DEUXIEME PARTIE
V échange» — Ce qu'était l'échange à la naissance des sociétés. — Les résultats de l'échange. — Le fabricant d'épingles. — Mécanisme de l'échange. — Une page de Bastiat. — L'intérêt personnel est le motif de l'échange. — L'échange au point de vuemoral. — L'homme seul échange. — Les castors et les fourmis. — L'échange est inhérent à la race humaine. — Le roman de Daniel de Foë. — Les bornes de l'échange. — Il se multiplie à mesure que les hommes se rapprochent. — Lois auxquelles il obéit et instruments dont il se sert.
Le capital et le travail sont, avons-nous vu, les éléments premiers, indispensables de la production ; il en est encore un autre non moins puissant, non moins efficace, en vue duquel même la production s'opère, s'accroît et se perfectionne :. c'est Y échange.
Envisagé au point de vue économique, l'échange n'est qu'un des moyens mis à la disposition de l'homme pour produire davantage, mieux et à moins de frais, et ce moyen n'acquiert une importance et un développement sensible qu'à mesure qu'il se multiplie et par conséquent à mesure que la civilisation dont il est l'instrument nécessaire s'accroît elle-même.
A la naissance de l'industrie, chaque individu, travaillait isolément, produisant uniquement pour lui et sa famille et consommant à peu près seul
tous ses produits. Si par hasard, il s'associait à quelques-uns de ses semblables dans un but commun, soit pour saisir une proie que seul il n'eût pu atteindre, soit pour arracher du sein de la terre des fruits ou des métaux, une fois l'objet obtenu, il partageait la proie ou le bénéfice avec ses associés et en consommait sa part
Dans un tel état de choses, les relations n'existaient pour ainsi dire pas et les échanges étaient nuls. Aussi se produisait-il ce fait regrettable que chacun, s'appliquant uniquement à recueillir ce que la terre offrait d'elle-même, était exposé à se trouver avec un excédant considérable de certains produits tandis que d'autres non moins utiles lui faisaient défaut. De là résultait un mauvais emploi des fruits du travail, surabondance d'un côté et disette de l'autre.' On laissait perdre le superflu et on souffrait de la privation des objets qu'on ne possédait pas ; en un mot, oh gaspillait" et on se privait.
Dès que les hommes commencèrent à s'entendre et à se former en société, ils trouvèrent bientôt un remède à ces désordres, en faisant entre eux l'échange de leur superflu. Celui qui avait été heureux à la chasse, livrait une partie de son gibier à son voisin pour en obtenir les grains nécessaires à son alimentation ou la laine de ses troupeaux ; alors qu'un autre qui était parvenu à faire produire à la terre des fruits savoureux échangeait ce qu'il avait de trop contre une peau de bête destinée à le couvrir ou contre un mor-
ceau de fer dont il se forgeait une arme. De là sorte, les fruits du travail se répartirent avec plus de profit pour tous ; le gaspillage diminua et les privations devinrent moins pénibles.
Ce n'était toutefois qu'un premier pas dans la voie de la sociabilité : peu à peu, les échanges devenant plus fréquents firent naître l'idée de la division du travail. Celui qui excellait à la chasse ou à la pêche, remarquant qu'il y avait pour lui plus d'avantage à s'y livrer exclusivement qu'à partager son activité entre plusieurs occupations différentes, puisque au moyen de l'échange il parvenait à varier ses jouissances, se renferma autant que possible dans cette occupation unique. Un autre se borna à cultiver la terre ; un troisième à fabriquer des instruments de chasse, de pêche ou de labour ; un quatrième à préparer les peaux de bêtes tuées à la chasse ou à confectionner des vêtements avec la laine des troupeaux ; les travaux se partageant, chacun se choisit une spécialité et tous firent entre eux l'échange de leurs produits respectifs.
La production devint ainsi plus abondante, par cette double raison que chacun se rendit plus habile dans la spécialité qu'il s'était réservée, et que livré à la même occupation, il put se procurer dans son genre un plus grand nombre d'outils.
C'est, en effet, l'un des premiers résultats de l'échange d'avoir corrigé le désordre qui existait primitivement dans la répartition des fruits, et amené la division du travail qui a eu pour consé-
quence à son tour une production plus active et plus féconde, en même. temps qu'elle conduisait elle-même à la multiplication et à la généralisation des échanges.
Il est un fait constant que la simple réflexion permet d'entrevoir et qui est produit par l'échange, c'est que dans une société où il existe dans sa plénitude, chacun dés membres qui en fait partie jouit d'une quantité d'avantages beaucoup plus considérable qu'il n'en procure à ses semblables. Prenons pour exemple le fabricant d'épingles dont toutes les aptitudes et tous les instants sont employés à la confection totale ou partielle d'une épingle. Pendant qu'il taille, aiguise ses fils de fonte ou de laiton, le boucher prépare la chair des animaux qui doit l'alimenter, le tailleur coupe et réunit les étoffes dont il veut se vêtir, le boulanger pétrit son pain et le cultivateur veille à ce que la vigne, les blés et les arbres à fruits produisent des récoltés suffisantes pour calmer sa soif ou satisfaire à ses besoins. De leur côté, le tailleur, le cultivateur, le boulanger et le boucher se livrent sans inquiétude à leurs occupations journalières, sachant bien que les objets qui leur peuvent être nécessaires ou utiles seront mis à leur disposition en échange de leur travail ou de son équivalent.
Un de nos économiste^ les plus profonds et les plus spirituels à la fois, Frédéric Bastiat a tracé sous une forme saisissante un tableau des services que chaque individu reçoit, par la loi de l'échange,
de la société "à laquelle il appartient : « Prenons, dit-il, un homme appartenant à une classe modeste de la société, un menuisier de village, par exemple, et observons tous les services qu'il rend à la société et tous ceux qu'il en reçoit ; nous ne tarderons pas à être frappés de Fénorme disproportion apparente.
« Cet homme passe sa journée à raboter des planches, à fabriquer des tables et des armoires; il se plaint de sa condition, et cependant que reçoit-il en réalité de cette société en échange de son travail?
« D'abord tous les jours, en se levant, il s'habille, et il n'a fait personnellement aucune des nombreuses pièces de son vêtement ; or pour que ces vêtements, tout simples qu'ils sont, soient à sa disposition, il faut qu'une énorme quantité de travail, d'industrie, de transports, d'inventions ingénieuses ait été accomplie. Il faut que des Américains aient produit du coton, des Indiens de l'indigo, des Français de la laine et du lin, des Brésiliens du cuir ; que tous ces matériaux aient été transportés en villes diverses, qu'ils y aient été ornés, filés, tissés, teints, etc.
