Û|A£VY]Ç
(4) Kpéaaova jùv àXixfaç vôov <fép6Etai. rXûaaav te, Gàpaoç te TavjTrrspoç 'Ev ôpvi^tv aîsTOs eVXsto.
Pythiq., V, 111 sqq.
reprit au Couvent des Franciscains, le 6 avril de la même année (1).
Toutefois, même augmenté des libéralités royales tant vantées, le professorat était loin d'avoir enrichi le toujours besogneux Mérigon. Il eut recours aux éditions classiques, et en donna une du Aoros o TIEPI STEOANOT, Demosthenis Oratio quœ est De Corona, avec une traduction juxtalinéaire en latin et des notes. Ces notes étaient en marge du texte et le commentaient utilement (2). L'édition était faite chez Libert, 1627, et Robert Estienne n'y avait point apposé cette fois son nom si justement célèbre. Les deux pages liminaires sont suivies d'une Préface conseillant au public, Bénévole lector, de lire cette traduction faite avec soin, malgré tant de travaux journaliers, inter quotidiana exercitia elaboratum., et absolument littérale.
(1) Dominica nova sive in albis. Il l'imprima chez Robert Estienne, et le mit en vente chez Laurent Saulnier, rue Jacob, à l'enseigne du Soleil-d'Or.
(2) Extrait de la Préface; Ad Lectorem ...Necesse etiam mihi fuit... te docere in margine, idque medio stylo, Italico autem charactere, quo modo quœ Gra?cus effert Romanus loquatur... Phraseos construi1tionem, nos multa commentandi caussa, Romano charactere in margine adduximus...
Nous y retrouvons le grammairien : il nous avertit qu'il emploie souvent la proposition infinitive, aussi usitée en latin que la construction avec la conjonction w; en grec ; et que, conformément aussi au génie latin, il se sert assez fréquemment du gérondif en dumet du participe futur en dus, da, dum. Après cette Préface, deux pages non numétées renferment les Errata et l'Extraict du privilège d'imprimer, donné par le roy à Paris, le 10 février 1627, signé Petit (1). La pagination commence ensuite, et l'ouvrage compte 154 pages (2).
La même année, Gaston d'Orléans, que nous savons des protecteurs de Mérigon, perdit sa femme, la duchesse de Montpensicr. C'est à la suite de ce douloureux événement que, en 1G28, aprez l'an de son dueil, notre helléniste, que la reconnaissance inspirait toujours, composa son
YMNOS Eni TQ TASTQNI icpôç Mapîav Mopv-
aiy]pou ^YsjjLovtâa..., avec traduction latine et française (3). Cet ouvrage a dix-sept pages,
(1) On y voit que Libert s'est engagé à fournir deux exemplaires à la Bibliothèque du Roy.
(2) On peut le consulter à la réserve de la Bibliothèque nationale.
(3) Hymnus in Gastonem post ras ta Mariœ Borboniœ, Monpenserii Ducissœ, Cliarissinue
194 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
la pagination comprenant le titre même: le texte latin est en regard du texte grec sur les neuf premières pages, et la traduction française commence à la dixième. Il est fort curieux de voir l'expression de la joie de Mérigon. Enfin., l'an révolu, les heures aux pies mollets, qui ne paroissent jamais les mains vuides devant les Mortels, nous ont amené le beau ioui\ auquel nous avons ce bonheur de voyr notre grand Gaston reluisant a merveille, remply d'esclat et de grâce, comme il estoit auparavant...
N'avait-il pas assez pleuré ?... Et notre nouveau Sénèque, consolant une autre Marcia, trouve et déclare que l'heure est passée des gémissements et des larmes, d'autant plus que c'est une chose importune et déplaisante de pleurer... Aussy bien l'on n'advance rien par les larmes... Que l'avenir s'éclaire pour le prince et qu'il rencontre une seconde compagne qui luy donne de beaux enfants !...
Cependant la lutte contre les protestants
Coniugi, persoluta. — Il est toujours intéressant. de voir avec quelle gracieuse facilité on traduit en grec et en latin les noms et les titres modernes, et Mo[A7rsv<7'//;po'j -^jioviôa est une trouvaille, aussi bien que Mon penserii Ducissœ ; mais qu'en penseraient Démosthène et Cicéron ?
se poursuivait terrible et acharnée ; le duc de Rohan, ne réussissant pas du côté des Espagnols, avait traité avec l'Angleterre ; et Soubise, son frère, luttait à la Rochelle, ce dernier boulevard des réformés. Les 11 et 26 novembre 1628, Mérigon prononçait au collège d'Harcourt (1) deux oraisons panegyricques en l'honneur du Roy et sur le sujet de la victoire que Dieu luy a donnée sur les Anglois en la journée de l'Isle de Ré. Le 5 mai de l'année suivante, au même collège d'Harcourt, notre professeur de langue grecque faisait un nouveau panégyrique du roi, à propos de la prise de la Rochelle. Il a eu le soin de publier et le texte grec et la traduction de ces trois discours (2).
(1) Le collège d'Harcourt est aujourd'hui le lycée Saint-Louis.
(2) Grœsse, dans son Trésor des livres rares, et Brunet, dans son Manuel du libraire, ont reproduit le titre de la traduction française des discours de novembre 1628. Gidel, qui cite Grœsse et Brunet, ne paraît connaître que ce titre. L'abbé Bouquet, le récent historien du lycée Saint-Louis, ignore, comme Gidel, que Mérigon — qu'il appelle à tort Merignon — ait prononcé un troisième discours au collège d'Harcourt le 5 mai 1629; ilavude ses yeux le texte grec des discours de novembre 1628, mais il déclare n'avoir pas retrouvé la traduction française. Cf. L'ancien collège d'Harcourt et le lycée Saint-Louis,Fans,
196 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
Richelieu, — pour lequel nous connaisson le réel enthousiasme de notre écrivain, — était enfin victorieux et avait anéanti le protestantisme, en tant que parti politique ; le duc de Rohan était forcé d'aller tenter au loin de hasardeuses entreprises, et la France entière, — et plus que tout autre peut-être le pays d'origine de Mérigon, —
1891, p. '285. Voici les titres exacts et la description do c s quatre brochures, d'après les exemplaires de la Bibliothèque nationale :
I. IIANHrrPIKOI H AOrOI AYO || ôbç elirev ta AOAOIKQ TQ AI- || KAIQ toùç AyyXou^ Ôpia^EÛffavTt || Tlfrpoç, BépTpavôoç ÔMEPITOXOS xfjç || yXtÔT- 'Cïjç zKkxoo; ex ~.7t; irapà t60 SaoCkitaç (p(XoTi[MaçéËY)p]TJ)ç /.ai pWj-iop êv tw rupaertqi || Apxoupiavâi àvôcTT^picovoç îrpûr/j [xecoOvroç, /.ai j j l/.r/j cpGfrovTo:. || Paxegyricque l>v Roy j| Lovys Le Iyste. sur le suject j] de la Victoire que Dieu luy a donné sur les Anglois, en la || iourné de l'Isle de Ré. || Faict et prononcé 'par ?J. Pierre Bertrand || De Merigon, par la libéralité du Roij profes- \\seur et Orateur grec, les 11. et 12. du || mois de nou. 1628. au Collège \\ de Harem r à Paris, Paris, L. Saulnier. 1629 : 5 feuillets liminaires, contenant une dédicace en français à Marie de Médieis, et H pages ; Bibl. nat. Lb3G
II. TRADUCTION FRANÇOISE || DV || PANE- GYRE H GREC DV ROY || LOVIS LE IVSTE || sur le sujet de la Victoire que || Dieu luy a donnée sur les An- 1| glois, en la Iournée de l'Isle de Ré : || Fait et
célébrait le triomphe de l'Esglise et du Roy. Dans les trois discours de notre helléniste c'étaient les mêmes hyperboles, les mêmes cris d'admiration et le même élan d'enthousiasme; mais les hyperboles étaient alors générales, l'admiration partagée, et dans ces œuvres se reflétait l'enthousiasme de tout un peuple.
