de son limon impur, et que plus vif encore serait son désir de détruire l'imprimerie! N'insistons pas sur ce moyen radical et intransigeant, et passons aux éloges qu'il décerne aux traducteurs de son temps.

Il donne d'abord sur la traduction quelques conseils et prend, ainsi qu'il convient, ses modèles dans l'antiquité classique! Ennius a traduit YHécube d'Euripide, et cette version excellente tient plus compte de l'idée que des mots. Très bonne méthode pour rendre un poète, non un orateur. Erasme et Buchanan, pour avoir voulu s'attaquer au texte d'Euripide sans suivre l'exemple d'Ennius, ont mal réussi. Et cet insuccès était fatal, car la traduction doit paraître une œuvre originale. Notons dans cette formule simpliste un peu d'exagération. Au xvne siècle même, tous les critiques ne seront pas de l'avis de Desmarets : l'abbé d'Aubignac parlera de la corruption que les traducteurs ont faite en voulant apporter des changements qui détruisoient toutes les grâces de l'origi-

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nal, et l'abbé de Pures, dans la Préface de sa traduction de Quintilien, opposera au style serré et plein des attiques, le style enflé et vide des asiatiques, qui ont fait du circuit pour des choses droites et ont périphrase ce qui avoit son mot propre.

Mais, étant admise la théorie de Roland, on conçoit son admiration pour les belles infidèles de Nicolas Perrot d'Ablancourt qui, d'après lui, a lutté avec succès contre la prose serrée et parfois obscure de Tacite ; pour les versions de Lucrèce, de Virgile, d'Horace, de Catulle, qu'a si largement et si sainement écrites, à son sens, l'abbé de Marolles; pour la traduction vantée de Plutarque par Amyot. Plutarque a les honneurs d'un éloge spécial : son œuvre est un trésor encyclopédique, plein de jugement et de ces fines appréciations qui ne permettent guère de croire qu'il est né dans l'air épais de la Béotie. Quant à Amyot, il a traduit son auteur comme Cicéron rendait Démosthène, avec une modeste licence et une bonhomie qui ont fait de son œuvre l'idéal du genre, c'est dire une œuvre personnelle. Il possédait de plus une connaissance approfondie de la langue grecque, qui ne tend que trop à disparaître, en raison de l'absurde adase : Graecum est, non

legitur. Si bien des gens, en effet, au xvne siècle, savent du grec; si, pour l'amour du grec, les femmes caressent et mignottent les Vadius et les Trissotin , — ce qui peut paraître une récompense suffisante aux horreurs de la syntaxe d'après Kleinarts et de l'accentuation selon Mérigon, — peu même des illustres, à l'exception de Racine, qui lit et apprend Héliodore dans le texte, et de Fénelon, l'esprit libre, qui unit dans une même intelligence Sophocle et Térence, Virgile et Homère, peu savent le grec, c'est-à-dire sont pénétrés du divin génie de cette langue.

Et toutefois ce n'est que sous cette condition qu'on pourra se livrer à l'éloquence, ou seulement apprécier les règles de l'art oratoire. N'est-ce point en lisant les Olynthiennes que l'on sent la profonde et exacte vérité du mot de Quintilien : Pectus est quod disertos facit? D'où il s'ensuit que l'éloquence n'a que fort peu à attendre de la rhétorique. C'était l'opinion de Lysias, et celle de cet Eschine qui, exilé à Rhodes, refusa d'ouvrir un cours d'éloquence, par la raison majeure que l'éloquence ne s'enseigne pas : nascuntur oratores. N'allons donc point commettre la faute d'étendre ces robustes génies sur le lit de Procuste de

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la rhétorique. Et maintenant, voyons ce qu'est devenue l'éloquence! Au temps de Desmarets, l'éloquence politique n'existe pas; car, ainsi que l'a constaté Cicéron, la monarchie tue ce genre, qui n'est que partiellement littéraire. L'éloquence judiciaire est morte ; car les avocats ne plaident pas au criminel. — Je laisse la responsabilité de cette affirmation à l'ex-avocat; elle m'a paru fort singulière, mais j'ai vainement et longtemps cherché un seul texte qui pût la démentir. — Seule, l'éloquence démonstrative survit donc dans le panégyre, et l'on n'entend guère en ce genre que discours ridicules, qu'on a la naïve audace de publier.

Il en est de même de l'histoire. Mais si les reproches du critique visant les orateurs sacrés qui ont précédé Bourdaloue et Bossuet sont en très grande partie fondés, ceux qu'il adresse aux historiens portent à faux. Il est vrai qu'il part de prémisses erronées et que, au nom même de la logique, s'imposait son absurde conclusion.

L'histoire ne doit être, à son sens, que l'exposition sèche des hauts faits du passé, à fin de servir d'exemple aux hommes du présent. Et nous avons à la suite la liste obligatoire : Thucvdide, Hérodote, Polvbe,

Tive-Live, Salluste, et même Cornélius Neposet Suétone, et surtout Tacite, ce maître des hommes d'Etat, auquel l'on peut appliquer l'éloge que Cicéron faisait de Thucydide : Le nombre des pensées égale chez lui le nombre des mots. Ce sont, d'ailleurs, allant aux mêmes historiens, les mêmes louanges que nouo retrouvons dans VHonneste Homme, ou l'Art de plaire à la Court, de Nicolas Faret. Ce qui tue l'histoire du xvne siècle, c'est l'appendice, la pièce justificative, et la philosophie. Théorie bizarre et que prêchait aussi l'abbé d'Aubignac : L'historien, écrivait-il, doit raconter simplement ce qui s'est passé et, s'il en juge, il fait plus qu'il ne doit. Cette monstrueuse pratique va, par bonheur, être démentie par le P. Daniel, qu'Augustin Thierry pourra justement louer d'avoir au moins deviné la méthode qui convient à l'histoire. Il serait cruel d'insister, aujourd'hui que l'on apprend dans nos écoles primaires plus que les faits et les dates des événements mémorables, en un temps où les archivistes paléographes posent sur tout travail historirique leurs doigts poussiéreux, et où les romanciers eux-mêmes ont la prétention de baser leurs récits sur des documents.

Ainsi n'agissait point Honoré d'Urfé, le

premier des romanciers par le génie, à la fois noble et docte, émule heureux d'Héliodore, de Pétrone et d'Apulée, et pourtant rien n'est plus parfait que VAstrèe. Ne voyons dans cette tirade enthousiaste qu'une idée commune à tous les critiques de l'époque : avoir popularisé en France la populaire Diana de Montemayor d'Espagne avait été le grand, le suprême mérite de d'Urfé, qui, du même coup, avait peint la paix sereine des champs à une société à peinesortiede guerres acharnées ctde troubles incessants, avait appris aux profanes le langage de l'amour idéal, et prêté aux allusions précieuses de cette belle société qui jouait les scènes de son ouvrage à l'Hôtel de Rambouillet ou aux Samedis de Mlle de Scudéry. Au dire de Desmarets, la haute morale de ce livre est exposée avec tant d'habile facilité que les femmes elles-mêmes la saisissent ; car d'Urfé joint la grâce au jugement. Sa langue, en outre, est pure et bien française, et l'on peut comparer son éloquence à celle des orateurs de l'antiquité, tout en rapprochant son tour d'esprit de celui de Montaigne. Montaigne ! Le voilà encore, mais cette fois considéré non plus comme un libertin, mais bien comme un stvliste inimitable, dont le désordre n'est

qu'apparent et les digressions charmeresses. Et avec toutes ces qualités, modeste et se prétendant ignorant de tout.

C'est là ce qu'on nomme être judicieux, et cette vertu est des plus rares. Nos auteurs dramatiques surtout, encore presque des enfants, se croient supérieurs à Sophocle et à Euripide. Suit en une page une poétique de l'art théâtral. La tragédie vaut par le sujet, non par les vers ; or, nos tragiques visent à la finesse, ne s'occupent guère de la vérité, ne mettent sous les yeux des spectateurs que des combats de passion, dans lesquels ils tâchent à déployer leur habileté. Pauvre Corneille ! Quelle supériorité incontestée s'il n'eût écrit que Héraclius ou Théodore, vierge et martyr ! Est-ce bien à cela que voulait aboutir Desmarets ? L'abbé d'Aubignac a vu plus juste, en déclarant d'abord que le sujet doit être bon fatalement, puisqu'il ne dépend que du choix de l'auteur et qu'il n'en peut rejeter le mal que sur sa mauvaise imagination. Puis il en vient précisément à Théodore, trouve la constitution de cette pièce très ingénieuse, son intrigue bien conduite et bien variée, et constate sa chute qu'il approuve pleinement. Il ne suffirait donc point d'avoir mis en une tragédie de l'action et encore de l'ac-

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tion. Mais pour Roland, son frère Jean est le premier tragique du siècle, et c'est sur les œuvres de Jean que Roland échafaude son système dramatique.

