‹ Autour du dix-septieme siecleChapitre 8 sur 18 · LE POÈTE · texte numérisé non relu

LE POÈTE

Le Poète! Voilà un mot bien ambitieux et que j'ai hésité à employer chaque fois que j'ai dû l'appliquera Saint-Amant. Car,

au sens où nous entendons généralement ce terme, non seulement il n'est guère poète, mais il se défend lui-même de l'être. A la fin de l'Advertissement en tête de ses Œuvres, il exprime l'unique désir et formel que le lecteur confesse que pour un homme de sa profession et de la vie qu'il meine, ce n'est pas tant mal s'escrimer de la plume. C'est donc bien entendu : il est gentilhomme par profession, goinfre par nature, escrimeur de plume par accidents. Et ces accidents sont nés pour la plupart de la mode courante, si je puis dire. On trouve, en effet, chez lui la préciosité naturelle à Sapurnius,

l'espine fleurie

Dont le printemps est amoureux;

on rencontre les inspirations ou les traits classiques des cinquante premières années du xviie siècle sur les sorciers, visions, cauchemars, songes, magiciens, diables et fantômes que nous ont déjà donnés Tristan, Retz, Cyrano, Saint-Sorlin, et combien d'autres ; les vers sur la pluie, les saisons, la nuit, la jouissance; les descriptions allégoriques comme nous en fournissent par douzaines, outre Tristan et Cyrano déjà nommés, Habert, le P. Lemoyne, nombre

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d'autres écrivains; et des élégies, des plaintes, des épîtres, des stances, monnaie courante, à l'empreinte vite effacée, de tous les poètes d'ordre infime, œuvres de circonstance que la postérité a laissées dormir dans ces Recueils de pièces choisies qui faisaient pâmer les héroïnes de Somaize. Toutefois, ce qui distingue Saint- Amant au milieu de tout ce pathos fané, ce sont d'abord quelques pièces héroïques, des caprices, comme il les appelle, telles que Cazal secouru, Arras pris, le Passage de Gibraltar, « qui a de singuliers rapports avec les pièces de Canaris et de Navarin de Victor Hugo et surtout avec la Sérieuse d'Alfred de Vigny; » c'est ensuite que, passionné pour la nature, qu'il a étudiée dans ses voyages, il la décrit avec amour pour notre plaisir en même temps que pour notre instruction. Je m'asseure, a-t-il affirmé, que ceux qui n'ont pas tant voyagé que moy et qui ne sçavent pas toutes les raretez de la Nature pour les avoir presque toutes veues comme j 'ay faict ne seront point marris que je leur en apprenne quelque particularité. La description des moindres choses est mon apanage particulier... Tel est le mérite propre de son Moyse Sauvé, et par là Saint Amant peut être rapproché

de nos romantiques et de nos parnassiens. Relisons ce tableau :

Gomme onvoitaux beaux jours la gentille hyrondelle Vers son nid merveilleux voler à tire d'aile, En atteindre les bords, sur ces bords tresmousser, De gestes et d'accents ses petits caresser

Comparons au Midi de Leconte de Lisle ce couplet :

De tremblantes vapeurs sur les plaines flotoyent. L'eau sembloit estre en feu, les sablons éclatoyent; Sur les myrthes fleuris les douces tourterelles, Tenant leurbec ouvert, laissoyent pendre leurs ailes; La bruyante cigale au milieu des guerets Saluoit le Midy de la part de Gérés Qui, joyeuse de voir, sous la chaleur féconde, Briller en ondoyant l'or de sa teste blonde

Puis veuillons nous demander ce que peut avoir de fin et de spirituel la critique féroce faite par Boileau de ce prétendu poème épique qui n'a jamais voulu être, et n'a jamais été, qu'une idylle... et voilà tout. Idylle héroïque, si on le désire, par certains fragments qui semblent relever de l'épopée, tel ce duel entre Moyse et l'Egyptien, qui rappelle le combat singulier de Britomare contre Césarion dans la Clêopàtrc de La Calprenède et qui fait penser aussi à celui

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de don Paez et d'Etur de Guadassé dans Alfred de Musset :

Le barbare insolent, armé d'une zagaye Humide et rouge encor du sang de mainte playe, S'avance le premier et de son bras nerveux La dardant à Moyse, effleure ses cheveux... Il esquive, il recule et, montrant son adresse, Saute, l'épée au poing, vers l'Hébreu qui le presse...

Précurseur du romantisme. Saint Amant l'est par son mépris railleur de l'antiquité. Il n'a songé, dit avec une amertume un peu comique Sainte-Beuve, qu'à charbonner une caricature sur la pierre même du Colisée. Il paraît, en effet, renoncer aux admirations d'une béate postérité pour le Tibre aux eaux jaunes qu'il place au-dessous de la rivière des Gobelins et qu'il traite irrévérencieusement de bain de crapaus, ruisseau bourbeus, et autres aménités. Il s'attaque aux Thermes de Dioclétien, au Panthéon, aux jeux du cirque, à toutes les légendes qui constituent les débuts obscurs de l'histoire de la Ville Eternelle; et la Rome papale n'est pas plus épargnée. Ici le romantique du xvne siècle me parait même dépasser ceux des cinquante premières années du xixe, en ce qu'il raille ce mouvement de renaissance

pittoresque et historique qui aboutira en inspirant à Chateaubriand ses pages admirables sur la campagne romaine, que reprendra et magnifiera encore Em. Zola, dans Rome.

Et ce n'est point seulement par sa pratique que Saint-Amant est tel que je viens de le représenter. Il y ajoute des théories littéraires curieuses dont il exprime certaines dans l'Epistre Liminaire de son Moyse sauvé. « ... Sans m'arrester tout a fait aux règles desanciens, que je révère toutesfois et que je n'ignore pas..., j'ay jugé que la seule raison me seroit une authorité assez puissante pour les soutenir ; car, en effet, pourveu qu'une chose soit judicieuse et qu'elle convienne aux personnes, aux lieux et aux temps, qu'importe qu'Aristote l'ait ou ne l'ait pas approuvée...? » Voilà quant au fond, et n'était-ce point pour sembler monstrueux aux législateurs littéraires du grand siècle ? Il brûlait tout ce qui devait être adoré et l'on pense si le haro fut grand Pour la forme il en est de même; il a eu l'audace d'écrire au même lieu : «... j'insereray quelques mots ou nouveaux ou vieux... Quand il y auroit mille fois plus de mots en notre langue qu'il y en a..., il n'y en auroit pas assez à mon gré pour

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diversifier la grandeur et la beauté des expressions... » Quant à sa façon défaire le vers, elle n'est pas moins scandaleuse : « ... Je ne suis pas de l'avis de ceux qui veulent qu'il y ait toujours un sens absolument achevé aux deuxiesme etquatriesme — pieds. — Il faut quelquefois rompre la mesure afin de la diversifier ; autrement cela cause un certain ennuy à l'oreille qui ne peut provenir que de la continuelle uniformité... » Ainsi cet insurgé prêche le vers brisé à césure mobile,

Et met un bonnet rouge au vieux dictionnaire.