prononcé par le sieur DE MERIGON || par la libéralité du Roy Professeur et Orateur en langue Grecque, lesll. et | 1 26. du mois de Nouembre 1628. || au collège de Harcour, Paris, L. Saulnier, 1629 : 2 feuillets liminaires, contenant une dédicace à Marie de Médicis, et 68 pages ; Bibl. nat. Lb36
III.OEni || AOAOIKQ ii EN MIA POYI1EAAH || 6pi6[/6où<; roXXoùç 6 piO[/.6su<7avT(, || -av/jYup'.x6;Xoyoç || Ov efcrsv I1ETPOS BEPTPANAOS MEPITONOS || ô ex tîjç tûv YSdTwv éTrcovû^ou xôXew;, êv T7j Oou^éwv /topa H K£i[j.£vr(ç,T-^ç yXwTTYjs 8k ÊXXâSo; êx tSJç ~apà toj BaatXÉtoç <pi- || Xoxifna; êÇïryïjT»)? xai pvJTiop, xfl -£^-7] •/;[X£pa dcp^opiivou p^vèç || Exipocpopiûvoç, év t£> Tupivacty ApxoupiavÇ, fret ayxG'. || LVTETLE... Paris, impr. de R. Estienne, chez L. Saulnier, 1629 : 3 feuillets liminaires, contenant une dédicace au cardinal de Richelieu, et 40 pages ; Bibl. nat. Lb36 2739.
IV. TRADVCTION || FRANÇOISE || DV || PANE- GYRE j! GREC DV ROY |j LOVYS LE IVSTE \\sur le subiect des Triomphes de sa Ma- \\jestc, par la prise delà Rochelle. || Faict et prononcé par le sieur de MERI || GON, natif dAqs, au païs || de Foix,
198 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
Désormais, et jusqu'en l'année 1634, — époque où nous percions complètement la trace de.Mérigon, — il ne prononcera plus que deux discours d'apparat que nous allons rapidement examiner. Au mois de septembre 1630, il avait suivi, comme il nous l'apprend lui-même (1), Louis XIII à Lyon et le monarque y était, on le sait, tombé gravement malade.
De là le Remercïment à Dieu pour avoir sauvé le Roy, prononcé à Paris, le 11 novembre 1630, au collège de La Marche, fondé par Guillaume de La Marche, et s'élevant près de la place Maubert. Mérigon continuait à parler grec, bien entendu. Il publia son discours chez Saulnier (2), qui en édita
par la libéralité du Roy Pro- 1| fesseur et Orateur en langue Grec- |J que, le 5 du mois de May 1629, en l'VniuersitédeParis,au Collège de j| Harcourt, Paris, impr. de R. Estionne, chez L. Saulnier, 1629; 4 feuillets liminaires, contenant une dédicace au marquis d'Effiat, et 43 pages ; Bibl. nat. Lb36 2739, relié avec le précédent.
(1) Cf. la dédicace au Roi citée ci-dessous.
(2) SQTHPIA || AOAOIKOY || TOY || AIKAIOY || A V;y£ n. B. MEPITONOS tîj; yXcôttt); ÉXXàÔo;
E^/jYYj-rjç ôjjloO ôàtû jl 6a«7iXcï y.or.k Ta êXXqvutà Pr(-:cop, dv tû Tfjç |i Axaôïjjjita; YloLçucivr^ ru[r;x<7tcp Map- || /lavû, ~pwT7j (jiscroôv-roç p.rjv6; àvôs || cr^piûvo;, etei ccyX. || Ev T7| Aouxcî^a II ripÔKcitai Ôè ~apà AaupéVTÎco £auXv£p{c<j ||
aussi, peu après, la traduction en français par l'auteur (1). Cette traduction s'ouvre par une Dédicace au Roi où Mérigon, plus courtisan que jamais, parle des merveilleux travaux, plus mémorables que ceux d'Hercule qu'a déjà exécutés Louis XIIT. Nous citerons tout le début, parce que notre auteur y donne sur lui-même quelques détails qui sont bons à retenir. « Sire, bien que tous les bons François doivent rendre grâces à Dieu de tant de glorieuses victoires qu'il luy a plu donner àvostre Majesté; ceuxlà toutesfois y sont particulièrement obligez, qui par la profession qu'ils font de la louer en public, ont tant de bonne fortune que d'approcher quelquefois de sa personne sacrée. Ayant l'honneur d'estre de ce nom-
Bi6XtoirwXy], év TÎj ây\)t.x tou àyiou [I Iazw6ou £7îovu[;.c;j. 36 pages, titre compris ; Bibl. nat. X 1753.
(1) HARANGVE || DV SIEVR DE MERIGON || natif de la ville d'Aqs au Comté de || Foix, Professeur en langue grecque || et Orateur Grec du Roy, prononcée || au Collège de la Marche l'vnziesme || deNouembre 1630, en action de grâces || pour la santé de sa Majesté. || En laquelle est contenu tout ce qui s'est passé H touchant sa maladie. || Traduit du Grec en Francoys par l'Autheur, Paris, L. Saulnier, 1631.: 2 feuillets préliminaires, contenant une dédicace au roi, et 40 pages; Bibl. nat. X 1753, relié avec le précédent.
