LE PUBLICISTE
C'est là ce qui me paraît hors de pair comme intérêt dans l'œuvre de Boursault. Il nous ouvre des aperçus sur ce genre, devenu depuis, comme la langue dans Esope, ce qu'il y a de meilleur et de pire ; et ces indications sont d'autant plus précieuses qu'il prêche d'exemple, qu'avant Lesage, avant Beaumarchais, plus encore que Renaudot, occupé de la partie matérielle de l'entreprise, ses Lettres nous révèlent le publiciste de race.
Ce serait une vaniteuse erreur de croire que le xixe siècle a créé le journalisme : il l'a développé certes, mais non point in-
venté. Tout est fait, et l'on vient trop tard... Au xvie siècle, les guerres religieuses de France donnèrent naissance à une infinité de pamphlets, satires, manifestes, circulaires,, allant à l'abri du manteau et qui furent l'origine de la presse religieuse. A l'époque de l'expédition connue sous le nom de l'Invincible Armada, les Anglais, dès l'abord inquiets, publièrent le Mercure Anglais (1588), destiné à faire connaître au peuple terrifié l'état exact des affaires; au temps de sa guerre contre les Turcs, Venise mit en vente, au prix d'une gazetta, — pièce de monnaie équivalente à deux de nos liards, — à travers ses places publiques et ses canaux, la Notizie Scritte, destinée à propager les nouvelles qu'elle recevait de ses armées et de la marche des ennemis. Ce furent les très modestes commencements de la presse politique. En Allemagne, des feuilles volantes coururent à Nuremberg et Vienne, donnant surtout des nouvelles commerciales, portant d'un endroit à un autre les prix courant des négociants, les offres et demandes des maisons diverses, et on publia à Augsbourg les Ordinaire Zeitunger. Ce fut le début de la presse commerciale, industrielle et d'annonces.
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En France, sous l'influence des mêmes causes et au même temps, le journalisme naquit ; et notre pays le développa rapidement, car nous naissons tous journalistes, bons ou mauvais, parfaits ou incomplets, modestes ou triomphants. Voyez dans César les Gaulois, nos ancêtres, allant au-devant des marchands sur les routes quémander des nouvelles qu'ils commentent en les exagérant, ainsi qu'il sied; voyez en chemin nos trouvères et nos troubadours! Ils chantent certes, mais avant tout ils établissent des communications entre les châtelains. Gaulois curieux et jaseurs, bardes chanteurs, moines sur les places publiques, prédicateurs dans leurs chaires, c'est l'affirmation du reportage. Tout cela sans doute à l'état embryonnaire ; nous ne trouvons pas de journaux quotidiens avec immeubles et compagnies d'assurances, importants actionnaires et innombrables lecteurs; de feuilles majestueuses ayant bureaux de rédaction sur boulevard et imprimerie en province. Mais ce n'est qu'une question de perfectionnement commercial et de format, puisque, dès 1605, Jean Richer a commencé la publication régulière du Mercure François qui, en un volume annuel, enregistre les principaux événe-
ments, sorte d'Acta Diurna de la vieille Rome, sommaire des faits quotidiens et relevé des éphémérides politiques et judiciaires du Forum. En même temps circulaient dans Paris de petites feuilles volantes, imprimées souvent en cachette, et contenant les mariages, amours, funérailles de gens importants, annonce de jeux et fêtes publics, et de ces autres divertissements que sont les exécutions capitales.
Ces feuilles portaient le titre de Nouvelles à la main et ceux qui les écrivaient en prirent le nom de Nouvellistes. A en croire La Bruyère, qui l'emprunte à Théophraste, le nouvelliste est renouvelé des Grecs, comme le jeu de l'oie ; et il nous a laissé le portrait du journaliste politique, parlant de la fausse victoire de Polysperchon et de la non moins controuvée défaite de Cassandre, ici sous les apparences de Démophile, l'alarmiste, qui voit la France perdue, écrasée, envahie, là sous la forme de Basilide, l'optimiste, qui la déclare sauvée, relevée et délivrée des Allemands après Fribourg. Chaque cercle a son bureau de rédaction, ses correspondants en province; les gazettes manuscrites, appelées gazetins, comptent un grand nombre d'abonnés. Théophraste Renaudot songea
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alors à les faire imprimer, et, dès ce moment, le journal hebdomadaire de quatre; pages in-4° était créé. Le succès fut tel que,du 30 mai au 20 novembre 1621, la Gazette doubla d'étendue en agrandissant son cadre. Quatre pages, intitulées Nouvelles ordinaires, furent ajoutées et également éditées chez Renaudot, au Bureau d'Adresse, — encore une des créations de cet esprit ingénieusement fécond, — rue de la Calandre. En 1638, il achetait le Mercure François, qui compléta la Gazette. Je n'ai point à suivre ici Renaudot, devenu journaliste officiel sous Richelieu et sous Mazarin, dans sa lutte contre ses deux fils, Isaac et Eusèbe, éditeurs du Courrier François, organe du Parlement durant la Fronde, ni dans le développement qu'il donna à son entreprise par les Extraordinaires, sortes de suppléments aussi informés et aussi officiels que les numéros de sa feuille.
