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précautions prises à leur sortie deviennent précieuses : les numéros d'ordre et de série qui leur ont été assignés sont confrontés avec ceux du talon que la Banque conserve avec soin ; et ce n'est que lorsque tout danger d'erreur a disparu, que le remboursement en est effectué et que le billet malade est renvoyé à l'annulation.
Les billets faux. — Difficulté d'imiter le billet de la Banque de France. — Les faussaires. — Un exploit de Vidocq. — Le contrefacteur de la rue de Cléry. — Giraud de Gatebourse. — Le train de vie d'un faussaire. — Histoire d'un déporté. — Un forçat dévoré par les crabes. — La Banque n'est pas obligée de rembourser les billets faux. — Mille baisers. — A qui appartiennent les billets perdus.
A côté du billet légal, correct, au type parfait et revêtu des signatures autorisées que la Banque de France émet, il a circulé, à certaines époques, des billets imités parfois arec succès, tirés sur des planches particulières, que des faussaires fabriquaient en cachette et qu'ils jetaient habilement et par degrés d^ns la circulation.
Quelques-uns étaient grossièrement faits, les dessins de la vignette présentaient de nombreuses lacunes, et le corps des billets, défectueux en maint endroit, ne laissait aucun doute sur leur origine.
D'autres , au contraire , artistement tracés , d'une pureté de traits irréprochable, étaient facilement acceptés du public et circulaient sans obstacle, jusqu'au jour où ils venaient échouer sous le regard observateur des agents de la Banque.
En présence de semblables tentatives , notre grand établissement financier a, de tout temps, pris des précautions extrêmement minutieuses. Convaincu que ses billets auraient d'autant plus de valeur qu' ils seraient sagement répartis dans
la circulation et assurés du remboursement en espèces, il demanda, dès l'origine, à la .loi une protection contre ceux qui abuseraient de son nom pour donner au public un papier-monnaie contrefait. C'est ainsi que fut jadis introduit dans la législation un article, reproduit dans le corps du billet, condamnant à la peine de mort tout faussaire ou contrefacteur des billets de la Banque; mais, en 1832, cette peine a été changée en celle des travaux forcés à perpétuité.
Malgré cette pénalité et les précautions dont la Banque entoure ses émissions, malgré le fini de ses billets qu'elle perfectionne chaque jour davantage, elle a encore quelquefois de rudes assauts à soutenir. Des hommes adroits, laborieux même, montent de véritables ateliers de fabrication de billets et emploient jà faire le mal une intelligence et des aptitudes qui , dirigées vers le bien, auraient pu produire des résultats vraiment merveilleux.
L'histoire des faussaires serait trop longue à raconter, et les détails en sont d'ailleurs à peu près les mêmes pour tous ; cependant deux fois les tentatives d'émission de faux billets ont causé, dans le monde des affaires, une émotion profonde qui fit craindre un instant que la confiance publique ne fût ébranlée.
En 1822, l'apparition d'une grande quantité de billets imités attira l'attention de la Banque et provoqua de laborieuses recherches de la part de la justice. Les billets étaient admirablement con*
fectionnés et annonçaient chez leur auteur un grand talent de dessinateur et une profonde habileté à graver. L'existence d'une planche paraissait donc certaine, et cette assurance contribuait à entretenir l'inquiétude dans l'esprit de l'administration de la Banque.
Les recherches opérées pour découvrir le coupable avaient été depuis longtemps infructueuses, lorsqu'un jour de septembre 1822, on arrêta un ouvrier du nom de Collard, soupçonné d'être le coupable. Ce malheureux était père de quatre enfants, et jusque-là sa vie avait été irréprochable. 11 entra dans une voie de dénégations qui dérouta complètement la justice et faillit amener l'abandon de la poursuite.
C'est alors que le fameux Vidocq, chargé par la police de rechercher la vérité, se mit en campagne et, par des rustes adroites , parvint à obtenir de Collard des aveux complets.
L'atelier de fabrication des billets faux était établi au troisième étage d'une maison de la rue de Cléry, à Paris. La justice y fit une descente, et, sur les indications fournies par le faussaire luimême, on découvrit la planche aux billets, le papier destiné à recevoir les empreintes et, au fond d'une cachette habilement dissimulée dans le mur, une somme de 44,000 francs en or.
Collard parut devant la cour d'assises de la Seine, et, grâce à ses antécédents et au repentir dont il fit preuve, il ne fut condamné qu'à quinze ans de travaux forcés.
Mais la tentative la plus extraordinaire en ce genre s'est produite il y a vingt-quatre ans, et l'habileté avec laquelle elle fut conduite put faire croire un instant qu'on avait établi un siège en règle contre le crédit de la Banque.
Dans le courant de Tannée 1853, quelques billets faux de cent francs furent présentés aux guichets de la Banque, qui en paya le montant en espèces. Ces billets se distinguaient des précédents par une exécution supérieure attestant chez leur auteur une rare habileté et un soin constant à corriger les imperfections de l'œuvre.
Leur ressemblance avec les véritables billets était telle qu'ils circulaient sans entrave, et que, sauf les agents de la Banque, tout le monde pouvait y être trompé. La différence reposait, en effet, sur une cheville trop longue que le contrefacteur avait laissée paraître près d£ la tête du Mercure qui sert d'ornement à la console supportant le cartouche où est reproduit l'article 139 du Code pénal ; sans cet indice, il eût été impossible de distinguer les billets vrais des faux.
La police, instruite de ce fait, se mit activement en campagne; mais, malgré toutes ses démarches, elle ne put arriver à découvrir d'où partait la contrefaçon. Une inquiétude grave s'empara de la Banque, d'autant plus que les émissions continuaient à croître dans des proportions sensibles. En 1856, le nombre des billets faux augmenta encore, et l'année suivante, aux billets de 100 francs se joignirent les coupures de 200 francs, dont
l'émission ne dura cependant que jusqu'en 1860, â cause de la difficulté qu'elle présentait.
Les recherches furent alors activées, mais elles n'aboutirent à aucun résultat.
Enfin, après huit années de longues et infructueuses recherches, on s'aperçut que l'émission des billets faux se faisait alternativement ou plutôt simultanément à Paris et à Angoulême. On en conclut que le faussaire devait habiter le département de la Charente-Inférieure et que, pour donner le change, il émettait une partie de ses billets à Paris.
Le cercle des perquisitions ainsi circonscrit, la police se remit secrètement à l'œuvre, et on parvint à soupçonner un certain Giraud, ancien graveur, qui habitait une maison de campagne au hameau de Gatebourse, dans l'arrondissement de Saint-Jean d'Angely.
Ce Giraud de Gatebourse (nom t ut de circonstance!) menait depuis quelques années un train de vie complètement en désaccord avec sa situation de fortune. Fêtes et plaisirs, dîners fins, meubles somptueux, réceptions princières, tout ce qui constitue la vie élégante et riche était devenu de mode au château de Gatebourse.
Giraud. avait onze domestiques à son service, nourrissait dix chevaux de prix dans ses écuries, entretenait une meute de chiens de Saintonge et recevait fréquemment à sa table les notabilités de son arrondissement.
Toutes ces circonstances le rendirent suspect, «t, un jour que le châtelain de Gatebourse don-
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nait à quelques invités les plaisirs de la chasse, la justice fit une perquisition dans sa demeure, et elle acquit la certitude qu'il était l'auteur des émissions successives qui avaient effrayé pendant huit ans la Banque et le public.
Arrêté le 23 août 1861, Giraud de Gatebourse fut condamné aux travaux forcés à perpétuité et transporté à Cayenne.
Un jour qu'il était parvenu à tromper la surveillance de ses gardiens, il s'entendit pour fuir avec un de ses camarades du bagne, du nom de Poncet, destiné, après un nouveau crime, à porter sa tête sur l'échafaud. Les deux fugitifs se jetèrent à la mer dans l'espoir de gagner les possessions hollandaises, d'où ils pensaient se diriger vers des contrées moins inhospitalières; mais Giraud, moins habile que son complice, resta englué dans les vases du rivage, et l'on retrouva son corps à moitié dévoré par des crabes.
On s'est souvent demandé si la Banque était obligée de rembourser les billets faux, et cette question, pourtant si simple au point de vue du droit, a soulevé bien des polémiques.
Non, la Banque n'est pas obligée de payer les billets faux, et, en plusieurs circonstances, .les tribunaux qui ont eu à se prononcer à ce sujet, et entre autres le tribunal de commerce de la Seine, en 1832, ont repoussé toutes les prétentions dés plaignants : « attendu, disait un arrêt, qu'en droit comme en équité, nul ne peut être tenu de payer un billet qu'il n'a pas souscrit
que l'ouvrage du crime ne peut créer un titre* en faveur de personne. »
La Banque a quelquefois remboursé les billets faux, mais c'était de sa part un acte prémédité et purement volontaire, dicté par la pensée de ne pas donner l'éveil aux faussaires qu'on surveillait ou recherchait, ou bien encore afin de ne pas effrayer le public qui n'eût pas manqué de refuser impitoyablement tout autre billet.
Il est un moyen d'escroquerie dont il a été fait usage jusque dans ces derniers temps, et que nous croyons utile de signaler dans cette étude sur le billet de banque.
Il consiste à fabriquer des adresses, annonces, compliments ou facéties de tous genres sur du papier et avec des emblèmes et caractères se rapprochant à ce point de ceux qui rentrent dans la composition des billets, qu'un défaut d'attention peut les faire accepter comme monnaie et favoriser la fraude.
C'est ainsi que nous avons vu des billets portant inscrits mille fracs, et tellement ressemblants aux billets de banque que d'adroits filous en profitaient pour les présenter comme des billets de banque ; d'autres promettaient mille baisers , mille faveurs à celui qui les recevait; et il est arrivé que, dans une liasse de billets, une de ces contrefaçons passait inaperçue.
La loi en a reconnu les graves inconvénients, et aujourd'hui toute tentative de fraude en ce genre est sévèrement poursuivie.
Les billets émis par la Banque ne rentrent pas tous dans ses caisses. Quelques-uns, arrêtés dans leur course, ont sombré avec le navire qui les portait ; d'autres ont été dévorés par des souris; d'autres, enfin, ont disparu dans les flammes.
Or il est une croyance presque universelle que nous ne saurions trop combattre, c'est que ces billets perdus viennent s'ajouter au chiffre des bénéfices de la Banque, et que cette dernière seule fait de la sorte des bénéfices considérables.
Rien de plus faux. La Banque ne sait pas et ne peut savoir quel est le chiffre des billets perdus, ni même s'il en existe ; car, tous les jours, on lui présente des billets qu'on avait pu croire détruits et qui étaient restés enfermés soit dans un livre, soit dans une boîte, pendant cinquante ou soixante ans. Or, dans cette ignorance du sort des billets anciens qui ne lui sont pas parvenus, la Banque les considère comme circulants et les inscrit comme tels dans sa comptabilité.
De plus, nous ajouterons que dans le cas où la Banque viendrait a opérer sa liquidation, elle devrait produire, soit en espèces, soit en rentes ou en immeubles, la contre-partie de ses billets en circulation,^ remettre à l'Etat, être impersonnel, les sommes non réclamées qui représenteraient le montant des billets égarés ou adirés.
C'est donc l'Etat qui bénéficierait de ces billets comme seul possesseur, en dernier ressort, des objets perdus ou sans propriétaire connu.
A propos de la confection d'un livre. — Le crédit. — Définition de ce terme. — Le crédit est le lien qui rapproche le capital et le travail. — Erreur commune. — Le crédit ne multiplie pas le» capitaux. — Son office est de rétablir la circulation du capital* — Il suppose l'existence de la monnaie. — Mécanisme du crédit. — Il accroît la richesse et favorise le développement du travail. — Le crédit repose sur la confiance. — Un conseil de Franklin. — Le papier de crédit. — Le billet à ordre et la lettre de change. — Services rendus par la lettre de change. — Différence qu'elle présente avec le billet à ordre. — Origine de la lettre de change. — Le rôle des effets de commerce. — Un mémoire de Turgot.
Pour composer un ouvrage ou simplement un petit volume comme celui que vous tenez actuellement entre les mains, chers lecteurs, plusieurs choses sont nécessaires. Il est bien entendu que nous ne nous occupons pas du côté intellectuel de l'œuvre, nous en tenant exclusivement à la partie purement matérielle.