«Ensuite, il déjeune. Pour que le pain qu'il mange lui arrive tous les matins/il faut que les terres aient été défrichées, closes, labourées, fumées, ensemencées ; il faut que les récoltes aient été préservées avec soin du pillage ; il faut qu'une certaine sécurité ait régné au milieu d'une innombrable multitude ; il faut que le froment ait été ré-
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colté, broyé, pétri et préparé; il faut que le fer, l'acier, le bois, la pierre, aient été convertis par le travail en instruments de travail; que certains hommes se soient emparés de la force des animaux, d'autres du poids d'une chute d'eau, etc. ; toutes choses dont chacune prise isolément suppose une masse incalculable de travail mise en jeu, non-seulement dans l'espace, mais dans le temps.
« Cet homme ne passera pas sa journée sans employer un peu de sucre, un peu d'huile, sans se servir de quelques ustensiles.
« Il enverra son fils à l'école pour y recevoir une instruction qui, quoique bornée, n'en suppose pas moins des richesses, des études antérieures, des connaissances dont l'imagination est effrayée .
« Il sort : il trouve une rue pavée et éclairée. On lui conteste une propriété ; il trouvera des avocats pour défendre ses droits, des juges pour l'y maintenir, des officiers de justice pour faire exécuter la sentence ; toutes choses qui supposent encore des connaissances acquises, par conséquent •des lumières et des moyens d'existence.
« 11 va à l'église ; elle est un monument prodigieux, et le livre qu'il y porte est un monument peut-être plus prodigieux encore de l'intelligence humaine. On leur enseigne la morale, on éclaire son esprit, on élève son âme, et pour que tout cela se fasse, il faut qu'un autre homme ait pu fréquenter les bibliothèques, les séminaires, puiser «à toutes les sources de la tradition humaine, qu'il
ait pu vivre sans s'occuper directement des besoins de son corps.
« Si notre artisan entreprend un voyage, il trouve que pour lui épargner du temps et diminuer sa peine, d'autres hommes ont aplani, nivelé le sol, comblé des vallées, abaissé des montagnes, joint les rives des fleuves, amoindri tous les frottements, placé des véhicules à roues sur des blocs de grés ou des bandes de fer, dompté les chevaux ou la vapeur, etc. »
Cette esquisse n'est-elle pas parfaite et ne faitelle pas entrevoir nettement le but social de l'échange. Or cet homme dont parle Bastiat n'est pas le seul dans son cas ; chacun de ceux qui contribuent à lui donner ce bien-être et ces commor dites de l'existence que nous venons de retracer, jouit à son tour des bienfaits de l'échange, et reçoit dans une proportion beaucoup plus considérable qu'il ne donne. Il ne faut pas supposer toutefois qu'il ait été l'objet de faveurs particulières, et que les avantages dont il est comblé, lui aient été concédés gratuitement. L'intérêt personnel a été le mobile principal de l'échange. Le but de cette forme de transaction est en effet de subvenir aux exigences de la vie avec le moins de peine et le moins de frais possibles et de procurer à chacun les services des autres en retour des siens ou les produits de leur activité en cédant son travail. Dans ce marché, chaque partie contractante établit le compte des avantages ou des désavantages de l'opération, apprécie ce qu'on lui demande, le
compare à ce qui lui est offert et le marché ne se conclura qu'autant que chacune d'elles aura acquis la certitude que ce qu'elle doit donner ou faire lui coûtera moins de peine et moins de frais que ne vaut à ses yeux le service ou le produit qu'on lui demande.
Mais, en dehors de son utilité au point de vue exclusivement matériel et personnel, l'échange a d'autres résultats plus élevés dans le domaine moral. Il est la manifestation économique, de la sociabilité humaine et le témoignage vivant des lois civilisatrices.
En effet, de tous les êtres animés qui peuplent la terre, l'homme seul échange, et aucun naturaliste n'est \enu jusqu'ici révéler cette faculté dans une des innombrables variétés d'espèces qui font l'ornement de notre planète. On voit bien certains animaux travailler et produire, arriver même dans leur travail à un certain degré de perfection qui frappe et excite l'admiration ; mais ce travail et ce produit ne dépassent pas les limites des besoins personnels et le plus souvent immédiats à satisfaire, et ne donnent pas lieu à l'échange.
Prenons pour exemple quelques-uns des êtres de cette création inférieure qui vivent en société, c'est-à-dire parmi les quadrupèdes, les castors, et, parmi les insectes, les fourmis et les abeilles. On sait quB le castor est réputé l'un des animaux les plus industrieux de l'espèce animale. Il établit ordinairement sa demeure au bord de l'eau, et,
pour la mettre à l'abri des inondations, construit une digue dont la dimension et la solidité sont un sujet d'étonnement, surtout lorsqu'on se rend compte de la taille exiguë de l'ouvrier. Cette digue se compose le plus souvent d'un arbre énorme que les castors scient et rongent avec leurs dents, qu'ils coupent en peu de temps et font ensuite tomber en travers du cours d'eau. Ils le débarrassent alors des branches de la cime pour le mettre de niveau et le faire porter partout également, puis le poussent à l'endroit où ils veulent bâtir leur retranchement. Pendant cette opération, d'autres castors abattent des arbres moins forts, en font des pieux qu'ils enfoncent profondément dans le lit de la rivière à l'aide de leurs pieds et de leurs dents, formant ainsi un pilotis serré qu'ils consolident avec des branches entrelacées et dont ils maçonnent tous les intervalles avec de la terre gâchée et préparée.
Cette œuvre terminée, ils élèvent leurs cabanes ou maisonnettes sur un pilotis plein, en ayant soin d'y pratiquer deux issues, l'une pour aller à terre, l'autre pour se jeter à l'eau, et la confection en est si solide, les murailles en sont revêtues d'un stuc si bien gâché et si proprement appliqué que l'eau des pluies ne les peut pénétrer ni le vent le plus impétueux les ébranler.
N'y a-t-il pas dans cet acte le témoignage d'une intelligence développée et le signe d'une civilisation avancée? Assurément; mais on n'y trouve pas les traces d'un échange quelconque de ser-
vices: tout s'y fait en commun, du moins le gro» œuvre, parce que les forces divisées de chacun ne suffiraient pas à son exécution ; mais la digue achevée et le danger de l'inondation conjuré, l'union disparaît, l'individualité la remplace et chacun songe à soi sans se soucier de son voisin.
Les fourmis, ce peuple parcimonieux et actif qu'on rencontre à chaque pas dans nos pays et dont les mœurs nous sont connues, amassent bien dans leurs greniers profonds Jes provisions de la saison mauvaise; les abeilles, dont les ruches coquettes ornent le verger d'un grand nombre de nos fermes, vont bien de fleur en fleur butiner et recueillir le suc destiné à faire le miel ; mais ni les unes ni les autres ne songent à donner le produit de leur travail en échange d'autres produits. L'abeille défend son miel contre l'imprudent quFsonge à le lui ravir, et la fourmi, de son côté, le bon La Fontaine Ta dit il y a longtemps :
La fourmi n'est pas prêteuse ;
elle réserve pour ses besoins propres le fruit de ses labeurs et de son épargne.