200 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
bre, j'ay creu ne pouvoir plus légitimement satisfaire à l'ardeur de mon zèle, et à la sincérité de mes désirs, qu'en recherchant les occasions de faire dire à la renommée les grandes choses dont vous avez rempli toute la terre, et parles merveilles de vostre valeur, et par celles de vostre piété. Avec ce desseing, Sire, au mois de septembre dernier passé, je fis un voyage à Lyon, ou par la continuation de mes ouvrages que j'euz le bonheur de présenter à vostre Majesté, je lui tesmoigné que ma plume ne pouvoit plus dignement s'employer qu'à descrire vos triomphes... »
Enfin, le 22 janvier 1634, Mérigon prononça en grec, au collège du Plessis, un dernier panégyrique sur le sujet des armes du Roy en Allemagne, de ses conquestes en la Lorraine et de la dernière création des chevaliers de l'ordre du Sainct-Esprit. Cette fois il se contenta d'en publier chez Saulnier la traduction française (1). L'ou-
(1) Panegyricque : av Roy !' Prononcé en Grec au Collège du Plessis, || le 22 de Janvier 1634 J| Sur le sujet des Armes du Roy en || Allemagne, de ses conquestes en || la Lorraine, et de la dernière || création des chevaliers de l'ordre du Sainct- Esprit\\Y?a.T le sieur de Merigon, Professeur et j|
vrage a trente pages ; trois feuillets liminaires sont occupés par une Dédicace à messeigneurs de BullionetBouthillier, surintendants des finances. Vous représentant, leur dit-il, que le progrès des armes du Roy en Allemaigne donne l'espouvante à l'Orient, vous avez treuvé bon de conserver à Sa Majesté son orateur grec, jugeant bien qu'il luy pourra servir quelque jour en ce climat estranger, à publier ses conquestes... Le discours lui-même se charge de nous expliquer plus clairement l'allusion peu voilée que contient ce passage; et Mérigon n'a pas l'esprit si plein de son héros qu'il ne cherche et ne trouve l'occasion de mettre le public dans la confidence de ses affaires personnelles : Bien donc ! Orateur (m'alleguerez-vous), nous sçavons assez ce que vous venez de dire...; mais nous voudrions bien sçavoir pourquoy donc vous vous estesimposé silence, et pourquoy vous avez refusé au Roy les justes louanges qu'il mérite pour de si grandes actions ? A cela je respons ouvertement et en peu de mots, que ce qui m'est arrivé la dernière année touchant la pension qu'il plaist au Roy me
Orateur grec de Sa Majesté, Paris. L. Saulnier, 1634, Bibl. nat. Lbse 2983.
202 AUTOUR DU XVIIe SIÈCLE
donner depuis quatorze ans, ne m'a pas esté peu sensible, sçachant bien que je suis homme, et par conséquent subject à tous accidens humains. Car je ne suis pas d'humeur à me dire impassible comme les Stoïciens... Voilà qui est tout à fait clair : pas d'argent, pas de panégyrique. Pour délier de nouveau la langue de Mérigon, il lui faut sa pension qu'on avait méchamment oublié de lui payer, et il le proclame sans fausse honte : Maintenant donc, l'ayant recouvrée (pour l'année 1632) par une particulière faveur de mes seigneurs les Sur-intendans des Finances, qui les manient avec des mains aussi puissantes que leur jugement est exact à les distribuer à ceux qu'il faut et qui le méritent sans contredict, je rends ma vive voix à mon Roy.
Nous ne suivrons pas Mérigon en Allemagne, où d'ailleurs il ne s'attarde guère, ni même à Fontainebleau, qui est le plus agréable désert du monde, pour y voir créer des chevaliers du Saint-Esprit ; retenons seulement cette phrase de son dernier panégyrique : Nous avons veu encore Montauban, et Montpelier abbaissez, comme pareillement Nimes, les Sebenes et nos montagnes de Foix, affin que ceux qui les habitent fussent sauvez. Après cette date,
— 1634, — Mérigon a-t-il vécu longtemps encore ? Est-il revenu dans ce pays d'Ax, au comté de Foix, où rien n'a jamais paru le rappeler ? Est-il mort à Paris dans sa chaire d'helléniste et jouissant de la pension à laquelle il tenait si fort ? Question en suspens et d'ailleurs de minime importance ; car Mérigon est né pour savoir du grec, pour enseigner le grec, pour parler le grec, pour promener, à travers les quarante premières années du xvne siècle, son hellénisme convaincu.
Que vaut son œuvre ? Au point de vue de la langue, Gidel, — malgré son grain de tendresse pour l'écrivain qu'il a inventé. — laisse échapper ce jugement sévère: C'est un gros et lourd assemblage de phrases boursouflées et engorgées de superlatifs. L'unité de la couleur y manque... (1) Et il est vrai que son style est une mosaïque, un pastiche érudit mêlant toutes les époques et tous les genres, Platon, Pindare, Isocrate, Démos thène, du grêcisme plus que du grec ; mais on rencontre aussi certains passages relevant par un style clair et agréable les banalités du panégyriste (2). La banalité, voilà
(1) Gidel, op. cit., p. 30.
(2) Egger, loc. cit.
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pour le fond de l'œuvre la note dominante. Nous venons d'étudier Mérigon, et il ne nous a paru intéressant que par hasard, alors que, descendant des sommets où il se hisse lourdement, il consent à laisser échapper certains détails familiers de l'histoire de son temps, avec des touches à la Dangeau. C'est son réel mérite de s'arracher parfois à sa grandiloquente éloquence pour nous représenter un roi perspicace devinant ce qu'on peut attendre de Richelieu ; un Louis XIII intime, courant embrasser sa mère au retour de la chasse, avec des habits tout mouillés et au risque de compromettre sa santé. Puis, quand cette santé est altérée, lors d'un voyage à Lyon, Mérigon nous ouvre l'alcôve royale et même la garde-robe. Par lui nous savons que, le vendredy vingt-septiesme jour de septembre 1630, le Roi eut une fièvre très forte et que cette fièvre, dont le corps du Roy brusloit, faillit d'en tirer l'ame dehors ; que trois médecins veillaient à son chevet : Bouvard, son premier médecin, Vaultier, premier médecin de la reine-mère, et Seguin, premier médecin de la reine régnante ; que sa dysenterie était si forte qu'il fut à la garderobe jusques à quarante fois dans vingtquatre heures ; que les deux reines, alar-
mées, perdoient le souvenir d'elles mesmes pour se tenir auprès de Sa Majesté ; que la mère quittoit son palais pour prendre près du Roy une chambre qui estoit sans cheminée, et que la femme quitta son lit royal pour coucher sur la paillasse dans la chambre du Roy. Détails un peu bas sans doute qu'on peut taxer de trivialité, mais qui nous ont paru ne point manquer d'intérêt et relever, dans une certaine mesure, cette pauvre figure de Louis XIII, en montrant, sous Sa Majesté effacée, un homme entouré de soins familiaux assez empressés pour faire plier les règles sévères de l'étiquette. Ce sera là peut-être tout ce qui restera de Pierre Bertrand de Mérigon, en dépit de son audacieuse devise : Audiet Oriens (1).
