PREMIERE PARTIE
Un conte de fée. — Qu'est-ce que l'économie politique? — Définition de J.-J. Rousseau. — Organisation des sociétés. — Influence de Téconomie politique sur le progrès et l'amélioration de l'humanité. — Ses rapports avec les sciences humaines. — Ses grandes divisions.
Qui n'a lu, dans les jours, hélas ! si courts de la jeunesse, peut-être même aux heures de délassement que laisse parfois l'âge mûr, cette spirituelle et fantastique saillie que Perrault a immortalisée sous le titre de Biquet à la houpe ? Un jeune seigneur, riche, puissant, entouré de tout ce qui peut séduire et charmer, vivait, isolé des siens, dans un palais splendide, situé dans la région la plus sereine de la terre. Autour de lui, une armée de serviteurs se pressait à l'envi et répondait comme par enchantement à ses moindres désirs : tout ce que le luxe le plus délicat sait inventer, tout ce que la pensée humaine peut créer d'inimaginable ou de prodigieux devenait, i sa voix, facile et réalisable. Malheureusement,
à cet ensemble merveilleux, le hasard avait mêlé une ombre : le prince était repoussant de laideur, horrible même.
Aussi vivait-il loin de toute société, et, malgré l'éclat de ses réceptions et le raffinement de ses festins, sa table restait-elle vide et ses jardins déserts. L'infortuné, cependant, était un gentilhomme accompli, de manières élevées et d'un esprit si. délié qu'il en était bruit de toutes parts. Or, un jour que, le cœur oppressé, il promenait sa mélancolie par les allées de son parc, il rencontra soudain une jeune déesse, belle comme le jour. A sa vue, l'inconnue fit un geste de terreur et voulut fuir ; mais le prince s'approcha avec tant de respect, et, de sa voix la plus harmonieuse, lui dit des choses si fines et si flatteuses, qu'elle se rassura et consentit à l'entendre.
Le langage du jeune seigneur avait, en effet, toutes les séductions ; sous cette enveloppe grossière, sous ces traits déformés, presque hideux, se cachaient une âme supérieure, un esprit lumineux, un savoir universel.
Notre héroïne fut subjuguée. A force d'entendre les accents enchanteurs de son chevalier galant, d'étudier cette belle âme qui se reflétait dans ses moindres mouvements et jusque dans l'horizon imperceptible de ses petits yeux, la jeune beauté le trouva sublime, et, dans un élan d'admiration, lui donna et son cœur et sa main.
Miracle de » l'amour ! disent les poètes : sans doute, mais à coup sûr et plus encore, ajoute-
rons-nous, miracle de l'esprit, prodige de Futile et du vrai !
Nous pouvons, sans nul doute, appliquer à la science dont nous nous proposons d'exposer ici les premiers éléments, la morale qui ressort de ce brillant apologue. L'économie politique apparaît, en effet, aux esprits prévenus, sous des dehors peu flatteurs. Son nom, dès l'abord, a le pénible privilège d'effrayer les âmes tendres et les intelligences délicates. Sa consonnance, sa composition, les rapports qu'on lui suppose avec la politique proprement dite, sembleraient faire craindre que, sous cette dénomination, se cachent les éléments d'une science toute d'hypothèses, une série de formules plus' ou moins arides, empruntant à l'algèbre sa sécheresse, sinon sa rigoureuse exactitude. Mais si, à l'exemple de la belle inconnue de Perrault, nous faisons taire nos premiers sentiments d'antipathie, si nous voulons ' consentir à écarter la robe magistrale dans laquelle se drape l'économie politique, et à examiner les beautés qu'elle recouvre, notre esprit, à son tour, sera séduit et par la diversité de ses enseignements et par le charme qui en découle.
Et d'abord, qu'est-ce que l'économie politique? Sur quelles bases repose-t-elle, et quelle est son influence sur les sociétés humaines ? L'économie politique est une science expérimentale fondée sur les faits et dont le but est d'étudier et de définir tout ce qui peut contribuer à la perfectibi-
lité et à l'amélioration matérielle de l'homme. Son nom est déjà bien ancien; on le retrouve chez les Grecs, qui l'avaient formé de deux mots : oïxoç, maison, etvojxoç, loi, c'est-à-dire la loi ou l'administration de la maison. Aristote; l'un des plus grand» philosophes de l'antiquité, qui vivait trois siècles avant l'ère chrétienne, en formait le titre d'un dé ses ouvrages, l'Économique, et en étendait le sens à l'administration de la famille sous le rapport moral comme sous le rapport matériel. Xénophon déjà l'avait précédé dans cette voie.
Toutefois la science économique était restée enfermée dans les limites étroites de la vie intime, et n'avait jamais franchi le seuil de la famille. Ce n'est qu'au commencement du dix-septième siècle que le mot économie, attribué à un sens plus étendu, conçu dans une acception plus générale, publique, apparut poyr la première fois. Ce n'est plus la loi de la maison, ni la règle de l'administration patriarcale qu'il désigna désormais, mais bien les lois qui régissent les nations et président à l'ensemble des richesses. Et Jean-Jacques Rousseau, qui collaborait à l'Encyclopédie, en fait bien ressortir la distinction : « Le mot économie, écrit-il, ne signifie originairement que le sage et légitime gouvernement de la maison pour le bien commun de toute la famille. Le sens de ce terme a été dans la suite étendu au gouvernement de la grande famille qui est l'Etat. Pour distinguer ces deux accep-
lions, on l'appelle dans ce dernier cas économie générale ou politique, et, dans l'autre, économie domestique ou particulière. »
La science économique ne s'est pas produite spontanément; son existence n'est pas essentielle comme celle de la géométrie ; elle est née de l'expérience.
A l'origine, l'homme isolé, livré à ses seuls instincts, «dut, pour satisfaire aux exigences de la vie, se faire tour à tour cultivateur, mineur, constructeur de maisons. La nécessité de se nourrir, de se vêtir, de s'abriter contre les rigueurs de l'hiver ou contre les ardeurs de l'été, de se préserver des atteintes des êtres nuisibles ou des maladies, le contraignit à étudier la puissance des simples et à quitter la charrue pour chasser les animaux dans les forêts. Peu à peu, les besoins resserrant les liens des hommes, il s'ensuivit une agglomération d'individus, puis de familles dépendantes les unes des autres, douées des mêmes instincts, vivant des mêmes éléments, aspirant au même but.
Avec le temps, ces besoins se multiplièrent et prirent une forme plus exquise, plus recherchée : ce qui était au commencement l'occupation d'un seul devint le labeur d'un grand nombre. Le travail se divisa, et de cette division naquirent le progrès et la sociabilité. L'amour de la famille engendra alors la propriété, et les sociétés s'organisèrent. L'expérience enseigna graduellement les lois de la richesse ; chaque région améliorée
parle travail et par le génie de ses habitants, favorisée de dons spéciaux de la nature, voulut jouir des bienfaits des zones étrangères ou des produits des peuples éloignés; les ' relations internationales s'établirent, réchange s'organisa et la valeur des choses se fixa.
Tous ces progrès ne se sont accomplis que graduellement, avec l'aide des siècles et de la civilisation ; et c'est sous l'influence de l'économie politique qu'ils se développent et se répandent chaque jour davantage. Le domaine de l'économie politique est, en effet, très-étendu : il s'exerce sur tout ce qui intéresse la vie, le bien-être et Tayenir des sociétés et, par voie de déduction, des individus.
C'est par elle que nous savons le rôle et la valeur de la monnaie dans l'usage de la vie, ce qu'est un budget, quels en sont les éléments ; c'est elle qui enseigne la puissance du crédit et les prodiges de l'épargne. C'est de son étude que découlent l'élévation des esprits et la connaissance des grandes vérités qui dirigent les hommes et rapprochent les races.
C'est elle qui a construit nos lignes de chemins de fer et amélioré nos terres ; c'est à elle que l'industrie est redevable de sa prospérité et de ses merveilles ; c'est elle qui détermine les lois de l'échange et développe avec le bien-être matériel des masses les sentiments moraux de l'âme humaine. L'homme placé au milieu des transformations réalisées par le travail dont les lois écono-
miques fixent la durée, la direction ou la forme, a pu, avec l'aide de cette science, élever ses pensées aux plus hautes conceptions de Fart.
C'est l'économie politique qui a affranchi l'homme jadis servile et lui a appris que le travail est non-seulement un droit, mais un devoir ; qu'il est la source de l'honneur et de la richesse, et que son essence est la liberté. Grâce à elle, les famines qui attristaient rfos pères sont devenues, pour ainsi dire, impossibles : les approvisionnements se font avec régularité, les lois de l'échange sont connues et s'observent naturellement.
Ses rapports avec les sciences humaines sont constants : elle en forme une vaste chaîne dont les anneaux sont indissolublement reliés entre eux. Le droit et la morale ont avec elle une relation intime ; la législation a besoin d'elle pour ne pas faire fausse route sur les nombreuses questions qui intéressent le travail et la richesse ; Yhistoire lui prête son expérience, et la géographie, avec ses problèmes chaque jour plus absolus et plus rigoureux, la dirige avec une certitude croissante dans la solution des questions pratiques. Elle est le meilleur auxiliaire de la religion; elle prêche le travail, X épargne et la fraternité humaine au nom même de Y intérêt bien entendu.
