LES ÉTUDES GRECQUES
d'après les Discours de Pierre BERTRAND de MÉRIGON
Pierre Bertrand est un helléniste tombé dans un profond oubli, et ceux qui l'ignorent le plus peut-être sont ses propres compatriotes. Quant aux érudits, auquels n'est point totalement inconnu son surnom de Mérigon, à peine ont-ils sur lui, du moins pour la plupart, des idées un peu vagues.
Toutefois, les lecteurs de Y Annuaire des Etudes grecques ont vu dans ce recueil les quelques pages qu'a consacrées Ch. Gidel au « prêtre, professeur de grec et d'hébreu au collège de Bekoud (sic), qui a vécu sur la fin du seizième et au commencement du dix-septième siècles (1). »
(1) Cf. Annuaire des études grecques pour 1884. Tirage à part, sous couverture, 33 pages numé-
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Or, dans le titre d'une harangue prononcée le 11 novembre 1630 au collège de la Marche par Mérigon, nous relevons cette indication biographique qu'il était natif de la ville d'Aqs au comté de Foix (1). Il est certes curieux de montrer au seizième siècle le pays de Foix en proie aux plus atroces guerres civiles, donnant naissance, au pied même de ses montagnes escarpées, à un savant qui allait continuer la tradition des Chrysoloras, des Moschopoulos, des Gaza, des Chalcondyle, des Lascaris et de toute cette pléiade d'érudits grecs venus en Italie et en France pour y être les maîtres de Bellune, de Budé, de Kleinarts et de Messieurs de Port-Royal.
Les registres de Tétat civil de la ville d'Ax-les-Thermes commencent au 26 dé-
rotées, Le Puy, Marchessou fils. — Je me fais un devoir de reconnaître qu'en l'état de la question l'étude de Gidel était aussi complète qu'elle pouvait l'être et que je l'ai prise pour base de mon travail, en la rectifiant parfois et en y ajoutant ce que, volontairement ou non, il avait négligé ou ignoré.
(1) Même indication dans le titre (grec et français) du discours du 5 mai 1629. Dans sa dédicace du Panégyricque au Roy de 1634, Mérigon dit : «Sorty que je suis d'une ville qui emprunte son nom des eaux chaudes et des trois rivières dont elle est ceinte... »
cembre 1591 et se continuent presque sans interruption jusqu'à nosjours (1). Le I comprend les naissances du 26 décembre 1591 au 22 mars 1601 ; le II reprend au 18 août 1601 et va jusqu'au 20 juillet 1621.
On y relève les noms de François de Bertrand, fils de Jean Bertrand, baptisé le 13 septembre 1598; de Arnaud Bertran, fils de Jean Bertrand, baptisé le 5 avril 1599 ; de François, fils de Jean Bertran, baptisé le 10 septembre 1606, et de Anne de Mérigon, fille de Jean Bertrand Mérigon et de Hyacinthe de Taliscaux, baptisée le 7 juillet 1616.
De ces dates, nous avons conclu que, à la fin du seizième siècle, il existait à Ax une famille Bertrand qui, pour se distinguer de ses nombreux homonymes, avait pris le surnom de Mérigon (2). Le chef de cette famille, Jean, marié à Hyacinthe Taliscaux,
(1) Renseignements communiqués par Marcailhou d'Aymeric, auteur d'une estimable Monographie de la ville d'Ax (Toulouse, Vialelle, 1886). L'existence de notre helléniste est restée inconnue à Marcailhou d'Aymeric, comme aussi au laborieux auteur de l'Histoire des Ariégeois, l'abbé Duclos.
(2) Le nom de Mérigon, sans être très commun dans l'Ariège, se trouve parfois dans les documents des deux derniers siècles.
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aurait eu d'elle, entre les années 1598 et 1616, au moins quatre enfants : François I, Arnaud, François II et Anne.
Par suite de l'interruption dans les actes de baptême du 22 mars au 18 août 1601, nous avions d'abord supposé que Pierre, notre auteur, avait pu naître entre les mois précités de cette année. Mais une étude plus attentive nous a fait reconnaître la fausseté de cette hypothèse. Mérigon, en effet, avait assurément plus de dix-sept ans lors de la publication de sa Grammaire grecque (1618). Il était donc né bien avant l'an 1601, et pouvait être le frère de Jean Bertrand. L'absence de tous registres munipaux à Ax-les-Thermes avant la date de 1591, si elle ne suffit point à établir cette nouvelle supposition, met dans l'impossibilité de la détruire (1).