Résumons-nous et voyons ce que nous avons apporté de neuf sur l'helléniste ariégeois. Au lieu des dix publications que connaissait Gidel, j'en ai signalé dix-huit : trois œuvres de philologie, une poésie lyrique, quatorze discours de circonstance ou traductions de ces discours. Je précise, en outre, la bibliographie de Mérigon et
(1) Cf. Dédicace citée : A messeigneurs de Bullion et Bouthilier.
établis de plus, avec le lieu de sa naissance, certaines dates de sa biographie. Il est fort probable qu'en dépouillant les ouvrages publiés à Paris de 1618 à 1634, on trouverait çà et là quelques autres productions de notre fécond helléniste. Je n'ai pas eu le loisir de faire un dépouillement de ce genre, mais il est plus que vraisemblable que ces recherches ajouteraient peu de chose à ce que j'ai dit de Mérigon.
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Etienne PAVILLON
Etienne Pavillon naquit à Paris en 1632, fit son droit comme tout le monde, remplit durant dix ans, sans grand éclat, la charge d'avocat général à Metz, vendit cette charge à la suite de revers de fortune subis par sa famille, revint dans sa ville natale et s'occupa de littérature, donna quelques Lettres et un certain nombre de Poésies, fut atteint de la goutte, et mourut en 1705.
Tels sont les quelques renseignements biographiques que nous ont conservés, dans le Parnasse François Titon du Tillet, et d'Alembert dans son Histoire de l'Académie des Belles-Lettres, sur la carrière d'un homme qu'a surfait assurément son époque et que la nôtre ignore complète-
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ment, ou à peu près. Le xvne siècle, par contre, a fait de Pavillon le plus grand état et Ta comblé d'honneurs : il a succédé à Racine comme membre de l'Académie des Inscriptions ; il a remplacé Bensserade à l'Académie Française, où il fut reçu le 17 décembre 1691; la Cassette royale lui a servi une pension de deux mille livres ; Bossuet, qui l'appréciait fort, s'est employé pour le faire nommer gouverneur du duc du Maine, haute fonction qu'on lui aurait confiée sans son refus. Un biographe, aussi enthousiaste qu'anonyme, a raconté qu'il avait fait de sa maison le centre d'un cercle choisi, car de toutes parts on recherchait les agréments de sa conversation piquante sans aigreur, malicieuse sans méchanceté, polie sans fadeur, instructive sans pédantisme. L'abbé Bignon improvisa en son honneur, à l'Académie des Inscriptions, un discours dithyrambique,, qu'au même lieu compléta l'abbé Tallemant ; l'évêque de Soissons, Mgr Brûlart Sillery, son successeur à l'Académie Française, vanta son génie, son grand fond de probité et son noble caractère ; son premier éditeur, Henri du Sauzet, fit précéder le recueil de ses Œuvres d'un Eloge où Pavillon nous est présenté comme magistrat,
comme écrivain, comme orateur, comme homme. Magistrat, y est-il dit, l'illustre Sénat de Metz, ayant fait tout ce qu'il crut possible pour le retenir, compta sa perte pour un malheur qu'il était malaisé de réparer; écrivain, quelque sujet qu'il ait choisi, il l'a toujours traité en honnête homme et avec une délicatesse et un goût qui le faisaient connaître avant même que l'on sût qu'il en fût l'auteur ; orateur, son discours de réception à l'Académie était si beau et fut prononcé d'une manière si noble que les auditeurs ne se lassaient point de marquer par leurs applaudissements la satisfaction qu'ils en recevaient; homme privé, il avait une probité exacte et sévère pour lui et une si grande indulgence pour les autres, qu'il cherchait toujours à excuser leurs défauts et leurs faiblesses. Il n'est peut être point inutile non plus de constater que Charpentier qui, lors de sa réception, lui répondit comme doyen de la Compagnie, en l'absence du directeur et du chancelier, renchérit sans nul égard pour la modestie du récipiendaire, déclara qu'il avait joint à la vivacité de l'esprit et au brillant de l'invention la variété d'une profonde littérature, et le reconnut apte à réussir parfaitement dans tout genre d'écrire.
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Pourquoi tant et de si diverses fleurs ? Etaient-elles jetées à pleines mains sur le nom que venait d'illustrer pour tous les âges l'oncle d'Etienne, Nicolas Pavillon ? Disciple de Vincent de Paul, prédicateur fameux de Sainte-Croix de la Bretonnière, protégé de madame d'Aiguillon et du cardinal de Richelieu, qui le fit nommer évêque d'Alet en Languedoc, ce saint prêtre, cette gloire de l'épiscopat, ce courageux janséniste avant la lettre a été inscrit dans le Nécrologe de Port-Royal, vanté parTallemant, et hautement apprécié par Sainte-Beuve. Il lutta avec une grande énergie contre l'Assemblée du Clergé en des jours mémorables et écrivit, à propos de la régale, une lettre de représentations, — 29 avril 1664, — adressée à Louis XIV, et dans laquelle il discutait si fermement l'autorité royale en matière religieuse que le chancelier Seguier disait tout haut : M. d'Aleth a voulu cracher au nez du roi. Se consacrant entier à ses devoirs, il remettait l'ordre dans son clergé, désarmait les gentilshommes, instruisait le peuple. Sévère pour lui-même et bienfaisant, il n'avait ni cheval ni mule, et donnait aux pauvres tout son revenu. D'après ses propres Mémoires, Ant. de Chassagne et Lefèvre de Saint-Marc ont composé sa Vie,
qui est des plus édifiantes et des plus nobles. Eh bien ! ne serait-on pas tenté de croire que cette grande figure d'évêque de village, ainsi que disaient ses ennemis, ne trouvant à lui adresser d'autre reproche, a pu contribuer à mettre en relief la personnalité infiniment plus discrète de son neveu ? Pourtant, elle n'a certes pas autant fait pour cela que la manie et l'engoûment du voiturisme, qui est la note dominante des œuvres d'Etienne Pavillon. L'Académie, écrit Larrey, fit une perte dans la personne de Pavillon, qui avait rassemblé en lui l'enjoûment de Voiture et de Sarrasin. Et l'éloge n'est point mince, on en conviendra, si l'on se rappelle que Voiture était le fondateur de l'empire des précieuses et leur grand ministre, et qu'à sa mort ce fut Sarrasin qui lui succéda et publia s-àPompe Funèbre, touchante manière d'entrer en fonctions. Cette louange est méritée d'ailleurs, puisque le financier Palissari,amide Gourville et d'Hervart, qui fréquentait au temps de la Fronde chez le surintendant Fouquet où il avait connu madame de Sévigné, s'étant marié, et sa femme ayant ouvert un salon précieux célèbre, Pavillon en devint le Voiture. Cette imitation et cette continuation de Valère, cette Muse amourette, cette
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grâce mièvre des habitués de la chambre bleue et autres ruelles, ces langoureux couplets relevés d'un peu d'ingéniosité et de quelque verdeur gauloise, ce raffinement dans l'expression, cette originalité dans la pointe,, cette trouvaille de l'inattendu, cette maîtrise en quintessence, voilà les vraies causes du succès de l'académicien Pavillon. Prendre une pensée et l'amincir, la fendre en quatre, choisir un sujet et le rapetisser à sa taille, au lieu de se hausser à la sienne, n'est-ce point le genre précieux? Vers souvent bien venus, prose fréquemment agréable semblent avoir pour but unique de poursuivre l'esprit frivole et de donner à une manière d'idée un tour délicat. Les précieux ont des conceptions au contraire du grandiose ; leur style, opposé du simple et du beau, a un penchant friand. Ils ne visent que le joli, et leur rayon visuel semble déformer les proportions des objets. Il en est de même, du reste, de leurs goûts et de leurs modes. Ceux qui ne sont point écrivains sont tenus, — je l'ai dit, — d'estimer le Cyrus et la Clêlie, d'être les cabalistes de Scudéry le matamore et de la Muse sa sœur, de prendre parti pour ou contre Quinault, de tenir ou de fréquenter ruelle, de parler la manière de leurs auteurs, de
lire tous les romans, enfin de porter des costumes de la bonne faiseuse et de posséder des emmeublements bien entendus.