Toutefois son action directe comme science ne s'applique qu'à des valeurs réelles et échangeables, et son rôle bien tracé est d'enseigner comment se forment les 'richesses, sous quel aspect elles circulent et se distribuent, se consomment ou àéchan-
gent. Ainsi (pour fournir un exemple matériel de cette définition), le cultivateur qui, sa récolte faite, la vend sur les marchés, puis, avec le produit de cette vente, paye ses impôts, fournit à son entretien et agrandit sa propriété, parcourt, sans qu'il s'en doute, les diverses phases qui composent l'ensemble de l'économie politique.
La propriété. — Les richesses naturelles. — Les fondements de la propriété. — Les peuples agriculteurs. — Le partage des terres. — Les lois de Lycurgue. — Le meunier de Sans-Souci. — La propriété en Orient. — Les forêts et les plaines de l'Amérique. — Le communisme et le socialisme. — Le Code civil»
De même que V Économie politique est la science des richesses, de même Impropriété est la véritable base de l'économie politique. En effet, la science économique ayant pour principe constitutif l'étude des richesses échangeables, ne peut s'exercer que sur des valeurs acquises avec effort \ de nature à être mises dans la circulation, et, par conséquent, appropriées, c'est-à-dire appartenant à quelqu'une l'exclusion de tout le monde. Ainsi l'air, la lumière, l'eau, la chaleur du soleil dont Dieu a gratifié l'humanité, sont assurément des richesses ; mais, quoique réparties inégalement sur la terre, selon les situations géographiques, elles sont naturelles, communes à tous les hommes et ne peuvent être l'objet d'un échange. L'économie politique n'est certainement pas indifférente à ces sortes de biens, mais elle ne peut scientifiquement s'y intéresser. 11 n'en est pas de même d'un pré, d'une pièce de toile, d'un cheval ou d'une somme d'argent. Ces derniers objets possèdent véritablement le caractère de valeurs faciles à échanger, et chacun d'eux appar-
tient en propre à un individu qui Ta acquis par le travail ou par l'épargne. Le pré, défriché avec peine, est, sans doute, le patrimoine d'un laboureur qui l'a ensemencé et améliorera pièce de toile est le résultat du labeur d'un artisan habile ; le cheval a exigé de l'éleveur des soins assidus et constants, et la somme d'argent est le fruit d'un travail opiniâtre et d'économies péniblement accumulées. Les propriétaires de ces biens en peuvent donc faire l'usage qu'ils jugent convenable parce qu'ils en ont la possession à l'exclusion de tout autre. C'est de ces sortes de biens que s'occupe la science économique.
L'origine de la propriété a, de tout temps, été l'objet de nombreuses et ardentes polémiques, et l'ignorance des lois sociales a parfois converti en théories absurdes ou dangereuses un des principes les plus inhérents à notre nature. C'est une erreur de croire que le droit de propriété a été créé par la loi, et que tout ce que nous avons nous appartient, uniquement parce que la loi nous a donné des droits dessus. Le droit de propriété n'est point dû à la loi ; il existe de toute éternité : la loi ne fait que le reconnaître et le sanctionner.
Quelle est donc la source de la propriété? Le travail. — Dieu, en créant l'homme, lui a donné des besoins ; mais, en même temps, il a mis à sa portée les moyens de les satisfaire. Il lui a livre la terre avec sa puissance productrice et les éléments de richesse qu'elle renferme, mais inculte et désordonnée, laissant à son initiative, à son énergie, le
soin d'en tirer les produits nécessaires à sa conservation et à son bien-être. Dès l'origine du monde, la terre s'est donc ainsi trouvée la propriété du premier occupant; mais cette propriété, improductive par elle-même, n'a pu attirer l'attention de l'homme et fixer son génie que lorsque de longs et rudes labeurs lui eurent donné une valeur réelle et l'eurent pour ainsi dire créée. Aussi Michelet a-t-il pu dire avec raison : « L'homme fait la terre, » c'est-à-dire : c'est le travail qui fait d'un objet sans valeur une richesse productive ; c'est le travail qui, trouvant la terre couverte de ronces, la défriche, la prépare à recevoir la semence et la rend fertile.
Au début de la civilisation, ce que l'homme possède est peu de chose : des troupeaux, quelques ustensiles grossiers et un coin de terre pour récolter des fruits ou des grains et pour s'abriter durant la nuit, forment l'ensemble de sa fortune. Les peuples agriculteurs qui succèdent aux tribus de pasteurs, comprenant quelles richesses ils peuvent retirer de la terre, se mettent à la cultiver et, en peu.de temps, centuplent la propriété qui s'attache peu à peu à la surface du globe. Alors le sol s'individualise, et chaque parcelle tombe dans le domaine d'un propriétaire qui la féconde de ses capitaux et de ses sueurs. Puis, à mesure que l'homme se développe, il devient plus attaché à ce qu'il possède, plus propriétaire, en un mot. Bientôt la richesse se généralise, et, à côté de la propriété foncière, se forment d'autres valeurs
d'une égale importance. La propriété, en effet, existe sous plusieurs aspects. En dehors de la terre et des immeubles, il est d'autres sources de biens, d'autres éléments de la propriété. Le berger qui élève un troupeau, l'artiste qui collectionne des tableaux et des gravures, le capitaliste qui joint à des valeurs mobilières des bronzes, des livres, des objets de luxe ou d'art, sont également en possession d'une part de la richesse générale et par conséquent maîtres absolus de choses acquises par le travail ou par l'épargne et dont ilspeuvent disposer à leur gré. Tous ces genres de propriété ont entre eux un lien de solidarité indéniable et constant; la propriété mobilière est greffée sur la foncière comme celle-ci sur l'immobilière, et toutes ont besoin de la sécurité pour se développer et pour produire.
Le principe de la propriété n'a pas été, de tout temps, respecté, et, de nos jours, certains sectaires, sous le nom de communistes et de socialistes, en contestent encore la légitimité et les avantages. Dans l'antiquité, le droit de posséder individuellement était méconnu dans un grand nombre de contrées, et les hommes les plus renommés par leur science et leur sagesse penchaient visiblement vers la communauté et l'égalité des biens; La Grèce ignorait totalement les lois économiques, et l'Etat était, en quelques endroits, considéré comme le maître absolu des biens des citoyens, ayant le droit d'en disposer, même sans l'assentiment des possesseurs légi-
limes. Lycurgue, le législateur de Sparte, inscrivait, en tête de son code, le partage des terres et le faisait exécuter. Le territoire de la République était, par ses soins, divisé en un nombre de parts égal à celui des habitants et confié à chacun pour être cultivé. La puissance de la loi était telle que cette incroyable révolution s'opérait sans résistance. On raconte qu'un jour Lycurgue traversant les plaines de la Laconie qui venaient d'être moissonnées, et voyant les tas de gerbes parfaitement égaux, se tourna vers ses compagnons et leur dit en riant : « Ne semble-t-il pas que la Laconie soit l'héritage de plusieurs frères qui viennent de faire leurs partages? » Cette tendance au communisme était alors très-répandue ; Platon et Aristote, ces deux lumières des vieux âges, bien que moins absolus dans leurs théories que le législateur Spartiate, ignoraient l'influence prépondérante du principe de propriété sur l'affermissement et le progrès des sociétés.
Mais plus tard, lorsque l'histoire se forma, quand les nations, lasses de courir le monde sans profit et sans but, se furent fixées sur un point déterminé du globe, la notion du tien et du mien que la nature a gravée dans le cœur de tout homme, se traduisit par des actes, et la propriété individuelle fut consacrée par les mœurs et par les lois. La pensée de l'avenir, le sentiment de la famille, donnèrent à cette consécration le caractère d'un acte saint, et il n'est pas permis de nier que c'est à lui que les peuples modernes doivent leur
puissante organisation. « Sans la propriété mobilière, a écrit M. Thiers dans un fort beau livre publié en 1848, il n'y aurait pas même de société ; sans la propriété immobilière, il n'y aurait pas de civilisation. » Le principe de la propriété est d'ailleurs inné dans le cœur de l'homme ; le sauvage tient à ses flèches et à son arc ; l'Arabe vagabond défend son cheval et sa tente. A toutes les époques, la propriété a trouvé des interprètes fidèles et d'ardents et éloquents défenseurs. Du monarque au plus humble artisan, chacun est jaloux de son bien, et, à défaut du respect naturel, invoque, pour le défendre, l'autorité de la loi.
Mon moulin est à moi Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi,
disait le meunier de Sans-Souci à l'intendant du grand Frédéric, et, devant cette fière réponse, le prince retirait sa menace. Et quelles raisons alléguait ce pauvre artisan pour conserver la modeste cabane enviée de sop puissant voisin? Le droit du travail qui l'avait rendu propriétaire et le sentiment de la famille qui l'avait encouragé à accroître sa richesse pour la léguer à ses enfants.
Entendez la raison, Sire, je ne puis pas vous vendre ma maison :
Mon vieux père y mourut, . mon fils y vient de naître, C'est mon Potsdam à moi...