C'est Jean, toujours, qui est le premier poète épique de son temps. N'a-t-il pas écrit Clovis ? Ceci nous vaut inévitablement l'éloge d'Homère, de Virgile, de Silius Italicus, deLucain, auquel Desmarets consacre un paragraphe particulier. Assurément, on a reproché avec raison à Lucain de la déclamation et del'emphase,maisquede beautés à relever dans la Pharsale ! Et combien haute sa morale, comparable à celle de Zenon ! Tout autre chez les modernes est Arioste. Ingénieux dans la fiction, il a déparé son œuvre, non seulement par des couplets lyriques absolument déplacés, mais surtout par des obscénités plus regrettables encore, et qui ne conviennent nullement à la majesté de l'épopée. Le Tasse, plus proche des anciens, est conséquemment plus parfait. Quant à Ronsard, ce précurseur direct de Saint-Sorlin, il a du souffle, mais son invention est froide et sa poésie rebutante. Il tombe dans les défauts de Claudien, dont le principal est l'abus des discours, condamné par Scaliger chez le poète épique. Notre Homère, c'est Jean

Desmarets, et cette appréciation suffirait à expliquer le surnom de philadelphe, donné par Ménage à Roland. Car, sans aller aussi loin que Boileau dans ses attaques contre le prophète, qu'il trouvait ennuyeux à la mort, on a le droit de penser et d'écrire que Clovis est de quelques degrés au-dessous de VIliade. C'est ce que ne croyaient, et de très bonne foi, ni Roland, ni plusieurs de ses contemporains, ni Jean lui-même qui écrivait naïvement : On ne peut pas critiquer mon œuvre sans injustice et même sans impiété. Il faut s'appeler Horace pour risquer sans ridicule de ces exegi monumentum.

Autre précepte: il ne convient pas défaire au poème épique une Préface. Tous les grands poètes cités et, en outre, Hésiode, Apollonius, Ovide, Stace, n'en ont point composé pour leurs ouvrages immortels.

C'est donc sans préface que Clovis, l'archétype du genre, passera à la postérité la plus reculée.

Troisième règle : le poète épique et le philosophe étant de même nature et devant être, avant tout, des auteurs didactiques, la grande valeur moralisatrice de l'œuvre s'impose. N'est-ce point en ce sens que Lucrèce, après Empédocle, a traité de la Na-

ture ? Et Nicandre, et Virgile ? Tout ce beau raisonnement est pour en arriver à la poésie sacrée qui enseigne la gloire de Dieu, et pour féliciter Godeau, évêque de Grasse par un calembour de Richelieu, et précédemment nain de Julie, d'être à la fois, comme David,commeGrégoire de Nazianze, ministre de la religion et poète sacré.

Telles sont impartialement résumées et ordonnées les théories de critique littéraire de Roland Desmarets. Si l'on y relève un goût généralement étroit, source de quelques erreurs, il ne faut point oublier en quelle date elles furent composées, qu'elles nous renseignent assez exactement sur l'état embryonnaire de la critique au début du xvne siècle, et reconnaître que leur auteur est souvent judicieux, et érudit même jusqu'à l'intempérance.

Les Lettres Philologiques nous signalent, nu surplus, à quel point en était, vers la même époque, la science pédagogique. Si jamais il fut une préoccupante question, ce fut bien celle de l'institution des enfants, comme on disait au x\T siècle, tirant ce vocable expressif du latin pour le transporter sans peine dans labelle langue de ce temps^

fille non encore abâtardie de la Rome antique, qui savait rendre la pensée sous une forme concise et pénétrante comme les inscriptions qu'elle a gravées sur le marbre de ses tombeaux. Cette institution avait été un des objets d'étude de ce temps, le plus tragique de l'histoire, au dire de Daunou qui pourtant avait vu la Terreur, de ce temps qui, selon Sainte-Beuve, était fécond, puissant, très savant et déjà très délicat par portions, quoiqu'il ait l'air encore grossier par bien des aspects. Erasme, le cardinal Sadolet, évêque de Carpentras, Luther, Ramus, Charron, Pasquier, et surtout Rabelais et Montaigne, démasquèrent, sur ce terrain aussi, dans leurs œuvres de bonne foy, les erreurs de leur époque, et essayèrent de prévenir le retour des fautes coutumières par leurs théories judicieuses, leurs aphorismes ingénieux, leur combat de toutes les heures contre les pédants et leurs si nuisibles et si défectueuses pratiques. Le pédantisme tant raillé ez-comédies italiennes, voilà l'ennemi contre lequel le pédagogue digne de ce nom engage la lutte, et le pédant est de tous les âges. Voyez les rabbins hébraïques de Tibériade, de Babylone, de Jérusalem ; et les grammatistes d'Athènes, ces premiers maîtres avant les

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sophistes, dont la mission était de faire observer exactement la ponctuation et mesurer la durée des syllabes, comme nous l'apprennent Aristote et Denys d'Halicarnasse ; et les maîtres de gymnastique de Sparte, armés du fouet qui présidait à l'éducation donnée en commun, qui excluait toute culture littéraire et scientifique ; et les grammairiens disputants de Rome, dont parle Horace ; et les rhéteurs, dont nous pouvons apprécier le savoir futile et indigeste par les declamationes qu'ils nous ont laissées ; et les clercs de Charlemagne ; et les prêtres de Bagdad et de Cordoue ; et les lourds scolastiques du moyen âge ; et ces régents du xvie et du xvne siècle, pareils à ce Grangier qu'a immortalisé Cyrano, gonflés de science, tranchants dans leurs opinions, étroits dans la conception de leurs programmes, rudes dans l'application de leurs méthodes, hostiles à toute idée de progrès, cristallisés, pour ainsi parler,dans leur philosophie antiscientifique, et raillés par tous ceux qui, de près ou de loin, se sont occupés de pédagogie et de critique. Noël Béda, docteur en Sorbonne, grand ennemi de la Renaissance et de Budé, Joannes Major l'Ecossais, qui enseignait au Collège de Montaigu, sont restés fameux. A

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en croire Rabelais, avec tous leurs pareils, ils commençaientl'instruction de leurs disciples parla chartejusqu'à la dire par cœur au rebours, et les menaient en plusieurs années jusqu'au Doctrinal, au De Moclis slgniflcandi, au De Moribus in mensa servandis, œuvres puériles qu'ils commentaient obscurément, car leur sçavoir n'estoit que besterie, abastardissant les bons et nobles esprits et corrompant toute fleur de jeunesse... Cette satire n'est point aussi fantaisiste qu'on le pourrait croire, et l'on trouvait des Thubal Holoferne et des Jobelin Bridé à tous les pas; on étudiait bien réellement les sophistiques argumentations du docteur subtil Joannes que j'ai nommé, et le Fasciculus rerum expetendarum d'Ortvinus. Ces doctrines pour abreuver les jeunes ânes, comme dit Charles Sorel dans son Francion, composaient le programme suivi encore au début du xvne siècle, et appliqué par Hortensius, au dire de ce même Sorel. Exercices futiles, connaissances étroites dont on gonflait l'intelligence des escoliers, huilés aussi d'une philosophie ridicule qui prenait pour base le barbare syllogisme, remplissoieut la mémoire etlaissoient l'entendement et la conscience vuides, selon l'expression de Mon-