Aucun de ces êtres, même le plus parfait, le plus semblable à l'homme par un de ses attributs ou une de ses qualités, n'obéit donc à cette loi suprême de la sociabilité, ne pratique l'échange à un degré quelconque, et ne travaille dans le but d'épargner aux autres et à soi-même les peines
qui résultent de la multiplicité des objets à se procurer pour vivre. L'homme au contraire, dès qu'il a franchi le seuil de l'âge primitif, n'aspire à la société que pour accroître son bien-être par l'échange réciproque des fruits du travail ; la solitude lui pèse, car elle lui démontre sa faiblesse et son impuissance tout en nuisant au développement de ses facultés. L'échange d'ailleurs est dans son essence : il se manifeste par le langage qui traduit la pensée comme par la variété des intelligences qui produit la diversité des œuvres humaines et par conséquent accroît les éléments de la richesse et de la civilisation. La parole évangélique : Aimez-vous les uns les autres, trouve son complément dans cet axiome économique :
Aidez-vous les uns les autres, dont la loi naturelle nous fait une obligation sous peine de l'existence.
Il est à remarquer, en effet, que l'espèce animale satisfait amplement à tous ses instincts, ou du moins à tous ses besoins, sans le secours d'autruï. Pour la race humaine, au contraire, dans l'isolement, ses besoins surpassent ses facultés, tandis que, dans l'état social, le fait opposé se produit, ses facultés surpassent ses besoins. Il s'ensuit que homme isolé ne peut vivre, et que, dès qu'il échange avec ses semblables, dès que la sociabilité apparaît, « les besoins les plus impérieux font place à des désirs d'un ordre plus élevé • » et ainsi de suite à mesure que la perfectibilité s'étend et s'accroît.-
Vous avez lotis lu, chers lecteurs, cette charmante fiction de Daniel de Foë, à laquelle j'ai déjà fait allusion dans le cours de ces causeries, Robinson Crusoë, qui a charmé notre enfance et qui certainement intéressera bien des générations après nous. Vous vous rappelez que l'infortuné naufragé est jeté sur une plage déserte, inconnue, où tout ce qui est nécessaire à l'homme manque totalement : couvert, nourriture, vêtement pour se garantir du froid et du chaud ; où la solitude la plus affreuse ne laisse aucune espérance de société et par conséquent d'échange. Que doit-il advenir de lui s'il n'est en possession d'aucun moyen étranger à son être qu'il puisse utiliser pour soutenir son existence? Il n'a qu'à mourir de la mort la plus douloureuse. Mais Daniel de Foë qui veut le faire vivre afin de le faire servir aux fins de sa thèse philosophique (1), fait à l'état social des concessions forcées, et admet que Robinson a sauvé avec lui quelques objets indispensables, c'est-à-dire des provisions pour les premiers jours, un fusil, de la poudre et du plomb pour se défendre et se procurer des aliments, une hache, un couteau, des cordes, des planches, du fer, des scies afin de se construire un abri et de faciliter
(1) Robinson Crusoé. cache sous une apparence romanesque une idée philosophique d'une haute portée. Son auteur a voulu mettre l'humanité, la volonté aux prises avec la nature ou la force aveugle, la domptant et l'obligeant à obéir. C'est en même temps, dit un écrivain contemporain, « l'humanité conduite à la piété et sachant trouver Dieu à travers la nature, ses clartés, ses nuages et ses tempêtes. »
ses travaux, et, tant il connaissait la répulsion del'homme pour la solitude, il lui accorde même des compagnons, des amis, les plus rapprochés de l'homme, un chien et deux chats. Or, tous ces objets étaient le fruit d'une civilisation avancée et n'avaient pu être acquis qu'au moyen de l'échange. Robinson, livré à ses propres forces,, n'aurait pu se les procurer par son travail, puisque tous les outils nécessaires lui auraient fait défaut, qu'il n'aurait pas eu probablement les connaissances multiples qu'exige la confection de ces objets, et que l'exécution d'un seul d'entre eux lui aurait peut-être pris tout son temps. Daniel de Foë, en les lui donnant, a rendu sa situation plus supportable et suppose que Yéchange avait eu lieu ; et, afin de rendre son roman vraisemblable, il a été obligé d'attribuer à son héros ce bien social beaucoup plus précieux que tous ceux dont nous venons de faire rénumération, c'est-à-dire les idées, les souvenirs de l'expérience. 11 ressort de tout ce que nous venons d'exposer que le caractère de l'échange est de créer le plus de satisfactions avec le moins d'efforts possibles, et, par conséquent, d'amoindrir, soit par l'union* des forces, soit par la division des moyens de production, les obstacles qui peuvent s'interposer entre les besoins de l'homme et ses satisfactions. Il est facile de comprendre alors quelles bornes peuvent être assignées à l'échange. Il s'étendra tant que l'effort exigé par lui sera moindre que l'effort qu'il aura épargné, ou, en d'au-
très termes, il se développera jusqu'au jour où il serait plus onéreux qu'utile, selon l'expression de Bastiat.
Rendons le fait sensible : un menuisier a besoin de clous pour achever la confection d'une boite ; aura-t-il avantage à faire lui-même les clous qui lui sont nécessaires ou bien à les demander au cloutier son voisin ? S'il calcule que le défaut d'outils et d'habileté pour confectionner ces clous exigera de sa part des efforts plus considérables, et une perte de temps plus grande, se traduisant en une dépense d'argent plus importante que celle qui résulterait de l'échange, il achètera les clous au cloutier ; dans le cas contraire, il les forgera luimême.
Or cette force de l'échange, cette puissance qui en découlé, ces avantages qu'il produit s'accroissent, se multiplient et se perfectionnent à mesure que les hommes se rapprochent et s'agglomèrent, parce que ceux-ci savent mieux se partager les occupations, diminuer les obstacles qui s'opposent à l'exécution de certaines œuvres, et combiner les forces de leur intelligence ; d'où il suit que l'échange devient d'autant plus profitable et possède d'autant plus de force et de puissance que les agglomérations sont plus considérables. Il est plus facile dans les grandes villes que dans les villages parce qu'il est plus fréquent et que les moyens de le multiplier s'offrent d'eux-mêmes.
Toutefois, quelles que soient les conditions de son existence et de son étendue, l'échange est
forcé d'obéir à certaines lois, de même qu'il lui faut, pour se manifester, se servir de certains instruments : ces . lois sont la valeur et les prix ; les instruments sont la monnaie, le crédit et les banques.
La valeur et le prix. — La valeur varie suivant certaines conditions.
— Le produit d'un hectare de terre. — Différence entre le manœuvre et le sculpteur. — Le talent est une mesure de la valeur.
— Le prix d'une toile de Murillo. — La valeur des choses ne se mesure pas uniquement par leur utilité. — Les diamants. — Ce qu'a coûté le régent.
Vous devez rencontrer parfois sur votre passage, chers lecteurs^, de ces personnes à la mise quelque peu négligée, au regard scrutateur, fouillant les boutiques d'antiquailles, examinant d'un œil avide ou feuilletant d'une main fiévreuse de vieux livres ou d'anciennes gravures , discutant avec le marchand le prix d'un objet choisi, puis emportant, avec le soin et la sollicitude d'un avare pour son trésor , un elzévir poudreux ou un tableau noirci et presque indéchiffrable.