Quel touchant langage ! quelle philosophie dans ces mots que le poëte a placés au cœur et sur les lèvres de son héros ! Quel aiguillon pousserait le
père de famille à la nécessité de l'épargne, quel puissant ressort le pourrait- engager à augmenter chaque jour ses richesses, si ce n'est cette louable pensée de laisser en héritage à ses enfants ce que le travail a fait sa propriété, son bien? Enlevez l'héritage, et les vertus civiques, les plus nobles instincts disparaissent presque entièrement. La résignation, la patience, le courage, seraient lettre morte si l'espérance de l'héritage, conséquence naturelle de la sécurité de la propriété, n'existait pas dans les âmes. Là, en effet, où manque une pensée d'avenir, où les individus ne sont pas certains de jouir librement de leurs biens, point d'amélioration sérieuse, point de population nombreuse et suffisamment entretenue, point de civilisation ayant des racines profondes, soit morales, soit matérielles.
Chez les^peuples de l'Orient, où le despotisme le plus absolu pèse sur l'homme et se prétend propriétaire du sol, où la loi ne protège pas les biens des citoyens, la terre est négligée et la culture en est réservée à des bras esclaves, c'est-à-dire insuffisants ; le commerce languit et l'industrie ne fait pas de progrès. Aussi les produits agricoles et industriels y sont-ils peu abondants et peu appréciés. Les habitants, exposés à être violés dans leur personne et spoliés dans leurs biens, se livrent de préférence aux commerces qui. permettent plus facilement de dérober aux regards inquisiteurs du gouvernement la véritable valeur des objets dont ils disposent, tels que l'or, l'argent, les bi-
joux. Parcourez les régions les plus favorisées de certains pays de l'Asie, vous y verrez des terres négligées, des vallées stériles et des ouvriers indolents. Pourquoi, d'ailleurs, travailleraient-ils, puisque leur labeur ne leur doit point profiter, et que le plus pur de leur avoir passera peut-être «ntre les mains d'un maître impitoyable et absolu? Aux Etats-Unis, au contraire, pour attirer les colons dans les vastes contrées inhabitées et incultes du Nouveau-Monde, la loi leur attribue en propriété, à des conditions séduisantes, des parts de terres dont elle s'engage à leur garantir la possession. Les fondateurs de ce grand État connaissaient bien le cœur humain, et ils savaient que le sentiment de la propriété seul pourrait engager des millions d'individus à quitter leur patrie, à traverser plusieurs mille lieues d'Océan, à affronter les dangers de la mer, à supporter les privations et les fatigues d'un voyage prolongé à travers des contrées inconnues, et à courir les hasards d'un avenir plein de promesses, il est vrai, mais aussi plein d'incertitudes.
C'est au respect du principe de propriété que les Etats-Unis doivent d'avoir aujourd'hui de grandes cités : cette vaste région, qui n'était habitée à la fin du dix-huitième siècle que par 4 millions d'individus à peine, en compte aujourd'hui environ 40 millions ; elle possède des ports de premier ordre, une marine puissante, une civilisation avancée, des richesses considérables et un commerce qui s'étend dans l'univers entier et
peut le disputer en éclat à celui des nations les plus considérables et les plus civilisées de l'ancien monde.
La propriété est donc, comme nous l'avons exposé en commençant, de droit social et la source vraie des valeurs dont s'occupe la scieace économique. Ainsi que le disait Napoléon devant le conseil d^Etat en 1809, « elle est inviolable », ce que M. Portalis, le principal rédacteur du Code civil, commentait en ces termes : « Le principe du droit de propriété est en nous ; il n'est point le résultat d'une convention humaine ou d'une loi positive. Il est dans la constitution même de notre «être et dans nos différentes relations avec les objets qui nous environnent. »
La production. — Les produits matériels et les produits immatériels. — Les instruments de la production. — La loi du travail.
— L'esclavage. — Mépris des Romains pour le travail manuel.
— Le christianisme. — Travailler c'est prier. — La liberté du travail. — La concurrence. — Les corps de métiers. — Le chef-d'œuvre. — Les confréries. — Les crieurs de vin de Paris.
— Les règlements. — Maxime de Turgot.
Le premier objet dont s'occupe l'économie politique est la production des richesses ; et ce mot produire, tel que l'entend la science, ne signifie pas créer de la matière, ce qui n'appartient qu'à Dieu seul, mais créer de l'utilité, de la valeur. Il n'est pas donné à l'homme, en effet, de produire un champ ou de créer un bloc de minerai ; mais il rentre dans ses attributs, dans ses facultés, de transformer ce champ et de l'améliorer, d'extraire ce minerai du sol et de faire de l'un une terre fertile et de l'autre un objet d'utilité.
Tous les produits ne sont pas de même nature : les uns sont composés d'éléments appréciables aux sens et ont, pour cette raison, reçu la dénomination de matériels; les autres, au contraire, ne se présentent pas sous des formes palpables et ont été appelés immatériels, tels sont la sentence du juge, le sermon du prêtre, la leçon du professeur ou la consultation de l'avocat. Leur œuvre, bien que n'offrant pas les apparences d'un objet échan-
geable, est cependant un produit réel, doué de toutes les qualités d'une richesse appréciable, et tombe, à ce point de vue, dans le domaine de la science économique. Ainsi le juge, par ses arrêts, impose le respect de la loi ; le prêtre enseigne la morale, la crainte de Dieu et la fraternité entre les hommes et les races ; le médecin rend la santé aux malades ; le Vivant, le philosophe, élèvent l'esprit, forment le goût, dirigent les pensées ou consolent les âmes. Tous concourrent, dans leur sphère, à l'amélioration matérielle et morale de l'humanité, et tous produisent des résultats capables de s'accroître et de s'accumuler. Un bon conseil et une leçon de morale peuvent faire acquérir à celui qui les reçoit plus de vertus, plus de connaissances, partant plus de perfection dans l'accomplissement de ses actes matériels. Les avis d'un économiste éclairé peuvent avoir pour conséquence immédiate une amélioration sensible dans la culture d'une contrée et dans l'aménagement d'une manufacture, et, par suite, une augmentation dans le rendement des récoltes ou un perfectionnement dans le tissage d'un textile. ,
Ce sont là des produits qui, bien qu'immatériels, se traduisent souvent en produits matériels d'une valeur très-appréciable ; nous dirons plus, c'est à eux que les produits matériels doivent, dans la plupart des cas, leur transformation et leurs progrès.
Quelle que soit la nature des produits dont s'occupe la science des richesses, pour les réaliser
deux instruments sont nécessaires : le TRAVAIL et le CAPITAL.
La loi du travail date des premiers jours du monde. Adam, chassé du paradis terrestre après avoir désobéi aux ordres du Créateur, se trouva nu, faible, seul devant les difficultés de la vie. Dieu, pour le punir de sa faute, lui infligea la peine du travail. « Tu mangeras t#n pain à la sueur de ton front, » lui dit-il, et, en même temps, il le jeta sur une terre aride, ingrate, dépouillée de toute culture. Le premier homme, livré à ses seules ressources, tourmenté par la faim, assujetti aux rigueurs des saisons, inquiété par les créatures devenues sourdes à sa voix, dut creuser péniblement la terre, dompter les animaux et rechercher dans un rude labeur les moyens de satisfaire à ses besoins. Dès ce jour, le travail devint ainsi le droit -et la nécessité de l'humanité, la cause première de son existence et de ses progrès. Toutefois, il conserva longtemps le stigmate dont le Créateur l'avait marqué, et, à mesure que l'humanité se répandit et que les sociétés s'établirent, ceux qui, dans cep sociétés, possédaient plus d'intelligence, de force ou de richesses, s'abstinrent peu à peu de travailler, formèrent une caste à part, soumettant au joug du travail les êtres qui leur étaient ou leur paraissaient inférieurs.
De là naquit Yesclavage. Rome patricienne et guerrière considérait les occupations manuelles, l'industrie et le commerce comme des arts avilissants, et les laboureurs du Latium qui, dans
les premiers jours de son existence, donnaient à la République des généraux et des consuls, n'éiaient plus recrutés, à l'époque de Cicéron, que parmi les mercenaires. et les étrangers. « L'invention des arts, disait un jour Sénèque le philosophe, appartient aux plus vils des esclaves. La sagesse habite des lieux plus élevés : elle ne forme pas les mains au travail; elle dirige les âmes.... ; encore une fois, elle ne fabrique pas des ustensiles pour les usages de la vie. »
L'histoire du travail, dans l'antiquité et chez les peuples barbares, présente à peu près partout les mêmes faits, la même répulsion pour les œuvres des mains. Il n'a fallu rien moins que l'avénement du Christianisme pour arracher au travail le cachet d'infamie qui s'y était attaché. Le Christ, en se livrant lui-même, dans son enfance, aux occupations les plus vulgaires, et, plus tard, aux jours de sa prédication, en donnant au travail un but de sanctification, lui a enlevé le caractère humiliant de peine qu'il avait reçu du Créateur et l'a élevé à la dignité d'un devoir. Au pamphlet de Sénèque, le peuple répond maintenant par ce dicton devenu universel : « Travailler, c'est prier. » Aujourd'hui le travail est la raison d'exister de tout être humain, dans les sociétés modernes surtout où la valeur réelle de l'homme repose entièrement dans son utilité matérielle et morale.