Après de très fortes études faites à Tou-
(1) Nous ajouterons même qu'il devait être le frère cadet de Jean, ne regrettant que de ne point citer de documents pour établir la partie positive de l'histoire de notre écrivain. Ordonné prêtre à vingt-cinq ans, il reste cinq ans environ à Toulouse, puis publie sa Grammaire après deux ans de séjour à Paris. Il avait donc à peu près trente-deux ans en 1618, ce qui porte vers 1586 la date de sa naissance. Or. en 1598, son frère est déjà père de famille.
louse où il fut ordonné prêtre, Mérigon enseigna l'hébreu (1) clans cette ville, suivant la méthode de Bellarmin.
Brillant professeur de Florence, de Mondovi, de Padoue, de Venise et de Gênes, nommé cardinal par le pape Clément VIII, puis archevêque de Padoue, le brillant docteur des jésuites, Roberto Bellarmino, avait été apprécié à Rome par le pape Sixte-Quint et envoyé en France, où il s'était fait connaître des savants de l'époque. Sa réputation était immense et justifiée par sa profonde érudition, son influence énorme et attestée par le rôle qu'il joua dans le procès de Galilée, et, parmi le grand nombre d'ouvrages qu'il publia, deux faisaient autorité, la Grammaire hébraïque et les Commentaires sur les Psaumes, où il avait expliqué le sens littéral du
(1) Gidel écrit, p. 2, qu'à Toulouse, « Mérigon enseignait le grec et l'hébreu. » Il est contredit par le témoignage de notre auteur lui-même : « Cum ante annos aliquot linguam hebraicam quam antea Tliolosœprofessus fueram. . . » Extrait de l'Epître Ad Lectorem, imprimée en caractères italiques et contenue dans trois pages de texte, entête delà Grammaire grecque. Il ajoute, id. ibid., qu'il n'a joint à ses cours la langue grecque qu'à Paris : « Parisiis... una cum illa Grœcam excolere mihi proposui... »
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texte et tâché à l'accorder avec la Vulgate.
C'est sous les auspices de ce maître que Mérigon enseigna à Toulouse et y acquit une certaine renommée, qui le décida à se rendre à Paris afin d'y exercer ses talents. Son projet était d'y ouvrir un cours d'hébreu et de publier une Grammaire de cette langue. Mais détourné de ce dessein par la tiédeur des étudiants, il se mit à professer le grec d'après Kleinarts, dont il estimait haut les Institutiones in linguam grœcam.
Le savant jésuite Nicolas Kleinarts, philologue flamand, s'était lui aussi occupé d'hébreu, tout en enseignant le grec à Louvain d'abord, puis à Salamanque, et sa Grammaire, depuis plus de cent ans, était en usage dans tous les collèges de Jésuites.
Autour de la chaire de Mérigon se pressaient, avides de suivre ses cours de grec, des gens de toute condition (1), et son succès fut tel que Jacques Foullé, conseiller du Roi et maître des requêtes, le chargea de l'instruction de son fils aîné,
(1) Cf.Ep. Ad Lectorem,\oc. cit.: «AdGreecam vero
cuiusvis conditionis viros, theologos, philosophos, iurisperitos, medicos et quoslibet humanarura literarum cultores avidissime properare sum expertus. . .»
Etienne (1). Il y avait deux ans environ que notre helléniste vivait dans cette hospitalière maison, dont il a gardé si excellent souvenir, lorsqu'il publia sa Grammaire grecque.
C'est un volume de deux centdeuxpages, suivies de trois pages non numérotées, renfermant les corrigenda, supplenda, monitum, et de deux autres pages, aussi sans numéros, où est inséré l'Extraict du privilège du Roy, donné à Paris le 22 octobre 1618, « par Louys, roy de France et de Navarre, à son cher et très amé Pierre Bertrand Merigon, Prebstre, Professeur de Langues Hébraicque et Grecque, » et signé Thibault.
En voici le titre : Grammatica grœca ad facilem methodum redacta iuxta institutiones Nicolai Clenardi, quibus accessit utilis tractatus de acceatibus et ratio peculiaris itwestigandi themata, authore Petro Bertrando Mer igono, presbytère-, linguarum
(1) Etienne Foullé(Gidel écrit à tort Fouillée) fit une brillante carrière dans l'administration : il mourut en 1673, après avoir occupé, entre autres charges, celles de premier président à la Cour des aides de Guyenne, et d'intendant en Languedoc, à Limoges et à Moulins.