Demandez-leur ce qu'elles pensent de leurs acquisitions : toutes vous répondront, d'un air mystérieux, qu'elles ont fait une bonne affaire, et que le prix qu'elles ont consacré à leurs achats est assurément inférieur à la valeur des objets qu'elles ont découverts.
Vous-mêmes parfois ne vous êtes-vous pas surpris à dire : Cette dentelle vaut plus qu'elle ne coûte, ou bien encore : Ce meuble Louis XV est admirablement conservé, et je ne l'ai certainement pas payé le tiers de sa valeur ?
Que signifient ces propos? N'y a-t-il pas toujours une corrélation intime entre le prix d'une chose et sa valeur, et chacun de ces termes n'exprime-t-il pas la même pensée? En un mot, la valeur des choses n'est-elle pas toujours la même?
Non. La valeur d'une chose représente la quantité de travail et de capital que cette chose a absorbée, et elle est déterminée par certaines circonstances qui ont sur elle une grande influence, telles que la quantité ou la difficulté du travail, la qualité, c'est-à-diïe le plus ou moins de perfection des objets, leur rareté et enfin les rapports entre l'offre et la demande.
Supposons qu'un cultivateur ait consacré à la culture du lin un hectare de terre ; la récolte se fait dans de bonnes conditions et le lin vendu à un manufacturier rapporte 3,000 francs. L'industriel, à son tour, fait subir à ce lin diverses préparations. Par ses soins , il est confié à des ouvriers qui le filent et le tissent, et, un beau jour, il sort des ateliers transformé en élégants mouchoirs de batiste , ourlés et brodés avec goût, et dont la valeur, accrue par le travail, s'élève à -50 ou 60,000 francs.
Ainsi le prix de ce textile transformé en tissu représentera le prix du travail qu'il a coûté à produire. Est-ce à dire que ce soit là une règle invariable? Assurément non, et il est quelques exceptions à ce principe ; mais elles sont rares. Un morceau d'or trouvé par hasard par un habitant de l'Amérique parmi les sables d'une rivière, se
vendra aussi cher que l'or extrait avec peine des mines. Pourquoi? C'est que, pour se procurer un poids d'or quelconque, il faut ordinairement un travail qui exige un prix déterminé : or, comme on ignore d'où vient l'or, on le paye comme on est habitué à le payer, qu'il soit le résultat d'un travail ou d'une découverte fortuite.
. La difficulté de travail est aussi une des causes du prix des objets, et rien n'est plus naturel. On ne peut faire payer aussi cher une planche sim>plcment rabotée et un bloc de bois sculpté et dentelé. Il n'en faut pas conclure qu'une chose difficile à obtenir soit toujours pénible à " faire : c'est celle que peu de personnes sont en état d'exécuter.
Il est plus fatigant de transporter du plâtre ou des moellons pendant douze heures que de sculpter une pierre de taille; cependant, tandis que le manœuvre recevra pour salaire deux francs par jour, le sculpteur en touchera sept ou huit.
Pourquoi cette différence ?
C'est que pour servir des maçons, traîner une brouette ou maintenir par du ciment les assises d'un mur ou d'une maison, il faut moins de talent, moins de connaissances, que pour tailler une pierre et extraire du marbre une forme humaine ou un groupe artistique.
Il est juste, n'est-ce pas? que le talent soit rér compensé.
Dans le talent même, il est des degrés multiple? dont chacun possède une valeur plus ou
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moins considérable, selon qu'il est plus ou moins apprécié et recherché.
Un petit commis de bureau, bien que possédant une belle écriture et une aptitude sérieuse pour les pratiques commerciales ou financières, ne pourra pas être rémunéré au même degré que l'homme d'expérience et de savoir auquel on aura confié la direction d'une usine ou d'une banque. Si le premier gagne douze ou quinze cents francs, le second recevra dix-huit à vingt mille francs.
L'ouvrage d'un peintre d'enseignes ne sera pas recherché autant qu'un tableau de Rûbens, de Poussin ou de Raphaël, et une toile de Meissonier ou de Détaille, les éminents miniaturistes de notre époque, pourra prétendre à des prix élevés que ne saurait atteindre une vulgaire image.
Que de toiles célèbres, aujourd'hui l'ornement de nos musées, dont le prix constituerait une fortune! Quand nous ne devrions citer que le splendide tableau de la Vierge, de Murillo, acheté par l'État, au prix de six cent mille francs, à la vente du maréchal Soult !
Croyez-vous que la différence entre le prix de la toile du peintre d'enseignes et celui d'un tableau de ces grands maîtres représente une différence de peine dans l'exécution du travail?
Non, mais bien une différence de talent ou de génie, et c'est cette différence qui se traduit par une somme d'argent plus ou moins considérable.
11 découle aussi de ces exemples que la valeur des choses ne se mesure pas uniquement par leur
utilité, mais encore par le sacrifice que nous sommes obligés de faire pour nous les procurer, autrement dit par la quantité d'argent que nous devons donner et qui en forme le prix.
En effet , un livre ou une statue n'est pas un objet aussi utile que le blé ; cependant, à surface ou à poids égal, la statue, surtout si elle est signée d'un artiste connu, coûtera mille fois ou cent mille fois plus cher que le blé. C'est ainsi que certaines choses très-utiles n'ont qu'une valeur très-minime si nous pouvons nous les procurer à peu de frais, et qu'au contraire des objets peu utiles , de pure fantaisie , possèdent une trèsgrande valeur s'il est difficile de les obtenir, soit parce qu'ils sont rares, soit parce qu'ils exigent pour leur création certaines conditions qui ne se trouvent que chez peu de personnes.
D'où vient la haute valeur que possède le*diamant?
Tout simplement de sa rareté çt des difficultés que présente sa recherche.
Vous avez peut-être lu dans certains journaux le récit de la découverte de mines de diamants. Des gens, poussés par l'ambition défaire fortune, se confient au hasard des voyages et vont dans des régions éloignées demander à la terre ce minerai envié qui doit changer leur sort. Ils se livrent alors à un rude labeur, fouillant les sables, tamisant la poussière et ne recueillant, le plus souvent en quantités restreintes, que des diamants imperceptibles dont le prix suffit à peine pour les faire vivre.
Enfin, un jour, après de pénibles recherches et d'insupportables souffrances, un heureux parmi ces milliers de pionniers découvre une pierre plus grosse, plus étincelante que les autres, qui le récompense des peines passées et l'aide à affronter l'avenir. Mais que de luttes il faut soutenir, quel esprit de patience et de persévérance il faut posséder dans l'âme pour de si maigres résultats !