La principale qualité nécessaire au travail pour produire le maximum de sa puissance, c'est la liberté. Forcer un individu à suivre une carrière
qui ne lui plaît pas, le détourner de ses goûts d'étude, l'entraver dans l'exercice d'une profession préférée, c'est non-seulement une injustice évidente, une atteinte au droit naturel, mais encore une erreur économique dont les conséquences pèsent sur l'ensemble de la production. Personne, en effet, mieux que l'être intéressé, n'est en état de juger ce que lui permettent de faire ses aptitudes et les ressources dont il dispose. Vouloir faire un classement des travaux de l'homme, suivant les talents et les moyens de chacun, apprécier une à une les facultés de l'esprit humain et la manière dont elles peuvent se combiner, est une entreprise au-dessus du. pouvoir social, et dont la seule pensée paraîtrait aujourd'hui téméraire sinon grotesque. Cependant cçtte vérité élémentaire a été méconnue pendant de longs siècles, et ce n'est que depuis la Révolution de i 789 que le principe de la liberté du travail a été proclamé et mis en pratique.
Pendant tout le moyen âge et jusque dans les derniers jours du dix-huitième siècle, le commerce et l'industrie, confinés dans certaines classes de la société, étaient régis par des règlements arbitraires souvent en désaccord complet avec le bon sens et avec l'intérêt général. Chaque profession avait ses limites déterminées qu'elle ne pouvait franchir sans se heurter à la loi et sans soulever les colères d'une profession rivale : les couteliers, fabricants de manches, ne pouvaient confectionner les lames ; les filateurs ne devaient pas
filer ensemble le chanvre et le fil ; il était défendu aux savetiers de faire des souliers neufs et aux cordonniers de raccommoder les chaussures, et les menuisiers avaient des attributions distinctes de celles des charpentiers. Chaque époque, chaque changement de régime, avaient aggravé cet état de choses, et, afin de défendre plus facilement et avec plus d'autorité leurs intérêts, les membres de chaque métier s'étaient réunis en corporations ou jurandes, soumises à des règlements particuliers et fermées à tout étranger non reconnu maître en sa partie. Et, pour obtenir ce brevet, que de difficultés il fallait surmonter ! Nul ne pouvait être maître sans avoir fait un apprentissage qui, dans certains métiers, était porté à dix et même à douze ans, et sans avoir exécuté ce que, dans le langage du temps, on appelait le chef- (Fceuvre.
Cette formalité était décisive, mais elle exigeait des peines incalculables, des intrigues perpétuelles et des sommes d'argent souvent très-importantes. La nature du chef-d'œuvre variait selon les métiers et suivant le grade que désirait obtenir le candidat. Les selliers fabriquaient une selle de haquenée, une selle de mule ou un bât ; les sculpteurs une statuette de trois pieds et demi ; les brodeurs un tableau de même dimension dont le dessin devait être d'abord approuvé par les gardes du métier. Les charrons faisaient un fer de charrue et les maréchaux les quatre fers d'un cheval. La confection de ce travail exigeait de huit jours
à huit mois et plus, et les obstacles les plus multipliés, les plus onéreux attendaient le récipiendaire à son entrée dans la maîtrise. Il devait, en effet, payer une somme déterminée à la corporation, une autre aux jurés qui avaient présidé à son examen, une autre encore au maire ou au juge pour l'enregistrement de la maîtrise ; puis donner un dernier banquet à tous ceux qui l'avaient assisté. 11 résultait de toutes ces entraves que bon nombre d'ouvriers habiles, ne pouvant suffire à de telles dépenses, n'osaient pas affronter la maîtrise. *
Pour donner un caractère plus solennel à l'institution des corporations, les métiers formaient des confréries qu'ils plaçaient sous l'invocation des saints et en faveur desquelles ils obtenaient du pouvoir certaines immunités. Le but de cette organisation avait été, à l'origine, de réunir, comme dans une seule famille, tous les membres du même métier, de venir en aide aux malades et aux nécessiteux, de remplir, en un mot, à peu près toutes les conditions de nos sociétés de secours mutuels. Mais, dans la pratique, ce but fut rarement atteint, et les réunions auxquelles conviaient les confréries ne donnèrent souvent prétexte qu'à de honteuses débauches et à des désordres dangereux. Quand les crieurs de vin de Paris, formés en confrérie, accompagnaient un des leurs à sa dernière demeure, ils agitaient chacun une cloche sur tout le parcours, de la maison du défunt au lieu de la sépulture. Autour du cer-
cueil, deux crieurs, tenant l'un un broc, l'autre une large coupe, donnaient à boire aux porteurs et aux assistants ; à chaque carrefour, le cortège s'arrêtait, on déposait le cercueil sur des tréteaux, et toute la compagnie buvait à discrétion, puis le convoi continuait sa route. L'enterrement dégénérait ainsi en partie de plaisir, dont la caisse de la confrérie payait les frais au moyen des cotisations fixées par les statuts.
A ce classement des métiers venait s'ajouter la réglementation de l'industrie par le gouvernement. La qualité des étoffes était soumise à certaines conditions imposées ; le nombre des fils qui entraient dans la composition d'un tissu était fixé d'avance. Nul ne pouvait teindre les draps que d'une manière déterminée ; les couleurs étaient indiquées ainsi que leur mélange. — De nombreuses ordonnances réglaient la dimension des métiers, la nature des laines, la mesure de l'aunage et jusqu'au prix des matières premières destinées à l'industrie. Le lieu et les heures de vente des marchandises étaient prévus par la loi qui intervenait également dans le mode et les conditions des échanges. Aucun commerçant ne devait offrir ses produits qu'à certains jours, sur des marchés indiqués par le prévôt, et après avoir reçu la visite d'officiers délégués à l'inspection des boutiques.
La conséquence de ces nombreuses entraves à la liberté, de cette contrainte et de ces règlements imposés aux hommes et aux institutions a été un
ralentissement dans le progrès du commerce et de l'industrie, une infériorité dans le génie de l'artisan. Il suffit d'examiner l'ensemble de notre richesse actuelle pour se convaincre que la liberté du* travail a produit d'immenses et heureux résultats. Sans elle, nous n'aurions pas eu ces voies ferrées qui sillonnent le pays et y portent la civilisation et la prospérité ; sans elle, ces magnifiques machines dont sont dotées l'agriculture et l'industrie n'eussent pas été construites et utilisées. Nous lui devons nos grands inventeurs, nos ingénieurs, nos artistes et nos savants. La liberté du travail est, dirons-nous, de droit divin. Dieu a donné, en effet, à tous les hommes un génie différent et varié, et en arrêter l'essor ou en contrarier la marche serait une atteinte aux desseins de la Providence. Turgot, ce grand penseur du dix-huitième siècle, le comprenait bien , lorsqu'il disait à Louis XVI, en lui proposant d'abolir les jurandes : « Dieu en donnant à l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource "du travail , a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. »
Division du travail. — L'union fait la force. — Dix-huit ouvriers pour une épingle. — Les machines. — Idées fausses qu'on se fait de leur influence. — Les mouchoirs sous Henri II. — Résultats de la découverte de l'imprimerie. — Une Bible au moyen âge. — Les cotonnades. — Les machines améliorent le sort de l'ouvrier. — La solidarité humaine. — Un individu profitant du travail de cent mille.
Nous avons vu que la richesse consistait dans la propriété d'une quantité plus ou moins grande de valeurs utiles; que, plus l'homme possédait de ces valeurs, plus il pouvait satisfaire de besoi?is et se dire riche. Nous avons reconnu également que le travail seul était productif et que la liberté lui était nécessaire pour devenir véritablement fécond. Or, à la liberté se joint une autre condition de fécondité qui en dérive, et dont l'utilité n'est pas moins absolue pour donner à l'œuvre humaine une puissance plus considérable : c'est la division du travail.
' L'homme, en effet, qui voudrait vivre isolé et s'astreindre à faire de ses propres mains toutes les choses essentielles à son existence n'y pourrait point parvenir. Il lui serait matériellement impossible de coudre ses habits, de confectionner ses chaussures, de créer le fil, les aiguilles et les outils indispensables pour accomplir ces divers ouvrages; puis d'ensemencer sa terre, de moudre
son blé, de préparer son pain, de construire sa demeure, en un mot, de faire en même temps et même successivement tous les objets dont il aurait besoin. Chacune de ces occupations exigerait une grande partie de ses forces, et ses jours s'écouleraient dans un labeur ingrat, pénible et insuffisant, puisqu'il ne pourrait produire ce qu'il en aurait attendu.
Supposons à un producteur la pensée de faire une montre sans le concours de ses semblables. Il lui faudra d'abord rechercher dans le sein de la terre l'or, l'argent, le fer ou le cuivre qui entrent dans la composition de cette montre, puis extraire ces métaux du sol qui les contient ; ensuite, au moyen d'instruments spéciaux qu'il aura dû créer auparavant, il sera obligé de donner à ces blocs informes la façon qu'il leur destine, découper, ciseler, fondre, ajuster chacune des pièces et accomplir environ les cent deux opérations délicates et distinctes que comprend l'art de l'horlogerie. Or, l'ensemble de ce gigantesque travail suppose une série d'apprentissages et des connaissances variées acquises par une longue pratique.
La vie entière de ce personnage original ne suffirait donc pas pour l'exécution de sa fantaisie, et, en admettant qu'il atteignît son but, la montre ainsi fabriquée serait probablement trèsimparfaite. Mais si, au lieu de confier à un seul individu la confection de cette montre, nous chargeons cent ouvriers de l'exécution des «détails
•qu'elle comporte, chacun d'eux concentrant ses facultés sur une part quelconque du travail, la montre sera produite en peu de temps dans les meilleures conditions possibles.