Voici maintenant le journaliste officieux aux gages des particuliers. En mai 1650, mademoiselle de Longueville, depuis duchesse de Nemours, a pris à son service, moyennant deux cent cinquante livres annuelles, Jean Loret; Fouquet l'a inscrit sur la liste de ses pensionnés pour deux cents écus ; Mazarin lui sert une rente, ou
plus exactement s'est engagé à la lui servir ; le maréchal de Schomberg le paie en fins repas, dont il a le droit d'emporter les restes. Loret, d'ailleurs, est un hanteur des cabarets, où il ripaille, pétune, et sur un bout de table écrit sa Muze Historique. Durant quinze années, il est le compte-renduiste attitré des fêtes, régals, mariages, naissances, morts, scandales, sermons, arrivées, départs, et fournit, chaque dimanche, une lettre en vers sur les événements de la semaine. Ainsi procède du Lorens, dit Robinet, dans sa Gazette Rimêe.
Le journalisme littéraire est représenté par le Journal des Savants, que fonde, en 1665, Denis Sallo, conseiller au Parlement de Paris, connu sous son pseudonyme de Hédouville. Cette feuille rendait compte de tous les ouvrages publiés et, dans sa partie bibliographique, indiquait le nom de l'éditeur du livre nouveau, son prix, son format, le tout accompagné d'une analyse critique.
Le journalisme scientifique revendique à la même époque le jésuite Niquetius, célèbre par ses études de physiognomie, avec Cardan et de la Chambre polémiquant sur l'astrologie judiciaire.
Mais ce qui occupait le premier rang sans
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conteste, c'était la politique de la Gazette et la littérature du Journal des Savants. De ces deux éléments réunis, et avec la collaboration de correspondants de la province et de l'étranger, Donneau de Visé fonda, en 1672, le Mercure Galant, qui sur le champ acquit une grande réputation.
Sous ce même nom, contre lequel protesta de Visé, et qui fut changé en celui de la Comédie sans Titre, Boursault nous a laissé un tableau de la salle de rédaction du Mercure Galant. Le journaliste du xvup siècle est un gros personnage, de bonne mine, à grande perruque, ayant du linge et des dentelles, admiré en province tout au moins autant que le Typhon,
A Tours il faut sçavoir quelle estime on en fait,
et assailli à Paris par tous ceux que fouette la publicité affriolante de la feuille imprimée. M. Michaut veut être ennobli, parce que petit fils d'un apothicaire, et il insiste afin qu'on satisfasse sa vanité coûte que coûte :
VosMercures sont pleins des nobles que vousfaites...
Le poète Beaugénie, célèbre par ses Enigmes, tressaillant au contact de son manus-
crit, donne lecture au secrétaire de la rédaction de celle « qu'il faut avoir bon nez pour deviner, » comme dit Lisette, et en exige l'insertion. Dumesnil, qui a vu
Force gens à Paris enseigner quelque langue, Celuy-la l'Espagnol, celuy-ci le latin,
et qui a loué une maison où il attend des élèves à qui professer le normand, demande une annonce habile. Boniface Ghrestien, inventeur breveté de billets d^enterrement illustrés de vignettes, voudrait une bonne réclame. M. Longuemain, financier véreux en quête de dupes, offre un pot do vin pour lancer une émission. Nous avons là un tableau pris sur le vif.
Connaissant, par sa liaison avec les auteurs et les comédiens, les mille dessous de la vie parisienne, reporter reçu dans les salons du noble faubourg, Boursault tourne ses Lettres comme des Premiers-Paris. Rien en lui du faiseur de Mémoires posant dans une attitude compassée et hiératique en vue de la postérité ; rien de l'épistolier qui se farde une physionomie devant ses contemporains ; pas plus Saint-Simon que Balzac: L'écrivain mondain, boulevardicr même, touche à toute actualité et c'est là ce qui rend précieuse la série de ses chroniques.
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Il fait le bulletin politique, annonçant la disgrâce de Fouquet, la naissance du duc de Bourgogne, l'avènement au trône du roi de Pologne, la prise de Fribourg et celle de Mons, — pour ne citer que les principaux. Il rédige l'article littéraire, appréciant le Discours sur l'Histoire Universelle de Bossuet, demandant leur sentiment à Condé sur une histoire de sa composition et à Furetière sur deux scènes d'une comédie de son crû, s'occupant de la question alors brûlante des dédicaces, vantant la langue française qu'il place bien au-dessus de la langue latine, se plaignant de l'indigence du théâtre, et discutant avec Fléchier des questions grammaticales. Echotier, il donne par de petits entrefilets des nouvelles de Paris en mainte rencontre, et reçoit des foules de billets où il est pris pour arbitre tantôt sur l'année qui doit commencer le siècle, tantôt sur le chant des hirondelles. Il cultive le mot de la fin, la nouvelle à la main, et même nous informe sur la vie de château et de salon.
Voilà bien l'ancêtre que, plutôt que Renaudot, peuvent revendiquer nos publicistes' contemporains. D'esprit plus alerte, écrivain de plus de valeur, Boursault n'a jamais été occupé des soucis économiques
d'une entreprise commerciale et surtout, comme Théophraste , n'a jamais publié rien d'officiel. Il me paraît donc, à tous ces titres, pouvoir servir de type aux représentants du journalisme de notre temps, et mériter ainsi notre attention reconnaissante. Car il suffit de développer chacun des paragraphes de ses Lettres pour arriver à l'ouvrage complet, si éphémère soitil, que nous recevons quotidiennement encore humide de la presse, que nous froissons avec dédain après l'avoir parcouru distraitement du regard, et qui cependant constitue le plus parfait de nos informations et le plus clair de la science superficielle de beaucoup de gens de notre époque.
@§SJ