De là une rapide confusion qui s'établit entre les précieux de Somaize et ceux de la société d'Arthénice, confusion contre laquelle Gh. L. Livet ajustement, mais vainement, protesté. Nous n'avons pas à revenir sur cette question, Pavillon pouvant tenir également des deux groupes par ses qualités et aussi par ses défauts.
Ses ouvrages, outre son Discours de réception à l'Académie, sont des Poésies et des Lettres, tout à fait dans le ton ordinaire de Voiture, de Sarrasin, de Bensserade, de Charleval, de Cottin, de tant d'autres écrivains dont Somaize nous a laissé des crayons. Le Discours est surtout banal : après les phrases de modestie commandée sur son élection et l'éloge non moins obligatoire de Bensserade, qui surprend, — j'ignore pourquoi, — l'auteur du Menagiana, cité par Pellisson et d'Olivet, il se répand en compliments, selon l'usage, sur le cardinal de Richelieu, le chancelier Seguier, le roi, dont la puissance souveraine a changé la face des affaires de l'Europe : Nos pères ont vu la France mendier des alliés dans toutes les Cours pourresisteraux
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seules forces de l'Espagne, et nous voyons la France à présent compter à peine cette ancienne ennemie entre les puissances que la jalousie arme contre elle... Nous savons tous à qui nous devons ce merveilleux changement... Enfin, le nouvel élu, oubliant sa propre faiblesse, promet de marcher un jour sur la trace de ses illustres confrères,quand leurs lumières, leur exemple et leurs leçons lui auront donné assez de force pour les suivre... Ces lignes bien sages ont valu à l'académicien Pavillon une réputation d'orateur, acquise, ce semble, à peu de frais.
Le poète vaut davantage. Il chante l'amour, naturellement, et commence par nier l'amour dans le mariage. Suivons, si vous le voulez bien, son raisonnement : la constance en amour est folie, la fidélité antique serait ridicule si elle n'était romanesque :
Pour un chagrin d'Astrée
On eût vu Céladon, l'âme désespérée, Dans les eaux du Lignon terminer ses douleurs... Cyrus pour sa princesse eût couru cent royaumes... Les héros se piquaient d'une fidélité
Qui durait pendant douze tomes...
L'amour donc, inconstant par nature,
fuit plus rapidement encore dans le mariage ; car la possession affaiblit la tendresse. L'habitude tôt arrive, et à force d'être heureux, c'est misérable qu'on devient :
Si vous voulez toujours l'aimer Ne la prenez jamais pour femme.
Et vous voyez que le galant est de plain pied et s'en exprime sans aucune incertitude à la gorge. Il y aurait peut-être bien des choses à lui répondre, mais il ne les écouterait point. Il a un si furieux tendre pour ses déductions ! Il les reprend, il les retourne ; après en avoir fait part à un ami, il les adresse à une femme, qui n'en dut pas être très flattée. Mais Pavillon rime la théorie des précieuses qui avaient baptisé le mariage l'abîme de la liberté, ou encore l'amour permis, ce qui signifiait qu'il ne gardait plus rien de l'appréciable attrait du fruit défendu. Tel n'était pas l'avis sansdoute de Philémon et Baucis, ni celui du contemporain de Pavillon, maître Jean Grillet et de Marie Rose sa femme.
Ayant l'heur d'être son mari, Je devrais en être guéri,
écrit l'émailleur de la reine, bon goinfre
que n'a aucunement atteint la finesse amenuisée de la préciosité. Dès lors on comprendra que, lorsque Pavillon aperçoit un de ces amours profonds où le désintéres sèment de l'amant n'a d'égal que la rigueur de la maîtresse, il se hâte, moraliste à rebours, d'opposer à cet exemple digne des temps fabuleux ses préceptes d'homme volage. Et, qui pis est, la cruelle dont il est question a l'audace de paraître insensible à celui dont elle encendre le cœur. Ah ! si elle tombait en ses mains ! Mais rassuronsnous ! La débauche de Pavillon est tout intellectuelle et rnppelle celle de Chaulieu avec mademoiselle de Launay, celle de Saint-Pavin avec madame de Sévigné qui, de son aveu, goûtait l'agrément d'un commerce où il y avait beaucoup d'esprit et peu de danger. Ce n'est peut-être point l'envie qui leur en a manqué ; mais Chaulieu était octogénaire, et Saint-Pavin et Pavillon goutteux. Aussi la morale facile en paroles, les déclarations cent fois répétées de l'académicien à mademoiselle Coulon, qu'il appelle Iris et dont, par une image neuve, il vante les roses et les lis, ne tirent pas à conséquence. Cette morale d'ailleurs n'eût guère pu s'appliquer dans les ruelles, où les amants étaient d'esprit dégagé de la fai-
blesse des sens et des impuretés de la matière, ni même chez les bourgeoises, à en croire l'Armande des Femmes Savantes.