taigne, qui nous apprend, en outre, que l'on n'oyoit que cris et d'enfans suppliciez et de maistres enivrez de leur cholère en ces geaules de jeunesse captive, si souvent citées, et condamnées depuis. Or, les résultats obtenus par de tels moyens étaient exécrables ; etDesmarets commence pars'en plaindre amèrement, en reprochant aux professeurs leur manque de zèle et d'intelligence, aux élèves leur négligence et leur paresse. Jusque-là, rien de bien neuf; mais il devient i 1 1 1 en "'ssant sur les questions déprogramme <if de méthode. Le maître doit soigneusement expliquer les grammaires toujours si obscures, habituer ses disciples aux exercices oraux, ne leur donner à lire que très peu d'auteurs très bien choisis, Cicéron plutôt qu'Apulée, Virgile plutôt qu'Ovide et surtout que Térence, dont la langue archaïque est plus difficile à entendre, ne rien laisser passer sans un commentaire bref, clair et précis. On ne peut dire mieux. Roland me paraît avoir tracé la voie à suivre, entre l'université pédante et les jésuites superficiels, aux Petites Ecoles de Port Royal qui établissaient des réformes grammaticales, donnaient la préférence à la version sur le thème, enseignaient en français, introduisaient les exercices oraux et les ex-

plications minutieuses. Desmarets recommande, au surplus, comme base des programmes qu'il rêve, l'étude sérieuse du grec, dont nous l'avons vu indiquer la nécessité, de la prosodie trop négligée aussi, de la philosophie, à la condition de remplacer parla morale simple et facile la trop obscure dialectique, enfin de la rhétorique, d'accord en cela avec l'abbé d'Aubignac : Toutes ces ingénieuses variétés de parler que les habiles ont recherchées pour s'exprimer plus noblement que le vulgaire et qu'on appelle figures de rhétorique..., donnent de la grâce aux narrations, de la probabilité aux moindres raisonnements, de la force aux passions et du relief à toutes les choses qu'on veut faire valoir. Allant plus loin encore, Roland semble pressentir notre enseignement secondaire moderne, auquel il me paraît impossible de donner ancêtre plus reculé et plus classique. Il voudrait, en effet, étendre l'étude des sciences : géométrie, cosmographie, histoire naturelle, qui, après que les lettres ont appris à écrire, apprennent à penser. Et cette institution des enfants, il ne voit aucune raison pour en exclure les bachelettes. On dirait qu'il rêve nos lycées de jeunes filles, et la chose vaut la peine d'être notée à la veille des Femmes

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Savantes. Après tout, peut-être simplement connaissait-il cet essai de coéducation des sexes, tenté par Catherine de Médicis. en collaboration avec sa belle-sœur, Marguerite de France. De nobles écoliers, garçons et filles, se pressaient autour du Dauphin avec le nom d'enfants d'honneur, et apprenaient en commun le grec et le latin sous la direction de maîtres choisis, tels que Pierre Danès et Jacques Amyot. Cette école mixte était fréquentée notamment par Marguerite de Valois, Marie Stuart, le prince de Mantoue, les fils du connétable de Montmorency et d'autres de noble race jusqu'à une cinquantaine, ou environ, recevant bonne et généreuse nourriture en commun. De là, sans doute, la reine Margot et la reine d'Ecosse ont pris cette virilité, cette indépendance et cette liberté d'allures qu'elles portèrent dans leur vie de femmes et de souveraines. La seule question à retenir en ce lieu, c'est que, dès le xvie siècle, on avait fait, dans des conditions, si exceptionnelles fussent-elles, un essai qui prouva la valeur au moins égale de la femme au point de vue intellectuel. C'est le sentiment de Roland Desmarets,qui proteste contre la théorie par laquelle on considère la femme comme un être inférieur en intelligence, et écrase ses

contradicteurs de toute la force de sa toujours présente érudition : Platon reconnaissaitauxfemmes des dispositionsnaturelles égales à celles des hommes ; Auguste consultait Livie sur les affaires de l'Etat ; Ju vénal n'était qu'un satiriquede parti-pris, car la femme instruite est meilleure, témoins Sappho et Aspasie. — Nos féministes modernes désireraient peut-être, au point de vue moral.des exemples mieux choisis. — Les femmes philosophes ont abondé, telles la fille de Cléobule etThéano de la secte des Pythagoriciens, Lasténia et Axiothéa, disciples de Platon, et la fille d'Aristippe, qui fut la plus remarquable élève de son père. Les femmes poètes comptent : Corinne vainquit cinq fois Pindare ; l'épouse de Lucain aida son mari à terminer la Pharsale ; Sulpicia flagella de sa Satire l'empereur Domitien. proscripteur des philosophes. Et Marguerite de Navarre ! Et Mlle de Gournay ! Devançant son siècle, haussant les épaules devant les épais Chrysale de son temps, dépassant Fénelon, dont le livre de haute valeur sur V Education des Filles restreint trop la culture intellectuelle de ce sexe, d'accord avec Faret qui, dans son Honneste Homme, prouve, à grands coups de souvenirs mythologiques, que la différence des

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sexes n'en fait aucune des vertus, Roland a beaucoup réfléchi sur ce problème complexe, et ses réflexions ont été fructueuses. Il n'hésita point quand il fallut passer de la théorie à la pratique, et il instruisit, comme il aurait fait d'un homme, sa nièce Marie Dupré. Celle-ci devint une femme des plus distinguées : elle fut liée avec Conrart,avec Madeleine de Scudéry, et bon nombre de beaux esprits, parmi lesquels elle tint admirablement sa place ; elle entra en relations épistolaires avec- Bussy-Rabutin, et adressa à M!le de la Vigne, la correspondante d'Etienne Pavillon, des Vers faits en faveur de l'ombre de Descartes, que Corbinelli déclara très bons et très justes, etque le P.Bouhours, émerveillé, inséra dans son Recueil de vers choisis, en 1693 ; enfin, ce fut en grec qu'elle composa Tépitaphe de son oncle.

Au total, que valent les Lettres Philologiques de Roland Desmarets ? Elles n'ont pas, dit Vigneul-Marville, l'agrément qu'auraient celles qui s'écrivent par rencontre et par la nécessité de répondre à ses amis. Cela est vrai et elles tiennent beaucoup plus de la dissertation que du genre épistolaire. Mais elles renferment une foule d'idées justes sous une forme movenne, facile àcom-

prendre, et leurs erreurs mêmes sont instructives, en ce qu'elles nous montrent où en était, il y a deux cents ans, la critique littéraire et la pédagogie. Il convient d'y louer, en outre, ce ton discret et poli du xvne siècle, qui parfois, — oh ! si rarement, — manque aux pédagogues et aux critiques du nôtre.

Ninon de LENCLOS

Un gentilhomme de Touraine, débauché assez louche, de Lenclos, et une demoiselle de Raconis appartenant, elle aussi, à une noble famille de l'Orléanais, femme d'ailleurs de mœurs plus que larges, donnèrent naissance, en 1616, à Anne, dite Ninon, dont la curieuse figure de courtisane-philosophe éclaire le xvne siècle d'un de ces étranges reflets qui font penser aux Aspasie et aux Thémisto de l'antiquité païenne. Sa carrière fut aventureuse depuis sa jeunesse jusqu'à son âge mûr. Elle avait à peine deux ans lorsque son père fut obligé de s'exiler. Parmi les amis de Lenclos se trouvait Louis, sieur du Maine, baron de Chabans, gentilhomme ordi-