Il faut des caractères de plomb ou de. fonte, de V encre d'imprimerie, Au papier, des rouleaux, une machine à vapeur et du charbon pour l'alimenter, en un mot, une certaine quantité de matières destinées soit à reproduire à un grand nombre d'exemplaires la pensée de l'écrivain, soit à lui donner la forme restreinte et commode sous laquelle elle vous est offerte.'
Or, l'acquisition de ces divers objets, parmi lesquels plusieurs se renouvellent périodiquement,
nécessite certaines dépenses parfois très-élevées que l'industriel ne pourrait peut-être pas se permettre s'il était obligé de les acquitter complètement en espèces sonnantes, mais dans lesquelles il lui devient loisible de s'engager au moyen d'une combinaison particulière qui en ajourne le paiement en espèces.
Cette combinaison s'appelle le crédit.
Voici comment il s'y prend pour obtenir les matériaux dont il a besoin. Il se rend chez son marchand d'encre d'imprimerie et lui demande pour deux cents francs de marchandises, par exemple, en lui offrant comme payement cinquante volumes à quatre francs sortant de ses presses ! Le marché est accepté dans ces termes, et il ne reste plus qu'à effectuer l'échange, produit contre produit. Mais les volumes ne sont pas encore composés, l'imprimeur ne peut les faire paraître qu'à la condition d'avoir l'encre qu'il vient d'acheter, et deux mois lui sont nécessaires pour mettre les livres en état de circuler et d'être livrés à la consommation.
Que fera-t-il?
Il priera le marchand d'encre Ravoir confiance en lui, de lui livrer ses produits contre une promesse formelle d'en avoir le payement à l'époque où il pourra recueillir le montant de la vente de ses livres, c'est-à-dire au bout de deux mois, en un mot de lui faire crédit.
Si les deux industriels ne se connaissent pas, ou si le premier doute de la solvabilité du second,
celui-ci devra se passer d'encre et risquer de ne pas imprimer l'ouvrage qui lui a été confié ou de le faire paraître en temps peu opportun, ou bien il se procurera de l'argent pour payer comptant. Si, au contraire, tous deux ont des relations suivies et possèdent l'un pour l'autre une mutuelle estime, une mutuelle confiance, l'entente se fera ; le marchand d'encre livrera sa marchandise et attendra patiemment l'apparition de l'ouvrage qui doit le payer de son avance, en exigeant, comme de juste, un dédommagement pour le retard. '
Cette opération, que nous venons de supposer entre deux individus, est applicable aussi bien à trois, à cinq, à cent. Le marchand d'encre peut s'entendre avec l'industriel qui lui fournit ses matières premières, et celui-ci avec le maçon qui construira sa maison de campagne, avec le tailleur qui lui confectionnera ses vêtements, et ainsi de suite dans tous les cas-où un acheteur et un vendeur se trouvent en présence.
Le crédit est donc le ïnobile nécessaire de toute industrie, le lien qui rapproche et réunit dans un but Commun les deux éléments presque toujours divisés et partout indispensables au même degré de la production : le capital et le travail. Nous dirons plus : ce que nous affirmions, dans notre causerie sur le capital, de la nécessité de l'union du capital et du travail, nous l'affirmons également du crédit, sans lequel le capital luimême perdrait de sa puissance. En effet, faites
disparaître le crédit, le capital sans travail ne produirait pas et le travail sans capital n'aurait aucune force. Il ne pourrait y avoir de production que par la réunion, dans la même main, du travail et du capital, et nous savons que c'est un fait extrêmement rare dans nos sociétés avancées.
Quelque riche et quelque laborieux que puisse être un individu, il ne tarde pas à reconnaître que son travail ne suffit pas à l'emploi utile de son capital ou plus souvent encore que son capital ne répond pas à toutes les facultés de son travail.
Il en résulte naturellement que, d'un côté, le travail, excité par les progrès de l'industrie, s'efforce d'attirer à lui le capital, afin d'en obtenir, moyennant la rémunération qu'il lui promet, les ressources nécessaires au développement qu'il prétend atteindre, et que, de l'autre côté, le capital, désireux de fructifier, recherche également le travail qui seul peut le rendre fécond. Selon l'image expressive d'un écrivain de talent, « l'un, le capital, est la force motrice ; l'autre, le travail, est l'usine ; le crédit est le canal qui les met en rapport et qui, au profit de tous deux, fait servir la puissance de l'un à l'activité de l'autre. »
Là se borne la puissance du crédit, et il faut avouer qu'elle a une suffisante étendue. Nous insistons d'autant plus sur ce point, qu'il est, au sujet du crédit, une erreur trop répandue contre laquelle il est nécessaire de se prémunir et qu'une simple réflexion suffit cependant à faire disparaître. On croit communément que le crédit multi-
plie les capitaux, en d'autres termes, que les obligations souscrites par l'emprunteur et mises en circulation créent en même temps une somme nouvelle.
C'est là, nous le répétons, une grave erreur. Si, d'une part, la personne qui emprunte pour employer productivement la valeur empruntée acquiert par là l'usage d'un capital, d'autre part, la personne qui prête se prive de l'usage de ce même capital.
L'office du crédit est de rétablir la circulation du capital dès qu'elle s'arrête ; en un mot, d'amener le capital au travail qui doit le mettre en mouvement.
On objectera peut-être que le crédit dispense de l'emploi immédiat de l'argent : c'est vrai, mais il en suppose du moins l'existence, puisque sans lui il deviendrait impossible, son existence elle-même dérivant absolument de cette condition. Tout titre de crédit, quelle qu'en soit la forme, n'est qu'une promesse d'argent, c'est-à-dire une délégation sur l'argent qui existe, soit en réserve, soit dans la circulation. Sans ce fait de représenter de l'argent, le papier de crédit ne pourrait exister, ou bien il n'aurait ni réalité ni valeur. Sa raison d'être est qu'il se trouve, dans le commerce, des métaux précieux sur lesquels est fondée la monnaie; que la loi a décidé qu'un certain poids d'or ou d'argent fixe porterait le nom de franc; que ce mot de franc représente une chose palpable, définissable, d'une valeur déterminée, et qu'une fois ce mot inscrit
sur le papier, ce papier contient une promesse de telle ou telle quantité d'or ou d'argent. En un mot, selon les termes de M. Frédéric Passy, si le franc métallique n'existait pas, une obligation formulée en francs n'aurait aucun sens.
Le papier de crédit ne produit donc pas un accroissement de la monnaie; il n'en est réellement que l'extension; de même, aussi le crédit n'est pas le capital, mais il en est le représentant, le mandataire en quelque sorte, et la parole du mandataire, pour achever la comparaison, ne vaut que parce que celui-ci a un mandant, c'est-à-dire le capital, pour garantie et pour caution.
Le mécanisme du crédit dans ces opérations est fort simple, et il suffit de le suivre dans une des innombrables formes qu'il affecte pour le comprendre.
Supposons qu'un armateur rapporte des contrées lointaines des matières premières destinées à l'industrie. 11 lui faut les vendre au fabricant qui les mettra en œuvre et en tirera des produits qu'il livrera ensuite à la consommation.
S'il ne fait pas crédit au fabricant, celui-ci ne pourra évidemment acheter de ces marchandises que jusqu'à concurrence du capital dont il dispose ; si, au contraire, l'armateur consent à accorder des termes pour le paiement, le fabricant acquerra la faculté de solder le prix de la matière première au moyen de celui des produits qu'il aura fabriqués avec elle. De la sorte, à la faveur du crédit
AUTOUR pu FOYER. 129
qu'il aura obtenu, ce dernier aura pu porter sa fabrication à une somme de beaucoup supérieure au capital dont il était effectivement possesseur, et l'appât du bénéfice qu'il en aura retiré le conduira à donner à ses opérations autant d'étendue qu'en pourra comporter le crédit qu'il trouvera chez le vendeur. En même temps, le besoin de conserver et d'accroître même ce crédit, qui est une source de prospérité pour lui, l'obligera à l'activité, à la prudence, à la régularité et à l'économie. Or, ce fabricant, qui aura obtenu la confiance de l'armateur, accordera la sienne à son tour au marchand qui, lui aussi, fait crédit au consommateur, et l'armateur qui aura été le premier anneau de cette chaîne, se rattachera peut-être aux derniers anneaux en obtenant que le crédit qu'il accorde à l'industriel, pour la matière première qu'il lui vend, lui soit accordé à lui-même pour les objets fabriqués qu'il en achète. Et c'est ainsi que le crédit accroît la richesse et favorise le développement du travail en étendant sa bienfaisante et fécondante influence sur l'industrie tout entière, chacun obtenant du terme de celui de qui il achète, et en accordant à son tour à celui à qui il vend.
De tout ce qui précède ressort cette vérité que le crédit repose sur la confiance, qui elle-même s'appuie sur les qualités, les plus solides : Tordre, l'économie, l'amour du travail, l'observation fidèle de la parole donnée et la sagesse des opérations.
(i Les moindres actions sont à observer en fait
de crédit, disait autrefois le bon Franklin ; le bruit de votre marteau qui, à cinq heures du matin ou à neuf heures du soir, frappe l'oreille de votre créancier, le rend facile pour six mois de plus ; mais s'il vous voit à un billard, s'il entend votre voix au cabaret, lorsque vous devez être à l'ouvrage, il envoie pour son argent, dès le lendemain, et le demande avant de le pouvoir toucher tout à la fois. C'est par ces détails que vous montrez si vos obligations sont présentes à votre pensée ; c'est par là que vous acquérez la réputation d'un homme d'ordre aussi bien que d'un honnête homme, et que vous augmentez encore votre crédit. »
Le crédit est donc tout simplement une obligation contractée d'un côté et une confiance accordée de l'autre. Il est nécessaire que le crédit se manifeste d'une façon palpable, et c'est pour atteindre ce but qu'on le traduit au moyen d'un papier de convention, formant réellement un titre de propriété transmissible auquel on donne le nom de papier de crédit. Ce papier de crédit emprunte des formes extrêmement diverses, de même que le crédit lui-même dont il émane revêt des combinaisons très-variées.
Les plus répandues comme aussi les plus simples sont le billet à ordre et la lettre de change. Le billet à ordre, qu'on appelle, en langage juridique, promesse, n'est autre chose qu'une obligation souscrite par une personne au bénéfice d'une autre personne, et qui peut être transportée par celle-ci à un tiers au moyen d'un simple endossement. Il*
doit être payé par le souscripteur et dans le lieu lui-même où il a été souscrit.
Ainsi, un particulier habitant Versailles se fait confectionner par un tailleur de la localité un vêtement pour le prix de 250 francs. N'ayant pas immédiatement cette somme à sa disposition, il donne au tailleur qui y consent un billet à Tordre de ce dernier, conçu en ces termes :
« Versailles, le 1 er mars 1876. B. P. F. 250.
« Au trente et un mai prochain, je payerai à M.*** ou à son ordre la somme de deux cent cinquante francs, valeur reçue en marchandises. »
« (Signature et adresse.) »
Le tailleur, à son tour, achetant du drap de son marchand d'Elbeuf, lui donnera en payement ce billet à ordre auquel il ajoutera son endossement, . c'est à-dire qu'au moyen de sa signature apposée au dos du billet, il cédera sa créance à son marchand de drap, et celui-ci pourra également repasser cette créance devenue sienne au fabricant qui lui fournit ses tissus ; mais le dernier possesseur du billet, habitât-il Sedan, devra faire présenter le billet au souscripteur, à Versailles.
La lettre de change, qui est assurément le plus parfait des effets de commerce, celui qui se rapproche le plus de la sécurité offerte par la monnaie, et répond le mieux aux besoins actuels de nos relations d'affaires et à l'étendue de ces relations, est un titre créé par un banquier ou un
négociant, au moyen duquel il tire, sur son correspondant habitant une autre ville que lui, une somme d'argent au profit ou à l'ordre d'un tiers qui en a formé la valeur lui-même ou par un autre.
Supposons, par exemple, que M. A..., habitant Paris, parte pour un voyage en Italie et en Hollande .qui doit durer trois mois : il ne veut pas se charger de tous les fonds qui lui sont nécessaires, dans la crainte de les perdre ou d'en être volé, et cependant il tient à être assuré que l'argent ne lui fera pas défaut dans tout le cours de sa route.
Que fera-t-il ?