A côté de cette quintessence de raffinement, n'a-t-on pas le droit d'être étonné des fautes de goût que commettaient les précieux en admirant la Métamorphose d'Iris en astre, une des pièces les plus vantées de Pavillon? On devine que ce n'est pas Iris tout entière qui est admise à l'honneur, en vérité inattendu, de la transmutation, et Pavillon ne se fait, au reste, aucun scrupule de préciser nettement. C'est la fréquente alliance du précieux avec le burlesque, c'est Sapurnius redevenu Saint-Amant. Les acteurs de cette féerie mythologique sont Jupiter et Junon, Vulcain et Vénus, Mercure, Cybèle, Apollon, Diane, Bacchus, Hébé, Mars, Minerve, Gupidon, Momus, tout un musée, et un musée secret. Reconnaissons qu'il y a une certaine originalité dans les protestations indignées de la pudibonde Aphrodite et de la Belle aux yeux de bœuf contre l'intrusion d'un pareil astre dans leur domaine éthéré, mais combien pouvait devenir grossier le goût des raffinés du grand siècle et que pareilles plaisanteries sont repoussées à notre époque de toutes les forces de notre pudeur, même officielle ! Et la plaisanterie
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s'allonge, et l'on voit Vulcain brutal comme un forgeron colérique, Jupiter comme un mari mal élevé, tandis que Momus, dont le métier est de rire de tout, songe à l'ahurissement des savantsde l'Observatoire quand leurs lunettes leur montreront deux lunes dans le ciel. Quittons rapidement ces hauteurs olympiennes et ces pointes guère plus nouvelles que la Guimbarde ou Lanturlu, comme parle la Beau-Soleil de Georges de Scudéry, pour passer à d'autres amusements, exclusivement précieux et dignes des cours d'amour. Doit-on aimer et pourquoi ? — Est-ilplus glorieux de fixer les vœux d'une coquette ou de vaincre une insensible ? — Le poète mondain des cercles est là tout entier, doublé de l'improvisateur applaudi sur les questions à la mode. Mais ne lui demandons pas davantage. Il ne peut point pindariser pour consoler une dame qui a fait une perte considérable, ni pour répondre à une autre qui s'était excusée de venir à la maison de campagne de l'auteur parce qu'elle avait un procès. Il ne peut point être lyrique pour envoyer des condoléances à M. X** sur son carrosse versé et le réconforter en le comparant à Vulcain, le vieux boiteux du mont renommé de Sicile. Il ne peut point, quelle que
bien demeurée qu'il ait l'âme, être alcôviste de la vieille roche pour féliciter une dame mariée en pays étranger ; pour refuser d'en aller visiter une seconde qui se plaignait que l'auteur ne Fallait point voir, car il a peur d'elle et de lui et craint un réciproque assaut d'appas; ni pour envoyer ses vœux de prospérité à une troisième dont la fille vient de ressentir le contrecoup de la volupté permise. Toutes ces bluettes d'une fine écriture, ces madrigaux pointus, ces stances limées, ces bouquets cueillis à l'intention de Glimène et d'Iris, contiennent, il est vrai, de la facilité, de la grâce, des vers distingués, mais n'est-ce pas se condamner à une célébrité passagère qu'aller au devant de toutes les fantaisies de son époque et éparpiller ce que l'on a de talent en le consacrant à de si menues productions? N'est-ce pas chercher le succès par des voies dignes d'un Bélisandre, qui pratique les ruelles, réduits et académies dont parle en son Roman Bourgeois Furetière? Là trône Cléogarite dans son lit posé sur une estrade ; là est situé le palais de Rozelinde où, comme le constate Le Pays lui-même, on recherche les mots à longue queue, les expressions extraordinaires, où le style se gâte, et surtout
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le goût, à composer des vers de commande n'ayant rien de bourgeois ni de marchand, où l'on joue les Amilcar, et où des alcôvistes congrus, tels les Lidamant et les Télame, entretiennent d'honnêtes dames, qui n'ont point la forme enfoncée dans la matière, de petits vers et de billets doux. Combien mieux aurait-il valu laisser tout cela au cabinet, ainsi que le conseille Alceste à Oronte, pour ne pas tomber sous le coup de la flétrissante et juste épithète qu'a infligée Molière à la préciosité !
Je présenterai les mêmes remarques à propos des Lettres de Pavillon. Certes il a rompu avec les hydropiques métaphores de Guez de Balzac, mais il a gardé les artifices de sa fausse rhétorique et emprunté à d'Urfé bien des procédés, doublés encore de la raffinée sensiblerie que Voiture prend pour de la passion. Il madrigalise avec mademoiselle de la Vigne, amie de mademoiselle Dupré,cette nièce de Roland Desmarets et son élève, à laquelle il adresse sa lettre de V Autre Monde, et qui le comprend assez pour lui répondre de même ton. Il se joue agréablement avec mademoiselle Palissari, fille de son hôtesse, qu'il ne veut plus appeler que la Musette, à charge qu'elle le nommera, ainsi qu'en a décidé le Conseil
des Amours, son berger. Je suis sûr que Sorel aurait ajouté à ce nom un adjectif mérité. Ici, il console une dame d'avoir perdu son perroquet. Ce nouveau moineau de Lesbie excite la verve de ce Catulle, et, si son mérite eût été connu, cet oiseau rare aurait fait partie de l'Académie. Là enfin, Pavillon pleure la mort de Moufle, chien de Madame D**, sur un mode encore plus haut. L'ingéniosité des Lettres est égale à celle des Poésies et les sujets en sont aussi minces, avec de ci de là quelques jolies choses. De ce nombre est le portrait du pur amour, où Marivaux, A.
de Musset et même Ed. Pailleron auraient pu prendre quelques traits, ainsi que dans la figure de l'amant idéal : Son imagination esttoujours remplie,toujours contente, toujours charmée ; son esprit est toujours diverti, son cœur toujours attendri. Plus il aime, plus il voudroit aimer. Rien n'est plus vaste, plus piquant et plus sensible en ses désirs ; rien n'est plus délicieux que ses joies, plus puissant que sa tendresse... Ne le marierait-on pas bien, après le jaillissement de l'étincelle, par un jeu de l'amour et du hasard, avec la souriante Carmosine ? Et c'est de cette façon que nous avons rencontré dans Pavillon quelques
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fragments qui l'ont rapproché des maîtres. Il n'est pas à ce point envoituré celui qui, tel Ronsard, prévoit la vieillesse de madame X** et lui conseille de goûter des plaisirs dont la mémoire réjouira ses vieux jours; celui qui, sur le ton de Bossuet, écrit les Stances de la Vanité du Monde et prêche le repentir avant la vieillesse impuissante; celui qui, à l'instar de Lafontaine, adresse des Stances à un Nouveau Marié. Inspirations à coup sûr bien dissemblables et même contradictoires, mais qui, par avanture, nous reposent delà préciosité, dontle doux académicien s'est fait une gloire et une ligne de conduite littéraire. Veut-on savoir les éloges qu'il adresse à Bensserade ? Cet aimable censeur dont les vers ingénieux... ont trouvé cet art admirable de reprendre tout le monde et de n'offenser personne, dit-il, avoitune grande dextérité à manier les sujets les plus délicats. Ingéniosité, dextérité, délicatesse, voilà l'idéal des précieux et de Pavillon. De là, les louanges qu'il adresse, les louanges qu'il reçoit à son tour ; de là, l'explication de sa gloire passagère et de cette exagération complaisante qui le poursuivit au delà de la tombe et dicta, le lendemain de sa mort, d'hyperboliques vers tels que ceux-ci :
France, tu ne peux trop faire voir ta tristesse ; En le perdant, tu perds ton plus bel ornement.'