Songez, chers lecteurs, que le nombre des diamants capables de procurer une fortune à leur propriétaire est extrêmement restreint; que ces diamants sont connus et ont un nom dans l'histoire. Beaucoup d'entre vous ont sans doute vu, à la grande exposition de 1867, le beau diamant de la couronne de France, acheté au commencement du dix-huitième siècle par le Régent, qui lui a laissé son nom. Ce diamant a coûté 2,250,000'fr. à cette époque, et on estime que son prix a au moins doublé de nos jours. En dehors de cette pierre magnifique, dont le poids est de 236karats (1), il en existe une pesant 279 harats et demi, appartenant au Grand-Mogol , une de 195 karats en Russie, et une autre de 139 karats en Autriche.
Or, au-dessous de ces merveilles, il est d'autres diamants très-rares, quoique moins brillants ,
(1) Le karat pèse 212 milligrammes, et le diamant d'un karat, taillé, vaut environ 250 francs ; mais au-dessus de cette grosseur, son prix augmente proportionnellement au carré du poids ; ainsi un diamant de 20 karats vaudrait 20 X 20 X 250 francs, c'est-àdire 100,000 fr.
moins lourds et moins parfaits, . dont la valeur varie naturellement selon la qualité et le poids, mais qui sont recherchés à des prix élevés, dès qu'ils apparaissent, par les personnes aisées qui relèvent ainsi la richesse d'une parure par l'éclat de leur feu et la limpidité de leur eau.
Croyez-vous que la valeur du diamant serait aussi élevée si on le trouvait disséminé comme les galets du rivage? Non, car il suffirait de se baisser pour le ramasser et il n'aurait pour ainsi dire pas de prix. C'est donc à sa rareté et à la difficulté qu'on éprouve à se le procurer qu'il doit la haute valeur à laquelle il est taxé.
Rapport entre l'offre et la demande. — Le commencement et la fin d'un marché. — Une botte d'asperges. — Les objets de consommation pendant le siège de Paris. — Des être n nés originales. — Prix au moyen âge. — Influence de la civilisation. — Le rôle des machines dans la détermination des prix. — Le drap sous Louis XIV. — L'abaissement des prix étend la consommation. — Le prix et la valeur obéissent aux lois naturelles.
Je vous disais, dans ma dernière causerie, que la valeur des choses et leur prix variaient suivant certaines conditions. Or, la circonstance qui exerce sur les prix le plus d'influence est sans contredit le rapport entre l'offre et la demande ; en d'autres termes, un objet coûte plus ou moins cher, selon qu'il est plus ou moins demandé, ou plus ou moins offert.
Une chose est chère quand l'acheteur court après le marchand ; elle se cote au contraire à des prix moins élevés quand c'est le marchand qui court après l'acheteur. Toutes les fois que le possesseur d'une marchandise quelconque cherche un acheteur, on dit qu'il y a offre de la marchandise, et toutes les fois qu'un consommateur désire acheter un objet et qu'il le recherche, on dit qu'il y a demande de cet objet.
Pour mieux vous faire comprendre le sens de cet exposé de principes, permettez-moi de prendre un exemple parmi les actes les plus vulgaires
de la rie, tel que l'acquisition sur le marché des objets de consommation nécessaires à un ménage.
Vous avez tous assisté à l'ouverture d'un marché ; vous savez par expérience à quel mouvement, à quel va-et-vient elle donne naissance. Les marchandises sont exposées peu à peu aux regards des acheteurs, et selon qu'elles sont plus ou moins recherchées ou que le nombre des amateurs est plus ou moins considérable, les prix s'établisaent.
Supposons que sur ce marché il y ait cent bottes d'asperges réparties entre les mains de dix marchandes de primeurs. Ces asperges sont de même grosseur, de même qualité, de même provenance, et, tout compte fait, chaque botte revient à environ 1 franc, représentant les frais de culture et le prix du transport du lieu de production au lieu de vente.
Afin de faire un bénéfice, les cultivateurs e les marchands fixent le prix de chaque botte à 2 francs. Au début du marché, on s'empresse autour des primeurs et on semble vouloir se les disputer. Aussitôt le cours s'élève et les marchands voulant profiter de l'affluence des demandes deviennent plus exigeants et élèvent leurs prix à 2 fr. 50.
Les premières demandes ont ainsi été plus nombreuses que les offres, et naturellement les prix sont restés élevés ; mais à la fin du marché, il reste dix bottes d'asperges non vendues ; les acheteurs deviennent plus rares et les vendeurs se voient exposés à remporter leurs marchandises.
Que feront-ils ?
Ils offriront leurs asperges, et, pour allécher le public, ils céderont à 1 fr. 50, 1 fr. 25 et peutêtre même à 1 franc, les mêmes asperges vendues 2 fr. 50 au début du marché.
D'où vient cette différence ? Est-ce que le travail de culture des dernières asperges n'aura pas été le même que pour les premières ? Absolument le même ; mais la demande ayant cessé pour faire place à Yo/fre, le prix a été abaissé et s'est mis au niveau des besoins ou des désirs des acheteurs. #
Beaucoup d'entre nous ont été à même de se rendre compte de ce fait économique pendant Investissement de Paris en 1870.
Au début, les approvisionnements étant considérables dans les magasins, et l'opinion publique, confiante danS la valeur de nos armées, ne voulant pas admettre que le siège pût durer longtemps, les prix des objets de consommation étaient modérés. Mais, lorsque les mois se furent écoulés sans apporter de changements dans la situation ; que le pain, d'abondant et de sain qu'il était, fut devenu rare, puis composé d'éléments divers, de paille, de riz, de fèves et même de cendre ; que toutes les choses nécessaires à la subsistance eurent disparu peu à peu, les prix s'élevèrent rapidement et atteignirent des proportions pour ainsi dire fabuleuses. Un œuf se payait 2 fr; le beurre, 80 fr. le kilogramme, et quel beurre ! et nous avons vu acheter la moitié d'un bœuf pour la
AUTOUR DU FOYER. 8i
somme de 3,000 fr., c'est-à-dire le prix de cinq beaux bœufs en temps normal.
Je me rappelle moi-même qu'au 1 er janvier 1871, désireux d'offrir à une de mes jeunes parentes un présent de quelque valeur, je lui fis don d'une boîte de sardines, d'un morceau de lard salé et de quelques grammes de fromage de Hollande.
Singulier cadeau, n'est-ce pas? chers lecteurs, bien capable aujourd'hui de vous faire sourire ! Eh bien, à cette époque, il fut reçu avec joie, avec reconnaissance, car ce dont il se composait était devenu si rare que, même pour des sommes considérables, on eût eu beaucoup de peine à se le procurer.
Les exemples en ce genre sont nombreux, et, si nous voulions examiner les prix des choses à différentes époques de l'histoire, nous verrions combien ils ont varié avec les besoins publics, les progrès de la civilisation et l'importance de la population.
11 ne faut pas oublier, en effet, que les inventions humaines ont opéré de complets changements dans les usages et les exigences de la vie.
C'est ainsi que l'emploi de la machine à vapeur, la création des chemins de fer ont eu sur les prix une très-grande influence. Les réformes apportées dans l'iifdustrie par les grands hommes dont l'humanité s'honore, les Watt, les Jacquart, les Papin, les Berthollet, et tant d'autres, ont révolutionné le passé.