On l'a dit souvent avec raison : Y union fait la force, c'est-à-dire : l'association des efforts, la coopération vers un même but, contiennent en ^lles une force productive immense. En vain multiplierait-on cent fois par lui-même le travail isolé, il n'aura pas la centième partie de la puissance que possèdent les efforts combinés et simultanés de cent travailleurs tendant vers un même résultat. Dans un livre admirable où il a posé les bases de la science économique, l'Atiglais Adam Smith (1) cite un exemple frappant du prodigieux effet de la division du travail.
La fabrication des épingles, dit-il, exige dixhuit opérations distinctes qui sont généralement réparties entre un nombre égal de mains. Un ou-* vrier tire le fil à la bobille, un autre le dresse, un troisième coupe la dressée, un quatrième empointe, un cinquième est employé à émoudre le bout qui doit recevoir la tête. Cette tête demande elle-même des détails très-minutieux, et ce n'est qu'après avoir été blanchies, piquées et mises en ordre sur des papiers, que les épingles sont li- . vrées.à la. consommation. Dans une petite manu-
(1). Adam Smith est un célèbre penseur né en Ecosse, en 1723, - et mort en 1790, qui, le premier, a posé les bases véritables de l'économie politique moderne dans un livre admirable intitulé : •* Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations.
facture de ce genre, qui n'employait que dix ouvriers et où, par conséquent, quelques-uns d'entre eux réunissaient entre leurs mains plusieurs opérations, le célèbre écrivain a constaté que le résultat total de leur travail journalier était de douze livres d'épingles, c'est-à-dire, à quatre mille épingles par livre, de quarante-huit mille épingles environ. Ainsi, par suite de la division du travail, de la coopération de tous vers un même but, le produit de chacun de ces dix ouvriers était de quatre mille huit cents épingles par journée ; mais s'ils avaient tous travaillé indépendamment les uns des autres, chacun d'eux n'eût certainement pas fabriqué vingt épingles, peut-être même pas une entière. Par cet exemple, il est facile de se convaincre que la séparation des travaux .donne lieu à un accroissement important dan& la puissance productive du travail.
Mais à cet avantage s'en joignent d'autres non moins précieux : C épargne du temps, F habileté et l'adresse du producteur dans l'exécution du travail et le bon marché des objets, fabriqués. En effet, l'ouvrier chargé d'un seul ouvrage qui ne le contraint pas à changer de lieu ou d'outils, n'a point à regretter de perte de temps ; de plus, l'habitude de faire sans cesse la même chose lui permet d'acquérir chaque jour plus d'adresse; et r enfin, les produits devenant plus abondants sont livrés aux consommateurs à des prix moins élevés.
Ainsi produire plus, plus vite et à meilleur marché, telle est la formule de tout progrès écono-
mique obtenu par un meilleur emploi des instruments de travail.
Ace point de vue, les machines, combinées de façon à réunir dans la main d'un seul travailleur les mille détails d'une fabrication qui sans cela en exigerait un grand nombre, douées d'une puissance de production de beaucoup supérieure à celle de l'homme, sont un exemple frappant de ce progrès. Homère, le grand poète épique de l'antiquité, nous apprend que, de son temps où la meule à bras était seule employée pour broyer le blé, le travail d'un esclave suffisait à peine pour produire la farine destinée à nourrir vingt-cinq personnes de la cour du roi d'Ithaque. Aujourd'hui, grâce à l'emploi des machines, un meunier peut satisfaire aux besoins de 3,600 personnes.
On entend souvent exprimer, à l'égard des machines et de leur influence sur le bien-être de la société, les opinions les phis contradictoires. La plus répandue est que les avantages des machines ne profitent qu'à ceux qui les possèdent, et qu'elles enlèvent le travail et les moyens d'existence aux ouvriers, qui sont ainsi exposés à la faim et à la misère.
Rien n'est plus faux que cette idée. En réalité, les machines déplacent le travail, mais ne Y enlèvent pas à l'ouvrier. Admettons qu'un industriel qui jusqu'ici employait cent ouvriers dans ses ateliers invente une machine à l'aide de laquelle il puisse fabriquer autant de produits que ses cent ouvriers dans le même espace de temps. Aussitôt
32 AUTOUR DU FOYEU.
il congédie 95 ouvriers, et il en garde quatre ou cinq seulement "pour surveiller la machine, l'entretenir et en diriger la marche. Le résultat immédiat de l'invention de cette machine sera, à la vérité, de priver de travail 95 personnes, tandis que, par contre, le fabricant trouvera, dans sa nouvelle combinaison, l'origine d'une fortune plus rapide et l'économie des salaires autrefois payés aux ouvriers qu'il a renvoyés. Mais l'influence de la machine ne se borne pas à cet unique et dernier avantage. Si le manufacturier accroît ses profits, premièrement de- l'économie réalisée sur ses ouvriers, ce qui, à 3 fr. environ par jour et par tête, fera 265 francs, et, secondement, des bénéfices nouveaux acquis par une plus grande production d'objets fabriqués, il augmentera en même temps ses dépenses dans la même proportion, soit en- achetant des objets de luxe ou de consommation, soit en donnant à sa fabrication une plus grande extension. Or, les unes et les autres de ces solutions, la satisfaction de ces nouveaux besoins, exigeront le travail des ., 95 ouvriers congédiés qui retrouveront là leur sa- < laire perdu.
Il y aura donc compensation, et la N machine, loin à' enlever le travail aux ouvriers, n'aura fait, comme ncAis l'avons dit, que le déplace.
Un autre avantage précieux des machines est d'abaisser les prix des produits, et de les mettre à la portée des consommateurs les moins aisés.
Un objet de consommation usuelle qui exigeait
une dépense de cinq francs avant l'invention des machines, ne coûte plus, après leur mise en usage, que deux francs et même moins, selon la nature du produit et sa qualité ; quelques objets même, que leur difficile confection et leur cherté rendaient fort rares, sont devenus communs. Sous Henri II, roi de France au seizième siècle, l'usage des mouchoirs était presque inconnu, le prix en était excessif, et la plupart des grands seigneurs, ne pouvant s'en procurer, avaient pris l'habitude de s'essuyer le nez sur leur pourpoint ; cet objet, par suite de l'invention du métier à tisser, est devenu, de nos jours, très-répandu jusque dans les dernières classes de la société qui peuvent l'acheter à un taux modeste. Avant la découverte de l'imprimerie, vers 1450, les livres étaient fort rares. Copiés à la main par des érudits dont la plupart se recrutaient dans les couvents de moines, ils tombaient dans le domaine des rois ou des personnages importants et riches qui les conservaient comme des reliques précieuses.
Leur valeur était alors considérable : une Bible coûtait 40 livres et un Saint-Augustin se rendait jusqu'à 1,000 livres, somme énorme pour le temps et répondant à 80,000 francs de notre monnaie. Il ne pouvait en être autrement, parce •que les copieurs et les enlumineurs étaient peu nombreux et qu'il fallait beaucoup de temps pour reproduire les textes. De nos jours, grâce aux caractères mobiles et aux améliorations apportées dans l'art de l'imprimerie, les livres sont
répandus partout, à des prix accessibles à tous et en nombre chaque jour plus considérable.
Il y a un siècle et demi à peine, le coton était généralement ignoré en Europe, et la plupart des étoffes de cette substance, amenées à grands frais de Tlnde, servaient à confectionner les vêtements des personnages les plus opulents qui seuls pouvaient en acquitter le prix. Depuis cette époque, des machines ont été inventées et perfectionnées; par une série de mécanismes habilement combinés, le coton se trouve filé, nettoyé, tissé, teint et imprimé, et il n'est pas une ouvrière, si pauvre qu'elle soit, qui ne puisse se donner des robes de cotonnade qu'eût certainement enviées une grande dame au temps de Louis XIV.
Ainsi donc, bien loin de nuire aux ouvriers et de leur enlever les moyens d'existence, les machines leur procurent du travail , et , en leur permettant d'acquérir à plus bas prix les objets de consommation, elles contribuent puissamment à leur bien-être.
En dehors des résultats matériels que nous avons exposés, et dont la valeur est indiscutable, la division du travail atteint un but moral d'une grande élévation et d'une réelle importance : la solidarité humaine y la sociabilité. Entrons pour un instant dans le plus modeste village. Qu'y voyonsnous ? Tandis que le cultivateur retourne la terre et l'ensemence, le forgeron, le taillandier et le
' charron fabriquent les faux et les faucilles qui serviront à couper la récolte et les charrettes qui
doivent la transporter. Pendant ce temps, le tailleur confectionne la blouse de travail et l'habit des jours de repos, tandis que le boulanger, le boucher et le vigneron préparent le pain , la viande et le vin qui répareront leurs forces et entretiendront leur gaieté. Si du village nous passons à la ville, l'horizon s'agrandit et les liens qui unissent les hommes deviennent plus intimes encore. Là, en effet, la division du travail, conséquence naturelle du- développement de la civilisation, se reproduit à l'infini. Tandis que l'architecte trace des plans et dirige les travaux de construction , les maçons cimentent les pierres que des ouvriers spéciaux ont taillées et équarries, les charpentiers et les menuisiers fabriquent la charpente, les parquets et les portes ; puis viennent tour à tour les peintres, les vitriers, les fumistes, les gaziers, les serruriers et cent autres représentants de diverses professions qui contribuent à la construction d'un immeuble. Toutes ces individualités dépendent les unes des autres, et leurs intérêts sont à ce point liés que le malaise de l'une est vivement ressenti par les autres.