Il ira trouver un banquier en qui il a confiance et qu'il sait en rapport avec d'autres banquiers de Rome, de Venise, de Naples ou d'Amsterdam ; il lui fera un dépôt des sommes qu'il désire retrouver à sa discrétion aux différents endroits qu'il se propose de parcourir, et lui demandera en échange, sauf l'émolument dû pour le service rendu par le banquier, des lettres de change. Le banquier, qui a des correspondants avec lesquels il est en relation suivie sur les différentes places étrangères, délivrera ces titres qu'on lui demande, et M. A..., à son arrivée à Rome, à Venise ou à Amsterdam, se présentera chez le correspondant indiqué qui, avisé par le banquier de Paris, acquittera le montant des lettres de change dont il débitera son correspondant parisien.
Autre exemple :
M. Pierre, qui réside à Nantes, doit trois cents
francs à M. Antoine, négociant à Montpellier, pour prix d'une pièce de vin qu'il lui a achetée, et il se trouve en même temps créancier pour unie somme égale de M. Simon, propriétaire à Montpellier, au compte duquel il a acheté diverses marchandises. Au lieu d'envoyer trois cents francs à M. Antoine et de réclamer de M. Simon l'envoi de pareille somme, M. Pierre remet à M. Antoine un ordre ainsi conçu :
« A présentation, payez par cette seule de change à Af . Antoine ou à son ordre, la somme de trois cents francs, valeur reçue en marchandises. »
Nantes, le ***
Pierre. . A M. Simon y
propriétaire à Montpellier.
M.. Antoine se rend chez M. Simon, qui alors s'acquitte envers lui de la dette qu'il avait contractée envers M. Pierre ; et, de la sorte, deux créances se trouvent éteintes par un seul paiement, à la suite d'une opération qui est un véritable virement de fonds du compte de M. Antoine au compte de M. Simon sur les livres de M. Pierre. En langage de finances, M. Pierre qui fait traite est le tireur, M. Antoine est le preneur et M. Simon est le tiré.
La différence entre le billet à ordre et la lettre de change est doûc bien facile à saisir ; elle con-
siste en ce que cette dernière est tirée d'un lieu sur un autre et en ce qu'au lieu de contenir une promesse formelle, elle énonce un ordre donné à un tiers qui n'est pas engagé. .
L'origine de la lettre de change n'est pas bien connue ; toutefois, on la fait généralement remonter au douzième siècle. Presque tous les écrivains qui se sont occupés de cette question sont d'accord pour déclarer que cette obligation fut inventée par les Juifs chassés de France pendant les règnes de Philippe- Auguste, en 1181, et de Philippe le Long, en 1316. Ces malheureux, poursuivis de toutes parts, s'étaient réfugiés en Lombardie, sans avoir pu emporter tout l'argent qu'ils possédaient ; pressés par le désir de le recouvrer, ils se servirent du ministère de voyageurs et de pèlerins, auxquels ils remirent des lettres en style concis et de peu de paroles, en les chargeant de les présenter à des amis dépositaires de leur fortune et d'en réclamer le montant. Ces Juifs firent connaître ce moyen de recouvrer des fonds aux négociants d'Amsterdam, place centrale du commerce, et, de là, il se répandit dans toute l'Europe et principalement en France.
Dans ce pays, c'est à Lyon que revient l'honneur d'avoir la première introduit la lettre de change dans les opérations de crédit, sous Louis XI , vers 1460.
Tous les différents effets de commerce, dont les plus usités sont, ainsi que nous venons de le dire, le billet à ordre et la lettre de change, rapprochent
entre eux non-seulement les commerçants d'une même ville ou d'une même nation, mais encore ceux des contrées les plus éloignées, et permettent de centraliser des opérations qui, sans cela, resteraient isolées. On peut dire que, par eux, le crédit active la circulation, et c'est par cette activité de la circulation qu'on peut expliquer ce phénomène» qui se répète tous les jours, de négociants faisant dix fois et même vingt fois plus d'affaires qu'ils n'en feraient s'ils étaient privés de ce secours.
C'est ce que Turgot, le grand ministre réformateur de Louis XVI, pressentait lorsqu'il écrivait dans un mémoire resté célèbre (Mémoire sur les prêts d'argent) :
« Il n'y a pas sur la terre une place de commerce où la plus grande partie des entreprises ne roule sur l'argent emprunté. Il n'est pas un seul négociant, peut-être, qui né soit souvent obligé de recourir à la bourse d'autrui. Le plus riche en capitaux ne pourrait même s'assurer de n'avoir jamais besoin de cette ressource qu'en gardant une partie de son fonds oisif et en diminuant, en conséquence, l'étendue de ses entreprises. »
Avantages du crédit* — Se réduisent à quatre principaux. — Économie du numéraire. — Évaluation du frai ou usure des monnaies. — Le crédit empêche le chômage des capitaux. — Sans lui, la circulation des produits s'arrêterait. — Exemple du marchand de draps et du tailleur. — Métaphore hardie d'Adam Smith. — Le chemin dans les airs. — Cette comparaison peut s'appliquer parfaitement au crédit. — Le crédit féconde les grandes entreprises. — Comment se sont construits les chemins de fer. — La première voie ferrée en France. — Nombre d<» kilomètres de notre réseau. — L'isthme de Suez. — Avantages de cette entreprise pour le commerce de l'Europe. — Rapport d'une- chambre de commerce. — Le crédit favorise l'épargne. — Les souscriptions publiques.
Après avoir exposé le mécanisme du crédit, il nous faut indiquer les avantages qu'il procure, soit aux particuliers qui en font usage, soit aux nations chez lesquelles il est sagement et utilement pratiqué. Or, ces.avantages sont considérables, d'un prix inestimable, et, bien que fort nombreux dans la pratique, peuventse résumer à quatre principaux qui sont : l'économie du numéraire, la fructification des capitaux, la fécondation des entreprises et l'encouragement à l'épargne.
Le premier résultat que fait naître le crédit est d'éviter la circulation trop fréquente des espèces d'or et d'argent dans le mouvement des transactions et par conséquent d'empêcher le frai ou l'usure du numéraire qui s'opérerait avec d'autant
AUTOUR DU FOYfiR. 137
plus de rapidité que les affaires commerciales se répéteraient plus souvent.
Qu'on se figure, en effet, à quel usage effréné * serait soumise une pièce de 20 francs, si elle devait impitoyablement servir à acquitter toutes les opérations dont elle est l'objectif. Il est constant que, dans J'espace de vingt-quatre heures, sa représentation permet d'effectuer une dépense au moins vingt fois supérieure à sa propre valeur. S'il lui fallait servir à chacun de ces échanges, il est hors de doute qu'elle n'y pourrait suffire, et que sa constitution, si bonne qu'elle soit, en serait sérieusement atteinte. Or, grâce au crédit qui permet d'utiliser un papier particulier stipulant promesse de payer à échéance déterminée, sous forme de billet de banque ou d'effet de commerce, cet or et cet argent, qui s'useraient promptement et seraient parfois d'un emploi difficile et onéreux, peuvent reposer dans les caisses des banques publiques et privées où elles servent de garantie aux valeurs de crédit qui les représentent dans le courant des transactions.
Cette économie du numéraire s'appliquant à des sommes considérables représente par conséquent un bénéfice important. Prenons pour point de comparaison ce qui se passe actuellement à la Banque de France qu'on peutconsidérer,pour notre pays, comme le réservoir principal des espèces monnayées. L'encaisse de ce grand établissement dépasse l'immense somme de 2 milliards en or et en argent représentée sur le marché des capitaux par
une circulation en billets de banque de 2 milliards et demi. Eh bien, cette circulation de 2 milliards et demi économise le frai d'une égale somme en numéraire. Tandis que les billets circulent, l'argent dont ils sont la contre-partie ou la représentation repose dans les réserves et ne s'use pas.
Il ne faut pas croire que cette considération soit à dédaigner : tel qu'il est aujourd'hui, avec le développement du crédit, ce frai du numéraire est déjà fort appréciable. Il ressort d'expériences faites par des hommes d'une science éprouvée, par des chimistes connus, que le frai sur l'argent est en moyenne de 4 milligrammes par an et par pièce de 5 francs. La pièce de 5 francs étant de 25 grammes, on voit que la perte s'élève annuellement à 16 francs sur chaque somme de 100,000 francs. Pour l'or, l'usure était évaluée, en 1826, de 1/800 à 1/950 par année; depuis cette époque, d'après des essais nouveaux dus à MM. Dumas et Golmont, le frai serait de 1/600. L'or aurait donc six fois la durée de l'argent ; toutefois, un calcul effectué par un spécialiste établit qu'un capital de 1 milliard se réduit, après un siècle, à 755 millions ; après cinq cents ans, à 140 millions, et, après dix siècles, à 60 millions, en supposant nul l'approvisionnement des mines.
Qu'on juge par cet exposé de la rapidité avec laquelle disparaîtrait notre stock monétaire sans le secours du crédit, surtout si l'on veut tenir compte du développement inouï des affaires rendu plus considérable encore par la facilité des relations !
Le deuxième avantage que procure le crédit est d'éviter le chômage des capitaux et de faciliter par conséquent la circulation des produits. Si le travail et l'échange devaient en effet attendre, pour s'effectuer, que le numéraire qu'ils nécessitent fût amassé, il arriverait le plus souvent que ni l'un ni l'autre ne pourraient s'accomplir et que des richesses incalculables resteraient stériles, faute d'un moyen de les faire produire.
Supposons, par exemple, qu'un marchand de draps possède dans ses magasins pour une somme très-considérable de marchandises qu'il tient à la disposition des acheteurs, et que, d'un autre côté, un tailleur qui reçoit de nombreuses commandes de sa clientèle se trouve dépourvu des étoffes nécessaires à la confection de ses vêtements. Si le drapier ne consent à céder ses produits que contre des espèces sonnantes, et que le tailleur n'ait pas sur lui en numéraire la somme suffisante pour faire son acquisition, l'opération se trouvera suspendue ; le tailleur, devra attendre qu'il ait économisé l'argent dont il a besoin, et le marchand de draps gardera longtemps, indéfiniment peutêtre, en magasin, ses marchandises qui représentent un capital et dont il ne retirera dès lors aucun profit.
Si, au contraire, la confiance qui se traduit par un acte de crédit intervient dans les relations des deux contractants, le marchand de draps livrera sa marchandise au tailleur qui lui remettra en échange un billet ou effet de commerce représen-
tant une promesse de payer en numéraire à une échéance convenue. Par ce moyen, les produits qui chômaient dans les magasins du drapier seront mis en circulation et produiront à leur tour de nouveaux capitaux qui se renouvelleront indéfiniment.
Afin de rendre plus sensible ce résultat du crédit, prenons un autre exemple plus étendu :
D'une part, voici un forgeron et un mécanicien dont les ateliers chôment, faute non pas de matières premières à mettre en œuvre, mais de commandes pour leurs produits. A côté d'eux se trouvent pourtant des fabricants qui ont besoin de machines et des cultivateurs auxquels s'impose la nécessité de renouveler leurs instruments de la bour. D'où vient qu'ils ne délivrent pas leurs commandes au forgeron et au mécanicien qui attendent? C'est qu'il leur faudrait acquitter leurs achats en argent et que cet argent leur fait défaut pour le moment.
Cependant eux aussi ont dans leurs magasins et leurs greniers des produits à vendre, des tissus ou des grains qui sollicitent les consommateurs. Or, ils ne peuvent donner ces produits en échange des machines ou des objets de culture qu'ils achètent, et, pour en tirer un produit quelconque, il leur faudrait les vendre directement à ceux qui en ont besoin. Mais, comme eux aussi exigent de l'argent comptant, ils ne trouvent que difficilement des acheteurs. Ainsi, voilà le travail suspendu des deux côtés, et, par suite d'une situation assuré-
AUTOUR DU FOYER. Ht
ment fausse, la production languit avec tous les éléments possibles d'activité et de prospérité .*
Quel serait le moyen de faire cesser cette pénible situation?
Le voici.
Le mécanicien et le forgeron, en refusant de livrer leurs produits autrement que contre des espèces en or ou en argent, ne font pas acte de défiance envers le cultivateur et le fabricant : la solvabilité de ceux-ci ne fait aucun doute pour eux. Mais ils sont contraints à cette nécessité par l'impossibilité où ils se trouvent de faire des avances qui appauvriraient leur capital et les mettraient eux-mêmes hors d'état de travailler. De leur côté, le cultivateur et le fabricant sont poussés aux mêmes actes par les mêmes raisons.