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hebraicœ et grœcœ professore , Parisiis , ex typographia Io. Libert, via diui Joan. Lateranensis, è regione auditorii regii, m pc xviii, cum Privilégie» Regio.
Cette œuvre était dédiée à Jacques Foullé, et la dédicace, imprimée en lettres italiques sur trois pages, nous fait connaître les sentiments de reconnaissance qui animaient le professeur vis-à-vis du père de son élève. Viro clarissimo ac illustrissimo D. D. Jacobo Foulleo, comiti consistoriano, misso Dominico... Eo tempore quo ad te accessi, filii tui maioris natu Grsecis studiis applicitus, tanto cum affectu rem suscepi, ut cum clémente patrono ; tanta cum alacritate, ut cum benevolo plausore ; tanta cum cura, ut cum docto censore, mini negotium esse crederem....
Son élève, d'ailleurs, n'a pas manqué de répondre à tant de soins et a fait par amour pour son père ce que Mérigon faisait par reconnaissance : ... In qua opéra id efficere conati sumus ille et ego, ut neque ille voluerit déesse parentis sui desiderio, neque ego mei Mœcenatis benefleio...
Le but poursuivi par la publication de la Grammaire grecque était « de redresser, éclaircir, amplifier et amender le livre de Kleinarts. » Grave et périlleuse entreprise,
en dépit de son utilité. Et ce qui nous a semblé le prouver, c'est que, deux ans après l'ouvrage de Mérigon, on publiait une nouvelle édition revue des Institutiones, avec cette louangeuse et provocatrice épithète : absolutissimœ . Gidel a bien relevé l'épithète, mais sans songer à faire remarquer la critique qu'elle contient contre l'œuvre de notre auteur. Les P. Jésuites sentaient bien que Kleinarts avait vieilli, mais seuls se croyaient autorisés à le corriger. La preuve en est dans une autre édition, — postérieure à celle que cite Gidel, — parue à Cahors et que nous avons entre les mains : Nicolai Glenardi Grammatica Grœca, cum observa tionibu s Stephani Mocquoti è Societate Jesu, ab uno alio eiusdem Societatis Sacerdote recognitis, ad usum Collegiorum eiusdem Societatis... Gadurci, apud Joannem Bonnet.. Bibliopolam Collegii Societatis Jesu...
Voilà, sauf erreur, un vrai livre de famille! On y reconnaît le droit de Mocquet à faire des retouches, et on y accuse Kleinarts de s'être embourbé quelquefois avec ses disciples (1). Cette nécessité d'une révi-
1. Cf. Ad lectorem : De investi^itione thematis deque Syntaxi ad eas quœ extabant prœceptiones
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sion — si on veut bien l'appliquer à Mérigon — indique que son ouvrage n'était point inutile, et que le Lhomond du seizième siècle pouvait avec fruit être corrigé. D'ailleurs le témoignage de Nicole nous montre la valeur de la Grammaire de notre helléniste : Plusieurs, dit-il, ayant travaillé à eclaircir ou à amplifier cet auteur, — Kleinarts — entre lesquels on peut dire, ce me semble, que ceux qui ont le mieux réussi ont esté... M. Merigon.
On trouvera dans l'article de Gidel l'appréciation du livre (1). Nous n'y reviendrons donc point, nous contentant de suivre pas à pas, par l'étude de ses œuvres même, la carrière de P. Bertrand.
Par la protection du Roy et avec l'autorisation deGalland, ancien recteur de l'Université et principal du collège de Boncourt, où il enseignait lui-même (2), Mérigon fut
addidit, — Mocquotus, — exacta plané sunt... Haerebant pueri lanquam in salebra quoties ad coniugaiionum distinctioncm veniebatur...
(1) Cf. op. Cit., pp. 11-ii. — Il compare les deux Grammaires d'après Glairin, professeur au lycée Louis-le-Gr;i!i(l. traducteur de la Grammaire grec- <j/ie de <:urtius.