Ce sentiment de la solidarité, fruit de la division du travail, n'est pas adhérent à une société, à une communauté : il s'étend à l'ensemble des sociétés, il sort de la ville pour comprendre toutes les villes du même royaume, du même empire, et pour embrasser même l'univers.
Les habitants des diverses contrées de la terre travaillent dans l'intérêt général suivant leurs
facultés , leur tempérament , la nature de leurs territoires et leur situation géographique. Le Nord envoie ses produits au Midi, qui correspond avec l'Ouest et nourrit les régions de l'Est. Partout, grâce à la séparation des travaux, l'échange s'établit et s'accroît; et plus le progrès de la science se fait sentir, plus la fraternité se fonde entre les peuples, plus les frontières s'abaissent et plus les intérêts se mêlent.
L'humanité entière produit pour chacun de ses membres, comme chacun de ses membres travaille et produit pour elle. Tandis qu'un individu, dans le cercle de son intelligence, de ses moyens et de ses forces, apporte sa part modeste* à la richesse de l'humanité, cent mille autres, répartis sur les points du globe les plus éloignés et les plus opposés , concentrent tous leurs efforts pour satisfaire à ses besoins et à ses caprices. C'est pour lui que le sel qui assaisonne les aliments est extrait des profondeurs de l'Océan, que les Antilles fournissent le sucre, que le café vient de la Martinique ou du Brésil, que le paysan chinois récolte le thé ou que les Moluques, dans l'océan Indien, expédient les épices.
C'est ainsi que la division du travail, tout en facilitant et en étendant considérablement la production, contribue à développer le sentiment de la sociabilité dont elle est l'expression la plus nette et la plus franche.
Le capital. — Sa formation. — Capital fixe et capital circulant. — Capitalistes et capitaux. — Utilité du capital. — Les premiers mille francs. — Ce que produisent cinquante centimes. — Prodige des petits capitaux. — Les équitables pionniers de Rochdale.
De tous les mots de la langue française, il n'en est peut-être pas de plus simple, de plus facile à expliquer et à comprendre que celui de capital, et il n'en est pas un seul sur lequel on ait échafaudé plus d'erreurs grossières ou d'utopies dangereuses.
Grâce aux déclarations des prétendus défenseurs du droit de l'ouvrier, le capital est représenté à certaines classes de la société comme un épouvantail, comme un obstacle à tout progrès social et matériel.
« Le capital nous écrase » , entendez-vous crier autour de vous ; « Y infâme capital est la cause de la misère » , répète-t-on sans cesse ; et s'il vous prenait fantaisie de demander aux insensés ou aux demi-savants qui se font l'écho de ces sottes paroles, de les expliquer, bien certainement ils ne pourraient le faire et resteraient confondus.
Qu'est-ce donc alors que le capital, et comment se forme-t-il? Le capital, c'est tout ce qui sert à produire : c'est la bêche du jardinier, la machine de l'industriel, les granges, les charrettes et les che-
vaux du fermier; ce sont les outils du maçon, les aiguillés et le fil du tailleur; c'est encore, cher lecteur, la plume dont je me sers pour converser avecvous ; c'est, enun mot, l'instrument avec lequel nous pouvons nous livrer à une occupation productive de salaires ou de revenus. Plus les instruments sont nombreux et d'une valeur élevée, plus le capital est puissant et plus il peut produire.
Mais ce capital, ces instruments et ces valeurs qui le composent n'ont pas toujours existé ; il a fallu, pour les acquérir, se donner de la peine, s'imposer des efforts, et cette acquisition n'a pu se faire que par le travail.
Nous pouvons donc dire que l'origine du capital est le travail. C'est, en effet, avec du travail accumulé, économisé, que le capital se forme et devient propre à la production.
Pour tout réduire à un seul terme, le capital n'est autre chose que du travail accumulé.
Supposez deux ouvriers doués de la même activité et de la même intelligence ; confiez-leur le même travail et attribuez-leur le même salaire, 3 francs par jour. L'un d'eux, rangé, économe, consommera 2 fr. 50 pour sa subsistance et son entretien et mettra de côté 50 centimes, tandis que son compagnon, imprévoyant et léger, dépensera au jour le jour le montant de sa solde. Or l'épargne de l'ouvrier économe, accumulée avec un soin et une régularité extrêmes, s'élèvera, à la fin d'une année, à la somme d'environ 200 francs, et formera ce que nous appelons un capital. A
l'aide de ce capital, accru par de nouvelles économies , l'ouvrier pourra , au bout d'un temps déterminé, acquérir les moyens de s'établir, de travailler pour son compte, pendant que son camarade, toujours sans ressources et sans avances, sera contraint de rester peut-être toujours simple ouvrier.
Le capital se présente sous deux formes,- quoique, dans les deux cas, il puisse s'évaluer en argent. Il y a le capital fixe et le capital de circulation.
Le capital fixe se compose d'objets qui ne se reproduisent ni en nature ni en argent, par l'effet de l'industrie; tandis que le capital de circulation, au contraire, se reproduit sous une forme quelconque.
Prenons par exemple un cultivateur fermier.
Son capital fixe comprend ses champs, ses prés, des faux, des faucilles pour couper les foins et les céréales, des charrettes et des chevaux pour enlever les produits, des greniers, des granges, des é tables, enfin des bâtiments en rapport avec l'étendue de l'exploitation. Tout cela forme pour ainsi dire l'instrument principal avec lequel il est possible au fermier de travailler et de produire.
Mais ce capital ne lui suffit pas ; il lui faut des semences qui se reproduiront, des bestiaux qu'il engraissera et revendra sur les marchés, des provisions pour nourrir ses domestiques et des avances de fonds pour payer leur salaire. Cette nouvelle série de valeurs compose ce que nous appelons
le capital de circulation, parce qu'il se reproduit T soit sous sa forme primitive, soit sous une nouvelle forme , en donnant à son propriétaire un bénéfice. Qu'est-ce, eneffet, que le grain qu'il récolte,, si ce n'est la représentation de la semence qu'il a jetée dans ses sillons, du salaire et des aliments qu'il a donnés à ses serviteurs, du foin dont il a nourri ses chevaux?
Tout ouvrier qui travaille pour son propre compte, tout industriel qui monte une manufacture, possèdent nécessairement un capital sous ces deux formes. Pour un menuisier, le capital fixe est représenté par sa boutique, son établi et sesinstruments de travail, tandis que les planches dont il fait provision composent son capital circulant. Le capital fixe du manufacturier , ce sont l'usine et les machines à vapeur ; le capital circulant, ce sont les matières premières qu'il emploie et l'argent nécessaire à la paye des ouvriers.
Mais alors, me direz-vous, le plus modeste artisan qui possède un coin de terre ou même seulement ses outils est donc un capitaliste ?
Certainement, puisque le capital est le résultat de l'accumulation du travail, et que, pour acheter les instruments qui lui sont nécessaires, cet artisan a dû économiser une certaine somme sur son salaire.
Cependant, ajouterez-vous, quand on parle des capitaux, il semble qu'on entende toujours parler de l'argent.
Cela tient absolument à ce qu'on apprécie mieux
le capital lorsqu'il est sous la forme d'argent. Pour évaluer la fortune d'une personne, nous traduisons toujours en argent la valeur de ce qu'elle possède, parce que cela est plus facile que de l'exprimer par le nombre de ses troupeaux , l'étendue de ses terres ou de ses bâtiments.
Ainsi, cette qualité de capitaliste, qu'on attribue d'ordinaire aux riches réputés possesseurs de sommes d'argent considérables, appartient également aux pauvres qui possèdent un capital. Et ce n'est pas ce dernier qui est le moins considérable. Il résulte, en effet, des documents officiels, que les sommes placées en France dans les Caisses d'épargne par les petits cultivateurs, les ouvriers, les domestiques et les artisans, s'élèvent en ce moment à plus de 500 millions de francs (1), sans compter les sommes encore plus importantes converties en rentes sur l'Etat et en actions ou obligations de chemins de fer.
Et en dehors de tous ces capitaux, combien de gens dans ces classes moins favorisées possèdent une parcelle de terre, une maisonnette, un jardin, un mobilier. Quoique de peu de valeur en détail,' tout cela forme un capital fort important, et ceux à qui il appartient sont de véritables capitalistes au même titre que les plus riches propriétaires.
Maintenant que nous savons ce qu'est le capital, recherchons quel est son but, son utilité; car sa formation n'offrirait aucun intérêt, nous dirons
(l) Avril 181Î.
plus, elle serait insensée, si elle ne devait aboutir qu'à une simple accumulation de travail et de peine sans profit et sans résultat appréciables.
Or vous savez tous par expérience que le capital se place toujours facilement et .que, quelle que soit son étendue, il trouve sans cesse des besoins nouveaux à satisfaire.
L'un des grands faits généraux qui découlent de l'existence du capital, c'est l'allégement graduel de la charge du travail à mesure que le capital se développe et que la production s'accroît.
Autrefois, dans les ateliers, on travaillait treize, quinze et même dix-huit heures par jour (et les occupations étaient extrêmement pénibles) pour obtenir un résultat souvent très-faible. Aujourd'hui, grâce au capital, qui a permis d'apporter dans les manufactures certaines améliorations, ^introduction des machines, par exemple, on ne travaille plus que dix ou onze heures et même, en Angleterre, huit heures et demie ; la production est beaucoup plus considérable et les ouvriers ne supportent pas la dixième partie des fatigues de leurs devanciers.