Pour obvier à cette cause qui paralyse l'activité de tous ? que chacun en délivrant sa marchandise, puisqu'il a confiance dans l'honorabilité et la solvabilité de celui qui la demande, exige seulement, au lieu de numéraire, un effet de commerce dont il se servira à son tour près de ses fournisseurs, en un mot, qu'il invoque l'appui du crédit, les entraves disparaîtront, la circulation se rétablira dans les échanges, et le travail reprendra son essor.
Un jour, Adam Smith (1), voulant indiquer les
(1) Adam Smith, l'un des plus grands noms de l'économie politique, est né dans le petit village de Kirkaldy dans le comté de Fifo en Ecosse, le 5 juin 1723. Son père, qui mourut sans le connaître, était contrôleur de la douane et ne possédait aucune fortune. Adam Smith, après avoir fait de sérieuses études, se livra à la méditation, et publia plusieurs ouvrages, dont le plus célèbre,
effets du crédit, traçait une image qui ne manque pas de hardiesse , mais qui nous paraît singulièrement exacte. Il prétendait qu'on pouvait comparer l'or et l'argent qui circulent dans un pays à un grand chemin qui sert à transporter et à voiturer au marché tout le fourrage et tout le blé qu'on y recueille, mais qui ne produit pas un seul grain de l'un, ni un seul brin de l'autre. Puis il ajoutait, en demandant pardon d'une métaphore aussi violente, qu'une banque sage, « en établissant un chemin dans les airs, donne le moyen de convertir, pour ainsi dire, une bonne partie des grands chemins en pâturages et en terres à blé> et d'augmenter par là, considérablement, le produit des terres et du travail. » De la sorte, si ce chemin dans les airs pouvait exister, toute l'étendue du terrain que nous sommes obligés de consacrer actuellement aux routes terrestres, pourrait, pour continuer la métaphore du grand économiste, être convertie en prés et en terres de rapport, et cette portion de terrain, de stérile qu'elle était, devenue féconde, viendrait en accroissement de notre capital productif.
Cette comparaison est parfaitement applicable au crédit. Le crédit est véritablement ce chemin dans les airs qui permet aux capitaux de s'utiliser, les empêche de rester oisifs et les fait circuler au
celui qui a mis le sceau à sa gloire et le plus contribué à fonder la science économique, son travail de la Richesse des nations, a été traduit dans toute les langues et est universellement connu. Adam Smith est mort en 1790.
grand profit de la richesse publique, de la société qui la crée et des individus qui contribuent à la former et à l'accroître.
Une autre utilité précieuse du crédit est de féconder les grandes entreprises, non-seulement au profit de celui qui lés crée, mais encore à celui de la société tout entière.
Comment se sont fondées ces grandes institutions financières ou commerciales qui aident si puissamment de nos jours au développement du travail et contribuent à mettre en œuvre toutes les ressources de la richesse? Comment se sont construits nos chemins de fer, nos canaux, nos usines, nos manufactures, nos docks, nos ports, nos voies de communication, nos acqueducs et jusqu'à nos villes elles-mêmes?
Par le crédit qui a prêté au travail et au capital le concours de sa puissance, qui a réuni toutes les forces vives de la société et fait la récolte des épargnes. Sans lui, rien de grand n'aurait pu se fonder, et la plupart des conceptions ingénieuses dont nous jouissons de nos jours n'auraient pu recevoir leur accomplissement.
En ce qui concerne les chemins de fer, devenus aujourd'hui d'un usage universel, croit-on qu'on fût parvenu à les établir sans le crédit? Non assurément. L'œuvre à entreprendre était gigantesque. Il s'agissait de substituer aux lourdes diligences de nos pères, aux incommodes voitures de transports du vieux temps marchant lentement, difficilement à travers des routes parfois peu pratica-
bits, des wagons légers, coquets, confortables,» mus par la vapeur et courant, glissant plutôt, avec une vitesse inconnue jusqu'alors, sur des voies de fer qui se déroulaient à l'infini. Pour cela, des capitaux énormes, des sommes de numéraire incalculables étaient nécessaires, et leur réunion immédiate eût été un acte irréalisable.
Que firent les promoteurs de l'entreprise ?
Us s'adressèrent au public, lui exposèrent les avantages de l'institution nouvelle, lui firent comprendre quel avenir brillant lui était réservé, quels résultats merveilleux elle procurerait à la société entière et à chacun de ses membres en particulier, quel essor rapide elle imprimerait à notre activité commerciale et industrielle, quelle influence favorable elle exercerait sur la valeur de la propriété et sur le bien-être de tous ; ils lui présentèrent le bilan de l'opération, le chiffre des dépenses auxquelles on évaluait l'ensemble des travaux et le bénéfice qu'on ne pouvait manquer d'en retirer ; puis ils firent appel aux capitaux disponibles.
Les capitaux confiants- répondirent à cet appel, d'abord lentement, puis, à mesure que les bienfaits de l'œuvre se faisaient sentir et étaient appréciés, ils accoururent plus nombreux; chacun apporta son obole, le fruit d'économies chèrement et laborieusement acquises ; les capitalistes, les petits rentiers et les salariés se confondirent dans la même pensée et pour le même but, et bientôt des compagnies puissantes s'organisèrent, dotées
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d'un matériel immense servi par un personnel nombreux, tandis que d'autres compagnies plus modestes, moins ambitieuses, se formaient à côté de leurs aînées. C'est ainsi que nous avons pu voir l'Angleterre, la France, puis la Belgique et les nations voisines quî ont suivi les deux premières dans cette voie du progrès, sillonnées en tous sens de chemins de fer portant avec une rapidité et une sûreté remarquables les produits du monde entier dont ils facilitent l'échange.
Avant cette magnifique création, les marchandises allaient, par voies d'eau ou de terre, traînées par des chevaux. Or, on calcule qu'un bon cheval traîne, sur une route ordinaire, un poids de mille kilogrammes environ, et, sur un canal, une quantité de quarante mille kilogrammes. L'emploi de machines mobiles, mises en mouvement par la vapeur, a révolutionné l'industrie des transports : les lourds fardeaux ont pu voyager sans encombre, en plus grand nombre, et la vitesse de transmission est devenue quatre à cinq fois plus considérable.
La France (1), à la fin de 1841, ne comptait encore que 566 kilomètres de voies ferrées : aujourd'hui nous en possédons plus de 22,000, et on en construit tous les jours. Quand le réseau
(1) Le premier chemin de fer établi en France a été celui d'Andrezieux (département de la Loire) à Saint-Étienne et de Saint-Étienne à Lyon en 1828. Au début, la traction, était faite par des chevaux : ce n'est qu'en 1832 que la locomotive y fut employée. Le chemin de fer de Paris à Saint-Germain en Laye date de 1Ç37.
entier sera terminé, nos chemins de fer parcourront 30 à 35,000 kilomètres de lignes, sans compter 3,800 kilomètres de chemins d'intérêt local et de chemins industriels (1), le tout évalué à quinze milliards de francs.
Sans le crédit, cette création imposante serait encore à faire, et avec lui elle s'est effectuée en moins de cinquante ans. On peut hardiment avancer qu'à Fheure actuelle, il est peu de personnes qui n'y soient intéressées a un degré quelconque, qui n'aient contribué à son accomplissement et n'aient reçu en échange un titre de crédit sous forme d'action ou d'obligation.
Des chemins de fer passons aux autres travaux d'intérêt général. N'avons-nous pas assisté pour ainsi dire à l'éclosion , puis aux premières opérations d'une œuvre autrement gigantesque dans son exécution que celle des chemins de fer et dont l'exécution sera sans aucun doute une des gloires de notre siècle et immortalisera son auteur? Nous voulons parler du percement de Y Isthme de Suez accompli par le comte F. de Lesseps, malgré des obstacles de toutes sortes surgissant à la fois dans le domaine financier, dans le domaine de la science comme dans celui de la politique. Pendant de longues
(1) Dans un ouvrage récent, admirablement conçu et nettement écrit, M. E. Levasseur, membre de l'Institut, donne des renseignements précieux, d'une stricte exactitude, sur le prix de revient de chaque kilomètre construit, sur le revenu kilométrique et sur les quantités de marchandises transportées. Sa géographie de la France avec ses colonies, contenant 923 pages et 170 cartes et ligures dans le texte, est admirable sous tous les rapports.
années, on avait douté de la réussite d'un semblable projet, on taxait presque de folie l'homme émii nent qui s'en faisait le promoteur. Aux difficultés
matérielles que présentaient l'extraction de masses de terre considérables, le séjour dans ces solitudes brûlantes où les caravanes seules osaient s'aventurer, l'éloignement où se trouvait la partie du désert à mettre en œuvre de toute agglomération et de tous moyens de subsistance, se joignaient la cherté des travaux à accomplir et le manque de capitaux pour les entreprendre.
A cette dernière considération, M. de Lesseps, sûr de lui-même et confiant dans la destinée de son projet, répondit en s'adressant au crédit. Il se tourna vers tous ceux qui possédaient quelque argent en réserve , quelques épargnes soigneusement serrées, et leur dit : « Je fonde une entreprise colossale dont les fruits seront promptement très-beaux ; voulez-vous y travailler avec moi? Con fiez-moi l'argent auquel vous n'avez pas donné d'emploi utile, apportez-moi vos capitaux disponibles, ces réserves qui ne rapportent rien dans, les armoires et les secrétaires où vous les renfermez, et je vous donnerai en échange un titre négociable, remboursable ou non dans un certain nombre d'années et qui, dans cet intervalle, vous rapportera un intérêt fixe pour les obligations, variable pour les actions et dépendant du bénéfice de l'opération . »
Le crédit répondit à son appel ; les capitaux, m alléchés par la grandeur de l'œuvre et par les ré-
sultats financiers qu'on en espérait, arrivèrent abondants. Une armée de 25,000 ouvriers indigènes, conduits par d'innombrables travailleurs européens, s'établirent aussitôt dans le désert, et l'entreprise, commencée en 1856, fut achevée en 1869. Le problème qu'on croyait insoluble est aujourd'hui résolu : un fossé, selon l'expression de M. Ferdinand de Lesseps lui-même, de 150 à 160 kilomètres de longueur et de 56 mètres de largeur sur 8 de profondeur, réunit les eaux de la Méditerranée et de la mer Rouge, et le canal, ouvert à la circulation des navires du monde entier, permet aux bâtiments du plus fort tonnage de circuler à l'aise entre ses rives (1).
Cette première conséquence de crédit, la construction du canal, en a engendré beaucoup d'autres, non moins importantes au point de vue commercial, industriel et social. Les prix de transports, jadis très-élevés, se sont abaissés, les transactions se sont multipliées et de nouveaux comptoirs nécessités parla naissance de nouveaux besoins ont été créés sur des plages alors peu fréquentées. Autrefois, le voyage aux côtes asiatiques nécessitait une navigation pénible, parfois dangereuse et d'une durée de cinq à six mois. Au-
(1) Si Ton veut se rendre compte des difficultés qu'eut à surmonter M. de Lesseps pour mener à bonne fin l'œuvre qu'il avait entreprise, il faut lire les lettres, les rapports et les notes que cet homme éminent a réunis sous le titre de Documents pour servir à l'histoire de l'isthme de Suez, 3 vol. in-8, Didier et C*% ouvrage que llnstitut a, dans une de ses séances de 1877, honoré d'unerécompense académique.
jourd'hui on franchit la Méditerranée, on traverse le canal de Suez et on arrive aux Indes anglaises en trente jours. L'œuvre de M. de Lesseps a raccourci de 3,400 lieues un trajet qui n'était pas moindre de 5,800 lieues (du Havre à Bombay).
La chambre de commerce d'une grande ville (Bordeaux) estimait naguère qu'en abrégeant la route de l'Inde, le canal de Suez permettait de tripler les services rendus par un même capital dans le même temps donné. La rapidité du transport est de plus favorable à la conservation des marchandises qui débarquent en Europe dans de meilleures conditions de vente. C'est ainsi qu'autrefois les graines oléagineuses, altérées par une longue traversée, ne pouvaient être employées qu'à la fabrication des savons. Aujourd'hui, elles conservent assez de fraîcheur pour être transformées en huile comestible. Mais il est une industrie essentiellement
française, au développement de laquelle la nouvelle route maritime a été plus particulièrement favorable : c'est la soierie. Grâce au canal, les graines de vers à soie, les cocons et les soies arrivent en France directement de la Chine et du Japon, dans des conditions suffisantes pour nous permettre de ne plus nous adresser à l'intermédiaire de l'Angleterre. Or le résultat n'est pas à dédaigner si l'on songe que les importations de cette matière, qui coûte fort cher, varient entre 300 et 400 millions par an.