Ce que je souhaiterais, c'est d'avoir réussi à mettre les choses au point et d'avoir montré que l'académicien précieux dont je viens de m'occuper doit rester, au milieu de la galerie des grands artistes de son siècle, comme un pastel à demi effacé, avec sa bonne figure souriante d'honnête homme et d'homme heureux, auquel a manqué la seule fortune d'être enterré en cette église de Saint-Eustache, où allèrent dormir leur dernier sommeil Bensserade.
Le Pays et Voiture.
Marc Antoine GÉRARD de SAINT-AMANT
l'homme
La biographie de ^Saint-Amant présente cette très curieuse particularité qu'elle a été écrite à deux reprises différentes, et à trente années de distance, par un érudit en xvne siècle comme il n'y en avait point, qu'elle a été naturellement recopiée avec religion par tous les critiques qui ont eu à s'occuper de lui, et par suite que les erreurs, si étonnamment rares, de Ch.-L. Livet ont passé comme articles de foi dans l'histoire littéraire. C'est une preuve manifeste que tous, même les plus informés, sont faillibles, — et voilà le plus terrible argument en faveur de la modestie ; — c'est en même temps l'assurance formelle que tous ont cru a priori à l'infaillibilité de ce maître qui a
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fait de notre xvne siècle sa province, ainsi que Sainte-Beuve lui en rendit le précieux et glorieux témoignage. Il y a donc à la fois intérêt et utilité à étudier en Saint-Amant l'homme et l'écrivain.
A la fin du xvie siècle, vivait à Rouen un marchand, Antoine Girard, né en 1551, marié à Anne Hatif, et qui tenait boutique sur la paroisse Saint- Vincent. Son commerce était fort prospère et sa situation financière brillante. Il eut trois fils et une fille qu'il laissa le plus accommodés du monde. Luimême figurait parmi les notables de son quartier, et, comme il était huguenot, ainsi que tous les siens, on faisait état de lui en sorte que nous le trouvons qualifié, dansdes actes publics, de dyacre en Tesglise reformée ou encore ancien en l'esglise. Ces documents authentiques viennent confirmer ce que ditTallemant des Réauxde la religion originelledupoète dont nous nousoccupons, et ferment la porte à toute contraire hypothèse. Antoine, né le 29 septembre 1594, fut baptisé, le lendemain, au temple de Queville, près Rouen, ainsi qu'en témoignent les Registres Protestants de ce village. Peu après, retiré des affaires., le marchand Girard qui ne fut jamais,n'en déplaise à Théophile Gautier, un officier de marine très dis-
tingué au service de la reine Elisabeth, acheta une maison dans le faubourg Saint- Sever, et y vécut paisiblement jusqu'à sa mort. Son fils, placé par lui comme écolier au collège de la Marche, y apprit aussi peu que possible de latin et de grec, et ce n'est que beaucoup plus tard qu'il s'adonna aux langues vivantes, anglais,, italiemespagnol, qu'il étudia la musique, et acquit même un remarquable talent sur le luth mignard. En 1614,il était devenu le familier des seigneurs de la Cour de Louis XIII, ravis de le voir s'asseoir à leur tableoù ils appréciaient également ses goûts d'épicurien, son esprit gaulois et la prudente déférence qu'il gardaitdans son infériorité sociale. Cependant qu'il frayait avec le duc de Retz et le suivait dans sa terre de Belle-Isle, et que, grâce à de puissantes protections, il obtenait le titre de commissaire de l'artillerie de France, en 1619, son père avait lié connaissance avec deux gentilshommes verriers du diocèse d'Uzès, les frères d'Azémar, qui relevaient une verrerie tombée du faubourg Saint-Sever et obtenaient, par lettres patentes du 23 avril, la cession du Privilège du propriétaireprécédent. Girard devintleur commanditaire et maria sa fille, Anne, à Pierre, l'un d'eux. Le 18 novembre 1624, le bonhomme
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mourait à l'âge de soixante-treize ans, et une transaction intervenait entre Anne Hâtif, veuve de Anthoine Girard, et le sieur Anthoine Girard, son fils aîné, — il n'était encore ni noble ni Saint- Amant, — Pierre d'Azémar et damoiselle Anne Girard,son épouse. L'accord ne dura point : en 1627, le 15 mai, les frères d'Azémar avaient obtenu des lettres de renouvellement de leur Privilège; mais, le 10 juin, Antoine se fit concéder la verrerie par Brevet Royal et s'opposa à l'enregistrement des lettres de renouvellement accordées à son beau-frère. Il est vrai que le Parlement de Rouen le débouta de ses prétentions, et ce ne fut qu'en 1638, à la suite d'un Placet adressé au chancelier Seguier, que le poète fut mis en possession d'un Privilège valable. Entre temps, ses deux frères, poussez de la belle curiosité devoir le monde et de l'honorable ambition d'acquérir de la gloire, — ce qui, par parenthèses, dément une fois de plus leurs pressants besoins d'argent, — à peine leurs études terminées, s'étaient embarqués pour les Indes Orientales. Le premier fut tué en un furieux combat qui se donna à l'embouchure de la mer Rouge, entre leur vaisseau et un vaisseau Malabare qui revenoit de la Meque... Le second, après avoir receu cinq
ou six playes en ce combat, clans le navire ennemy qu'ils avoient abordé..., se sauva à la nage. C'est lui que nous retrouvons, dans un nouvel acte de famille du 25 avril 1634, sous le titre de ecuyer Salomon de Gérard, cornette colonel d'un régiment de la cavallerie en Allemagne. En la même pièce, Antoine est devenu ecuyer Marc Antoine de Gérard. Les fils du marchand huguenot avaient réussi à s'anoblir. Pour en finir avec sa famille, disons que Salomon continua en brave sa carrière militaire, servit sous les ordres de Mansfeld, de Gustave- Adolphe, du comte d'Harcourt et, en 1648, finist glorieusement ses jours par les mains des Turcs en l'isle de Candie, estant colonel d'un régiment d'infanterie françoise au service de la Serenissime République de Venise... Au nom de cet Etat, Nicolas Bretel de Gremonville,ambassadeur de France, écrivit une lettre de condoléances très touchante à notre écrivain. Mais en 1634, l'évolution de ce dernier n'était pas complète. Ami du brave abbé de Marolles et du remarquable évêque de Nantes, Philippe Cospeau, il se convertit au catholicisme, fort probablement entre les mains de ce prélat, auquel il a adressé le Contemplateur et qu'il nomme
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Apostre du siècle présent, Cause du salut de mon âme..., Juste et souverain destructeur Des infernales hérésies...