Il n'en fallait point tant pour être en avance sur l'école de Despréaux et s'attirer les coups de sa férule. Mais encore une fois, et si intéressant que paraisse ce côté de l'œuvre de Saint-Amant, là n'est pas sa véritable originalité.

Où s'étale son génie, — d'ordre inférieur si l'on veut, et sous la condition d'admettre que le génie puisse avoir des degrés, — c'est dans la partie de ses ouvrages qui a

fait de lui sans conteste le chef et le barde des goinfres, race gauloise et nombreuse, remontant en littérature aux franches lippées de Villon et du frère Jean des Entomeures, éprise du plat et du pot, et ne jurant que par la couppe, hanteuse de cabarets, ces salons de bas étage où, quittant les raffinements précieux de la Cour et les ennuis continus de l'étiquette, s'assemblaient, mêlés parfois aux poètes libertins, les poètes rouge-trongnes. De ces joyeux drilles certains ont rencontré de lyriques accents pour chanter leur insatiable appétit et leur soif inextinguible; certains ont, en quelques lignes, tracé des tableaux de maître, tel Dassoucy, affilant sa lame contre une longe de veau, une pièce de bœuf, faisant la dissection d'une éclanche de mouton..., heureux, cette dissection faite, de voir au fond du plat nager les pièces encore demi-sanglantes dans une chopine de jus. De ces goinfres Saint-Amant est l'Anacréon. Beaucoup sont des inconnus dont l'ombre légère se dissimule derrière la personne rotonde de leur guide, des ignorés que tire parfois pour un instant de leur profond oubli la patience sagace d'un érudit provincial ou un mot de Saint-Amant lui-même. Ici ce sont les

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bohèmes du Parnasse, Gilot, roy de la desbauche ; Faret, le vieux, l'ami préféré, chère rime de cabaret; Brun qui enseigne à Dôle à boire de son exquis vin blanc d'Arbois; Bardin, à la saine doctrine, membre de l'Académie; La Motte, faiseur de masses; Dufour, le bon falot ; Bilot, pasle, morne et transy, qui

Vomit par les nazeaux une fumée errante ;

Maillet, le poète crotté; Sallard, chatouillant la servante,

Qui rit du bout du nez en portrait raccourci ;

Grillet, cetémailleur de la reine, premier chantre et convaincu de l'odorant et substantiel cassoulet de notre Languedoc, inventé par le cuisinier la Cassole qui y a attaché son nom. Là, ce sont les gentilshommes qui s'encanaillent, Laval de Bois- Dauphin, fils de madame de Sablé ; P. de Boissat, auteur de V Histoire Negrepontique ; Marigny-Mallenoë, philosophe cynique, au dire deTallemant: d'Harcourt, le rond; le brave baron de Saint-Brice; le hardy Chassaingrimont, seigneur de Briosne; Maricourt, franc Picard à la rouge trongne;

Grandchamp ; Batte, au cœur de Pompée; le Normand deLâtre; Chateaupers,

gardien des treilles,

Au nez à crocheter bouteilles,

tous peints d'une épithète qui est restée accrochée à leur nom ; et encore le maréchal de Belle-Isle, digne d'une mention spéciale, ivrogne de plus haute volée, qui pouvait boire vingt-quatre heures de suite et auquel Saint-Amant a plus d'une fois tenu tête. N'allons point pourtant conclure qu'il n'est qu'un vulgaire buveur. « C'est un buveur poétique qui entend l'orgie à merveille et qui sait tout ce qui peut jaillir d'étincelles du choc des verres de deux hommes d'esprit. Il comprend que le génie n'est que l'ivresse de la raison et il s'enivre le plus souvent qu'il peut... Le rayon lui arrive bien plus étincelant et coloré à travers le ventre vermeil d'un flacon de vin... » Ce que je m'essaie à tracer ici, c'est un médaillon à couleurs vives, dontles touches d'ailleurs se trouvent dans les œuvres de l'écrivain, appuyées et truculentes, sans rien de mièvre ni de flou ; car il est « fin et brusque à la manière de Callot, avec quelque chose d'excessif et d'étrange qui fait

que les figures qu'il dessine ont des airs de famille avec les Tartaglia, les Brighelle et les Pulcinelli du graveur lorrain. » Luimême est de la famille de ses portraits. Il aime la table, le tabac et l'amour, et ces trois goûts passionnés il les porte aussi bien dans ses vers que dans son existence.

Aimer, boire et fumer, voilà la vie humaine

Pour le gros Saint Amant qui n'en est pas plus fier...

comme a écrit, ou à peu loin, Alfred de Musset; et c'est ce qui rend ce goinfre intéressant. Tandis que ceux qui font la loi littéraire au grand siècle dissimulent jalousement leur personnalité dans leurs tragédies, leurs comédies, leurs oraisons, leurs traités, il a sa note personnelle et ne croit nullement que le moi soit haïssable. Il documente ses œuvres, et son document humain c'est lui, c'est cet ivrogne souriant qui, en chantant, se chante avec ses compères et commensaux. De là une puissance de vérité, de vécu qui tout uniment le tire hors de pair.

Pour lui, l'amour, — en dehors de quelques vers convenus surlesquels, sous peine de le mal comprendre, il ne convient pas d'insister, — ne provoque que mépris et

regret. La femme peut inspirer du goût parfois, jamais de l'enthousiasme; c'est un objet de nécessité, point de luxe; et l'âme n'a rien à voir là-dedans. Les biberons ne sont guère de la race de Céladon, pas plus que de la famille de don Juan, on le sait ; et c'est pourquoi l'éternel féminin et les noms charmants des trois mille ne préoccupent pas Saint-Amant. Ou plutôt, la femme lui fait peur ; elle est la cause occasionnelle de la débauche, et le débauché finit mal. Lisez la pièce qui porte pour titre la Chambre du Desbauchê, à laquelle je pense et que je ne puis reproduire, même par extraits, tant elle

se ressent des lieux où fréquentait l'auteur.

Elle est pleine d'une verve surtout dépensée à peindre l'état misérable en lequel est réduit celui qui a consacré aux plaisirs amoureux sa jeunesse qui s'envole. Pas de linge, pas de meubles, pas d'habits, une saleté repoussante et nauséabonde où, de jour en jour, davantage s'enlise ce bohème dégradé, et si l'eau vient à la bouche aux descriptions des soupers de Saint-Amant, on se garderait bien d'envier ses chambres à coucher. Parfoispourtant.illuiprendenvie

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de chanter ses pleurs et ses martyres ; mais le rythme lui-même nous avertit de ne point le prendre trop au sérieux. En passant, notons que ce rythme est d'un ravissant sautillement et que, depuis Ronsard, bien des poètes l'ont repris :

Belle qui, dans un grabat,

Sans rabat, Toute seule et toute nue, Estens à présent ton corps,

Si ne dors, Las! oy ma desconvenue.