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naire du Roi, gouverneur de Sainte-Foy et général de l'artillerie de la République de Venise qui, malgré tous ces titres, était aussi encanaillé que lui. Tous deux avaient un goût commun pour la musique et jouaient fort agréablement du luth ; Chabans s'occupait en outre de littérature et de sociologie, et l'on a conservé de lui un Ad vis et moyens pour empescher les désordres des duels, in-8°, que publia, en 1615, à Paris, Denys Langlois. Par une bizarrerie du sort, ce fut en duel que périt le sieur du Maine. Après une querelle avec son inséparable compagnon, provoqué par lui, il arrivait en chaise au lieu de leur rendez-vous, lorsque, avant même qu'il fût descendu et eût pu se mettre en défense, son déloyal adversaire le perça de son épée. L'affaire fit beaucoup de bruit, et voilà Lenclos en fuite, abandonnant sa femme et sa fille. Elles habitaient le quartier du Marais, dans le voisinage de Scarron, dont la femme, avant de devenir reine in partibus, devait être la compagne et l'amie de Ninon. La fillette préludait alors à son rôle de charmeresse, et se laissait choyer par toutes les dames du voisinage qui lui montraient à danser la sarabande et développaient son esprit vif et hardi avec son

goût précoce du plaisir luxueux. Elle avait à peine quinze ans que déjà elle liait des amourettes avec Saint Etienne et le chevalier de Raray. Voltaire déclare, sur la foi de l'abbé de Chateauneuf, qu'elle avait seize ou dix-sept ans lorsqu'elle eut des bontés pour le cardinal de Richelieu qui lui assura, en échange, deux mille livres de rente viagère. Le reste de la vie de Ninon n'est pas pour démentir cette affirmation; car, dès ce moment, elle se livra, sous l'œil complaisant de sa mère, à tous les écarts de sa libre fantaisie, passant, selon les heures,

du brun valet de pique au blond valet de cœur,

faisant quantité de martyrs , choisissant toujours selon son goût ses favoris et, si nous en croyons Tallemant des Réaux, disant bravement, quand elle était lasse : en voilà assez, cherchez fortune ailleurs, enfin estimant que trois mois en amour c'était l'infini. A ce moment mademoiselle de Scudéry trace ce crayon de Ninon sous le nom de Clarice : .... C'est une des personnes du monde la plus charmante et de qui l'esprit et l'humeur ont un caractère le plus particulier.... Elle est de fort belle taille et d'une grandeur agréable, capable

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de plaire à tout le monde par un certain air libre et naturel qui lui donne bonne grâce. Elle a les cheveux du plus beau châtain qu'on ait jamais vu, le visage rond, le teint vif, la bouche agréable, les lèvres fort incarnates...., les yeux noirs brillants...., et la physionomie fine, enjouée et fort spirituelle.... Elle parle volontiers, elle rit aisément.... Elle a le cœur tendre et sensible... Elle est fidèle à ses amis; elle est capable de secret et de discrétion ; elle est généreuse...., et elle est enfin si aimable qu'elle est aimée des plus honnestes personnes de la Cour.... Et, en effet, autour d'elle se pressa toute une théorie de mourants : un prince, le grand Condé ; un cardinal, Richelieu: des ducs et des maréchaux de France, d'Albret, Navailles, Coligny, duc de Chàtillon, conquis surMarion de Lorme, Villars, oubliant pour un jour ses armées; des marquis, Sévigné, avec lequel elle entretint une si assidue et si fine correspondance, Brancas, qui fut distrait une fois de plus; des gentilshommes, d'Elbène, Miossens, Méré, qui prirent sur son esprit une influence philosophique; Charleval, Villarceaux, qu'elle abandonna à Madame de Maintenon, Vaissé, Guiche, Rambouillet, qui retrouvait chez elle une copie

du fameux Hôtel de sa mère, La Châtre, qui prit un mauvais billet pour un bon spectacle; des robins, Coulon, Perrachon, oubliant leur gravité solennelle; des savants, des littérateurs, des abbés en rupture d'observations, d'analyses ou de prières, Huyghens, Lafare, Chapelle, Saint Evremond, Chateauneuf qu'elle appelait ses caprices, mille autres que j'oublie et qui vite mirent en belles pièces le peu de vertu qui lui restait. Ses désordres allèrent si loin et furent en si grand nombre qu'Anne d'Autriche s'en émut. Les Remarques journalières et véritables de ce qui s'est passé dans Paris et ailleurs ès-années 1648 à 1657 nous donnent le récit suivant : La demoiselle de Lenclos avoit esté conduitte aux Madelonnettes par Madame de Venclosme accompagnée de Madame la marquise de Senecey, de l'ordonnance verbale de la Reyne dont la pieté se trouvait extresmementoffencée non seulement de la vie scandaleuse qu'elle menoit, à la veùe du Louvre, mais encore, et bien plus sensiblement, par le rendez-vous gênerai que tous les jeunes seigneurs de la Cour se donnoient chez elle tous les jours et ou ils establissoient la desbauche, le libertinage et l'impiété au plus haut degré d'insolence que l'on puisse imaginer....

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Ninon, en effet, prêchait d'exemple, — et n'est-ce point le mode le plus efficace de prédication? — l'émancipation de la femme; elle voulait pour les deux sexes des droits égaux, une morale une et simple, et la seule prière que oncques elle adressa à un Dieu auquel elle ne croyait que sous bénéfice d'inventaire était : Faites de moi un honnête homme et n'en faites jamais une honnête femme. Elle fut exaucée et, dans le mépris des vertus de son sexe, elle conserva celles du nôtre, ainsi que parle Jean-Jacques Rousseau qui crie au prodige. Mais la morale bourgeoise fut sauve par son emprisonnement aux Madelonnettes. L'incident est clos, et nous n'avons aucun intérêt à étudier en elle les artifices ou le hasard qui la firent régner par ses charmes jusques et passé quatre-vingts ans. Laissons donc désormais, de même que l'a pudiquement fait Sainte Beuve, cette Ninon rivale et héritière de Marion Delorme qui ne fut point une honnête femme, et la liste de ses chutes qui, si longue qu'on la fasse, restera encore incomplète, pour ne voir en elle que l'honnête homme qu'elle a voulu être. Après la Fronde et la Régence, elle s'est métamorphosée et elle est alors devenue la moderne Léontium, comme se plaît

à l'appeler Saint Evremond. Voici ce qu'il lui écrit à elle-même sur cette heure de transition : Aujourd'huy que la fleur de votre grande jeunesse est passée...., vous retenez tant de bonne mine sur votre visage et conservez tant d'agrément dans l'esprit que, n'étoit la délicatesse de votre choix a recevoir le monde, il y auroit autant de foule chez vous sans intérest qu'il y en a dans les Cours où il y a le plus de fortune....

Etudions rapidement cette fin de la vie de Ninon, ce moment psychologique où elle a les plus honnestes gens de France pour amis, au dire de l'un d'entre eux, le chevalier de La Fare.

Il serait curieux de comparer les femmes du xviie siècle à celles du nôtre, de voir combien plus large, mais non plus haute, était leur conception de la vie. Chez les bourgeoises, attaquables par leurs ridicules, mais respectables par leurs vertus solides, la différence est assez peu sensible : parcimonie, amour du paroistre à peu de frais, désir de connaître et de juger les affaires d'autrui, religiosité intolérante sont les défauts principaux, que balance une grande honnêteté foncière. Mais pour les grandes dames, c'est autre chose ; et

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elles fleurent un parfum particulier en nous amenant des grâces empesées et pompeuses, de la moralité austère de l'Hôtel de Rambouillet et des Samedis de la française Sappho,au scintillement éblouissant et au cynique dévergondage des Salons de la Régence. Elles se mêlent, elles se confondent avec le demi-monde, — dont Somaize fut, si je l'ose dire, l'Alexandre Dumas fils, — qui unissait l'esprit trop enjoué, l'art du trop bien parler, les manières trop exquisement polies, la culture trop délicatement raffinée aux théories trop libres et aux mœurs relâchées, en sorte que Ninon est une véritable grande dame.

Il ne faut point oublier que Louis XIV donnait le ton et qu'il y avait un homme, ainsi que le constate G. Hanotaux dans ses Etudes Historiques, sous la majesté des plumes, des broderies et des perruques, sous l'étiquette du justaucorps bleu, caché sous la pompe royale, monté sur des talons rouges, guindé sur les plus beaux mollets de la chrétienté. En fait, nous n'ignorons point que la vie privée du grand roi justifia chez ses sujets bien des écarts, et il convient de remettre mademoiselle de Lenclos dans son cadre. Si Ton voulait

donner une liste approximative des dames illustres, ainsi que parle Brantôme, se livrer aux douceurs du reportage et signer des échos aventifs du high-Ufef il serait aisé de citer des mondaines, marquise de Fiesque, comtesse de More, baronne de La Garde; des bourgeoises, madame Doradou, madame Paget; des femmes d'écrivains à la mode, madame de la Calprenède. On y pourrait joindre la vie de Château et nommer mademoiselle de Beaumont en sa terre du Bordelais, et madame de Balan en sa chàtellenie poitevine. Les champs principaux d'opérations sont le faubourg Saint- Germain, la place Royale, l'île Notre-Dame, le Marais du Temple, où se tiennent les ruelles les plus courues, avec des lois fixes et réglées telles que tenir assemblée ou aller chez les maîtresses de maisons qui en tiennent, lire toutes les nouveautés, savoir écrire de petits vers et des billets doux, et même distinguer avec finesse ces enfants de l'air, les soupirs, que pour notre instruction catalogua mademoiselle de la Martinière.