De son côté. l'Egypte, restée stationnaire, a repris une nouvelle vie ; des chemins de fer construits
à grands frais se relient aux stations du canal, et une ville, Port-Saïd, a surgi dans le désert, offrant à une population qui dépasse déjà quatre mille âmes les éléments d'une grande prospérité que l'avenir ne pourra qu'accroître.
Dans ce domaine des entreprises, le crédit a été la cheville ouvrière de nos plus utiles inventions, comme de nos plus grandioses créations : il a ouvert un chemin à travers les océans, sondé les profondeurs des mers, percé les montagnes les plus inaccessibles et uni par un câble les deux hémisphères. Par lui et avec lui on a entrepris la traversée du Saint-Gothard qui reliera l'Italie à l'Allemagne, on songe à séparer par un canal les deux Amériques et l'on se dispose, dans- un délai prochain, à unir la Grande-Bretagne à la France par un tunnel sous-marin construit à travers les couches crayeuses qui forment le lit de la Manche.
Ainsi, on le voit, le crédit par lui-même est un élément de fécondité et de richesse ; mais, en même temps, il est, et c'est là un de ses meilleurs attributs, un moyen actif de favoriser l'épargne et d'encourager les idées de prévoyance. En effet, dès que les capitaux trouvent.un placement avantageux dans le développement de la richesse publique ou privée, ils tçndent à s'accumuler. Le désir d'obtenir un intérêt dans une affaire qui promet de beaux résultats engagea faire des économies, et, s'il le faut, on arrive même au prodige.
Nous en avons un exemple aux époques d'émission des emprunts d'État ou de la ville de Paris.
A la première nouvelle d'une souscription semblable, une quantité innombrable de petits rentiers, de commis, de salariés, réunissent tous leurs efforts pour préparer la somme qui leur est nécessaire, se privent d'un plaisir, d'une satisfaction pour réaliser le capital rêvé, puis, le premier versement opéré, se préoccupent d'économiser sur le présent le montant des versements à venir. De la sorte aiguillonnés, ils s'habituent à mettre toujours l'avenir de moitié dans leurs combinaisons budgétaires du moment et se ménagent, sans trop en souffrir, un capital pour les jours d'épreuves ou une ressource pour les années de la vieillesse.
Tels sont les bienfaits qui naissent du crédit basé sur la sagesse, sur la prudence et sur Tordre : mais ces avantages ne peuvent être sensibles que dans les sociétés civilisées où dominent les idées d'honneur et de morale, où la confiance provient de l'estime réciproque des contractants, de la fidélité à remplir les engagements et du respect pour la parole donnée.
Le crédit ne peut se développer qu'en se spécialisant. — Lesbanquiers. — Leur rôle dans la distribution du crédit. — Ce qu'était la banque chez les anciens. — Les trapezitss. — Origines de la banque moderne. — Les obligations des croisés au moyen âge. — Les cambiatori. — Les banques de dépôts et les banques d'escompte et de circulation, — L'association des capitaux donne à la banque une puissance considérable. — Conditions d'existence d'une banque. — Avantages qu'elle procure aux intérêts privés. — Les banques publiques. — La circulation des billets au porteur.
De même que le crédit favorise l'accumulation des capitaux- et est un important instrument de production, de même aussi il ne peut se développer et atteindre toute sa force et toute son étendue qu'à la condition de se. spécialiser, de devenir l'objet d'une industrie particulière. C'est d'ailleurs une conséquence naturelle de la grande loi de la division du travail, et il n'est donné à aucune industrie de s'y soustraire sans s'exposer à végéter et peut-être à mourir.
Si les commerçants étaient obligés de chercher au hasard ceux dont les engagements sont de nature à se compenser, en temps et lieu, avec les leurs ; si l'emprunteur devait se mettre en quête d'un prêteur; si le prêteur, à son tour, se voyait contraint de chercher des emprunteurs et de s'enquérir des garanties, * la plupart des opérations que nous avons énumérées précédemment
resteraient des exceptions, et le crédit proprement dit n'existerait pour ainsi dire pas. Ces opérations ne deviennent une pratique habituelle que parce qu'il y a des négociants, formant une classe spéciale, qui font métier de les faciliter et de rendre le crédit permanent en se faisant les intermédiaires des besoins qui cherchent à se rencontrer. Ils servent de point de ralliement à ceux qui veulent user du crédit ; ils recherchent les coïncidences de temps et de lieu et tiennent, en quelque sorte , boutique ouverte de renseignements et de ressources.
Ces négociants se nomment des banquiers, et l'industrie qu'ils exploitent, parvenue de nos jours à un haut degré de perfectionnement partout où la civilisation, fille du commerce et du travail, s'est développée, est ce qu'on appelle la banque.
Leur rôle consiste donc à servir d'intermédiaires pour mettre en rapport des intérêts qui autrement ne se connaîtraient pas. Le prêteur manque de relation directe avec l'industriel qui a besoin de fonds pour accroître son travail, et il ne veut se dessaisir qu'entre les mains d'un homme sûr : l'industriel, à son tour, ne sait où trouver les capitaux qui lui sont nécessaires : les banquiers servent entre les deux de trait d'union. Dépositaires des épargnes des particuliers ainsi que des sommes accidentellement oisives que viennent leur confier les capitalistes, ils en font usage pour le compte d'autrui et les livrent à l'industrie active sous forme d'avance. Ils escomptent les billets et effets de
commerce non encore échus, et ils aident, en un mot, à toutes les opérations de crédit entre les commerçants, en trouvant le placement de leurs obligations réciproques et en facilitant le change d'une place à une autre.
L'industrie de la banque n'est pas moderne, du moins en ce qui concerne le prêt sur reconnaissances et le change des monnaies : on la retrouve dans le passé le plus reculé où, à toutes les époques et chez tous les peuples, elle était généralement en grand honneur. Les anciens l'avaient élevée même à la hauteur d'une fonction publique, et, dans des documents originaux que l'érudition a découverts de nos jours, nous la voyons exercée en Grèce par des personnages importants par leurs richesses et par le crédit dont ils jouissaient. On les apppelait trapezitœ, du nom de la table de bois sur laquelle ils exposaient leur argent. Leurs fonctions consistaient à faire le change, à essayer les monnaies, à recevoir les fonds des particuliers à qui ils payaient un intérêt et à faire des avances d'argent sur garantie.
Il serait faux de se représenter l'intérieur de ces premiers trapézites comme ceux de nos modernes banquiers, et de s'imaginer que leurs comptoirs étaient couverts de piles d'or et d'argent; les monnaies de cette époque étaient si lourdes, si incommodes, si variées dans leur forme et leur valeur, qu'il fallait des compartiments spéciaux pour les contenir, et que les sébiles dont nous nous servons aujourd'hui eussent été très-insuffisantes.
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La profession était lucrative, mais les risques étaient parfois considérables ; aussi le taux de l'intérêt s'élevait-il très-haut dans certaines circonstances. D'ailleurs, nous devons dire qu'au milieu des innombrables erreurs économiques accréditées dans les républiques anciennes, Solon, comprenant que l'argent est une marchandise comme les autres, dont le prix s'élève en raison inverse de son abondance sur le marché et en raison directe de la demande, avait affranchi le taux de l'intérêt de toute fixation arbitraire et de toute restriction légale. C'est là, sans aucun doute, une des causes qui peuvent le mieux expliquer l'essor industriel et commercial dont Athènes nous donna le spectacle au temps de sa grandeur.
A Rome, les banquiers portaient le nom d'«rgentariiy mensarii ; ils devaient tenir leurs comptoirs ouverts toute l'année, et, à l'époque de Justinien, ils étaient organisés en corporation, comme la plupart des agents des principales industries.
C'est de l'Italie, le berceau du commerce comme celui des arts, que nous est venue la banque telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui, et c'est aux croisades que cette intelligente nation en dut la création et le développement. Jusque-là, le prêt à intérêt, confondu avec l'usure, avait été proscrit par la religion qui, par suite d'une fausse interprétation des lois de l'échange, le considérait comme une violation directe de la volonté divine, et le commerce de l'argent, abandonné par les nations chrétiennes, s'était réfugié chez les
Juifs et les Lombards. Mais, peu à peu, la rigidité des lois avait cédé à la force des choses, et la banque, provoquée par les embarras mêmes des fidèles appelés en terre sainte, Savait pas tardé à reparaître comme une nécessité sociale.
Au commencement du douzième siècle, l'habitude de se servir du crédit pour obtenir de l'argent était déjà fort répandue, et le mode d'opérer indiquait un très-grand progrès. On est véritablement surpris du degré de civilisation qui régnait alors au milieu de ces peuples encore mal établis et de l'habileté qu'ils apportaient dans leurs négociations, quand on étudie les nombreux documents qui nous sont parvenus à travers les âges. Les lettres de crédit étaient fort communes à cette époque, et déjà la lettre de change allait faire son apparition. C'est ainsi que, dans un dossier de nos archives publiques, nous avons découvert, entre autres pièces historiques, une lettre datée de 1207 et conçue en ces termes :
« Simon Rubi reconnaît avoir reçu la somme de.... deniers de Gênes, que son frère Guillaume, banquier à Palerme, remboursera en.... marcs de bon argent à quiconque lui présentera ce billet. »
Les pièces analogues se multipliaient à l'infini dans ces temps chevaleresques, avec de légères différences dans la rédaction. La plupart des croisés, ne possédant presque jamais, au momentdu départ pour la guerre sainte, les sommes dont ils avaient besoin pour leurs dépenses, les empruntaient
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aux banquiers auxquels ils remettaient en échange un billet ou obligation portant, outre la signature de l'emprunteur, celle de quatre témoins, deux du côté du chevalier qui devaient être chevaliers de son pays ou de sa connaissance, et deux du côté dubanquier, italiens comme lui. Quelquefois, pour se mettre à l'abri de toute surprise, le banquier exigeait du chevalier la garantie de son souverain ; cette dernière était presque toujours accordée, et, eu cas de non-payement, le chevalier devait abandonner ses biens à son créancier : la terre répondait de la dette.
« A tous ceux qui ces présentes verront, disait le billet, nous *** (suivaient les noms des chevaliers) nous déclarons avoir reçu de Manfred Catano et Andréa Conti, Génois, la somme de deux cents livres tournois que Fillustre seigneur Alphonse, comte de Poitiers et de Toulouse, nous a fait donner sous sa garantie^ et sous l'obligation de tous nos biens que nous lui avons faite. »
A Florence, le commerce du change et de la banque se faisait en pleine rue. Les banquiers, portant le nom de cambiatori ou changeurs, étaient assis devant une petite table (banco ou tavolino), couverte d'un tapis vert, et avaient devant eux des sacs d'écus et un livre de comptes : c'était là qu'aux jours de grand marché les commerçants venaient les trouver pour échanger leurs valeurs ou traiter d'affaires. L'installation était primitive assurément, et cependant les intelligents industriels que la banque comptait dans son sein possédaient une
influence considérable et une fortune dont notre siècle même ne pourrait se faire une idée. Quelques-uns d'entre eux, dont l'histoire a conservé les noms, les Bardi, les Peruzzi, les Alberti, tenaient le haut rang de la société florentine, habitaient des palais merveilleux, menaient un train princier, et d'autres même, comme la famille des Médicis, parvenus par leurs richesses et leur mérite au gouvernement de leur pays, s'alliaient aux familles royales des plus grandes et des plus illustres monarchies.
Avec le développement du commerce, la banque ne tarda pas à s'étendre, et ses attributions nombreuses et variées donnèrent naissance à des institutions nouvelles qui toutes eurent pour effet de faciliter le crédit et d'en rendre l'application plus fructueuse. Tandis que les unes, sous le nom de banques de dépôts, se bornaient à faire, l'office de caisses de prêts sur nantissement et de caisses de comptes courants,' les autres, sous la dénomination de banques d'escompte et de circulation, faisaient à la fois le service de caisses de prêts sur nantissements, de caisses de comptes courants et de caisses d'escompte auquel elles joignaient le caractère spécial d'émettre des billets payables au porteur et à vue, c'est-à-dire un papier de crédit.