Abandonnant, dès lors, sans retour sa religion et sa roture, le néophyte prit le nom de Saint-Amant, parce qu'il est né dans le voisinage de l'abbaye de Saint-Amant de Rouen, comme parle Tallemant desRéaux, et rompit toute relation avec les négociants de sa lignée pour se lancer de plus en plus dans le monde des gentilshommes avec lesquels il alla de pair et des goinfres dont il devint le chef. Ah ! le bon et gros homme que voilà, proche parent de Falstaff, court et gras, le teint frais, les cheveux blonds plus frisés que ceux d'un Allemand, les yeux doux dans une figure épanouie, la bouche vermeille, soldat à la fois et poète, voyageur et courtisan, dont la carrière appartient aussi bien à l'histoire qu'à la littérature, ami du duc de Retz, du maréchal de Créqui, du comte d'Harcourt,gentilhomme de Marie de Gonzague, et membre de l'Académie Française.
En 1633, il avait fait un premier voyage à Rome à la suite de Créqui, ambassadeur extraordinaire, chargé de négocier auprès du pape Urbain VIII la dissolution du pre-
mier mariage de Monsieur, frère du roi ; en 1636-37, il prit part aux opérations de l'armée française, commandée par d'Harcourt, devant les îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat. Le Mercure de France nous a conservé le récit officiel et détaillé de cette mémorable campagne dans laquelle, de l'aveu de tous les biographes, Saint-Amant joua un rôle fort honorable, et qui a laissé des traces dans ses vers. C'est le premier jour de mars 1636 que le comte d'Harcourt et l'archevesque de Bordeaux quittèrent Paris pour aller prendre le commandement de l'armée navale... réunie sur une flotte de cinquante-neuf bastiments de guerre au mouillage de l'isle de Ré... Le 15 juillet, l'armée, se trouvant à l'embouchure du destroict, fust obligée de mouiller a la cote d'Afrique, du costé du Sud, au cap Spartel... C'est là que notre écrivain commença à célébrer au choc des verres la flotte française. Il y ajouta ensuite, par manière de prophétie, comme il dit lui-même, le combat livré le 29 j uillet aux galères d'Espagne devant le château de Menton, puis l'expédition contre le port d'Orestani en Sardaigne, et enfin l'attaque et la prise des îles Sainte-Marguerite et Saint-Honorat, — 28 mars au 14 mai, — faits d'armes remar-
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quables qui excitèrent l'admiration des ennemis eux-mêmes. Taliemant déclare avoir vu le marbre que le commandant espagnol laissa sur la porte, — du dernier fort qu'il fut contraint d'évacuer, — où il y a que rien ne peut résister à l'invincible valeur du comte d'Harcourt. Après ces victoires, Saint- Amant revintàParis(l),où il fréquenta l'Hôtel de Rambouillet. Sous le nom de Sapurnius il y fut célèbre, et on le compara à Mairet, à Scudéry, à Corneille lui-même, touchante erreur d'une amitié trop tendre, ou bizarre optique des contemporains malavisés. Maître Adam Billault, le menuisier de Nevers, sollicita alors l'honneur de lui être présenté, et, touché de cet hommage, le poète adressa à son confrère un Iupromptuei une Epigramme. En 1639, on le retrouve sur les champs de bataille d'Italie. Avec d'Harcourt, il va secourir Casai et assiste au combat d'Ivrée, où, en 1641, le comte défit les troupes du duc de Savoie. En 1643, il le suit encore à Rome, où il écrit
(1) C'est alors qu'il acheva son Passage de Gibraltar. Il ne paraît pas cependant avoir livré cette pièce à l'impression avant 1640, comme l'indique l'édition originale parue, au dire de Brunet.à Paris. chez Toussaint-Quinet, in-i-, s. d.,33 pp., avec un Privilège portant cette date.
sa Rome ridicule et dans son ambassade d'Angleterre, où il compose son Albion, dédiée à Bassompierre. Il se donna ensuite à la reine de Pologne qui le pensionna, avec le titre de gentilhomme de sa maison, sur la recommandation de l'abbé de Marolles et de des Noyers, son secrétaire des commandements. Pour remercier ce dernier de son appui, Saint-Amant lui adressa son Epitre diversifiée, qu'il composa à Collioure, chez son ami Tilly, gouverneur de cette place. Accusé durant la Fronde d'avoir chansonné, en vers très plats et fort grossiers, le prince de Condé, il pensa être assassiné sur le Pont-Neuf par ordre du vainqueur de Rocroy, et se décida à se rendre en Pologne auprès de la reine, sa protectrice, pour lui offrir son Moyse sauvé. Le voyage fut mouvementé : le poète arrêté à Saint-Omer, fouillé par les gens d'armes, fut dépouillé de son manuscrit, et le Moyse sauvé faillit estre le Moyse perdu. Relâché, il fit la rencontre de Ghanut, ambassadeur à la Cour de Suède, son ancien camarade au collège de la Marche, et arriva enfin à Varsovie, où l'accueil de Marie-Louise de Gonzague et de son second mari Casimir fut si chaleureux que Saint-Amant eut un instant la pensée de se naturaliser dans le
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pays sous le nom du gros Saint-Amansky. On sait que les changements d'état civil, comme nous dirions, ne lui coûtaient guère. Pourtant, il renonça à ce beau projet et, au bout de deux ans, rentra à Paris qu'il ne devait plus quitter. Les dix dernières années de son existence aventureuse furent calmes et consacrées à des travaux littéraires dans lesquels on vit le débauché se ranger, le goinfre s'amender, et s'affirmer le catholique. Le 29 décembre 1661, à l'âge de soixante-sept ans deux mois, après une maladie de quarante-huit heures, Saint- Amant mourut, assisté de l'abbé deMarolles et muni des sacrements de l'église.
J'ai ainsi appuyé sur l'étude biographique de l'écrivain pour relever les inexactitudes et rectifier les erreurs depuis trop longtemps courantes, et en même temps pour échapper aux traditions de cette nouvelle critique qui cherche à isoler l'œuvre de l'homme.