Autour de ces femmes papillonnent les alcôvistes, et elles ne laissent guère de vide à leurs désirs. Mademoiselle Baillv tient la balance entre la robe et l'épée, entre le

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maître des requêtes Lelièvre, qui a pour lui la richesse, et l'officier Cousin qui ajoute à son allure martiale l'agrément des lettres ; mademoiselle Dorgemont vogue sous la conduite de monsieur Talon sur les mers du Royaume du Tendre ; mademoiselle Hardy a des yeux à faire pester l'indifférence et crever la froideur ; mesdemoiselles de Villebois ont un furieux penchant l'une pour monsieur de Tourville, l'autre pour monsieur de Cailly ; mademoiselle de Bourbon apprend sous la férule de Daubigny les règles de fortification, mais je présume qu'il ne lui a montré que la façon d'attaquer les places, sans lui indiquer l'art de les défendre.

Il serait trop facile d'allonger cette liste avec les noms des habituées de ce monde étrange et curieux, en lequel Ninon tint une belle place. Pénétrons dans son salon qui rivalise avec les plus illustres, à la suite de Saint-Simon : Tout se passoit chez elle avec un respect et une décence extérieure que les plus hautes princesses soutiennent rarement avec des faiblesses... Elle avoit pour amis tout ce qu'il y avoit de plus trié et de plus élevé à la Cour, tellement qu'il étoit devenu de mode d'estre reçu chez elle et qu'on avait raison de le désirer par les

liaisons qui s'y formaient... La considération qu'elle s'estoit acquise, le nombre et la distinction de ses amis et de ses connaissances continuèrent à lui attirer du monde quand ses charmes eurent cessé et quand la bienséance et la mode lui défendirent de plus mêler le corps avec l'esprit... Désintéressée, fidèle, secrète, sûre au dernier point... Et surtout elle pense librement et ne croit guère qu'à la raison, destructrice des préjugés. Par là, elle mérite une place dans cette secte d'épicuriens hardis, amoureux du Satyricon de Pétrone et ne reculant point devant les licences de haulte gresse de maître Rabelais, secte choisie dont Corbinelli dit des merveilles à madame de Sévigné, dont rêve madame de Coulanges, et dont l'abbé de Chateauncuf reproduit les fines et artistiques conversations dans son Dialogue sur la musique des anciens.

Autour d'elle Ninon a groupé Saint-Pavin, le goutteux abbé de Livry; le chevalier de Méré, type de l'honneste homme, aussi observateur que Balzac, aussi spirituel que Voiture; et Mitton, l'aimable égoïste, auquel pensait Pascal en écrivant son célèbre mot : le moi est haïssable, qui eut l'audace, en revanche, de prendre à

partie l'auteur des Pensées à fin de le réfuter ; et Saint-Evremond qui discutait avec elle la morale d'Epicure et lui adressait ce madrigal, vrai par hasard :

L'indulgente et sage Nature A formé lame de Ninon De la volupté d'Epicure Et de la vertu de Caton.

Ce n'est plus alors le temps de la bonne Régence. Les enjoûments et les ris ont fait place à la raison et à la philosophie, — ce n'est pas tout un. On ne s'occupe plus de vers et d'amours que d'une façon pour ainsi dire rétrospective. Ainsi fait Charleval, ainsi encore Saint-Evremond qui, sans jalousie et avec son spirituel scepticisme, rappelle en une élégie Villarceaux, l'enchanteur qui, durant trois ans, seul eut la clef de la chambre jaune ; Coligny, le beau garçon qui fit battre fort le cœur de la dame; d'Albret, l'ornement de la France : et Enghien

qui gagnait des batailles

Et sut couvrir de tant de funérailles

Les champs fameux deNordlingue etRocroy.

Et, à côté de ces jeux artistiques, on philosophe ferme ; et d'Elbène et Miossens, si

nous en croyons Tallemant des Réaux, contribuent beaucoup à rendre Ninon libertine. N'est-ce point là d'ailleurs ce qui avait surtout offencé la pieuse Anne d'Autriche, revenue de Buckingham et finissant en Mazarin ? Par de tels amis, Mademoiselle de Lenclos connaît Gassendi et approfondit le Que sais-je? de Montaigne; par eux, elle étudie la Sagesse de Charron et doute avec Bernier des choses qui lui avaient paru les plus assurées ; par le chevalier de Méré, elle juge Epicure un saint laïque; par toutes ces influences, elle arrive à un matérialisme qui n'a certes rien de dogmatique et qui reste fort imprécis, mais qui n'en réagit pas moins contre le spiritualisme de son temps, et sert de trait d'union entre le xvie siècle et Voltaire, auquel elle lègue en mourant une somme d'argent pour acheter des livres. En son cénacle, la vérité religieuse passe pour fort différente de la vérité philosophique, et l'on y sent la main puissante des penseurs de l'âge précédent et même de leurs illustres prédécesseurs, puisque cette idée d'incompatibilité entre la philosophie et la religion, ces sœurs ennemies, est déjà très clairement exprimée dans le Conciliator de Pietro d'Abano, antérieur à la Renaissance, et que Pompo-

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nazzi y a eu recours. On y prévoit, on y devine l'esprit des Encyclopédistes, et c'est comme un petit diocèse delà libre pensée, où ne manquent même point les abbés de tout poil et de tout collet, Ghateauneuf, Régnier des Marais, Fraguier, Gédoin, Testu et jusqu'à un ministre genevois, Turretin.

Ninon préside à tous ces ébats de la pensée, dégagée d'entraves ; son esprit facile, sa vive riposte, sa largeur d'idées la rendent au plus haut point propre à ce rôle difficile qu'elle joue avec naturel, solide et aisée dans sesjugements,et recouvrant un grand sens sous ses saillies les plus audacieuses. Ainsi jugée, Ninon n'est plus la courtisane banale et peut poser pour le Portrait de la femme qui ne se trouve point et qui ne se trouvera jamais, idéal de Saint-Evremond et de bien d'autres. Nous y rencontrons les avantages physiques notés par mademoiselle de Scudéry, traits réguliers, taille d'une juste grandeur, bien prise, aisée ; et les vertus morales vantées par Saint Simon, la générosité, la solidité des sentiments, la chaleur à prendre les intérêts de ses amis ; et aussi les qualités intellectuelles que j'ai voulu dégager : elle est éloignée de cette imbécillité qui se forge sur tout des miracles et se persuade à tout moment des

sottises surnaturelles Elle cherche à

éclairer sa raison... Voilà le grand point, ce libre esprit d'examen, cet amour pour la clarté des choses à entendre, ce haussement d'épaules méprisant devant tout ce qui dépasse et confond la raison humaine. Tel est le trait caractéristique de Ninon et de ses amis. A quoi bon? paraît être leur devise. Pourquoi travailler? dit La Fare, et il chante la paresse. Qu'est-ce que l'ambition vaine et folle ? Qu'est-ce que l'homme qui a la prétention ridicule d'être le centre et l'objet de la création? Qu'est- je que la philosophie qu'on comprend à peine, et les philosophes qu'on n'entend point du tout? Au milieu de toutes ces autorités opposées les unes aux autres, quel moyen y a-t-il de décider ? Formule commode, — et peut être point si sotte, — en cet âge que vainement domine la perruque sévère de Boileau et quenténèbrent, à la suite de je ne sais quelles conventions, les solennelles Oraisons Funèbres de Bossuet, jusques et y compris celle de la Princesse Palatine.