En effet, les banquiers, avec leurs ressources personnelles très-limitées, peuvent faire face à des besoins locaux partiels ; mais, dès que les paiements deviennent nombreux, par suite de l'augmentation des affaires et des négociants, leurs secours se
trouvant insuffisant, la nécessité d'un établissesement doté d'un gros capital capable d'alimenter de grosses opérations et de soulager les banquiers du trop-plein des escomptes ou des opérations de crédit se fait sentir, et la banque^ c'est-à-dire la réunion, l'association des capitaux devient d'une utilité incontestable.
La première condition pour une banque est donc d'avoir un capital considérable qui lui permette d'étendre son action et d'offrir au public qui veut s'en servir de sérieuses garanties ; car il ne faut pas oublier que c'est sur la connaissance qu'on a de la puissance de ce capital que se fonde principalement le crédit de la banque, qui est la base de sa prospérité comme de son efficacité.
La seconde condition est d'abord que ce capital soitformé avec le concours d'un grand nombre d'actionnaires ; ensuite que les opérations de la Banque soient clairement définies par des règles et des statuts qui lui prescrivent un but d'opération dont «lie ne puisse sous aucun prétexte s'éloigner et donnent en même temps la certitude que le capital ne sera pas détourné de sa destination. Or l'association produit ce résultat ; l'administration de la Banque étant, par le fait même qu'elle est collective et par conséquent délibérative, livrée à la publicité et, par là, à la surveillance de ceux qui s'intéressent à elle, son crédit s'établit sur la connaissance qu'on a de ses affaires, de ses ressourcée et de sa conduite, et cette connaissance forme la plus solide de toutes les bases.
Ainsi constituées, les banques sont donc appelées à rendre des services considérables au commerce et à l'industrie. En effet, leur capital, étant ordinairement proportionné à retendue des affaires qui se traitent dans les lieux où elles se fondent et consacré, en plus grande partie, à l'escompte des effets de commerce,, est de beaucoup supérieur à celui qu'un particulier pourrait affecter à cet emploi. Il en résulte que les banques, sauf quelques cas rares, prennent, parmi le papier qu'on leur présente, celui qui leur paraît fournir les plus sérieuses garanties : les négociants solvables sont donc assurés de trouver chez elles l'argent dont ils ont besoin ou tout au m ins d'en obtenir l'admission des bonnes valeurs qu'ils donnent à leurs guichets, sans crainte d'être exposés, comme avec des banquiers ordinaires, à ce que l'insuffisance ou l'épuisement des capitaux puissent leur être opposés comme un prétexte pour ne pas consentir aux négociations qu'ils proposent.
Un autre avantage fort appréciable des banques est que, soumises à des règles fixes et au contrôle de la publicité, elles escomptent à un taux déterminé, généralement modéré et connu d'avance. Il n'en est pas de même des capitalistes que l'espoir d'un placement plus lucratif détermine souvent * à élever outre mesure le taux de leur escompte ou quelquefois même à ne pas escompter ; de plus, ceux-ci, lorsqu'ils escomptent, ne le font qu'à un taux débattu pour chaque valeur, gradué selon le degré de sécurité qu'elle paraît leur offrir, mais
en tout cas toujours plus élevé que celui des banques.
Cette situation est particulièrement sensible en temps de crise. Alors que le capitaliste, dont l'intérêt n'est pas lié comme celui des banques à l'intérêt général, craint de faire des pertes qui pourraient compromettre sa fortune et, pour cette cause, cesse d'escompter, laissant dans l'embarras les commerçants qui d'ordinaire se confient en lui, la banque, dans son intérêt même, maintient les crédits qu'elle a accordés en d'autres temps, au risque de quelques pertes, et, par sa sagesse et sa prudence en même temps que par son désintéressement, sauve très-souvent le crédit .public de la ruine. Nous pourrions en donner de nombreux exemples ; il nous suffira de rappeler qu'à l'époque des événements de 1870-71, les mesures prudentes de la Banque de France et le capital dont elle dispose lui permirent de supporter avec succès la mesure delà prorogation des effets échus, ce que certainement des particuliers n'eussent pu faire, malgré leur habileté.
Les banquiers eux-mêmes ont un intérêt très-direct à l'établissement des banques. Si l'existence de ces banques leur enlève, parla concurrence et par la réduction du taux de l'intérêt, une partie importante des affaires de la localité où ils résident et qui auparavant leur appartenaient sans conteste ; d'autre part, elle leur donne des sources nouvelles de profit en leur accordant la facilité de se faire ouvrir un compte courant au moyen duquel ils viennent
It>2 AUTOUR DU FOYER.
eux-mêmes présenter à l'escompte de ces banques le papier que, faute d'un nombre suffisant de signatures connues, les banques n'accepteraient pas, et qu'ils écoulent ainsi après l'avoir escompté à un taux plus élevé que celui des banques. De là, une différence d'intérêt qui est un bénéfice immédiat pour les banquiers et qui, pouvant se renouveler et se multiplier dans une étendue qui n'a de bornes que celles de leur crédit , excéderait bientôt celui que leur fournirait leur capital propre. Par suite de la faculté qui leur est concédée d'escompter à ces banques, ils peuvent étendre leurs affaires dans des proportions qui dépassent le montant de leur capital, et, dès lors, ce n'est plus à ce montant, mais à leur crédit, que se calculent ces proportions.
Mais, s'il est vrai qu'avec la législation qui les régit, les banques soient en mesure de rendre des services plus grands que ne le sauraient faire les particuliers, il n'est pas impossible que le crédit dont a besoin le commerce excède la masse des capitaux destinés à l'escompte, et qu'alors le taux de l'intérêt doive s'élever, au grand dommage de ceux qui empruntent. Dans ce cas, le développement de l'industrie peut être entravé, et, le crédit, dont l'essence est de n'avoir point de limites; se trouvant restreint, il en peut résulter de grands inconvénients pour la prospérité du pays. C'est pour écarter ce dangereux obstacle qu'on a créé des banques publiques dotées de la faculté d'émettre, de faire circuler des billets payables
au porteur et à vue, remboursables en espèces à la volonté du porteur ei équivalant véritablement à des espèces, pourvu toutefois que le public eût confiance dans les établissements qui les émettaient. Ces banques publiques ont marqué un progrès considérable sur les banques particulières, et elles sont connues de nos jours sous le nom de Banques d'escompte et de circulation.
Les banques publiques tendent à s'accroître. — La Banque d'Angleterre est établie en 1694. — Les plus célèbres établissements de banque du moyen âge. — Les opérations de la Banque. d'Amstersdam. — Organisation de la Banque d'Angleterre. — Ses débuts. — Sir Robert Peel et le bill de 1844. — La Banque d'Angleterre est divisée en deux départements. — Le département des émissions. — Le département de la Banque. — Les jointstock Bancks. — Le nombre des banques en Angleterre. — La Banque de France. — La loi du 24 germinal an XI. — Régime de la Banque de France. — Le privilège d'émettre des billets au porteur. — Les succursales de la Banque. — Les opérations. — Services rendus par les banques publiques. — Le Clearing- Honse. — Son origine. — Quel chiffre d'affaires il atteint en 1872.
Le nombre des banques publiques d'escompte et de circulation tend à s'accroître de plus en plus à notre époque ; il en existe au moins une, en effet, dans presque toutes les grandes nations de l'Europe. Toutefois, les deux plus importantes qui ont servi de type aux autres sont sans contredit la Banque d'Angleterre et la Banque de France, la première fondée en 1694 et la seconde établie en 1800.
Avant elles, l'esprit d'association avait déjà donné naissance à des établissements de banque; mais l'état social et le peu de connaissances économiques alors répandues ne leur permettaient pas de prendre l'extension et le caractère que nous constatons chez les nôtres. Elles étaient, pour la plupart, non des entreprises particulières, mais
des institutions ou nationales ou municipales fondées et souvent dotées par l'État ou la ville qui en était le siège et auxquelles on attribuait des monopoles ou privilèges en vertu desquels certaines opérations ne 'pouvaient se faire que par leur entremise. Mais ce n'étaient que des caisses de comptes courants, de prêts sur dépôts et d'échange de monnaies et matières d'or et d'argent : le principe de la monnaie fiduciaire, du billet de circulation ou de banque leur était encore inconnu, et cependant elles possédaient toutes une monnaie imaginaire, d'une valeur fixe, servant à tenir les comptes et qui s'échangeait contre la monnaie courante au moyen d'un agio variable.
Parmi ces banques, les plus célèbres furent la banque de Venise dont la création remonte à 1 157, en plein moyen âge ; la banque de Saint-Georges à Gênes, fondée au commencement du quinzième siècle, et la banque d'Amsterdam, une des plus florissantes et des plus actives de la Renaissance, fondée le 31 janvier 1609 sous la garantie de la ville, et qui parvint à un degré de prospérité dont s'étonnerait même notre époque si merveilleuse par son activité commerciale et industrielle.
Cette dernière banque, comme les précédentes, était une caisse de comptes courants, et la principale source de son revenu provenait des dépôts de monnaies étrangères et de matières d'or et d'argent qu'attirait le commerce immense de la Hollande çt qu'elle acceptait contre un droit de
garde variant entre 1/2 0/0 et 1/8 0/0, suivant la nature des valeurs déposées. En échange du dépôt, la banque remettait à son client un récépissé négociable qui constatait, en argent de banque, la valeur des dépôts, valeur dont on le créditait aussitôt et qu'il pouvait utiliser à son gré. Elle rendait donc de réels services au commerce ; mais ses moyens de crédit étaient encore très-limités, et ce récépissé négociable qu'elle remettait à ses comptes courants était loin encore de satisfaire, dans la mesure de la monnaie fiduciaire, aux besoins de la circulation.
Il était réservé à l'Angleterre de produire la première le véritable billet de banque et d'occasionner une révolution dans les habitudes du crédit par l'adoption de la promesse de paiement payable au porteur et à vue en espèces monnayées. La Banque d'Angleterre, sortie des nécessités du gouvernement britannique dont les guerres longues et coûteuses avaient dévoré les ressources et engagé l'avenir, fut en effet créée en 1694 et reçut un privilège en échange des services que l'Etat exigeait d'elle. C'était un gentilhomme écossais, William Paterson (1), qui en avait conçu et proposé le plan que le gouvernement avait adopté ensuite et dont il avait secondé l'exécution en stipulant le versement dans les caisses du trésor,
(I) L'Angleterre ne fut pas reconnaissante envers* lui : abandonné de tous, après avoir été l'un des directeurs du nouvel établissement, il mourut de misère et de désespoir dans une colonie qu'il avait tenté de fonder à l'isthme de D arien.
à titre de prêt, de la totalité du capital de rétablissement. Le 27 juillet 1694, la Banque recevait sa charte et commençait ses opérations.
L'entreprise était confiée à un gouverneur et à un sous-gouverneur assistés de vingt-quatre directeurs, élus chaque année parmi et par les membres de la compagnie. Les conditions requises pour concourir à l'élection du conseil de régence étaient également spécifiées dans l'acte de fondation, et consistaient dans la possession, depuis une période de six mois au moins, de 500 livres sterling (12,500 fr.) du capital. Quant aux opérations,' la Banque ne pouvait qu'escompter des lettres* de change et des billets à ordre et faire le commerce des monnaies et matières d'or et d'argent : néanmoins, elle était autorisée à faire des prêts sur marchandises, ce qui lui donnait le droit, à défaut de remboursement, de revendre le gage non retiré. De plus, elle prêtait sur transports d'effets publics et de diverses autres natures de valeurs au choix des directeurs et à des taux variés, escomptait, outre les obligations de l'Etat à échéance déterminée, les effets de commerce dont l'échéance n'excédait pas trois mois, et émettait des billets au porteur et à vue et des billets transmissibles seulement par endossement à sept jours au plus de vue, ces derniers appelés post-bills et de coupure indéterminée. Les moindres coupures de billets de la Banque d'Angleterre, d'abord de 20 liv. sterl. (500 fr.), descendirent, en 1750, à 10 livr. sterl., puis en
1793 à 5 liv. st. et enfin, en mars 1797, à 1 et 2 liv. st. ; mais, en 1821, ces derniers billets furent supprimés, et leur émission interdite par la loi de 1829 qui ne laissa subsister que la coupure de 5 1. st.