Ajoutons à cela que le capital est un préservatif contre le besoin dans les jours d'adversité ou de chômage. Avec des épargnes soigneusement mises en réserve, l'ouvrier peut, sans crainte, traverser une crise ou affronter une année de cherté. Pourquoi la fourmi travaille-t-elle avec tant d'ardeur pendant l'été, si ce n'est pour amasser le grain qui la nourrira pendant la mauvaise saison ?
Le capital a donc une utilité réelle, immédiate, et Ton ne saurait trop s'appliquer à le former et à l'accroître. Malheureusement beaucoup de gens ont de la peine à se décider résolument à cette mesure de prévoyance : la plupart ne songent pas à se créer un capital, par cette seule raison que les sommes qu'ils pQurraient y consacrer leur paraissent trop minimes.
C'est là une erreur très-grave et qu'on ne saurait trop combattre.
Les premiers mille francs sont, il est vrai, difficiles à gagner ; mais lorsqu'on les a mis en réserve, combien ils s'accroissent, et avec quelle rapidité !
Vous êtes-vous par hasard donné la fantaisie de calculer ce que pourrait produire la modique somtne de cinquante centimes mise de côté régulièrement, à la fin de chaque journée, et placée, à intérêts composés, au taux de 5 pour cent?
Au bout d'un an elle s'élèvera à la somme de 187 fr. ; la cinquième année la verra sextuplée, et, à l'expiration de la vingtième, elle formera un capital de plus de 6,000 fr.
Je ne sais quel chercheur curieux voulut, il y a quelques années, savoir ce qu'aurait produit un sou, placé, à intérêt composé, à l'époque de la naissance du Christ. Le résultat de ses calculs était si considérable que tout l'or et tout l'argent qui circulent sur la surface du globe n'auraient pas suffi à en composer la représentation.
Vous le voyez, les petits ruisseaux font les grands
fleuves, et de même que dans ces ruisseaux iB n'est aucune goutte d'eau qui n'ait contribué à la profondeur du fleuve, de même il n'est pas une parcelle de capital, quelque minime qu'elle soit,, qui ne trouve son utilité.
On ne se rend pas assez compte de l'importance des petits capitaux, et cependant ils créent des prodiges dont l'imagination serait surpriseau premier abord, mais qu'expliqueraient facilement, promptement, la réflexion et l'examen.
Dans une' étude publiée, il y a quelques années, M. C. Périer en donne un exemple frappant.
Pendant l'hiver de 1844, quelques tisserandsanglais, réduits à la plus affreuse misère, se réunirent à Rochdale, près de Manchester, et résolurent de fonder un petit établissement de comestibles. Leurs ressources étaient bien minimes ; leurcapital, composé avec peine, se montait àquelques shillings (1) seulement. Pour faire face aux premiers frais d'établissement, ils s'imposèrent une cotisation hebdomadaire de 31 centimes, et ouvrirent une boutique de peu d'apparence où, le samedi soir, chacun, à tour de rôle, venait vendre, au détail et au comptant, du sel, du beurre et de la farine. Peu à peu, grâce à leur économie et à la régularité des cotisations, leur capital s'accrut, et ils purent faire une concurrence sérieuse au gros commerce de la petite ville qu'ils habitaient. Une ligue s'organisa contre eux, et les détaillants
(1) Le schilling, monnaie d'argent anglaise, vaut environ 1 fr. 16»
de Rochdale, espérant les ruiner, vendirent leurs produits au-dessous des cours fixés par la nouvelle société. — Nos modestes commerçants luttèrent avec énergie et ne se laissèrent rebuter ni par les sarcasmes, ni par les poursuites judiciaires, ni parles défections, Aussi leur persévérance fut-elle récompensée : la clientèle augmenta, et les jours de vente furent doublés. En 1851, la vente quotidienne commença, et le magasin primitif, devenu trop étroit, s'accrut de boutiques nouvelles. Douze ans plus tard, en 1864, les équitables pionniers de Rochdale (c'est le nom que s'étaient donné les tisserands) possédaient, dans différentes parties de la ville, seize boutiques pour la boucherie,, l'épicerie, la draperie, les vêtements et la chaussure. Ils faisaient quatre millions d'affaires et employaient une partie de leurs immenses richesses à construire des écoles et des bibliothèques où les ouvriers viennent aujourd'hui se reposer, par la lecture et par l'étude, de leurs occupations professionnelles.
Voilà le résultat d'un petit capital bien entretenu et bien utilisé, et nous le croyons certainement capable de séduire et de relever les esprits découragés ou sceptiques.
Songez, chers lecteurs, aux pionniers de Rochdale, et économisez.
Robinson Crusoé. — Accord du capital et du travail. — Nécessité du travail pour accroître le capital. — Patrons et ouvriers. — L'abondance du capital est un bienfait pour l'ouvrier. — Mot de Cobden. — La typographie Marne, à Tours. — Puissance du capital. — Comment s'est fondé le Creusot.
Tout le monde connaît les Aventures de Robinson Crusoé, cette allégorie charmante que nous a léguée Daniel de Foë, et qu'on lit avec plaisir à tout âge. Robinson, égaré par la tempête, aborde dans une île ignorée, étendue, peuplée de mille oiseaux divers et traversée par de clairs ruisseaux.
Le voilà, dès l'abord, maître absolu d'un petit royaume que personne ne semble vouloir lui disputer, et certes, si l'on s'en tenait aux apparences, il pourrait passer pour le mortel le plus riche et le plus favorisé; mais il est seul, il n'a p'as d'abri, pas de nourriture, et la chaleur l'accable, la faim le tourmente. Au milieu de cette vaste contrée il se sent faible et misérable, et, parmi ces richesses naturelles dont le hasard des flots Ta rendu possesseur, il se reconnaît pauvre.
« Je suis le plus grand propriétaire du monde, dit-il, et le plus misérable des hommes ; le sol n'est pas pour moi un capital. J'aurais sauvé du naufrage un sac de louis, que je n'en serais pas plus avancé: l'argent ne serait pas pour moi un capi-
tal; mon travail unique et forcé, c'est la chasse. La seule chose qui pourrait me permettre de passer à d'autres occupations, ce serait de prendre chaque jour un peu plus de gibier qu'il ne m'en faut pour la journée, et d'avoir ainsi des provisions ; je pourrais fabriquer des armes qui rendraient ma chasse plus productive, me permettraient d'augmenter mes provisions et mettraient mon temps en disponibilité pour des travaux de plus longue haleine. Je vois bien que le premier des capitaux, ce sont les provisions; le second, les instruments. »
Or ces provisions et ces instruments ne sont autre chose que le capital, sans lequel il ne pouvait subsister.
En vain eût-il travaillé tout le jour ; s'il n'avait économisé et constitué un capital, il n'eût pu se créer des armes pour chasser et se défendre plus tard contre les sauvages, ni construire sa demeure, ni cultiver les plantes dont il avait besoin. Mais si, d'autre part, fier des réserves qu'il avait faites, des grains qu'il avait récoltés, du gibier dont il avait fait provision, il avait pris la détermination subite de cesser de travailler, de vivre sur ses économies et de laisser au hasard le soin de son existence, bien certainement il eût rapidement épuisé ses ressources, et, un jour, privé du nécessaire, il fût mort de faim ou eût été dévoré par les Cannibales.
Voyez, au contraire, l'heureux résultat de son énergie et de sa sagesse. Réunissant dans sa main
le capital et le travail, il donne au premier une importance de plus en plus considérable, en même temps qu'il rend le second moins pénible et plus productif. Peu à peu, ses récoltes s'accroissent; les arbres qu'il a plantés lui donnent, avec des fruits délicieux et une ombre rafraîchissante, un rempart contre les ennemis qui peuvent l'assaiUir. A sa cahute primitive, obscure et mal disposée, succède une habitation coquette, entourée d'une triple haie d'arbustes, enjolivée de guirlandes de fleurs et de plantes aromatiques. L'intérieur, par ses soins, s'est enrichi de meubles et de tablettes, et une chaise légère a remplacé le banc grossier des premiers jours. Le chant de son perroquet, les caresses de ses chats et de ses chiens le consolent un peu de sa solitude, et dans sa demeure qu'il appelle avec orgueil « son château», il peut désormais défier la faim et attendre patiemment de la Providence le navire qui le rendra à sa patrie et à sa famille.
Voilà les conséquences d'une union sage 1 entre le capital et le travail; car, de même que le capital est né du travail et tire de lui sa puissance et sa propriété productrice, de même aussi il ne peut se maintenir ou s'accroître qu'avec lui et par lui.
Ne croyez pas que l'histoire de Robinson soit une simple fiction inventée à plaisir ou un exemple purement imaginaire.
Si nous passons du roman à la vie réelle, nous retrouvons partout la justesse et l'exacte vérité de
îce principe : que le travail et le capital ne peuvent rien l'un sans l'autre .
Je suppose qu'un cultivateur économise tous les ans une somme assez importante sur la vente de sa récolte. Avec le montant de ces épargnes, il achètera sans doute des prés, deç vignes et du bétail, ou bien il placera son argent en rentes, de façon à augmenter peu à peu son capital et ses revenus.
Ce capital, de nouveau fécondé par le travail, -donnera des produits plus considérables, qui, s'ac- ■cumulant tous les jours, procureront une grande richesse à leur possesseur.