(2) i !f. Jourdain, Hist. de l'Université de Paris, pp. 5 et 9. Dans le discours Ilepi rqç xoivwvia; Tûy
nommé audit collège professeur de langue grecque. Egger constate qu'à cette époque le grec, déjà bien venu à la Cour, devait l'être à plus forte raison dans les auditoires universitaires (1). On n'était point à trop longue distance des disciplines restituées, des langues instaurées, Grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die savant... On se délectoit aux Moraulx de Plutarche, aux beaux Dialogues de Plato, aux Monumens de Pausanias et Antiquitez de Atheneus (2)... ; et Gidel exprime un douloureux regret à voir notre trop réelle insuffisance actuelle. Annoncer aujourd'hui, écrit-il, une conférence faite en grec, ce serait s'exposer au ridicule le plus assuré. L'orateur resterait seul, vox clamantis in deserto (3). Mais dans ce dixseptième siècle, que l'on n'a pas pour rien appelé le grand, fût-on femme ou marguillier — association étrange dont nous laisserons la responsabilité à La Bruyère, —
TrpaYfAchcov, Mérigon remercio Galland, qui lui a permis de communiquer sa science à un auditoire universitaire.
(1) Cf. L'Hellénisme en France, Paris, 1869, t. II, p. 47.
(2) Rabelais, Pantagruel, lib. II, cap. 8.
(3) Cf. op. cit., p. 15.
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d'aucuns entendaient le grec, et Molière n'a pas beaucoup exagéré dans sa scène connue des Femmes savantes.
A peine nommé, et avant même d'avoir ouvert son cours, Mérigon édita à ses frais, chez Pierre Viné (1), les Dialectes Grecs (2), devant servir de complément à la Grammaire. II y traitait surtout des dialectes poétiques (3), et dédiait l'ouvrage au cardinal-prince de La Roche Foucauld, son protecteur, grand aumônier de France.
Le 17 mars 1621, le nouveau professeur débuta au collège de Boncourt. Cet établissement avait été fondé, le 12 septembre 1353, par Pierre de Bécoud, chevalier, seigneur de Fléchenel. On trouve aux Archives Nationales (4) un grand nombre de chartes
(1) ApudPetrumViné,Bibliopolam etReligatorem, i n via Charretière, ante insigne vulgo des Trois- Croissans, près le Puis-Certain. — La même année, on relia ret ouvrage à la suite de la Grammaire grecque.
(2) Voici le titre exact : Facilis et eompendiarius Tractatus Dialectorum Linguae Grœca?...
(3) Extrait de la Préface : ... Licentiam poetarum complectens... utilis studiosis pûelic<e lectionis...
(V) Carton S 6333. — Ce carton est le seul qui conlienne des documents sur lecollègede Boncourt. On rencontre pourtant quelques pièces relatives à sa réunion avec le collège de Navarre dans le carton S 6546.
d'acquisitions de maisons et de terrains faites par Bécoud, rue Clopin. Il les affecta à la dotation d'un collège portant son nom, — nom altéré plus tard en Bêcourl, Boncourt, probablement sous l'influence du nom d'un autre collège plus célèbre, celui d'Harcourt, — et où gratuitement devaient être élevés huit écoliers du diocèse de Térouanne (1). Pour la partie de ce diocèse située en Flandre, les abbés du montSaint- Eloy et de Saint-Bertin reçurent le privilège de collation aux bourses. En 1638, tout à fait déchu et n'ayant pas mémo de Régent de rhétorique, ne disposant plus de toutes ses salles dont partie avait été louée à des industriels qui les avaient converties en boutiques (2), le collège de Boncourt fut réuni, avec celui de Tournai, au collège de Navarre, aujourd'hui Ecole Polytechnique.
(1) Cf. Bournon, Rectifie, et addit. à l'Histoire de la ville de Paris de l'abbé Lebeuf.
(2) Cf. Jourdain, op. cit., p. 137. On trouve tous les actes relatifs à la réunion de ces collèges dans Launoy, Regii Navarrœ Gijmnasii Parisiensis Historia, in-4<>, pp. 1067 sqq. Un des résultats matériels de cette réunion fut la suppression de la rue Clopin, qui reliait à la rue d'Arras la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, et séparait le collège de Navarre du collège de Boncourt.