Les débuts de la Banque furent pénibles : ses liens continus avec l'Etat, en lui imprimant le contre-coup des événements politiques, la mirent plusieurs fois à deux doigts de sa perte, et il fallut à ceux qui la dirigeaient, avec une connaissance approfondie des affaires , une particulière prudence unie à une très-grande habileté. De nos jours, la Banque d'Angleterre est restée ce qu'elle était à sa création, une constitution financière gouvernementale. Elle est chargée du recouvrement des revenus publics et du paiement des créanciers de l'Etat auquel elle fait, en outre, des avances sur le produit des impôts. C'est par son entremise qu'a lieu la négociation des bons de l'Echiquier (bons du Trésor), et, outre le paiement des intérêts de la dette publique, elle a le soin de constater et de surveiller les mutations qui surviennent dans la propriété de cette dette. A chaque renouvellement de son privilège, les services que l'Etat exigeait d'elle se sont accrus, et c'est ainsi qu'en 1823 elle a fait un traité à forfait pour l'amortissement de cette partie de la dette qui se composait des pensions et annuités.
Le régime dont elle jouit aujourd'hui a été déterminé par une loi célèbre due à l'initiative d'un des hommes d'État les plus éminents de
la Grande-Bretagne, sir Robert PeeL et qui est connue sous le nom de bill de 1844. Avant cette époque, le nombre des établissements de banque ayant la faculté d'émettre des billets payables au porteur était considérable en Angleterre, et la plupart d'entre eux, profitant de cette faveur pour étendre leurs affaires, s'étaient laissé entraîner à donner à des clients peu solvables un crédit exagéré, à continuer même ce crédit alors qu'il eût fallu le restreindre, et par conséquent avaient provoqué des crises extrêmement graves. Dans les provinces principalement, ces banques avaient scandaleusement abusé de la liberté d'émission, et un grand nombre d'entre elles avaient fait faillite, entraînant dans leur ruine une multitude de maisons de commerce.
Le gouvernement résolut d'apporter un remède à ces maux en établissant une limite fixe à la circulation à découvert, et il s'attacha avec d'autant plus d'énergie à cette réforme que la Banque d'Angleterre elle-même avait manqué plusieurs fois d'habileté et de prudence dans la direction de la circulation fiduciaire.
La première vue qui inspira le ministre anglais fut d'introduire une plus grande unité dans le crédit. Le bill de 1844 commença, en effet, par interdire la création de nouvelles banques libres ou la reconstitution de celles qui tomberaient; puis il imposa à celles qui existaient diverses conditions de contrôle, remit aux commissaires du timbre et des taxes le droit de régler l'émission
de leurs billets, et favorisa leur fusion dans la Banque centrale.
Une autre mesure établit une division absolue de la Banque en deux départements distincts qu'on appela département des émissions et département de la Banque. Le premier fut chargé de fabriquer les billets, d'en émettre pour 14 millions de livres sterling (350 millions de francs) sans avoir la contre-partie en espèces (1), mais, au delà de cette somme, de n'en donner que contre du numéraire ou des lingots. Le département de la Banque reçut du département de l'émission, en billets au porteur, d'abord les 14 millions émis à découvert, puis tous les billets dont il pouvait fournir la contre-valeur en numéraire.
Ainsi le mécanisme qui fonctionne actuellement est très-simple. La règle que nous venons d'expliquer étant absolue, le département de la Banque ne conserve en espèces métalliques qu'un faible appoint pour les besoins journaliers et compose toute sa réserve de billets dont il a versé le montant en numéraire au département de l'émission. C'est de là que vient le titre de réserve de billets de banque qu'on a donné à l'encaisse de ce département. Cet encaisse est en effet composé de billets, mais ces billets ne sont que la contrepartie du numéraire existant dans l'autre dépar-
(1) Ces 14 millions sterling formaient le montant des prêts faits par la Banque à l'État, dans les premières années de son fonctionnement, et que celui-ci lui avait garantis par des titres et des bons de l'Échiquier.
tement et ne doivent être considérés que comme du numéraire.
Pour mieux faire comprendre l'opération, prenons ua exemple.
Une personne a besoin d'argent; elle se rend au département de la Banque où elle escompte du papier de commerce ou contracte un emprunt sur des valeurs et reçoit en échange des billets de banque : si, pour faire ses acquisitions, cette personne ne peut se passer de numéraire, elle se présente au guichet du département de l'émission, et demande, qu'on lui remette des espèces à la place des billets que vient de lui donner le département de la Banque. Le département de l'émission paye immédiatement, mais sa faculté d'émettre des billets se trouve diminuée dans la même proportion que sa réserve métallique.
En dehors de la Banque d'Angleterre et à côté d'elle, la Grande-Bretagne compte d'autres établissements particuliers qui ont également la faculté d'émettre des billets au porteur, mais à des conditions fixées par la loi de 1844. Dans les comtés, il en est qui ne peuvent avoir plus de six associés et d'autres qui sont montés par actions et que l'on connaît sous le nom de joint stock Banks. Elles ne pouvaient émettre de billets, avant 1844, <pi'à la condition de prendre une licence de trente livres payables annuellement» comme on acquitte en France la patente ; les unes émettaient des billets-monnaie, et les autres se bornaient à faire l'opération ordinaire des banquiers. Le nombre en
était considérable; d'après M. Baudrillart, le savant économiste que nous avons suivi dans ce chapitre, on comptait en 1848, en Angleterre et dans le pays de Galles, cent quatre-vingt-quatre banques particulières de circulation, formant, avec leurs succursales, quatre cent sept bureaux ; il y en avait huit du même genre en Irlande avec cent soixante-cinq bureaux, ce qui donnait, pour les trois royaumes qui composent la Grande-Bretagne, deux cent soixante-dix-sept banques de circulation et treize cent cinquante-quatre bureaux d'émission. Depuis cette époque, ce nombre a diminué beaucoup, et tend encore à décroître.
La Banque de France., qui jouit dans le monde entier d'une haute réputation, et dont les crises de 1870 et des années suivantes ont contribué puissamment à rehausser l'éclat, est, de même que la Banque d'Angleterre, un instrument politique, une banque d'État. Dès l'origine elle le fut, et la loi de 1806, rendue au lendemain de la bataille d'Austerlitz, resserra encore plus étroitement les liens qui l'attachaient au-gouvernement en attribuant à celui-ci la nomination du gouverneur et des deux sous-gouverneurs appelés à la diriger. Toutefois, le principe de l'unité que le respect des coutumes anciennes n'avait pas permis d'adopter en Angleterre fut imposé en France par la loi statutaire de la Banque et, depuis lors, malgré certains efforts tentés à plusieurs reprises, il n'y a jamais été dérogé.
La Banque de France a été créée le 29 juin 1796
sous le nom de caisse de comptes courants et n'a pris la dénomination que nous lui connaissons aujourd'hui qu'à la suite d'un arrêté des consuls en date du 28 nivôse an VIII (18 janvier 1800), ordonnant que la moitié des cautionnements imposés aux receveurs généraux seraient employés en actions de cet établissement et que les fonds de la caisse d'amortissement nouvellement établie y seraient versés. Son capital primitif était de 30,000,000 divisés en 30,000 actions de 1000 fr. chacune et ses opérations consistaient à escompter le papier de commerce. En 1803, une loi spéciale enlevant aux banques privées le droit d'émettre des billets aux porteurs qu'elles avaient conservé concurremment avec la Banque de France, dota cette dernière du privilège exclusif d'émettre des billets de banque et lui donna une existence légale en même temps qu'une constitution régulière. Par les dispositions de la loi du 24 germinal an XI (14 avril 1806), son capital fut porté à 45 millions, la moindre coupure de ses billets fut fixée à 500 francs et la représentation de l'universalité des actionnaires fut attribuée aux deux cents actionnaires possesseurs, depuis plus de six mois, du plus grand nombre d'actions. La réunion de ces deux cents actionnaires forma l'assemblée générale et fut investie du pouvoir d'élire les membres de l'administration composée de quinze régents et de trois censeurs renouvelés chaque année, les premiers par cinquième, les derniers par tiers, et susceptibles d'être réélus. On insti-
tua un conseil d'escompte formé de douze. négociants de Paris choisis par les censeurs sur une liste triple composée par les régents, renouvelés par quart chaque année, mais rééligibles et dont les attributions consistaient à surveiller avec voix délibér^tive les opérations de l'escompte. A la tête de l'établissement furent placés un président et deux régents élus à cet effet par le conseil général, le premier pour deux ans, les derniers pour un an, et rééligibles; on statua, en outre, qu'aucune banque n'aurait le droit de s'établir dans les départements sans l'autorisation du gouvernement, qui se réservait le droit d'accorder ce privilège, et que les billets émis par les banques autorisées ne pourraient être d'une somme moindre de 250 francs ; enfin, le privilège d'émettre des billets fut accordé à la Banque pour un espace de quinze années.
La plupart de ces dispositions ont été maintenues dans la législation de la Banque, sauf quelques-unes, telles que la substitution au comité primitivement élu d'un gouverneur et de deux sous-gouverneurs nommés par l'Etat à la direction de la Banque. La loi de 1806 (22 avril), complétée par un décret impérial du 16 juin 1808, ajouta diverses dispositions organiques aux statuts déterminés précédemment et donna à l'établissement la forme qu'il a conservée à peu près jusqu'à nos jours. Cependant, ce n'est que depuis la Révolution de 1848 que la Banque de France est demeurée seule en possession du privilège de faire
des billets au porteur. Jusqu'à cette époque, en effet, des banques départementales instituées dans les principaux centres commerciaux ou industriels, tels que Rouen, Lyon, le Havre, Lille, Toulouse, Orléans, Marseille, Nantes et Bordeaux avaient, concurremment avec la Banque de France, émis des billets ; mais, lorsque la crise de 1848 vint s'abattre sur le pays et menacer son crédit, le gouvernement provisoire crut la conjurer en supprimant ces établissements en tant que banques particulières et en les réunissant à la Banque de France dont ils devinrent dès lors de simples succursales.
Aujourd'hui la Banque possède quatre-vingtdeux succursales, et, d'après une loi en date du 27 janvier 1873, elle doit en établir une dans les départements qui en sont privés ; son privilège, prorogé une première fois en 1840, a été de nouveau maintenu en 1857 par la loi du 9 juin pour ne prendre fin qu'au 31 décembre 1897, et son capital a été élevé à 182,500,000 francs représentés par cent quatre-vingt-deux mille cinq cents actions.
En dehors des services particuliers qu'elle rend à l'État et dont les derniers sont trop près de nous pour qu'il soit permis de les oublier (1), la
(1) Afin de permettre à l'État de faire face aux dépenses considérables occasionnées par les besoins de la défense nationale contre l'invasion allemande, la Banque de France lui a prêté des sommes qui se sont élevées jusqu'à L 540 millions. Elle lui a facilité les emprunts nationaux de 2 et de 3 milliards en lui faisant des avances sur les versements qui devaient provenir des titres émis. £n même temps elle accordait h la ville de Paris une avance de 210 millions, montant de sa contribution de guerre.
Banque de France, considérée comme banque de crédit industriel et commercial, procure de réels avantages au public. C'est ainsi qu'elle escompte les effets de commerce dont l'échéance n'excède pas trois mois et qui portent la signature de personnes notoirement solvables ; qu'elle se charge de l'encaissement des effets qui lui sont remis; qu'elle reçoit en compte courant les sommes qui lui sont versées par les particuliers et par les établissements publics ; qu'elle fait des avances sur transfert de rentes d'actions et obligations de chemins de fer français, obligations de la ville de Paris, du Crédit foncier, de la Société algérienne ; qu'elle paye les dispositions faites sur elle, ou les engagements pris à son domicile jusqu,'à concurrence des sommes encaissées ; enfin qu'elle tient une caisse de dépôts volontaires pour tous titres, lingots et monnaies d'or et d'argent.