Adrien de MONTLUC Comte de Carmain, dit Cramail

En 1630, Nicolas Faret publiait à Paris un in-4°, intitulé L'Honneste Homme ou l'Art déplaire à la Court, qui était lu et relu par tous les gentilshommes de France et de Navarre et valait au gai biberon, ami de Saint- Amant, une renommée assez notoire pour l'obliger, quatre ans après, à autoriser, revoir et dédier au chancelier Seguier une traduction de son œuvre faite en espagnol, par don Ambrosio de Salazar, secrétaireinterprète du roi. L'idée maîtresse de ce manuel de civilité, sinon puérile, du moins honnête,peut se retrouverai lointaine y soitelle, dans VA rtd'A imer d'Ovide, ceprécieux du siècle d'Auguste, et surtout dans le Roman de la Rose, deuxième manière. Quand

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dame Oyseusea conduit le Poète en face du Dieu d'Amour, ce dernier, sous la plume encyclopédiquement brutale de Clopinel.

l'instruit de ses commandements. Et c'est tout un programme de courtoisie, où Ton rencontre des conseils relatifs même à l'élégance du costume et à l'agrément des manières. De ces prescriptions, l'on retrouve aussi quelques-unes dans h Traité des Romans de Huet. Ne sont-elles pas, en effet, éternelles et banales ces règles de mièvre et raffinée galanterie ; éternelles comme la France polie, et banales comme nos effigies effacées, — toutes, d'ailleurs, tendant à ce but unique que chantait le trouvère en son allégorique poème, la Conquête de la Rose? Feuilleter le code de civilité de Faret, c'est y voir, comme dans un petit tableau, les qualitez les plus nécessaires que doit posséder celuy qui se veut rendre agréable dans la Court. Voilà l'idéal poursuivi par le gentilhomme, qui ne négligera rien pour l'atteindre : né de noble race, il se livrera dans les Académies à tous les exercices qui mettront en valeur ses qualités physiques» et ornera son esprit par les bonnes lettres. Ne serait-il pas honteux, en vérité, de laisser traisner cette connoissance dans les écoles de l'Université, entre les procez et

les rumeurs du Palais et parmy les contestations où s'exercent les Médecins sur la vie des hommes ? Nous voilà parvenus à une période bien éloignée de celle où tout noble rougissait de savoir écrire et signait fièrement d'un sceau gravé sur une bague ou sur un pommeau d'épée. Le savoir n'est plus le monopole des professeurs grécisants comme Mérigon, des avocats prolixes comme Patru, des médecins arriérés comme Gui Patin. Certes, sans devenir un pédant qui s'embrouille dans toutes les querelles de la théologie, ni dans les secrets de la géométrie et dans les subtilités de l'algèbre, le gentilhomme doit être d'esprit ouvert et alerte, connaître la politique et la morale, ces vrayes sciences, et l'histoire qui de tous temps a esté nommée l'estude des roys ; il possédera les langues, au moins vivantes, et n'ignorera point les arts, poésie, musique et peinture. Ce programme d'instruction à l'usage des gens du monde, ne vous paraît-il pas tout à fait congruant? Et les gens du monde le suivaient, ainsi qu'en témoigne ce portrait que trace mademoiselle de Montpensier, dans son Histoire de la Princesse de Paphlagonie, du comte de Fiesque, un des plus brillants cavaliers de la Fronde : Le Prince Italien avoit infini-

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ment de l'esprit ; il estoit adroit à toutes sortes d'exercices ; il escrivoit bien, se connoissoit en vers et en faisoit de fort agréables ; il n'y avoit passions qu'il n'eut eues avant celle de l'amour..., car il avoit aimé toutes les danses, toutes les courses, tous les jeux d'exercice, ceux des cartes et des dez... Il avoit aimé la peinture et il avoit la connoissance des tableaux... Il connoissoit la sculpture..., et toutes ces choses avoient succédé les unes aux autres quand vint à son tour l'amour pour la reine Gélatille... — C'est mademoiselle d'Harcourt, d'abord femme du marquis de Piennes, puis comtesse de Fiesque. — Ainsi, de gradation savante en gradation artistique, le gentilhomme, digne de ce nom, parvenait au but suprême proposé en la Cour à sa chevalerie, dont le point capital était de plaire aux femmes, joye, ornement, splendeur de ce lieu de délices et d'exception. Et, pour y réussir, il fallait beaucoup de qualités tant intellectuelles que morales : affection pour ses égaux, respect pour les grands, et pour les dames égalité d'humeur, complaisance, discrétion, modestie, probité, franchise, enjoûment sans malice, esprit fin sans cruauté et sans bouffonnerie. Aux vertus qu'elles exigeaient de leurs martyrs, com-

bien d'entre elles auraient pu être hommes ? Mais, par contre, leurs bonnes grâces récompensaient toutes les concessions imposées. Il faut lire clans Faret la description de ce cercle du Louvre, comparable à ces célestes assemblées qui se faisoient dans le Ciel, lorsque Junon envoïoit appeler toutes les déesses pour assister à la pompe de

quelque resiouyssance extraordinaire

Faret n'oublie rien en cette mythologique comparaison, pas même les filles d'honneur, trouppe de jeunes nymphes qui, comme des feux errants, prennent en liberté telle place que bon leur semble dans ce magnifique pourpris... Et la galanterie était libre, et de cette liberté même naissait sans effort la politesse des gentilshommes. Les femmes, dit Huet, sont presque recluses en Italie et en Espagne et sont séparées des hommes par tant d'obstacles qu'on les voit peu et qu'on ne leur parle presque jamais ; en sorte qu'on a négligé l'art de les cajoler agréablement, parce que les occasions en estoient rares... Mais, en France, les dames vivant sur leur bonne foy et n'aïant point d'autres desfenses que leurpropre cœur, elles s'en sont faict un rempart plus fort et plus seur que toutes les clés, que toutes les grilles et que toute la

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vigilance des duègnes. Les hommes ont donc esté obligés d'assiéger ce rempart par les formes et ont emploie tant de soin et d'adresse pour le réduire, qu'ils s'en sont faict un art presque inconnu aux autres peuples... Aussi,, si nous venons à suivre le gentilhomme dans les cabinets et réduits, nous y admirerons sa mine et son action extérieure, son habit propre et de bon goût, et cette grâce dont il anime ses propos avec une voix claire et pleine, de même que la galante adoration dont témoignent tous ses actes.

Tel nous avons vu Adrien de Montluc, que j'ai voulu choisir pour synthétiser le gentilhomme en cette époque comme habile capitaine et littérateur à la mode, avec cette fortune de porter un double nom qui a permis aux confectionneurs d'anas, — à commencer par Tallemant des Réaux, — de faire de lui deux personnages différents.

Né en 1568 et petit-fils du célèbre maréchal, Adrien de Montluc, prince de Chabanais, devint comte de Carmain par son mariage avec l'héritière de cette puissante maison de Gascogne, qui était de Foix par les femmes. Ce nom est toujours en usage dans le Midi de la France, où il baptise une petite ville de l'arrondissement de Villefranche,

dans le département de la Haute-Garonne ; mais il se changea dans le Nord en celui de Cramail, que lui donnait encore Sainte- Beuve. Ce changement amena entre Carmain et Cramail une singulière dualité : Carmain resta le mestre de camp du duc de Montmorency, le gouverneur au nom de Sa Majesté catholique du comté de Foix, au temps des guerres religieuses sous Louis XIII ; Cramail fut le disciple de Vaniniavec le baron Panât et l'abbé de Saint-Luc, l'ami de Bassompierre et l'adversaire de Richelieu ; il intrigua contre le cardinal en compagnie de madame de Fargis et fut embastillé après la Journée des Dupes. N'estce point, considérée sous ses deux faces, une vraie, complète et curieuse figure de gentilhomme que celle de ce comte, strict observateur du code rédigé par Faret, dont un historien latin contemporain, Gramond, constatait la valeur, le caractère aimable, l'urbanité, la parfaite galanterie? Ici, il nous le montre luttant dans son comté contre le baron de Léran, de la famille illustre des Lévis-Mirepoix,le culbutant et l'enfermant dansMazères, son dernier refuge; là, usant de chevaleresque générosité envers la baronne, tombée entre ses mains après la prise du château de Léran. Le Mercure

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François enregistre son adresse et sa victoire dans la course de bagues donnée à Toulouse pour fêter le succès des troupes royales, et en même temps la grâce avec laquelle il offre à une dame qui estoit en une gallerie le prix qui estoit une boëte de diamants. Aussi, lorsque, quittant le lointain comté de Foix où il s'était montré fonctionnaire orthodoxe et courageux guerroyeur, il vint à Paris où il publia ses ouvrages, quel succès obtint le comte ! Dès lors, il appartint à ce groupe d'esprits qui tiennent des burlesques, des précieux et des libertins, auteurs de prime-saut à l'originalité apparente, originalité de forme, pleine d'ingéniosité dans le détail et touchant rarement au fond, d'une nature étrange et fuyant l'analyse, écrivains de second plan, parce qu'ils ont eu autre chose à faire qu'être auteurs au milieu des avatars de leur carrière. Tous, ils composent des vers galants et des lettres spirituelles pour se pousser comme beaux esprits dans les ruelles ; quelques-uns même produisent leur comédie émaillée des grasses plaisanteries des cabarets, — le tout sentant son gentilhomme, écrit à la diable, mais valant peut-être dans une certaine mesure que les chercheurs s'y arrêtent un instant.