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Mais en 1621 il était en pleine gloire, et ce fut un auditoire nombreux et choisi qui se pressa sur ses bancs pour entendre la leçon d'ouverture [du simple particulier, îSîwttjç, entrant en communauté avec les savants dont il devenait le confrère et participant aux travaux et privilèges de l'Université. Cette leçon avait pour titre aotos nEPi
THS KOINÛNIA2 TQN nPATMATQX. Elle
forma un volume (1) composé de deux pages liminaires, d'une dédicace en latin, écrite en caractères italiques, non numérotée, de quarante-une pages numérotées contenant le texte du Xéyos, et de trois pages sans numéros contenant des félicitations au collègue très bien venu. C'est d'abord une épigrammc grecque de Valens, — OOaXévrioç, — qui vante la parole attique de Mérigon ; puis trois distiques latins de Bertius, qui le loue d'unir en France les sciences d'Athènes aux muses d'Ausonie ; et trois distiques grecs de Michel du Chesne, — Mi/x^x à-o t?;ç Apùoc, — qui le proclame 'Hdueirijç, et ne peut donner à tous meilleur conseil que de lire les œuvres d'un tel maître. La Dédicace, écrite après coup, — elle est datée
(I) L'ouvrage fut publié avec une traduction française, Paris, L. Saulnier, in-8o. 1629.
du 9 juin, — est adressée à l'Assemblée du Clergé pour mettre le discours sous sa haute protection (1). Quant au discours luimême, qui ne manque point d'une certaine originalité philosophique (2), l'objet en est assez singulier. Il y a dans le monde une chaîne des êtres reliant Dieu à l'homme ; un seul et même esprit unit toutes les choses entre elles, quoi qu'en puisse avoir dit Epicure, — qui est pour ce fait violemment apostrophé avec l'aide de Platon.
Cette chaîne a pour anneaux Jésus-Christ, le Soleil et tous les Mondes stollaires, la Terre, le Père et les Enfants, le Professeur et les Disciples. La conclusion, — toute naturelle pour notre orateur, quoique assez inattendue, — est que Mérigon devait être fatalement nommé professeur au collège de Boncourt pour enseigner le grec à ses auditeurs d'une façon plus claire et plus aisée qu'on le faisait dans les cinquante collèges qui couvraient alors le pays latin (3).
(1) VirisIllustrissimisacReverendiss.D.D. Prspsulibus caeterisque Delegatis venerabilis ctetus Gallicanse Ecclesiœ P. B. Merigonus S. P. D... Patimini igitur ut sub felicissimis auspiciis vestris hœc qualiscumque sit oratio in publicum prodeat.
(2) Egger, op cit., p. 47, note 1.
(3) Cf. Jourdain, op. cit., t. I, p. 14.
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L'année suivante, — 3 avril 1622, — le professeur, se souvenant qu'il était prêtre, accepta la mission de prêcher au Couvent des Franciscains, où se célébrait annuellement une messe en grec (1). Donc, après l'Evangile, Mérigon monta en chaire et prononça un sermon intitulé AOros IEPOE I1EPI TOT IEPOY TA<ï>OY TOYXPIITOY, qu'il
édita chez Viné, avec une longue analyse marginale en latin (2).
L'exorde est consacré à vanter l'usage de célébrer en grec le saint sacrifice et à louer l'archevêque de Rouen, François de Harlay, qui, trois ans auparavant, tenait la place de l'orateur du jour. Mgr de Harlay, ancien abbé de Saint-Victor, aimait l'étude avec fureur, mais possédait beaucoup plus de science que de jugement. Selon la piquante expression de madame des Loges, c'était une bibliothèque renversée, et Vigneul-Marville nous Fa représenté
(1) Egger loc. cit. : Nouvelle preuve de l'usage public d'une langue qu'on pourrait croire renfermée alors dans l'enceinte des classes.
(2) Concio sacra de sacro Christisepulchro, quam habuitLutetia? Parisiorum apud Patres Franciscanos inter Missse sa.criflcii solemnia, quœ Grsece quotannis celebrari soient... Unâcum amplissima analysi eiusdem concionis Latine expressa in margine...