Les garots de tes regars

Doux hagars Dans mon cœur leurs pointes fichent Plus avant, las ! que dans ton

Peloton Tes épingles ne se nichent...

Et il en est de même lorsqu'il se déclare énamouré :

Parbieu! J'en tiens, c'est tout de bon. Ma libre humeur en a dans l'aile, Puisque je préfère au jambon Le visage d'une donzelle...

Ce n'est point certes le langage d'un cœur vraiment épris, et l'on ne me fera que très difficilement croire que Saint-Amant ait aimé. Les femmes n'ont jamais valu pour lui les peines qu'elles causent ni la misère

où elles réduisent par les dépenses qu'elles occasionnent ; et il sait trop bien ce qu'engendre la prodigalité. Elle force à

Coucher trois dans un drap sans feu ny sans chancelle

Au profond de l'hyver

Estre deux ans a jeun comme les escargots...

Et souffrir cent brocards d'un vieux hoste irrité...

Muguetter donc est métier de dupe. Parlezlui de boire en fumant; le petun, voilà son affaire et il n'est pas jusqu'à la philosophie que ne lui procure la pipe solitaire :

Assis sur un fagot, une pippe à la main, Tristement accoudé contre une cheminée, Les yeux fixes vers terre et l'asme mutinée, Je songe aux cruautez de mon sort inhumain... Non, je ne trouve point beaucoup de différence De prendre du tabac a vivre d'espérance, Car l'un n'est que fumée et l'autre n'est que vent.

Mais ces accès passent vite, et il faut suivre notre homme dans les cabarets, soit au bourg de Sauzon, chez La Plante, soit à Belle-Isle, soit à Paris, où la Goiffîer réside, où fleurit un Cormier,

Paris qui prend pour son Helaine Une petite Magdelaine, Paris qui présente à nos yeux La Pomme de Pin, qui vaut mieux Que celle d'or

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Partout cette préoccupation de la crevaille le hante; il mange et boit comparativement en France et à l'étranger, pendant ses campagnes sur mer et ses voyages sur terre; son indignation est grande contre Evreux.,

Où l'on voit plus de trente esglises Et pas un pauvre cabaret.

Regardons-le attablé, pareil à ce lansquenet de Terburg dont nous a parlé Théophile Gautier, qui boit dans un gigantesque vidrecome. Il mange des langues de bœuf fumées, de longs pendants de saucisse, des olives, des jambons épicés, éperons à boire,

Par qui le vert ginguet fait la nique au muscat,

et qu'avec lui recherchent à ses côtés

Les fameux biberons à tauper invaincus,

dont j'ai cité les noms, proches parents de Pantagruel et qui aussi bien pourraient dire :

Le jour que je naquis on vit pleuvoir du sel.

Toutes les facultés de notre goinfre sont dirigées vers les bons repas. Ses narines se dilatent au parfum du melon odorant; il se

pâme à son goût qui l'emporte sur celui

De ce cher abricot qu'il aime, De la fraise avecque la crème, De la manne qui vient du ciel'..., De la poire de Tours sacrée, De la verte figue sucrée, De la prune au jus délicat, Et mesme du raisin muscat...

Mais il préfère encore le fromage qui altère : M

Beny soit le terroir de Brie !

Pont-1'Evesque arrière de nous !

Auvergne et Milan, cachez- vous!

C'est luy seullement qui mérite Qu'en or sa gloire soit escritte.

Je dis en or avec raison Puisqu'il feroit comparaison De ce fromage que j'honore A ce métal que l'homme adore.

U est aussi jaune que luy.

Toutesfois ce n'est pas d'ennuy, Car, si tost que le doigt le presse, Il rit et se crevé de gresse....

On rencontre dans cette pièce la même puissance descriptive que dans la Belle Fromagère de Rollinat, mais avec un bien autre amour: l'un fait un prestigieux exercice de rhétorique sur les fromages ; l'autre décrit tout sincèrement et tout naïve-

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ment le fromage qu'il préfère. L'un est un artiste en rimes, l'autre un goinfre ; en pareille matière, le second est au-dessus du premier.

Mais, quand on a mangé, il faut boire, et nos gaillards ne s'en font pas faute :

Partout à gueule ouverte on demandoit à boire .

Et c'est le cri de l'ivrogne de Richepin dans Fleur de Boisson :

Sus, sus, enfants, qu'on empoigne la couppe ! Je suis crevé de manger de la souppe.

Du vin! du vin!

Ou encore, si l'on préfère, c'est la banale philosophie de YEheu fugaces... d'Horace :

Par la mort sous qui tout succombe Et qui nous poursuit au galop, Las ! nous ne dormirons que trop.

Prenons de ce doux jus de vigne....

Mais ne parlons point d'Horace ! Sainte- Beuve a interdit qu'on posât jamais Saint- Amant en disciple d'Horace et de Malherbe. Et de fait il relève d'autres écrivains, j'en suis d'accord. Est-ce là ce qui le rapproche de quelques-uns de nos contemporains? S'il est foncièrement mythologue dans ses poésies inspirées par la

mode, il ne garde plus de l'attirail suranné de l'antiquité que Bacchos le Bromien :

Laissons là ce fat d'Apollon !

Nargue du Parnasse et des Muses !

Elles sont vieilles et camuses.

Nargue de leur sacré ruisseau!....

Pégase enfin n'est qu'un cheval....

Ne penserait-on pas entendre le gaulois Béranger se plaignant de notre rage endémique pour la mythologie, et voulant forcer à émigrer les Amours avec tout l'Olympe en débris? Et cette fin de la Crevaille, qui donne la note patriotique en un lieu où elle n'a que faire, est-elle assez modem-style ?

Ainsy, pour comble de joye Du faux renard de Savoye Puissions-nous venir à bout!...

Ainsy puisse en Italie, Avant qu'un Avril r'allie L'espine et le rossignol, De tout point estre avilie La fierté de l'Espagnol !

Tel quel, et sans insister davantage, j'ai cru voir Saint-Amant écrivant sur un coin de table de taverne, s'esgueulant de rire entre un jambon largement entamé et un verre de piot, déboutonnant son pourpoint devenu trop étroit, et allumant, après

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la poire et le jaune fromage de Brie, la pipe de la digestion placide. Et vous direz ce que vous voudrez, vous tous qui êtes de l'avis du majestueux Louis XIV et faites la lippe devant les magots de Téniers, elle est riche, elle est succulente la littérature ainsi produite, et elle a bien sa valeur, — allât-elle parfois un peu de guingois, — dans la suite ininterrompue de l'histoire de nos écrivains nationaux, puisqu'elle relie les Vaux-de-Vire de Basselin aux sonnets culinaires de Monselet, et les orgies pantagruéliques de Rabelais aux truandailles de Jean Richepin et de Raoul Ponchon.