Autrefois la soie et la toile étaient presque
inconnues en Europe ; on tissait et on brodait à la main ; les métiers étaient mal organisés ; la manière de filer le lin ou d'élever le ver à soie était défectueuse, et les objets fabriqués avec ces deux produits coûtaient très-cher, bien que grossièrement faits.
A Tépoque où les Valois et les seigneurs de leur cour se vêtissaient d'étoffes lamellçes d'or, la toile était si peu commune en France, qu'Henri IV, alors simple roi de Navarre, possédait à peine une douzaine de chemises, el encore, dans quel état étaient-elles !
Sous Louis XIV, d'après des recherches statistiques ordonnées par Colbert, les fabriques de lainage ne produisaient guère qu'un mètre d'étoffe par habitant. Aussi les draps étaient-ils cher, et tandis que les princes et les riches financiers du temps se couvraient d'habits luxueux, la plus grande partie de la population du royaume n'était vêtue que de tissus grossiers faits dans les campa gnes, sous le chaume domestique.
De nos jours, grâce à la facilité des communications, aux découvertes de la science, la plupart de ces produits sont tombés à la portée des bourses modestes. La toile, la batiste, même la plus fine, sont entre toutes les mains, mieux confectionnées, plus élégantes, avec un cachet de grâce et de finesse que ne connaissaient pas les grandes dames du vieux temps.
Certaines marchandises qu'on ne pouvait amener au sein des populations qu'à grands frais et
avec beaucoup de difficultés nous arrivent aujourd'hui en quelques heures et à des prix fort convenables. Les fruits jadis inconnus, les liqueurs des pays lointains et les produits de terres mieux favorisées, l'orange de Valence, les vins d'Italie ou les dattes d'Afrique, abondent, partout sur nos marchés; le poisson de mer, dont les rois ne pouvaient orner leur table que moyennant de grosses dépenses, franchit maintenant, en huit heures ou en douze heures au plus, la distance qui sépare Paris de l'Océan et se vend communément dans nos rues pour quelques pièces die monnaie.
Tout naturellement, la consommation s'étend avec l'abaissement des prix, et une multitude de personnes qui avaient été privées de certains objets se les procurent. C'est là une des causes qui en empêchent l'avilissement. En effet, en même temps que la production augmente et que la valeur des objets produits s'abaisse, un plus grand nombre d'acheteurs se présentent pour les obtenir, le cercle du bien-être s'agrandit par degrés, et cette demande , cette recherche maintient le taux des choses à un niveau moyen.
Il peut arriver parfois que les prix n'obéissent pas aux règles que nous avons exposées et que la concurrence amène une dépréciation dans le tarif de certains produits. Pour attirer les acheteurs, il n'est pas rare de voir des magasins en renom, tels que le Printemps, le Bon Marché, le Louvre et d'autres non moins connus, offrir des marchandises à des prix inférieurs à leur valeur ; mais
c'est là un cas particulier dont l'existence n'est que temporaire, et qui cesse dès que les circonstances qui l'ont fait naître ont disparu.
Les causes qui déterminent le prix et la râleur dérivent, en général, de la nature, et, à ce titre, elles font partie de cet ensemble de lois admirâbles qui sont la base du monde physique et social auquel nous appartenons.
La monnaie est un moyen d'échange. — La valeur d'un pantalon. — Difficultés des transactions. — Les peuples primitifs. — Les bœufs d'Homère. — Les besoins* du commerce font rechercher une monnaie invariable. — Les métaux servent d'instrument d'échange. — Un peuple de l'archipel de Gook. — Prix d'un concert. — : Dix dindons pour une romance. — La galanterie d'un roi sauvage. — Inconvénients des payements en nature.
Si je vous demandais, chers lecteurs, ce qu'on entend par le mot monnaie, bien certainement vous seriez étonnés de la question.
La monnaie ! c'est, me répondriez-vous, le salaire de notre travail, ou le prix du journal que nous tenons entre les mains; c'est cette pièce d'or, d'argent ou de cuivre que nous donnons pour obtenir le pain de chaque jour, pour payer notre loyer, nos vêtements ou nos chaussures ; c'est, en un mot, l'instrument avec lequel il nous est possible de nous procurer toutes les choses dont nous avons besoin ou que nous désirons.
Tout ceci est fort exact, j'en conviens; mais pourquoi employez-vous ces petits disques de métal pour l'acquisition des objets que vous énoncez, de préférence à tout autre produit ou à toute autre valeur, au blé, au bétail, au sel, par exemple ?
Vous croyez peut-être que je plaisante ? Pas du tout.
Pouvez-vous m'expliquer quelle analogie vous trouvez entre la pièce de monnaie et le pain ou la viande qu'on vous donne en échange ? entre un cheval et une livre d'or ? ou bien encore entre cinq grammes d'argent et une douzaine d'œufs?
Ici votre embarras commence, et la question qui vous semblait naïve au premier abord apparaît avec ses difficultés.
La monnaie, en effet, n'a pas toujours existé, et elle n'est devenue le moyen universel d'échange que lorsque les besoins des hommes, devenus plus nombreux, les eureat contraints à étendre leurs relations et à subdiviser le travail.
Il est impossible que chacun puisse produire de ses propres mains tout ce qui lui est nécessaire, et de même que nous mettons au service de nos voisins l'œuvre de notre métier, de même aussi sommes-nous obligés, à chaque instant, de recourir à eux pour toutes les choses que nous ne saurions nous procurer nous-mêmes. Or, si pour acquitter le prix des objets que nous achetons nous n'avions que le produit naturel de notre travail, il en résulterait de graves inconvénients.
Supposons qu'un cordonnier ait besoin d'un pantalon et qu'il n'ait, pour le payer, que des chaussures. Vous voyez la difficulté. Combien faudra-t-il de souliers pour arrivera la valeur du pantalon ? Quel genre de chaussure et quelle qualité d'étoffe pourront être admis à l'échange? Toutes ces questions seraient un obstacle souvent insurmontable à l'exécution d'un marché.
Et puis, il se peut faire que le tailleur n'ait pas besoin de chaussures et qu'en même temps il ait le désir d'avoir un chapeau. Il faudra donc que le cordonnier fasse avec le chapelier un premier échange et reçoive un chapeau qui lui est inutile pour le troquer ensuite contre le pantalon du tailleur. Et avant d'arriver à ce résultat, que d'ennuis ! que de démarches !
En outre, l'échange direct serait souvent impossible. Notre tailleur a besoin de pain, de vin et de bois. .Un seul des vêtements qu'il confectionne vaut tous ces objets ; mais celui qui lui donnerait du pain, c'est-à-dire le boulanger, n'a pas de vin, et le vigneron ne possède pas de bois. Cependant, il ne peut donner son habit qu'à un seul, et, tout en ayant de quoi faire un échange qui arrangerait tout le monde, il ne peut pas l'effectuer.