comme un abîme de science où l'on ne voyait goutte. Il était célèbre aussi par sa grande barbe, ce qui justifia, — avec sa profonde obscurité d'érudit, — le mot cruel du pape Innocent X, auquel on demandait un jour ce qu'il pensait de lui : Bella
barba ! répondit-il. Tel n'était point au
moins en public, l'avis de Mérigon, car l'archevêque était présent et l'auteur le couvre de fleurs : il loue sa science, son éloquence, son débit grave. Nous arrivons ensuite au corps du discours. Il est divisé en deux parties : dans la première, Mérigon expose ce que Dieu a fait pour les Juifs et parle de la reconnaissance que ce peuple lui a témoignée ; dans la seconde, il compare le tombeau du Christ aux tombeaux des anciens. Là, l'helléniste convaincu se dévoile tout entier et sa chute à l'Ave Maria pourrait s'appeler une chute à la Plndare, un de ses auteurs favoris. Sa religion, en effet, est toute païenne, et si nous rencontrons des citations de la Bible en hébreu, l'Evangile cède le pas à la lutte de Démosthène contre Philippe, et les apologues du Christ aux discours de Polynice d'après Sophocle. Notre prêtre n'a rien d'un Bossuet, et son inspiration est profane, malgré d'excellentes intentions. L'érudit l'emporte
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sur le chrétien, au grand détriment d'un goût que seule formera la deuxième moitié du xvne siècle ; mais, comme le dit La Bruyère, il fallait prodigieusement savoir pour prêcher si mal. Il publia ce Sermon en une brochure de trente -quatre pages numérotées. Deux pages sans numéros portent de nouvelles louanges de collègues : Frédéric Morel se demande, en vers ïambiques trimètres grecs, si Mérigon est Hermès, dieu de l'éloquence, ou Ulysse à la voix harmonieuse (1). Valens redouble d'admiration.
En 1623, notre auteur a quitté, — ainsi que nous l'apprennent les premières et les dernières lignes de sa leçon d'ouverture, — le collège de Boncourt. Ce n'est point certes qu'il ait à gagner en abandonnant l'hospitalière maison de Galland, mais sa destinée l'oblige, paraît-il, à professer au collège du Plessis. Cet établissement, fondé en 1317 par un secrétaire de Philippe le Long et édifié tout proche du collège de Clermont, — aujourd'hui lycée Louis-le- Grand, — n'avait pas encore été augmenté par Richelieu, mais en était à une des pha-
(1) IAMB1KON MEAOS, au recto de la feuille. L'Epi gramme de Valens est au verso.
ses les plus brillantes de son histoire (1). La leçon de Mérigon, portant pour titre
AOTOS IIEPI TQN AKPOTATQN, fut éditée
en quarante-six pages de texte chez Robert Estienne (2), avec l'obligatoire analyse en latin, et dédiée naturellement aux deux suprêmes le Pape et le Roi (3). Cette œuvre ne présente pas grand intérêt, malgré, — à cause peut-être de — son mélange de saint Pierre et de Platon, de saint Jean et de l'inévitable Pindare ; mais elle est la première d'une série consacrée à Louis XIII, clef de voûte d'un royaume dans lequel sont rangés tous les sujets en un ordre hiérarchique, toujours indiqué et réglé par Dieu.
Ce fut cette idée qui servit de base à la
(1) Ce collège fut supprimé en 1790. Les bâtiments qu'il occupait devinrent propriété nationale et l'on y installa, lors de sa fondation, l'Ecole Normale Supérieure.
(2) Pour qu'on ne croie pas que la réclame a été inventée de nos jours, je relève cette note qui figure dans l'édition, juste avant la date : Praestant exemplaria cum aliis operibus Authoris apud Petrum Viné... Suit l'adresse.
(3) Supremis duabus in Terris Excellentiis, Sanctissimo D. D. nostro Gregorio Decimo Quinto, Pontiflci Maximo, et Ludovico Decimo Tertio, Franciae et Navarr* Régi Christianissimo ac Justissimo...
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leçon d'ouverture (1) de 1624, prononcée en latin afin qu'un plus grand nombre d'auditeurs pussent apprécier la profondeur de la reconnaissance que l'orateur a pour le roi (2). Louis XIII a donné, en effet, quelque argent au professeur toujours nécessiteux. Mérigon s'est fait présenter à Sa Majesté, en son château de Saint Germain, par le cardinal de La Roche Foucauld, et tous doivent savoir au loin quelle gloire a acquis le monarque par sa bienfaisance : Quanta in dato a Rege beneficio sit laus cum in accepto maxima sit gloria..