L'Abbé de CHAULIEU

Guillaume Anfrie de Chaulieu, abbé d'Aumale, de Poitiers, de Chenel et de Saint-Etienne, seigneur spirituel de Saint- Georges en l'île d'Oléron, naquit à Fontenai, — Eure, — en 1639. Son père était maître des Comptes à Rouen et conseiller à brevet. Il fut employé par la Régente et le cardinal de Mazarin lors de la cession à la France, par le duc de Bouillon, de la ville de Sedan. Saint-Simon, qui a la douce et constante manie de contester la noblesse de tout le monde, n'a pas manqué de dire de Chaulieu qu'il était un homme de fort peu. Pourtant l'abbé d'Estrées établit, en 1745, que la famille des Anfrie, seigneurs de Chaulieu, était d'épée avant d'être de

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robe, et qu'au temps de Charles VII, on trouve servant sur un bon pied certains ancêtres de notre abbé. Guillaume vint étudier à Paris, au collège de Navarre, et s'y lia avec le prince et l'abbé de Marsillac, fils de La Roche Foucauld. Cette relation de camaraderie scolaire se continua dans le monde, où l'abbé devint vite le familier des Bouillon, des Nevers, des Vendôme et de toute cette société du Temple dont il fut le poète. A l'âge de trentesix ans, il accompagna monsieur de Béthune, nommé ambassadeur extraordinaire en Pologne, avec l'espoir bien arrêté de revenir à Paris comme chargé d'affaires de ce pays. Il n'obtint que de belles promesses, nouveau Gil Blas sacrifié par un duc de Lerme, — chose à laquelle, au dire de Lesage, doivent s'attendre tous les petits agents dont les grands seigneurs se servent dans leurs négociations. — S'en consola-t-il? Peut-être. Je vois bien, écrit-il à sa belle-sœur, madame de Chaulieu, que je n'avais vécu jusques-là que dans l'état d'innocence et j'avais cru à tout le monde le cœur fait comme moi; je me suis bien trompé, mais je ne saurais me repentir de l'avoir été pour n'avoir jugé de l'âme des hommes que par ce que je sentais. Voilà

une affaire manquée Je deviens de jour

en jour philosophe Philosophie obligatoire qui me paraît voiler quelque rancœur.

Il suivit alors Vendôme en son gouvernement de Provence, voyagea gaîment en Nivernais, puis posa sa candidature à PAcadémie Française. Nouvelle déception, attribuée par les uns à une cabale, à la tête de laquelle se serait mis Toureil, traducteur alors fameux des Harangues de Démosthène, par les autres à l'opposition de Louis XIV, qui ne dissimulait point sa haine pour les libertins et les galants à petit collet. Atteint de la goutte d'abord, puis de cécité, Chaulieu mourut, le 21 juin 1720, dans une maison qui faisait partie de l'Enclos du Temple. Son corps fut transporté à Fontenai et inhumé près des beaux arbres qu'il avait chantés.

De notre abbé nous avons un portrait, que lui-même a tracé dans une Epître à la Fare :

Avec quelques vertus, j'eus maint et maint défaut, Glorieux, inquiet, impatient, colère, Entreprenant, hardi, plus souvent téméraire, Libre dans mes discours, peut-être un peu trop haut, Confiant, naturel, et ne pouvant me taire Des erreurs qui blessaient devant moi la raison...

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J'étais pour mes amis l'ami le plus fidèle

Que Nature ait jamais formé....

Libertin et voluptueux, Avide de projets, cependant paresseux, Noyé dans les plaisirs, mais capable d'affaire....

Dans ses lignes principales, ce portrait ne manque point d'exactitude. Chaulieu est bon, dévoué à tout son cercle d'amis, confiant en ses protecteurs ; il a en tête des projets d'avenir politique, et se désole de ne pas jouer son rôle ; il s'occupe de gouverner les affaires du duc de Vendôme et lui sert de conseil en ce fameux procès des ducs que raconte longuement Saint- Simon. De plus, très amateur des plaisirs sensuels, il ne dépare pas cette nouvelle société des goinfres, successeurs des d'Harcourt et des Saint-Amant, qui tiennent leurs assises de beuveries au Temple, et vont de fêtes en fêtes et de ripailles en ripailles. Avec quelle touche à la Rabelais vante-t-il les repas offerts en Provence en l'honneur de Vendôme! Comme il se délecte aux grasses plaisanteries de cabaret, au sujet de la réception du gouverneur chez la femme du lieutenant-général! Madame de Grignan a réuni chez elle toutes les dames delà province et je vous assure que ce jourlà on ne se livra pas aux doctes entretiens

coutumiers sur l'indéfectibilité de la matière et sur les négations non conversibles, qui avaient le don d'horripiler madame de Sévigné. Avec quelle ardeur vécue il décrit ailleurs la terre des Bordes au duc de Nevers,où l'on mange quatre fois par jour, et où l'on dort vingt heures ! Rien d'étonnant dès lors à ce qu'il se noyé dans les monstrueuses débauches du château d'Anet, sur lesquelles La Fare nous donne certains détails. Un raout y coûta cent mille livres ; on avait donné un opéra dontCampistron fit les paroles et Lulli la musique ; on avait convié les danseuses de l'Opéra, parmi lesquelles mademoiselle Rochois, amie de Chaulieu, et nous devinons par quelle orgie peu évangélique se termina la fête. Au milieu de cette grande vie, ce qui me gâte l'abbé, c'est qu'il ne garda point la retenue et le caractère sérieux dans lequel se retranchait La Bruyère chez Condé, et la dignité que conservait mademoiselle de Launay chez la duchesse du Maine. Souffrant de leur position dépendante, ils la faisaient tourner au profit de leur observation aiguë et de leur analyse du monde, qu'ils peignaient dans leu rs Caractères etleurs Mémoires. Au contraire, Chaulieu jouissait de cette situation inférieure, etleverre en main,

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Accort, insinuant et quelquefois flatteur,

chantait, sans scrupule et sans remords, de légères pièces de circonstance.