Ce moyen d'échange en nature fut toutefois le premier que l'histoire relève parmi les hommes. Alors que les sociétés n'étaient pas encore formées, que chacun cultivait sa terre et élevait ses troupeaux, on ne connaissait d'autre moyen de se procurer les objets ou produits dont on avait besoin qu'en donnant, à la place, d'autres objets naturels ou fabriqués, d'autres matières brutes ou travaillées dont l'estimation variait selon leur rareté ou la difficulté de leur production.
Dans les temps barbares, le bétail était employé comme instrument ordinaire du commerce, et nous lisons dans un poëme d'Homère que l'armure d'un des princes du temps coûtait neuf bœufs,
tandis que celle d'un autre guerrier en valait cent. En Abyssinie, le sel a été employé pour mesuref les échanges, et jusqu'au siècle dernier, en Ecosse, il n'était pas rare de voir les ouvriers porter au cabaret ou chez le boulanger des clous au lieu de monnaie (Adam Smith).
Ce mode de payement offrait de fréquents embarras, et les transactions commerciales en souffraient beaucoup. Les rapports avec les pays lointains surtout étaient très- difficiles ; il s'élevait de nombreuses contestations sur le prix de certaines denrées données en payement et dont la valeur différait suivant les circonstances et selon le peuple avec lequel avait lieu le trafic. Ainsi, le blé qui servait, en quelques contrées, de mesure aux échanges, ne pouvait être au même prix dans les années de disette que dans les années fertiles, et il pouvait se faire que l'estimation fixée dans le pays producteur ne fût plus exacte dans le pays destinataire. De plus, tous ces instruments d'échange étaient d'un transport coûteux, peu aisé, et les variations de température ou les fatigues du voyage les détérioraient et leur faisaient perdre par conséquent de leur valeur.
C'est ce qui engagea les peuples commerçants à se servir d'objets plus résistants, moins sujets au changement et d'une circulation plus commode. Nulle matière ne paraissait mieux remplir ce but que les métaux; aussi l'histoire nous apprend-elle qu'ils furent employés chez les Spartiates et chez les peuples dont la civilisation était plus avancée.
Les uns se servirent du fer, les autres du cuivre et les plus riches de For et de l'argent.
C'est ainsi que peu à peu la monnaie est devenue chez tous les peuples éclairés l'instrument universel du commerce, et que les marchandises de toute espèce se vendent et s'achètent ou s'échangent les unes contre les autres par son intervention.
Toutefois, il ne faut pas croire que son usage soit partout répandu. Malgré la facilité des relations commerciales, il est certaines contrées où l'échange en nature subsiste encore. Ainsi, sur les côtes méridionales de l'Afrique et dans certaines îles de l'Océanie, le trafic s'exerce au moyen de verroteries, de canifs, de couteaux et autros produits de fabrication européenne que les capitaines de navires marchands donnent aux naturels de ces pays pour obtenir les plumes ou les peaux des animaux sauvages tués à la chasse.
Il y a quelques années, une artiste d'un de nos grands théâtres parisiens, poussée par un désir insensé de faire fortune, s'embarqua sur un navire en partance pour l'Océanie. Le hasard la fit aborder dans une île de l'archipel de Cook, habitée par des peuplades à moitié sauvages, et dont la principale occupation consistait à pêcher et à chasser.
A peine débarquée, notre héroïne, suivie de quelques compagnons d'aventures, se rendit à la demeure du chef de la tribu pour lui demander l'hospitalité sur ses terres et lui offrir de donner
à ses sujets un échantillon des plaisirs et des délassements de la civilisation occidentale.
^.e palais du souverain consistait en une grande butte abritée par quelques arbres à pain, et le roi Makea, le plus beau des noirs du pays, y siégeait entouré des principaux personnages de la peuplade.
La vue d'une jolie femme au teint mat, au regard à la fois doux et brillant, à la mise élégante, produisit sur les naturels une profonde impression. Le roi surtout examina l'étrangère avec une attention toute particulière, et, après quelques paroles de compliments difficilement exprimées (Sa Majesté balbutiait assAe mal l'anglais), il supplia notre compatriote de se faire entendre, et fit aménager à cette intention un grand hangar, qui, pendant de longues années, avait servi à entasser des poissons desséchés.
C'est .là qu'eurent lieu les concerts. Le poisson était parti, mais l'odeur en était restée. Malgré, cela, l'alfluence des curieux fut considérable, et Sa Majesté noire daigna plusieurs fois honorer les représentations de sa présence. Le succès des. artistes fut complet, et l'enthousiasme, des sauvages devint tel, que la diva eut souvent fort à faire pour se débarrasser des hommages par trop bruyants et démonstratifs de ses admirateurs.
Naturellement, les recettes s'en ressentirent; mais c'est là que commence le grotesque de l'aventure. Les sujets du roi Makea ne connaissaient pas l'existence de la monnaie, et leur système
d'échange avait fait peu de progrès depuis l'époque où l'infortuné capitaine Cook les avait découverts. Des noix de coco, des bananes et des caler basses composaient à peu près toute la circulation de ce primitif pays, et il fallait de bien grosses dépenses pour que le payement fût opéré en bétail.
Ceci n'embarrassa nullement les nababs de l'endroit, qui eurent bientôt estimé en produits naturels la valeur de chacune des romances ou chansons de leur blanche enchanteresse. Un air d'opéra fut payé d'un cochon, une romance fut taxée à cinq dindons ou poulets, et une chanson rapporta vingt-cinq citrouilles. C'est ainsi qu'à la suite d'un de ses concerts l'audacieuse aventurière reçut, pour prix de cinq morceaux de chant, trois porcs, vingt-trois dindons, quarante-quatre poules, cinq mille noix de coco, douze cents ananas, cent vingt boisseaux de bananes, cent vingt citrouilles et quinze cents oranges. Le roi lui-même paya son entrée en calebasses gravées, et, poussant l'affabilité jusqu'à la galanterie, en offrit une présentant son portrait en p % rofil.
Assurément, la recette était grasse, et, portée à la halle de Paris, elle eût été estimée au moins quatre mille francs. De la part de sauvages ignorants, c'était splendide ! Mais que faire d'un pareil butin? Notre artiste n'avait ni étable pour ses porcs, ni fumier pour ses dindons et ses poulets, ni grains pour les nourrir, et la place lui manquait pour abriter ses fruits et ses citrouilles, qui,
d'ailleurs, dépassant de beaucoup sa consommation personnelle, ne tarderaient pas à se détériorer et à perdre de leur valeur.
Son embarras fut grand, car elle était venue d'Europe pour faire fortune, et laisser perdre tant de bonnes et belles choses n'était pas un moyen d'y parvenir. Elle fut donc obligée d'attendre que des marchands des îles voisines vinssent faire le commerce, et, pendant ce temps, de donner aux porcs ses citrouilles, aux dindons et aux poules les bananes et les oranges, de sorte que, pour maintenir sur pied la partie animale de sa recette, elle dut lui sacrifier tout le végétal. Aussi, quand vint le jour de la réalisation, put-elle, à grand'peine, retirer cinq cents francs de ce qui en valait primitivement quatre mille.