Sorel nous apprend que les proverbes entraient dans une foule de jeux d'esprit. Nul doute qu'ici et là, dans les cabarets et les salons, Carmain n'ait recueilli les deux mille environ, autour desquels, vaille que vaille, il bâtit une comédie. Je ne veux analyser ni le Prologue ni les trois Actes de la Comédie des Proverbes ; car il n'importe que médiocrement de savoir que le gentilhomme Lidias aime Florinde, fille du docteur Thésaurus ; que Thésaurus veut donner sa fille en mariage au capitaine Fierabras ; que Lidias enlève Florinde avec l'aide de deux valets, Alaigre et Philippin ; que les fugitifs sont volés par des bohémiens ; qu'ils reviennent, sous les hardes de ces mêmes bohémiens, diseurs de bonne aventure ; que tout s'arrange... naturellement, et que Florinde est en justes noces unie à Lidias, cependant que Fierabras va chercher au loin des exploits nouveaux, qui lui permettront d'oublier sa déconvenue et d'acquérir une gloire immortelle. Je n'insisterai point sur ce qu'il y a de conventionnel dans tous ces fantoches, et de lieux communs dans la trame de cette intrigue. Ce sont pour un gentilhomme fautes vénielles, d'ailleurs trop fréquentes chez bien des auteurs comiques de son temps. Le Fierabras

de la comédie de Carmain, par exemple,est le fils du Mlles Gloriosus de Plaute, le frère du capitan italien et du matamoros espagnol, un occiseur d'innocents, comme l'Olibrius de Molière, capable de mettre en poudre le grand Sophi de Perse, — ou de s'en vanter, — comme le héros de l'Illusion Comique de Corneille. Ce qui vaut mieux, ce qui mérite de retenir notre attention, c'est la réelle ingéniosité avec laquelle Carmain a condensé, en un petit volume, tous ces proverbes et ces mots, que notre ignorance attribue trop souvent aux hommes de génie qui ont pris seulement la peine de les employer. Là, Corneille a emprunté « ceux que vous tuez se portentassez bien, » du Menteur ; Racine, « les battus payeront l'amende, » et « je vendrai plutôt jusques à ma dernière chemise, » des Plaideurs ; Furetière, « vous êtes camarades comme cochons, » et « le latin, je ne l'entends pas, mais du grais je vous en casse, » du Roman Bourgeois ; Molière, « mauvaise herbe croist toujours, » du Malade Imaginaire ; « ils ont la mine de ne pas manger tout leur bien, ils en boiront une bonne partie, » du Médecin 'malgré lui; « j 'avons la tète plus grosse que le poing, et si, elle n'est pas enflée, » du Bourgeois Gentilhomme; Cyrano,

« les valets de la fête vous remercissont, » — « il se quarre comme un pou sur une gale, » — « il parle d'or, et si, il n'a pas le bec jaune, » du Pédant Joué ; Linière, le « Tarare Pon Pon, «qu'il donnait malicieusement en refrain à î'Epître IV de Boileau et qui mettait si fort en fureur le chantre de Louis. Mon dessein n'étant pas d'allonger démesurément cette liste, je me borne à retenir quelle ingénieuse bizarrerie régnait en ce temps de burlesque et de facéties, et combien les oeuvres de Carmain sont entachées des défauts originaux de son époque. En ouvrant les Jeux de Vinconnu et le Courtisan Grotesque, nous y voyons, semés à pleine main et florissant, ces sottises courantes, ces coq-à-1'âne saugrenus, ces jeux de mots horripilants, ces métaphores hydropiques, qui sont la base du faux burlesque. Le courtisan de Carmain possède une tête de linotte, les yeux d'une chèvre morte, le nez d'un alambic, la barbe d'une baleine, le poil de souris, le menton de manche de violon, le front d'une maison, l'haleine d'un cordonnier... J'abrège en indiquant pour mémoire que c'est l'auteur lui-même qui a souligné les mots en cascade, véritable casse-cou pour le lecteur, qui ne lui gardera certes point, j'imagine,

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une reconnaissance de fief et ne lui accordera que difficilement des pardons de jubile. Le Philosophe Gascon et le Manteau d'Ecarlate, où le comte touche d'un trait plus grotesque que finement décoché l'énorme vantardise de ses compatriotes, la Lettre d'Alidor à Pandolphie et le Festin à M. le marquis de R. sont du même style. On y voit les viandes logées dans des plats d'êpée, portées par des pages de Tite-Live, du sirop fait de la Cyropédie de Xénophon, des bisques couvertes de crêtes de coq de clocher, des moelles de raisons d'Etat, des pignons de corps de logis, le tout suffisant à justifier largement l'épithète de burlesque accolée à cette partie de l'œuvre de Carmain.

Vient ensuite la préciosité que je dégagerai surtout des Amours du Jour et de la Nuit, un de ses plus distingués morceaux, et qu'a bien voulu conservera la postérité attentive l'illustre abbé Cotin. Dans le volume qui contient Uranie ou la Métamorphose d'une Nymphe en oranger, figurent les Amours.... avec cette note préliminaire : Au sortir de son ennuyeuse prison de la Bastille, M. le comte de Carmain me fit l'honneur de me donner cette rare production de son esprit, laquelle, à proprement parler, est une poésie en prose avec toutes

les grâces et les richesses de ce bel art. De tous les ouvrages du comte, c'est peutestre un des plus achevés et des plus par-

f0lts L'éloge, on en conviendra, n'est

point mince, et quelle plume pouvait en pareille matière être plus autorisée à l'écrire que celle du célèbre prédicateur et poète des plus galans qui ont lu et su la légende des ruelles, comme s'exprime le rédacteur du Catalogue de la Bibliothèque du Roy? Cotin, en effet, était bien autre chose de son temps qu'une victime deBoileau. Il présidait, avec une gracieuse autorité, les réunions littéraires du PctitLuxembourg chez la grande Mademoiselle, et son approbation était de poids. Aussi son parrainage de l'œuvre de Carmain établit-il de quelle faveur jouissait le gentilhomme dans les ruelles, où l'on goûtait l'ingéniosité de cet amour du Jour pour sa sœur la Nuit, de cette colère des Dieux alarmés, de cette séparation imposée aux amants qui sont condamnés à fuir l'un devant l'autre, ne pouvant plus que s'entretenir un instant et échanger rapidement une furtive caresse. Dans cette seconde partie de son œuvre, Carmain porte la grâce cherchée de d'Urfé, la volupté mièvre de Manno, et un peu de ce brutal sensualisme

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de l'Arétin fort à la mode. Sous ce rapport, les Pensées d'un Solitaire sont un modèle du genre : voyez, par exemple, les Pourquoi à Lydie et toutes les raisons sans raison de la tendresse du solitaire pour celle qu'il aime de toute manière et dont il est le mourant, qui d'ailleurs se porte fort bien.