Après mademoiselle Rochois, il courtisa madame d'Aligre qui, de son aveu, lui a inspiré un grand nombre de vers. C'est une curieuse figure que celle de Catherine Saint-Clair de Turgot qui, "à vingt ans, avait épousé le petit-fils du président d'Aligre, Gilles de Boislandry, le pied plat, le plus grand sot du royaume, conseiller au Parlement. C'était, à en croire Edouard Fournier, un fort beau mariage: d'une part un grand nom, anobli par de belles charges, auquel la fierté bas -normande des Turgot devait être heureuse de s'allier: de l'autre beaucoup de grâce et d'esprit, et une magnifique dot. Admirable union en effet de raison et de convenances, dont l'épilogue ne se fit point attendre : à vingtun ans, madame d'Aligre était la meilleure amie de Chaulieu, qui avait alors dépassé la cinquantaine, et son mari lui intentait un procès scandaleux, à la suite duquel fut prononcée la séparation judiciaire. Quel chapitre pour les Nouvelles Lettres de Femmes d'un autre Marcel Prévost que le roman de cette enfant, une des plus jolies femmes

que j'ai connues, dit Chaulieu, qui joignoit à une figure très aimable la douceur de l'humeur et tout le brillant de l'esprit, avec cet homme mûrqui avaitsansnul ménagement usé de tous les plaisirs ! Liaison bizarre et disproportionnée entre ce printemps fleuri et cet automne goutteux qui inspire au poète des fadeurs mythologiques : on s'appelle Iris, et dans les jardins de Gythère on cueille desfleurs en collaboration avec les amours ; on chante Chloé, Climène, Lesbie, soit à l'occasion des étrennes, soit pour se réconcilier à la suite de trop fréquentes brouilleries ; on boit du vin nouveau ou du vin qui ne mousse pas; on se promène au bord de la mer; on écrit sur des tablettes; on fume d'un commun accord et l'on dégage de cette tabagie cette philosophie assurément précieuse et rare:

vous verrez que nos plaisirs

Très souvent ne sont que fumée.

Union mal assortie où l'abbé en cheveux blancs se diminue et d'où s'échappe bientôt la Muse pour courir à d'autres amours. Madame d'Aligre, en effet, avant de reconvoler en justes noces avec monsieur de Chevilly, capitaine aux gardes, tenta encore un illégitime mariage avec La Bruyè-

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re. Elle fut, cette fois, meilleure inspiratrice ; car le sévère moraliste qu'elle avait réussi à mener plus loin que l'amitié, selon l'expression de Walckenaer, la vanta sous l'anagramme d'Arthénice dans un Fragment, morceau délicieux, adorable joyau, comme dit Sainte-Beuve, intercalé dans son chapitre Des Jugements.

Pour en revenir àChaulieu,il aima encore, mais ce fut plus platoniquement, et pourtant plus profondément, cette parfaite mademoiselle de Launay, domestique de la duchesse du Maine, qui fut plus tard madame de Staal. Elle s'amusa gracieusement du travers de son poète aveugle et octogénaire, flattée au fond et heureuse de sa recherche et des accès de sa fureur désormais impuissante :

Toi seule, ranimant par d'inconnus efforts, D'une machine presque usée Les mouvements et les ressorts,

As fait revivre encor dans mon âme glacée Les fureurs de l'amour et ses premiers transports.

Ces vers, autrement vécus que ceux adressés à madame d'Aligre, n'étaient point pour déplaire à mademoiselle de Launay et, doucement émue, elle se jouait de cette méprise d'imagination et surtout des prétentions

qu'il affichait encore et de ses querelles d'amoureux de dix-huit ans :

Coquette, libertine et peut-être friponne, Quelque nom odieux qu'en ces vers je te donne, Je sens, dans le moment que je dois t'abhorrer,' Que mon cœur, hormis toi, ne trouve ri en d'aimable,

Et, par un charme inconcevable, Avec ce qui rendrait une autre abominable, Tu trouves le moyen de te faire adorer.

Inutile de dire que caprices, prétentions, chaleur apparente, querelles ne cachaient au fond qu'un hypothétique mariage entre ces deux êtres dépareillés, irréalisé et même irréalisable, mais dont la pensée leur était douce à tous deux, puisque plus tard mademoiselle de Launay a écrit dans ses Mémoires : Il me fit connaître qu'il n'y a rien de plus heureux que d'être aimé de quelqu'un qui ne compte plus sur soi et qui ne prétend rien de vous.

Dis-moi qui tu aimes et comment tu aimes et je te dirai qui tu es. On s'attend donc bien, à la suite de cet aphorisme, à ce que pourront être les goûts et les relations littéraires de Chaulieu. Il commença par être l'élève de Chapelle.

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Cet esprit délicat, comme moi libertin. Entre les amours et le vin, M'apprit sans rabot et sans lime L'art d'attraper facilement, Sans être esclave de la rime, Ce tour aisé, cet enjoûment Qui seul peut faire le sublime.

On avait vingt ans alors et, dans ces soupers délicieux et libres aux côtés des nièces de Mazarin, Olympe, Marie, Hortense, fleurs de débauche de l'Hôtel de Nevers, frayant avec le corps de ballet de l'Opéra convié à Anet, on joue le rôle d'Horace chez Mécène, de La Fontaine chez la duchesse de Bouillon. De là cent pièces de circonstance, ne valant guère que par l'occasion et la facilité à la saisir, et faisant du galant abbé un petit dieu qu'on adore en ce cénacle de libertins. Il ne déteste pas non plus de critiquer avec malice : il trouve fort singulière l'idée de Bensserade de traduire en rondeaux les Métamorphoses d'Ovide, et fort mauvaise l'exécution de cette idée; il ne peut tolérer le style cherché et les vers rudes et glacés de La Mothe-Houdart;il déteste particulièrement Fontenelle à cause de sa recherche pointue et de sa bizarre enflure. Pour un faiseur de petits vers, cela n'est point si

mal jugé. En revanche, il est grand ami de Voltaire. Lorsque, écrit Villemain, dans la gravité du siècle de Louis le Grand, le brillant abbé de Chaulieu laissait échapper, dans des vers pleins de négligence et de feu, les restes d'une vie libre, et opposait à la philosophie religieuse de son temps sa philosophie sensuelle, il était poète aussi. Un élève le suivit et le devança dans cette voie hardie... Ce merveilleux élève fut Voltaire. Entre eux, tout au moins, exista un commerce de galanteries. Voltaire appelle Chaulieu son maître, et un maître qui donne ses leçons à table; il lui rend grâces des conseils reçus au sujet de son Epistre au Régent ; il le sacre l'Anacréon du Temple. Leurs inspirations sont parfois assez voisines pour qu'on ait prêté à Chaulieu le Pour et le Contre de Voltaire, et pour que Voltaire lui-même ait attribué avec vraisemblance à Chaulieu son Epistre à Uranie. Comme Frédéric de Prusse remarquait dans une lettre à Voltaire que Chaulieu se vantait un peu, — et c'était là le travers de ce charmant esprit de parler de lui du ton aisé qu'il prenait pour louer les autres, — Voltaire répond, avec cet esprit de courtisanerie dont il fut trop coutumier, que Chaulieu a écrit quatre ou

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cinq pièces dignes de Frédéric le Grand. Un autre jour, il regrette de ne pouvoir, même avec la collaboration de l'abbé Courtin, ami de Chaulieu, faire le portrait du grand prieur de Vendôme et rend même un hommage autrement sérieux à son maître :

Il faut être inspiré pour de pareils écrits.

Nous ne sommes point beaux esprits,

Et notre flageolet timide

Doit céder cet honneur charmant

Au luth aimable, au luth galant

De ce successeur de Clément

Qui dans notre Temple réside.