Le discours De Régis Ludovici Decimi Tertii Munîficentia erga Lifteras et Litteratos fut prononcé le 28 janvier, édité la même année chez Robert Estienne, et dédié à la Vierge, Deiparœ Virgini. Le roi y est représenté comme le bienfaiteur de toute l'Université de Paris : sans compter Mérigon, il a accordé des pensions ou des secours à Brissœus et à Bertius, a créé pour ce dernier une chaire de mathématiques au Collège Royal de France, donné à La Vieu-
(1) ...Antequam linguse Grœciae professionem suorumque operum explicationem repeteret...
(2) ...Habuit... eam Latine, cum hactenus solitus sit Grœce perorare. ut omnes intelligant...
ville, le traducteur d'Euclide, le poste d'intendant des finances, et celui de grand aumônier au cardinal de La Roche Foucauld. Il faut lire l'expression de cette débordante reconnaissance. Et pourtant notreauteur est loin de s'en tenir là.
L'année 1625 nous fournit deux Panégyriques : l'un, du 22 février, destiné à vanter la piété du roi envers Dieu et sa très auguste Mère ; l'autre, du 2 mars, louant son amour pour la France. Ils sont tous deux prononcés au collège de Boncourt et imprimés dans l'année chez Robert Estienne ; mais Mérigon a changé de libraire (1).
La première de ces Harangues, en dixhuit pages, est dédiée à la Reyne Mère du Roy. Cette Dédicace suit les deux pages liminaires, et est contenue en six pages non numérotées. Elle n'est guère autre chose qu'un éloge dithyrambique de la mère et du fils, dans lequel l'auteur, après avoir exalté leurs brillantes qualités, les remercie des faveurs dont ils l'ont comblé, et souhaite à Louis XIII de porter en Asie ses armes victorieuses, d'y replanter la croix sur le croissant renversé et d'y rétablir le vrai
(1) Tousses ouvrages sont désormais en vente chez Jean Libert, rue Saint-Jean-de-Latran.
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Dieu. En passant, il lui sera facile de s'emparer de la Grèce, afin de rendre sa langue commune et familière aux Français. Pour un helléniste, avouons qu'il est malaisé de trouver mieux !
Le second des Panéygriques a un double titre (1), ce qui indique qu'il est divisé en deux parties, et compte vingt pages numérotées. En tète, après les deux feuilles liminaires, quatre pages sans numéros contiennent les Dédicaces à Gaston d'Orléans, aux cardinaux de La Roche Foucauld et de Richelieu, au chancelier d'Aligre, au comte de Schomberg, — car les éloges ne coûtent rien à Mérigon, — summis, eminentissimis, pour lesquels il forme des vœux, D. 0. M. suppliciter orans ut tantos viros, quos Ludovicus Galliœ dédit, ver a felicitate munitos. perpetuo conservet. Il y a dans ce discours quatre pages remplies d'indications précieuses. Elles nous permettent de reconstituer le groupe des hellénistes à cette époque du dix-septième siècle (2)... En effet.outreHarlay, le prélat déjà nommé,
(1) De Ludovit-i Iusti Régis inGalliamPietatePanegyrica ratio Prima. — De Ludoviei Iusti Régis in Galliam Pietate Panegyrica Oratio Secunda.
(2) Gidel, op. cit., p. 26.
nous y voyons figurer les noms de deux membres du Parlement, Verdun et Servin, de Yves le Duchat, ami de Mérigon, le fameux historien grec des croisades (1), et de Jean Cécile Frey, son collègue au collège de Boncourt, où, cette année-là même, il traitait de la philosophie druidique, précurseur heureux des Pezron et des Pelloutier (2). Relevons aussi dans cette œuvre le magnifique éloge de Richelieu (3), vanté avec les termes même dont se servait Pindare pour louer Arcésilas (4).
Et, malgré cet amas de louanges, Mérigon, jugeant son Panégyrique incomplet, le
(1) Il écrivit d'abord en grec l'Histoire de la guerre entreprise par les Français pour la conquête de la Terre-Sainte, Paris, in-8°, 1620; et en donna ensuite la traduction en français.
(2) D'abord professeur de philosophie au collège de Montaigut, fondé en 1314 rue des Sept-Voies, par Gilles Aycelin de Montaigut, archevêque de Rouen, puis à celui de Boncourt, Frey fut, en 1631, prématurément enlevé par la peste.
(3) 'O Se Pi/sXisùç... ô £ù<7£6yjç, ô cppôvt,f/.oç, o aoepôç, à ouvetÔs, ô toïç âcO(XcVois é-apxûv, ô cpiXoiç xoivàç, ô iràuiv