Venons-en à présent aux idées religieuses, ou pour mieux dire irréligieuses, du comte de Carmain, communes, je l'ai dit, aux gentilshommes de Gaston d'Orléans, libertins du grand monde qu'on n'accusait que trop d'athéisme. Peu d'entre eux pourtant pratiquaient, nous l'avons vu, un athéisme précis et formel; ils étaient plutôt des théistes, ou mieux des nihilithéistes, c'est dire des gens qui croient encore à Dieu, mais à un Dieu impuissant et réduit à néant ou à peu près, des sceptiques qui affirment Dieu du ton dont on le nierait, qui protestent de leur croyance de façon à vous convaincre de leur incrédulité, avec une légèreté de touche, une désinvolture élégante, une pirouette sur leurs talons à ponts-levis, hommes d'esprit suivant la mode, qui alors est à la pensée libre et au libre examen, de la même gracieuse allure dont quelques années plus

tard ils assisteront à la messe de Louis XIV vieilli, dompté par l'austérité tardive de la marquise de Maintenon. Dans les Jeux de l'Inconnu, on rencontre souvent des plaisanteries qui expriment cet état d'âme du libertin littéraire. En la pièce intitulée Nopces, accouplant entre elles toutes choses, Carmain unira les pitsochores d'Italie avec les bigots de France et les résignées avec leurs directeurs, spirituellement s'entend, et à condition qu'ils ne les toucheront ni des mains ni des genoux. Ailleurs, s'adressant à une très déliée, très menue et très maigre damoiselle, il raille la côte d'Adam, laquelle jadis se revestit de chair en nostre première mère, et rit des pénitents assez fous pour se macérer dans les monastères et moustiers. De plus, au lieu d'hymnes à Dieu, Carmain adresse des chants passionnés à la Nature, reine et déesse, au dire de Vanini, son maître. C'est elle qui doit remplacer toutes sectes, elle qui doit créer en les caverneuses concavités des abismes infinis de la puissance produisante la générifique succession de l'innombrable diversité des formes. Elèves brillants des Académies, vaillants capitaines dans quelque parti qu'il leur plût de s'enrôler, chevaleresques amoureux des

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héroïnes de leur époque, écrivains ingénieux épris de la préciosité des Boudeau, des abbés Cotin et de Pures, aussi bien que de l'original burlesque de la Chambre de Scarron, touchés de cette irréligiosité ambiante et imprécise, fille du doute de Montaigne, tels étaient les gentilshommes de la première moitié du xvue siècle, et tel fut Adrien de Montluc, comte de Garmain, dit Cramail.

Edme BOURSAULT

L'Homme

Pour chercher une fois encore des témoignages précis sur cette vie sociale du xvne siècle qui me paraît avoir une si réelle valeur, il ne suffît certes pas de lire l'Histoire où les actes politiques tiennent justement la plus large place, ni les Mémoires où trop souvent les faits sont travestis par une optique particulière; on peut aussi s'en prendre à un auteur comique, non point choisi parmi les plus grands que leur génie même a rendu universels, mais bien parmi ceux de second ordre, — qui a glané après les habiles, faisant de son œuvre au mouvement libre, à l'allure pédestre, le journal satirique de la vie parisienne, ayant communication plus directe avec les hommes

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de son époque, et par ce contact arrivant à une immortalité de rencontre, grâce aux services qu'il doit rendre aux chercheurs de documents.

A la fois dramaturge, satirique, journaliste, né dans les rangs de la bourgeoisie, et par ainsi sentant d'instinct les ridicules des grands et n'ignorant point ceux de sa caste, mêlé à la société des gens de lettres et à celle des gens d'argent, ayant eu la bonne chance de coudoyer les originaux qu'il va peindre, Edme Boursault naquit dans l'Aube, àMussy-l'Evêque, en octobre 1638, d'un père que les actes d'état civil qualifient de greffier de l'élection et notaire apostolique. Il reçut une instruction plutôt négligée, vint, en 1651, à Paris où il passa la plus grande partie de son existence, et mourut dans cette ville, à l'aube du xvme siècle, le 15 septembre 1701. Dès son arrivée en la capitale, à peine âgé de treize ans, sans autre recommandation que sa bonne mine, son jeune âge et ses excellentes qualités naturelles, Boursault fut protégé par Pellisson qui le présenta à Fouquet, devint le disciple de Des Barreaux auquel, de son aveu, il eut l'obligation de savoir faire des vers, et l'ami des frères Corneille, — ce qui, plus encore que sa querelle

avecl'auteurde Britannicus, lui a valu d'être rangé au nombre des ennemis de Racine.

En 1660, la duchesse d'Angouléme le prit comme secrétaire de ses commandements, et nous trouvons maintes preuves dans ses Lettres delà faveur dont il jouissait auprès de Gondé, de Montausier, de Créqui, de Noailles, qui se faisaient les commensaux de cet autre Voiture. Même il obtint du roi une pension de deux mille livres avec bouche à la Cour. Homme excellent, de mœurs très douces, bon époux et bon père, — il eut de sa femme, Michelle Milley, onze enfants, — Boursault fut nommé, en 1672, receveur des tailles à Montluçon, et révoqué, en 1688, sur la plainte du fermier général Lejariel, qui lui reprochait de ne point s'acquitter de ses fonctions. Que voulezvous que les huissiers, écrit Boursault avec une touchante naïveté, exécutent chez de pauvres gens qui couchent sur un peu de paille et qui boivent de l'eau dans une cruche égueulée....? En vérité, je fais scrupule de les poursuivre. (Rapport du 24 juin). Et les annotations à la marge sont bien caractéristiques. A la question , Lejariel répond : De l'argent. Au scrupule : Nous n'aimons pas les commis si pitoïables. De retour à Paris, en suite de sa disgrâce, pos-

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sesseur d'une honnête fortune, propriétaire de la maison qu'il habitait rue de Verneuil, Boursault fit de la littérature par goût, avec cette honorable médiocrité des écrivains rentes qui ne donnent guère au démon de l'art que les loisirs de leur existence. Les seuls chagrins de sa vie littéraire furent ses querelles avec les génies désormais consacrés, qui luttaient alors de toutes leurs forces contre le goût contemporain et voulaient imposer des théories de bon sens. Ce n'était pas pour eux chose facile, et l'on ne se faisait point faute de leur rendre coup pour coup. Cotin, Coras, Carel de Sainte-Garde, Saint-Sorlin, Bonnecorse, Pradon, Chapelain protestaient en vers et en prose contre Boileau et ses Satires; Montfleury, de Visé, le Boulanger de Chalussay s'en prenaient à Molière; en 1663, Boursault ripostait à l'Ecole des Femmes par le Portrait du Peintre, et la bataille continuait, Molière répondant par l'Impromptu de Versailles. Ces haines nous étonnent, ces luttes nous stupéfient ; mais il convient de se reporter à une époque où l'anarchie littéraire était triomphante, et bien nous persuader, en dépit que nous en ayons, que ce xvne siècle, qu'on veut voir si un, a été une période troublée

par des divergences, des dissentiments et des polémiques de tout ordre. Nous voyons mal aujourd'hui Boyer posé en rival heureux de Racine, et c'était chose courante en ce temps. Chapelain, arbitre du goût, trouvait Boyer un poète de theastre qui ne cédoit qu'au seul Corneille ; le Mercure Galant, la Gazette de Robinet le vantaient sans mesure; Judith était reçue par des applaudissements unanimes ; et l'on sait d'autre part l'accueil fait à la Phèdre de Pradon. Or, si j'ajoute que Racine avait fort critiqué le Germanicus de Boursault, on ne s'étonnera plus que, dans la Satyre des Satyres, Boursault lui ait opposé Boyer. Cette Satyre des Satyres était d'abord, en 1666, une méchante comédie, intitulée La Critique des Satyres de M. Despréaux. Interdite par le Parlement sur requête de Boileau, a peine de punition corporelle et de deux mille livres d'amende, elle fut imprimée, en 1669, sous son nouveau titre. Enfin, et de façon à ce que l'infortuné Boursault eût contre lui presque tous les grands hommes de son siècle, il est à remarquer, avec Brunetière, que pour servir de préface à son Théâtre, un religieux théatin, le P. Caffaro, écrivit cette apologie du théâtre, à laquelle Bossuet répondit par ses Maximes sur la

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Comédie. Heureusement, les rancunes de Boursault, non plus que ses attaques, n'étaient bien féroces et, quoiqu'il en eût, il ne méconnut pas longtemps dans sa simplesse la supériorité de ses adversaires. La lutte finie, il n'hésita point à comparer Racine à Corneille, qui disputoient tous deux de mérite et qui ne trouvent personne qui en dispute avec eux ; à pleurer la mort de Molière en lui rendant un éclatant hommage; à ouvrir sa bourse, avec une bonne grâce qui doublait le prix du service, à Boileau momentanément gêné, en 1687, aux bains de Bourbon-FArchambault.

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