De Frédéric à Marot l'écart est sensible. Mais où Voltaire, n'ayant plus à surfaire son ami ni à flatter son royal correspondant, me paraît donner la note juste, c'est dans le Temple du Goût :

Je vis arriver en ce lieu

Le brillant abbé de Chaulieu,

Qui chantait en sortant de table.

Il osait caresser le dieu

D'un air familier mais aimable.

Sa vive imagination

Prodiguait dans sa douce ivresse

Des beautés sans correction

Qui choquaient un peu la justesse

Mais respiraient la passion.

La passion ! Voilà bien le mérite de l'abbé de Chauheu. Il convient toutefois de préciser et de ne point appliquer hasardeusement cet éloge à l'ensemble de ses œuvres ■ il fout même en laisser de côté une bonne part. Je ne citerai que pour mémoire les vers a la marquise deLussay sur des croquets de Reims, ou pour divertir SAS pendant un rhume qu'elle avait à Marlv' au duc de Nevers. ingénieux casse-tête vu son rythme; à l'abbé Courtin, dont il décline une invitation et auquel il envoie des fruits ; à M. de Sonning ; à madame de la Sablière, dont il vante les larges hospitalités; à J.-B. Rousseau, avec lequel il échange des gentillesses; à la comtesse de Stafford, qui exige une lettre de lui : à la duchesse du Maine sur les coiffures à 1 Espagnole; au duc de Vendôme, pour le féliciter, soit de sa nomination de gouverneur des galères de S. M., soit de son mariage avec mademoiselle d'Enghien ■ au grand prieur, sur son retour à la Cour- à la duchesse de Mazarin, réfugiée avec baint-Evremond en Angleterre; à Hamilton, a Dangeau, à cent autres sur des thèmes aussi graves et aussi inspirateurs

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Et ce sont des Stances, des Jouissances, des Raccommodements, des Couplets, des Madrigaux, des Impromptus, des Epigrammes, des Bouquets, à faire pâmer toutes les précieuses du siècle, — le tout écrit d'ailleurs avec une certaine désinvolture et une facile élégance, mais ne valant pas mieux que telles quelconques fadaises, et à coup sûr fort éloigné de la passion. Mais chez Ghaulieu sont deux poètes, l'un de salon, choyé en toutes fêtes et payant son écotpar de gracieuses banalités, l'autre de cabinet, honnissant l'amour sophistiqué par l'esprit; et c'est celui-là dont parle Voltaire, lui qui rappelle à la sincérité de la nature et veut écarter tout attirail d'artifices ; lui qui condamne Fontenelle pour sa fidélité à la pointe ; lui qui blâme le fatuisme dans une lettre au chevalier de Bouillon ; lui qui proteste contre les rébus de la princesse de Conti, celle des nièces de Mazarin qui devait devenir une sorte de sainte et abusait alors de la vivacité de son esprit ; lui qui était persuadé que seul le cœur fait l'amant véritable et prouvait son opinion dans de beaux vers adressés à mademoiselle de Launay. En cette partie de son œuvre, Ghaulieu pense ce qu'il écrit et se peint tel qu'il est, goinfre et libertin, grand

partisan de la morale épicurienne et de toutes les voluptés, armé d'une raison sereine qui croit surtout à la Nature riche et féconde, qui, sans nier précisément Dieu, saisit toutes les occasions de s'en passer et ne s'incline jamais en aveugle devant la Foi. Le goinfre plaisante grassement à la suite de dîners plantureux et fait des descriptions de haut goût sur les plaisirs terrestres et même sur quelques agréments de garde-robe avec un lyrique enthousiasme, qui a fourni à Sainte-Beuve ce joli mot : Je me garderai bien de les citer ; nous sommes devenus trop petite bouche pour cela. C'est l'heure bénie des amours enchantées et irrégulières avec des belles de tous les mondes et de cette Apologie de l'Inconstance, que La Harpe appelle la chanson du plaisir et de la gaîté :

Je viens plein de confiance

Annoncer la vérité Des charmes de l'inconstance

Et de l'infidélité...

Venez, troupe libertine

De friponnes et fripons...

J'étais né vertueux, j'eusse été plus fidèle

Que ne fut jamais Céladon...

Par malheur, les mœurs du temps l'ont

emporté et alors il a changé incessamment comme fait la volage Cythérée, et la Nature, mère des êtres, peu abusé du reste sur la constance d'Iris qui, sûre de la réciproque, lui rend trait pour trait et dent pour dent. Alors vient l'heure désabusée où l'on songe à quitter la Cour trompeuse pour aller vivre aux champs, dont les vastes espaces ne mentent jamais à la rêverie humaine et procurent la liberté de la pensée :

C'est là que, jouissant de mon indépendance, Je serai mon héros, mon souverain, mon roi... Ni le marbre, ni l'or n'embellit nos fontaines; De la mousse et des fleurs en font les ornements.

Peut-être cependant sent-on un peu l'imitation d'Horace et la mise en œuvre par procédé de son aurea mediocritas. Il serait d'ailleurs curieux et facile d'indiquer tout ce que Chaulieu a emprunté à ce poète et de rechercher combien fréquemment une commune inspiration les a unis. On retrouverait sans peine Odi profanum vulgus et arceo dans

Heureux qui méprisant l'opinion commune...;

Nunc est bïbendum..., ou Nunc vino pellite curas, dans

UN PEUT COLLET 2t)9

Parlons de plaisirs et d'amours; C'est le conseil de la sagesse...

Enfin Chaulieu n'a-t-il pas traduit presque mot pour mot

Neque harum quas colis arborum

Te, praeter invisas cupressos, Ulla brevem dominum sequetur...

dans ses Louanges de la Vie Champêtre, bel élan du libertin vers la Nature, écrites sous les ombrages de Fontenai?

Beaux arbres qui m'avez vu naître, Vous me verrez bientôt mourir...

Cependant du frais de votre ombre Il faut sagement profiter, Sans regret, prêt à vous quitter Pour ce manoir terrible et sombre Où de ces arbres, dont exprès Nos mains ornèrent ce bocage, Nul ne me suivra qu'un cyprès.

La goutte est venue, intermittente d'abord et

Bonne ou mauvaise santé Font notre philosophie.

Dans les accès le malade se replie sur luimême; il revoit et déplore les erreurs de sa vie passée. Mais que la crise cesse, et

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reviennent à tire d'ailes espérances, ardeurs, désirs, fortune, amours, et la chanson change de note et la note nouvelle est toute passionnelle, et je vous déclare qu'à ce moment il n'y a plus rien de mièvre dans ses vers ni dans sa prose. Puis, la goutte s'établit à demeure, et avec elle le mal d'yeux, ensuite la cécité; l'idée grave de la mort hante le cerveau du libertin, et le philosophe se révèle. A la fin de sa vie il sent passer sur son front une ombre des terribles impressions qui font la douloureuse beauté de VEcclésiaste, et le contraste est saisissant. C'est une mélancolie légère qui devient au fur et à mesure plus prononcée; mais toujours il garde cet art séduisant à traiter les réflexions les plus importunes de la raison et le sentiment angoissant de ce qu'il y a d'imparfait dans nos philosophies et d'inconnu dans les lois obscures de nos destinées.