Mais admettons que, au lieu de placer ses économies, son capital dams l'industrie, dans le commerce ou, comme cela se fait le plus souvent, dans l'achat de pièces de terres, ce cultivateur ait entassé ses écus dans un bas de laine, et qu'un jour, fatigué ou incapable de travailler, il soit contraint pour vivre de prendre sur ce capital.
Qu'arrivera-t-il ?
C'est que cette réserve, n'étant plus entretenue par de nouvelles épargnes et par un travail constant, s'épuisera rapidement, et que l'imprévoyant cultivateur sera bientôt réduit au plus complet dénuement, à la plus affreuse misère.
Ainsi donc, sans le travail, pas de capital; mais aussi, ajouterons-nous, sans le capital, pas de travail rémunérateur.
On a voulu, de tout temps, créer un antagonisme •entre le capital et le travail, entre le patron et l'ouvrier, et cet antagonisme entretenu par les
hommes de désordre a nui considérablement à l'amélioration matérielle et morale des classes ouvrières. Vous n'avez pas été sans entendre dire, même par des gens de bonne foi : « Le patron, c'est le plus grand adversaire de l'ouvrier; il se nourrit des sueurs de ceux qu'il occupe. Tandis que l'ouvrier travaille péniblement pour gagner son pain de chaque jour, le patron s'enrichit et s'élève. » En un mot, comme le disait jadis le bon la Fontaine :
Notre ennemi, c'est notre maître.
Rien n'est plus facile à réfuter qu'un semblable raisonnement; il suffit pour cela de se livrer un instant à la réflexion ; et cependant les gens criminels qui propagent ces mauvaises doctrines sont malheureusement trop souvent écoutés.
Qu l est-ce donc qu'un patron?
C'est un ouvrier économe, rangé, qui s'est créé un capital et s'en est servi pour acheter un établissement.
Tous les jours, vous voyez au milieu de vous de braves et honnêtes artisans sans fortune et sans appui qui, à force de travail et d'économie, s'élèvent peu à peu, se procurent, une année, les outils nécessaires à leur métier, une autre année, des matériaux pour faire eux-mêmes et pour leur propre compte quelques petits travaux en dehors de leur tâche habituelle ; puis, un jour, ils achètent une boutique déjà achalandée ou fondent une industrie dans laquelle ils emploient des ouvriers
et des apprentis. Ils deviennent ainsi patrons à leur tour.
Or, qu'il s'agisse d'un modeste atelier ou d'une riche manufacture, pour en devenir le propriétaire ou le chef, il a fallu posséder un capital, et ce capital n'est que le résultat d'un travail antérieur et d'épargnes laborieusement amassées soit par le possesseur actuel, soit par ses ascendants, dont il est solidaire.
Bien loin donc d'être l'ennemi du travail, le capital en est l'appui, le stimulant. 11 existe entre eux plus qu'un accord : une parenté, une identité. Ne naissent-ils pas l'un de l'autre ? Pour devenir capitaliste, ne faut-il pas travailler? Et pour donner au travail plus de puissance, le capital n'est-il pas nécessaire, indispensable ? Séparez-les un seul instant, et vous ne les trouverez plus ni l'un ni l'autre .
A tout instant nous avons la preuve de l'union qui existe entre eux. Qu'un patron , qu'un chef d'usine, le possesseur du capital en un mot, fasse des affaires douteuses, que sa fabrication se ralentisse; aussitôt il diminue les heures de travail, il abaisse les salaires; puis, si les événements continuent à être peu favorables, il renvoie un certain nombre d'ouvriers, et quelquefois il ferme ses ateliers. Si, au contraire, il écoule facilement ses produits , si les commandes lui parviennent nombreuses et rémunératrices, le capital s'accroît et, en même temps, s'augmentent le nombre des ouvriers, les heures de travail et
le salaire. Les ouvriers, mieux payés, peuvent mieux se nourrir, et, sur leurs salaires, accorder à la prévoyance une part plus forte.
Un Anglais illustre, Cobden, disait :
« Quand deux patrons courent après un ouvrier, le salaire hausse ; quand deux ouvriers courent après un patron, le salaire baisse. » Ce qui revient à dire que lorsque le capital manque, le travail diminue, tandis qu'il augmente quand le capital est abondant. En effet, l'augmentation dii capital est un bienfait. Plus il y a de capital dans un pays, plus il y a d'occupation pour les ouvriers ; plus le nombre des capitalistes est grand, plus il y a de chances pour les ouvriers d'avoir du travail' à de bonnes conditions.
Il est une autre utilité du capital, très-importante pour la classe ouvrière, et que nous ne devons pas oublier de faire remarquer : c'est qu'il permet de l'occuper quand le travail est peu abondant. 11 est quelquefois de l'intérêt d'un grand manufacturier de conserver ses ouvriers, même quand il restreint sa production et vend ses marchandises sans bénéfice ou à perte.
La raison en est simple. — Son établissement lui a coûté des sommes considérables. S'il s'arrête, il perd l'intérêt de l'argent qu'il y a consacré, et son matériel, n'étant pas entretenu, se détériore. Il peut se faire que la crise qui l'atteint ne .soit que passagère, et alors il retrouve, grâceh quelques sacrifices, son personnel dispos et au complet. De la sorte, tout en sauvegardant
ses. intérêts, il a rendu service à ses ouvriers auxquels il a pu donner du travail et du pain.
Les exemples d'une semblable conduite ne sont pas rares, et nous pourrions en citer un grand nombre. Nous nous contenterons de rappeler l'attitude qu'a observée, lors des événements de 1848 r M. Marne, l'éminent imprimeur de Tours, dont le monde entier admire les belles créations typographiques.
Au moment où éclatait la révolution, M. Marne, d'abord simple associé de sa maison, en était devenu, depuis peu, le seul maître et le seul directeur. La situation de l'industrie était très-précaire ; le crédit s'était resserré, et au milieu des difficultés de toutes sortes qui sont la conséquence inévitable d'une nouvelle installation, M. Marne eut tin instant la pensée de mettre dehors, sauf à lesreprendre plus tard, la majeure partie de ses ouvriers. Aprèsbien des hésitations, ilne le voulut pas faire ; et, en songeant aux infortunes que créerait sa détermination, il résolut de lutter contre les circonstances. L'argent était rare : ne pouvant en emprunter à des conditions acceptables, il vendit à vil prix sa maison de campagne, qu'il s'était plu à orner de tout ce qui peut charmer, et où il espérait achever ses jours. — En maintenant, au prix de ces durs sacrifices, son imprimerie en activité r tandis que beaucoup dé ses confrères s'arrêtaient, M. Marne consolida ses relations, conserva son personnel, et, lorsque l'ordre fut rétabli et que les affaires eurent repris une physionomie «normale f
il put occuper une position exceptionnelle dans son industrie, et poser les fondements de la solide et juste réputation dont il jouit.
Aujourd'hui, il possède une fortune immense; il a pu racheter la propriété qu'il avait vendue aux jours difficiles, et il est entouré d'un personnel ouvrier qui le respecte et l'estime.
Qui donc, après cet exemple, osera dire que le capital est l'ennemi du travail et que son accroissement est un danger?
Que de merveilles, au contraire, il produit ! Quelle puissance il porte en lui, lorsqu'il est soutenu par le travail ! Grâce à son accumulation, la culture de la terre a pris d'immenses développements. La bêche etla charrue ont certainement une puissance ; mais, avec le capital, les agriculteurs ont pu se procurer des machines à vapeur perfectionnées qui leur permettent de couvrir de blé des étendues considérables de terres jadis incultes. Le capital change des marais empestés en verdoyantes prairies, des bois malingres et improductifs en fertiles guérets, des cahutes malsaines en maisonnettes 'propres et gaies ; il creuse nos canaux et entretient nos grandes voies de communication; il enrichit le pays qui l'utilise et répand le bien-être et l'aisance.
Savez-vous comment s'est formée la ville du Creusot ?
C'était, à l'origine, une bourgade fort insignifiante, habitée par quelques ouvriers misérables. Un jour, le capital vint la visiter : les mines sur les-
quelles elle reposait étaient fécondes ; elles furent exploitées, et bientôt, l'activité s'y déployant dans des proportions immenses, accoururent en foule des familles d'artisans qu'attiraient des salaires rémunérateurs et l'espoir d'un avenir assuré.
Aujourd'hui, le Creusot (1) est une véritable ville dotée d'écoles, d'églises, de bibliothèques, .d'un chemin de fer, de monuments coquets et utiles, et habitée par une population ouvrière aisée et instruite que les derniers recensements portent à 24,000 âmes environ.
C'est là un des nombreux exemples de ce que peut le capital aidé par le travail, et il suffirait amplement à confondre ceux qui le calomnient ou l'attaquent.
(1) On ne peut parler du Creusot, sans nommer l'homme éminent qui Ta créé. M. Schneider, que le pays a eu la douleur de perdre dernièrement, s'était élevé par son intelligence et son tra vail à la direction de cet établissement dont il était devenu bientôt Tâme, et en quelques années, il relevait au plus haut degré de prospérité. Ses qualités éminentes, sa grande situation commerciale le placèrent de bonne heure en relief: en 1845, il était nommé membre de la Chambre des députés ; le ministère du commerce et de l'agriculture lui était confié en 1851; puis, en 1852, la vice-présidence du Corps législatif dont il obtint la présidence en 1«865 à la mort du duc de Morny.