Cet exemple prouve combien est commode le système de la monnaie, combien il est avantageux à ceux qui l'emploient. Mais, pour que sa valeur soit constante, il faut qu'elle obéisse à certaines lois déterminées ; c'est ce que nous expliquerons dans notre prochaine causerie.
Histoire de la monnaie. — Les métaux précieux. — Le coin. — On n'augmente pas arbitrairement la valeur de la monnaie. — Les faux monnayeurs. — La diversité des monnaies. — Le franc est l'unité monétaire de la France. — Quelles sont les pièces de monnaie qui circulent en France ? — Quantités de métaux précieux qui existent dans le monde. — La découverte des mines de la Californie et de l'Australie. — La monnaie en Europe. — La richesse monétaire de la France.
L'emploi de tous les métaux indistinctement offrait jadis de graves inconvénients.
Les peuples qui employaient, pour cet usage, le 1er, le cuivre. ou le plomb, étaient obligés de les peser et de les essayer, et ces opérations entraînaient avec elles de grandes difficultés. La plus sérieuse était d'effectuer les payements, autrement dit de faire circuler cette monnaie incommode d'un lieu à un autre. Or, sa valeur étant souvent très-inférieure à celle de certains objets qu'elle était destinée à payer, il en fallait une quantité considérable dont le transport était coûteux et embarrassant. C'est ainsi qu'à Lacédémone, où la monnaie était en fer, une charrette à deux bœufs était nécessaire pour porter une somme de cinq cents francs.
Mais à mesure qu'on retira de la terre des quantités plus considérables de fer ou de cuivre, ces métaux diminuèrent notablement de valeur et
leur rôle comme monnaie fut accordé peu à peu à l'or et largent, que leurs qualités spéciales et leur rareté permettaient d'employer sous un petit volume, tout en leur conservant un grand prix; de là leur nom de métaux précieux.
L'or et l'argent remplissent, en effet, toutes les conditions d'une bonne monnaie. Ils sont facilement acceptés en tous lieux et en tous temps; leur matière est susceptible de se fractionner en quantités assez petites pour se prêter à toutes les transactions et possède une valeur suffisante, sous un petit volume, pour être aisément transportée. Ils sont assez durs pour résister au frottement qui résulté d'une circulation continuelle, et l'influence de l'air et de l'humidité ne les altère pas sensiblement.
Pour éviter les désagréments du pesage de la monnaie, lors d'une opération commerciale, les peuples ont adopté un système qui consiste à appliquer une effigie ou un signe quelconque sur chaque pièce de monnaie et à en indiquer ainsi la valeur. C'est ce qui a donné lieu à l'institution du coin, dont l'empreinte, couvrant entièrement les deux côtés de la pièce et quelquefois aussi la tranche, est censée certifier non-seulement le titre, mais encore le poids du métal.
Le peuple qui paraît avoir adopté et fabrique le premier la monnaie proprement dite est le peuple phénicien, le même qui passe pour être l'inventeur de l'alphabet. Livré au commerce maritime, en rapport avec les nations les plus
lointaines, il avait promptement compris la nécessité de trouver un moyen d'échange qui fût facilement acceptable et transportable, et il avait fait couler et frapper des pièces d'or ou d'argent semblables à elles-mêmes, pour chaque sorte de pièces, par l'empreinte, la forme, le poids total et surtout le poids d'or ou d'argent fin qu'elles contenaient.
Il ne faut pas croire que, puisque l'empreinte atteste la valeur de la monnaie, on pourrait à volonté augmenter l'argent d'un pays en augmentant la valeur de sa monnaie. La monnaie n'est pas seulement un signe de la valeur, elle est ellemême une marchandise possédant une valeur intrinsèque déterminée.
Admettez, pour un instant, que la pièce de 5 francs qui sert à payer un objet quelconque soit fondue par ordre du chef de l'État, et que l'argent qui la composait soit employé à faire deux pièces de la même valeur nominale au lieu d'une, croyez-vous que le pays aura doublé sa richesse? Non ; l'objet qui se vendait 5 francs coûtera tout simplement 10 francs.
L'histoire est là pour attester l'exactitude de ce fait, et personne n'ignore que les gouvernements d'autrefois, alors peu versés dans les questions économiques, croyant accroître la richesse de la nation en altérant les monnaies, ne réussissaient qu'à jeter le trouble dans les transactions et souvent à causer la ruine de l'industrie et du commerce.
Il n'était pas extraordinaire de voir paraître un édit qui démonétisait les espèces courantes et en ordonnait le versement au Trésor royal. On les refondait, ou bien on se contentait de les marquer d'un poinçon ; on en accroissait ainsi la valeur et on les remettait en circulation. La différence entre leur ancien et leur nouveau cours devenait alors le gain de la couronne.
Qu'advenait-il de cette altération ?
Le public, qui recevait du gouvernement ces nouvelles monnaies au prix des anciennes, ne tardait pas à être fraudé lui-même de la différence, et l'altération étant bien vite reconnue, les commerçants refusaient de recevoir la nouvelle monnaie pour sa valeur nominale, ne la prenaient que pour sa valeur réelle, ou bien doublaient ou triplaient le prix de leurs marchandises.
Autrefois la monnaie offrait, en France, des types variés et nombreux : la frappe de la monnaie étant considérée comme un droit souverain, tous les seigneurs suzerains avaient leurs hôtels des monnaies, où les pièces étaient marquées à leur empreinte et différaient de poids, de valeur ou de forme selon la richesse et la situation de la province. On ne pouvait aller d'une contrée dans une autre sans être soumis à des vexations de tout genre, à des changes de monnaies fort désagréables pour les voyageurs, et surtout très-désavantageux pour les commerçants puisqu'ils aboutissaient presque toujours à une perte.
C'est absolument ce qui se passait naguère en
Allemagne (1), où chaque Etat possédait un moyen d'échange spécial, une monnaie nombreuse dont il fallait se défaire à la limite de chaque territoire.
En France, lors de là Révolution, en 1789, on trouvait en circulation soixante espèces d'or et quatre-vingt-dix d'argent de valeur différente.
L'un des premiers soins de l'Assemblée constituante fut de réformer le système monétaire et de le réduire à la décimalité. Le franc, ou le poids de 5 grammes d'argent, au titre de 9/10, c'est-à-dire contenant 9 parties d'argent et une partie d'alliage, fut pris comme l'unité à laquelle se rapporteraient toutes les monnaies, et l'or qui valait alors quinze fois et demie plus que l'argent, composa la matière de pièces déterminées contenant une quantité d'or quinze fois et demie moins considérable que le poids de l'argent correspondant au nombre de francs marqué sur la pièce.
C'est ainsi que nous avons aujourd'hui des pièces de monnaie entièrement conformes au système décimal qui fut également établi, a la même époque, comme unité de mesure.
Ces pièces sont :
! En argent
En or
5 francs
100 francs.