Voilà le vrai jour sous lequel il m'a paru convenable de voir et de replacer celui qui fut plus et mieux qu'un petit abbé musqué et mythologique; car, bien qu'il en ait et qu'il se défende avec la caution de La Fare, — le bon billet quïl avait là! — d'avoir voulu dogmatiser le libertinage, il se rattache au groupe des libertins. Dans les trois

pièces qu'il a consacrées à la Mort se sont réfugiées ses idées philosophiques, qui sont celles des déistes et n'ont plus rien de sa voluptueuse nonchalance. Son dieu est celui des libertins, desThéophile, des Saint- Pavin, des Cyrano, des Des Barreaux, celui qu'à notre époque a reconnu Alfred de Musset, et ce Dieu des bonnes Gens que Béranger a naturalisé en France :

... Mon dieu n'est pas un dieu cruel.

On ne voit pas de sang ruisseler son autel;

C'est un dieu bienfaisant

Un dieu, qui par son choix au jour m'a destiné, A des feux éternels ne m'a point condamné...

Cet enfer qui serait féroce est, en outre, absurde :

Ma raison m'a montré, tant qu'elle a pu paraître, Que rien n'est en effet de ce qui ne peut être, Que ces fantômes vains sont enfants de la peur.

La mort ne nous réserve rien après elle, et nous n'avons point à trembler en l'envisageant. Ce sont bien là les théories que j'ai signalées et que nous retrouvons dans le théâtre de Voltaire. Affranchissonsnous donc, comme le fit Epicure; sauvons les générations humaines de l'erreur des vaines superstitions, nées de la peur

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imprécise, et ne croyons que sous de très sérieuses réserves à cette improbable vie future où les bons recevraient une récompense et les méchants un châtiment! Mais soudain le libertin s'effraie, etalors le déiste trouve d'autres accents :

Je forme de cet être — Dieu — une plus noble

[idée...

Dans le fond de mon cœur je lui bâtis un temple; Prosterné devant lui j'adore sa bonté.

Ce sont là correctifs, peut-être indispensables, d'une pensée ferme assurément, mais trop audacieuse, concessions faites à la religiosité de l'époque et à la qualité de l'auteur, abbé bien rente de bénéfices importants.

Chaulieu versificateur a droitaussi à notre attention. Enregistrons avant tout l'opinion courante : il est négligé. Ce mot reste comme la note dominante de tous les critiques, amis et ennemis. On voit dans les vers de Chaulieu, écrit La Harpe, les négligences d'un esprit paresseux; Voltaire lui reproche de ne savoir point corriger ; Grimm, dans sa piquante brochure intitulée le Petit Prophète de Broehmisehbroda, n'a pas non

plus omis le reproche. Le Génie parle de la France en termes prophétiques et incorrects : « Tu seras la patrie de tous les talents... Et je les ai tous rassemblés dans un siècle, et on l'appelle le siècle de Louis XIV, en réminiscence de tous les grands hommes que je t'ai donnés à commencer de Molière et de Corneille qu'on nomme grands jusqu'à LaFareetChaulieu qu'on nomme négligés... » Pourtant ce reproche, que l'on trouve encore formulé dans la citation flatteuse que j'ai faite de Villemain, n'a rien de désagréable. On sait les correctifs qu'y apporte Voltaire; La Harpe reconnaît qu'il a des morceaux d'une poésie riche et brillante; la place que lui donne Grimm à côté de Molière et de Corneille relève singulièrement sa critique. Et il n'est pas exact que la négligence et l'incorrection, qu'il faut bien reconnaître dans les vers de Chaulieu, soient les caractéristiques de son talent. Ici encore il convient de distinguer entre son œuvre sérieuse et son bagage de fadaises écrites pour un cercle d'amis, et qui se ressentent fatalement de la rapidité de la facture et de la complaisante admiration de ceux à qui elles sont adressées. Il est nécessaire d'établir une différence entre les vers philosophiques

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dont j'ai cité quelques-uns et le Dialogue de Deux Perroquets, et sans doute équitable de tenir compte à Chaulieu des efforts louables qu'il a tentés pour mettre en relief sa grâce facile. Doit-on oublier chez lui le soigneux versificateur qui avait son Art Poétique, comme l'avait eu Horace, comme l'avait Boileau, comme l'aura Verlaine?

Amant de la rime, ainsi que Sainte-Beuve il estime qu'elle donne leurs sons aux chansons, et, s'il croit devoir en sacrifier la richesse à la beauté de la pensée et au tour heureux de l'expression, s'il n'a point de scrupule à faire rimer valeur, malheur avec honneur, faveur, le même son frappant l'oreille quoique la consonne qui le précède soit différente, s'il n'a pas les peut-être étroits préjugés de Théodore de Banville sur cette fameuse consonne d'appui, base de plus d'un chapitre de son Petit Traité de Versification Française, il nous apprend par contre qu'il se garderait soigneusement de faire rimer occasion avec raison, le son de l'une étant ion et non pas on. Il prélude ainsi à cette grande querelle qui de nos jours remplace celle des Anciens et des Modernes, où nous voyons ici Catulle Mendès accuser Victor Hugo d'avoir fait de mauvais vers quand il

a rimé pauvrement, et José Maria de Heredia prouver que la rime riche n'est pas une gêne pour le poète, mais un tremplin; là, Paul Verlaine honnir la rime et prêcher à la nouvelle école « qu'il faut la faire crever de misère. » Chaulieu rime plutôt pauvrement, mais de parti-pris, avec la cavalière désinvolture d'un Musset, et se targue orgueilleusement de n'avoir jamais introduit chez lui de Dictionnaire de Rimes. En outre, il suit la théorie de son maître Chapelle au sujet des rimes redoublées, «Il a inventé, — c'est de Chapelle qu'il s'agit. — un genre de vers qui corrige le plus grand défaut de notre poésie en ôtant l'uniformité et la monotonie des deux rimes masculines et féminines de nos alexandrins... Les rimes redoublées seules donnent aux vers libres et irréguliers le nombre et l'harmonie, en quoi je suis convaincu que consiste le principal agrément de la versification... » De cette quasi-innovation Chaulieu a tiré le meilleur parti. Grand lecteur de poètes, depuis Villon jusqu'à La Motte exclusivement, — cette méchanceté est de lui, — il a orné sa mémoire de tout ce qu'ils ont fait de beau. Et c'est pourquoi cet éclectisme de mètres donne une singulière grâce à toutes ses petites pièces, et le rap-

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proche de La Fontaine, de La Fontaine vieilli écrivant le XIIe livre de ses Fables, ou de La Fontaine jeune composant ses légères poésies mondaines, que payaient de leur bonne grâce et de leurs quartiers de pension la duchesse de Bouillon ou le surintendant Fouquet.

Avant de terminer cette étude, une remarque s'impose que je pense inédite : c'est la partie inférieure de son œuvre qui a établi en son temps la réputation de Chaulieu. Il fut mis, — dit encore Voltaire en son joli conte de Jeannot et Colin, parlant de son jeune noble, — dans l'Année Littéraire au rang de Chaulieu.... Réputation d'ordre secondaire et de recueil d'amateurs, qui valut au neveu de l'abbé, mestre de camp de cavalerie, blessé et fait prisonnier en 1693 à la bataille de la Marsaille, d'être traité avec considération par le duc de Savoie. Chaulieu ne vaudrait-il pas plus que cette renommée ? Le goinfre qui existe en lui n'a pas été développé comme chez Saint Amant et chez La Fare, qui a poussé jusqu'à l'extrême leurs communes maximes. Tandis, en effet, que l'un ne voit en la vie que la volupté oisive avec son

cortège de plaisirs vides, l'autre en mainte rencontre traite des questions sérieuses. Il veut même que le sage prenne part au gouvernement de l'état dont il ne convient point de se désintéresser, et recommande le dévoûment à la chose publique. Penseur libre, il fut assez habile sans doute pour ne point être persécuté, assez subtil assurément pour s'envelopper d'une ombre légère. Cette habileté, je le crains, n'a point été assez reconnue; cette ombre, j'imagine, on ne Ta point assez dissipée ; et c'est le penseur qui fut négligé dans cet artiste aimable, dont l'imagination souple et enjouée a produit les beautés un peu capricantes que seules on a voulu voir.

A travers les manuscrits inédits

DE

TALLEMANT des RÉAUX

La Bibliothèque municipale de la ville de la Rochelle conserve trois volumes manuscrits, dits Manuscrits de T alternant des Rêauœ, catalogués sous les nos 672, 673 et 675, formant une très précieuse collection de pièces autographes, qui appartinrent à la famille Trudaine. Monmerqué les acquit jadis et y prit quelques pages pour son édition de Tallemant (1). Lors de sa vente après décès, ils furent achetés au prix de 1.000 francs, par Adolphe Bouyer qui en fit don au fonds public de la ville natale de l'auteur des Historiettes.

(1) Monmerqué a lu la tragédie d'Œdipe, mais « n'y a rien trouvé qui méritât d'être cité ». — Notice en tête de son édition. —

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Le Catalogue gênéraldes manuscrits des Bibliothèques de France, (départements, tome VIII), dressé par G. Musset, conservateur de la Bibliothèque, consacre à ces trois volumes les pages 465 à 524. Ces pages indicatrices, qui contiennent d'utiles renseignements et de rares erreurs, fatales en un si ardu travail, éveillèrent la curiosité du monde lettré, et de Boilisle obtint l'autorisation de faire transférer pour quelques semaines à Paris, où ils furent déposés à la Bibliothèque nationale, les manuscrits de Tallemant (1).

J'ai, à mon tour, étudié aussi longuement et aussi soigneusement qu'il m'a été possible, ces papiers fort intéressants et je me propose de faire profiter de cette étude les curieux en xvne siècle ; car il m'a paru que c'est le siècle tout entier, et dans certains de ses dessous, si je puis dire, qui a laissé des traces en ces trois volumes.

Voici d'abord leur titre et leur description extérieure :

N° 672. — Recueil de pièces en prose ou en vers, œuvres de Gédéon Tallemant des Réaux ou réunies par lui. Papier, 279 folios.

(1) Je n'ai pas ouï dire que soit connu le résultat de l'examen fait par cet érudit.

Divers formats dans un cahier de 300 sur 200 millim.

N° 673. Recueil de pièces, œuvres de Gédéon Tallemant des Réaux ou écrites par lui. Papier, 275 fos. Divers formats dans un cahier de 270 sur 180 millim.

N° 675.— Recueil des pièces concernant la famille Tallemant, avec quelques lettres modernes, curieuses, recueillies parMonmerqué. Papier et parchemin, 85 fos. Divers formats dans un cahier de 350 sur 250 millim. Ces cahiers sont le plus souvent constitués eux-mêmes de cahiers plus petits, numérotés, de quatre à cinq pages, — il y en a, par exemple, 48 dans les 100 premières pages du vol. n° 673, — qu'on a renumérotés page à page à l'encre rouge et timbrés feuillet à feuillet pour éviter tout larcin. Mais avantcette très prudente opération, certains de ces cahiers, ou parties desdits cahiers, avaient été arrachés, et l'on a dû remplacer les folios absents par des feuilles de papier blanc, également timbrées et numérotées.

Telle est aujourd'hui l'apparence et la composition matérielle (1) de ces trois volumes

(1) En conservant l'orthographe du ms. dans mes citations, j'ai rétabli une ponctuation rationnelle, afin de faciliter la lecture.

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dont l'arrangement n'est en rien semblable d'ailleurs à celui des papiers de Tallemant.

En effet, il ressort des folios 6 et 7 du vol. 673 que les notes de Tallemant avaient été réunies par lui en quatre recueils, qu'il appelait le gros recueil, le recueil de grand papier, le recueil marbré, le grand portefeuille.

Après avoir déploré la perte d'une partie de ces richesses, et sans nous y appesantir puisqu'elleestdésormaisirréparable, déclarons d'abord que, en l'état où nous les avons, les manuscrits de Tallemant ouvrent le champ à toutes les hypothèses. Faire le départ entre ce qui est sorti de sa main et ce qu'il a colligé est à peu près impossible, et je juge inutile d'émettre des suppositions tirées des ratures, de l'écriture, du style. Les experts eux-mêmes sont sujets à de trop flagrantes erreurs, et la langue de tous les anecdotiers et faiseurs de petits vers du xvne siècle est trop uniforme. En revanche, certaines pièces sont signées de noms célèbres et de noms inconnus. Même pour celles-là, il est extrêmement difficile de savoir toujours exactement quelles ont été publiées, quelles sont restées inédites, et, parmi les éditées, de retrouver les variantes. Quant aux productions anonymes, — elles sontles plus nom-

breuses, — l'embarras est encore plus grand. En les mettant en lumière, ainsi que je le veux faire,, je permettrai peut-être à d'autres plus heureux ou plus informés de fixer certains points, — le domicile de Tallemant, par exemple, que nous apprend une suscription de lettre (673, folio 10,) : Rue Saint-Augustin, près la porte de Richelieu. Et combien de découvertes sont possibles si l'on veut bien tenir compte que ces volumes sont faits de morceaux, dont quelquesuns de la plus haute importance pour l'histoire sociale du grand siècle, et que Tallemant eut une idée fort heureuse de collectionner ainsi!

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