De plus, elle émet des billets à terme et délivre des mandats de Paris sur les succursales et des succursales sur Paris, et, contrairement aux dispositions de la loi du 3 septembre 1807, qui limitait le taux de l'intérêt à 5 p. 100 en matière civile et à 6 p. 100 en matière commerciale (1), elle peut élever au-dessus de 5 p. 100 le taux de ses escomptes. Elle ne reçoit à l'escompte que les effets de commerce garantis au moins par trois
(1) Cette limitation est contraire au principe de la loi économique, et a pour résultat de nuire au développement des transactions. Plusieurs propositions ont été faites dans ces dernières années pour en obtenir l'abrogation, et nous espérons qu'elles trouveront un accueil favorable auprès du gouvernement et des chambres»
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signatures ou par deux signatures et un transfert d'actions de la Banque ou d'effets publics français, d'actions de chemins de fer français, de récépissés de marchandises dans les magasins généraux ou d'obligations de la ville de Paris.
Les banques publiques, aussi vastes, aussi importantes que celles de France et d'Angleterre, exercent à un degré particulier une influence considérable sur le taux de l'intérêt et sur le cours de l'escompte. Par les services que rend le crédit r elles ont pour effet d'abaisser ce taux et de lui servir, d'autre part, de régulateur, parce qu'elles sont les plus grands centres du commerce de l'argent. On a souvent réclamé comme un progrès la fixité de l'escompte, et les adversaires des banques ont reproché à ces établissements de ne pas tendre à ce résultat. C'est là une utopie irréalisable et à laquelle l'expérience des questions économiques fait renoncer. On ne peut pas plus fixer le taux de l'intérêt qu'on ne peut fixer le prix du blé ou de toute autre denrée, puisque ce prix dépend des quantités obtenues eu égard aux besoins et aux demandes. L'élévation de l'escompte dont ces deux grandes banques ont usé fréquemment peut être utile à titre de modérateur, lorsque le pays se laisse' aller à des excès d'entreprises et quand les banques ont déjà du papier en quantité suffisante sur la place. Or, ces occasions se sont rencontrées assez souvent de l'un et l'autre côté de la Manche, et la mobilité du taux de l'escompte, en resserrant la circulation et le travail, a fait évi-
ter bien des crises ou les a rendues moins graves.
Malgré l'immense progrès que les banques publiques ou privées ont réalisé dans la facilité et la rapidité des transactions, malgré le crédit prodigieux dont jouit le billet de banque qu'elles émettent, la circulation, qui n'acquiert sa puissance que dans l'activité de la transmission, a trouvé un élément plus puissant dans une institution déjà vieille d'un siècle, mais dont le mécanisme s'est principalement développé de notre temps. Nous voulons parler du Bureau de liquidation ou de virement, du Clearing House, ainsi qu'on l'appelle de l'autre côté du détroit. Cet établissement a été fondé, vers 1775, par plusieurs banquiers de la Cité, pour l'échange des billets dont ils étaient respectivement porteurs ; voici, d'après un auteur anglais, dans quelles circonstances il a été créé.
Avant sa fondation, les banquiers envoyaient journellement les uns chez les autres un grand nombre de chèques au remboursement.
Tandis que le garçon de recette de l'un d'eux se présentait chez un autre pour toucher les chèques tirés sur lui, le garçon de recette de ce dernier se présentait chez le premier dans le même but, ce qui occasionnait naturellement, avec une perte de temps considérable, un grand déplacement de fonds.
Un jour on s'aperçut que les préposés aux recettes avaient pris l'habitude de se réunir dans une taverne à l'heure du déjeuner et que là, consultant la liste des chèques dont ils étaient
respectivement chargés, ils faisaient un échange de ces valeurs , puis, vérification faite de leurs comptes, versaient en billets de banque l'appoint qui revenait à tel ou tel d'entre eux.
Ainsi, pour donner un exemple de ce mécanisme, l'employé de M. Rotschild de Londres avait 50 chèques, montant à 84,200 livres sterling payables par un autre banquier du nom de Smith, en même temps que l'agent de celui-ci enpossédait82 pour95,0001ivres payables parla maison Rotschild. Dansl'ordre naturel des choses, l'employé de Rotschild aurait dû présenter les 50 chèques à la caisse de Smith, en attendre la vérification et le paiement, puis rapporter à son patron les 84,200 francs qu'ils représentaient. D'autre part, l'employé de Smith devait présenter ses 82 chèques à Rotschild et revenir avec ses 95,000 livres. Au lieu de cela, les deux commis se rencontrent en route, et celui de Rotschild dit à l'autre : « J'ai là 84,200 livres sur votre maison et vous avez 95,000 sur la mienne : prenons note de ces sommes ; donnez-moi vos chèques et prenez les miens, nous allons rentrer pour faire vérifier les valeurs, et, celles-ci reconnues exactes, nous nous retrouverons ici dans une demi-heure, je vous remettrai alors les 10,800 livres qui forment la différence entre le montant de votre recette et le total de la mienne. Si quelques chèques sont irréguliers ou ne peuvent être payés, nous les rapporterons et en déduirons le montant de notre compte. »
C'est ainsi que le système des compensations
prit naissance ; les services qu'il rendit ne tardèrent pas à être appréciés de l'universalité des banquiers ou financiers, et rétablissement prit bientôt des développements considérables. Aujourd'hui, le Clearing House de Londres comprend vingt-six banquiers, parmi lesquels se trouve la Banque d'Angleterre : chaque maison admise dans l'établissement y entretient des commis à demeure, désignés sous le nom de clearingclerks et chargés d'annuler les chèques ou virements qui se compensent et de payer les soldes en numéraire ou en billets. Or, l'importance de ces annulations opérées sans le secours des espèces, grâce à l'organisation de ce mode de virements, est tel qu'en 1840, d'après un compte rendu de l'administrateur général de la Banque de Londres et de Westminster, le Clearing House a pu faire face à 1 milliard sterling (25 milliards de francs) de paiements pour lesquels on n'a guère employé que 60 millions de livres sterling (1,500 millions de francs) en billets de banque.
Depuis 1840, le chiffre d'affaires s'est considérablement accru, et on l'évaluait, pour l'exercice 1871-72, àl'énorme total de 5 milliards 357 ,922,000 livres sterling, soit 133 milliards 993,050,000 francs.
En France, l'esprit de routine, si difficile à déraciner, a mis jusqu'ici obstacle à l'établissement d'une institution semblable ; cependant, en 1872, quelques banquiers de Paris se sont réunis et ont fondé une chambre de compensation dont les opérations commencèrent le 7 mars de la même
année ; mais le système employé pour les chèques, et la résistance de certaines institutions, entre autres de la Banque de France, n'ont pas permis encore de donner à cette utile création le développement qu'elle pourrait prendre, au grand avantage de tous les intérêts.
La liberté du commerce est de droit naturel. — Le commerce dans l'antiquité. — Il est réservé aux esclaves. — Les mœurs romaines. — Le four banal. — Les marchés. — La foire du Landit. — La hanse parisienne. — Les douanes intérieures. — Chaque province est fermée à toutes les autres. — « Laissez faire, laissez passer. » — Les accapareurs. — Quesnay et Turgot. — La guerre des farines. — La Révolution et la liberté du commerce intérieur.
Le droit d'échanger un objet contre un autre, de vendre un produit quelconque moyennant uni v somme d'argent déterminée, semble aujourd'hui chose fort naturelle, et quiconque oserait mettre en doute la faculté que possède un cultivateur de porter sur le marché ses fruits et ses légumes ou un orfèvre d'ouvrir une boutique, serait soupçonné de folie ou tout au moins de plate ignorance.
Cependant cette liberté, cette faculté inhérente à la nature humaine, n'a pas toujours été respectée, et, pendant bien des siècles, chez un grand nombre de peuples, le droit d'échange a été méconnu au préjudice des progrès matériels et moraux de l'humanité.
A Rome, le commerce était considéré comme un acte avilissant, et, par cette raison, était entièrement abandonné à la dernière classe du peuple et aux esclaves. Quiconque était revêtu d'une dignité ou jouissait dans la république d'une grande
fortune, d'un nom aristocratique, et même seulement du titre de citoyen romain, ne pouvait so livrer, sans infamie, à un acte mercantile que réprouvaient les mœurs guerrières et hautaines du peuple conquérant. Tel qui s'honorait de conduire lui-même sa charrue, aurait rougi de s'enrichir par le commerce, et Cicéron, quoique issu d'une famille modeste, écrivait à son fils que jamais un sentiment noble ne pouvait naître dans une boutique.
Avec un semlbable préjugé, comment le commerce se serait-il développé ? La classe des marchands, méprisée et souvent molestée, vivait misérablement, et les Romains, d'ailleurs, s'étaient habitués à chercher au loin, chez les nations qu'ils avaient soumises, les objets de luxe ou de consommation dont ils avaient besoin.
Après la conquête des Gaules, les mœurs romaines s'implantèrent parmi nos aïeux, et les corporations industrielles ou commerciales qui s'étaient formées à l'instar de celles de Rome furent de longues années avant de s'organiser et de se fortifier. Peu à peu, cependant, la législation romaine disparut de nos codes, et les métiers, les industries et les diverses branches de commerce commencèrent à prendre une grande importance et à porter la richesse dans le sein du pays.
Chaque seigneur, jaloux d'accroître ses revenus, attira sur ses terres et dans les villes qui relevaient de sa suzeraineté les marchands, les artisans et les corps de métiers ; il assigna à chacun des rè-
glements et créa des marchés sur lesquels devaient s'opérer les transactions, moyennant une rédevance à son profit.
Mais alors le privilège engendra les vexations : il ne fut permis de faire le commerce que dans certaines conditions, dans un rayon déterminé, a des heures fixes et souvent même à des prix réglés arbitrairement par l'autorité. Chacun fut confiné dans une spécialité : l'orfèvre ne put vendre que certains objets en dehors desquels sa compétence était contestée : le mercier chez lequel on eut trouvé du drap eût été poursuivi pour usurpation de droits que la loi, ou plutôt la volonté du prince, lui contestait.
Dans un ouvrage fort intéressant qui a ouvert à son auteur, M. Levasseur, les portes de l'Institut, on trouve de nombreux exemples des entraves que les coutumes féodales du moyen âge mettaient à l'accroissement des progrès des échanges. Ainsi» chaque sefgneur avait, ainsi que nous venons de le dire, un ou plusieurs marchés établis sur ses terres. C'est là que le cultivateur ou l'artisan devait apporter sa marchandise et la débiter aux acheteurs. Toute opération mercantile faite en dehors de ces marchés était considérée comme nulle et exposait son auteur à une poursuite et à une condamnation.
De plus, le paysan étant ordinairement troj»
pauvre pour avoir chez lui un pressoir et un four, le seigneur en faisait construire près de son manoir, et tous étaient tenus, moyennant rede\ance.
de venir y faire moudre le grain et cuire le pain. Défense était faite d'élever ailleurs un moulin ou un four ou bien d'aller porter le blé et le pain au moulin ou au four du propriétaire voisin.
Les seigneurs étaient très-jaloux de leurs droits : un étranger venait-il apporter dans un de leurs villages du pain cuit ailleurs, ils le faisaient saisir brutalement et confisquaient sa marchandise ; un noble voisin leur faisait-il concurrence en élevant près de leurs terres un nouveau four, ils le faisaient démolir.
Parfois, les grands propriétaires se faisaient eux-mêmes marchands, et, pour vendre les produits de leurs terres, ils se servaient de moyens souvent révoltants. Après les vendanges, par exemple, ils publiaient leur ban, ou, en d'autres termes, ils faisaient annoncer à son de trompe qu'ils allaient vendre le vin de leurs récoltes. L'époque de cette vente était fixée ; dans le temps qu'elle durait, les taverniers devaient cesser toute affaire et les particuliers étaient tenus de s'approvisionner dans les celliers du suzerain, et non ailleurs.
Dans les grandes villes et dans les domaines du roi, des privilèges étaient accordés à des sociétés ou corporations qui, seules, réglaient la législation commerciale et accaparaient les bénéfices de certaines opérations. C'est ainsi qu'au douzième siècle, une association de marchands d'eau, nommée la Hanse parisienne, possédait des bateaux sur la Seine et ^vait seule le droit de transporter toutes les marchandises qui venaient par eau jusqu'à
Paris. Elle seule pouvait amener une cargaison depuis le pont de Mantes jusqu'aux ponjts de Paris, et elle possédait exclusivement le monopole du commerce de la basse Seine dans la banlieue de Paris.
Pour faire sans danger son trafic, elle payait partout de nombreuses redevances, et encore étaitelle fréquemment soumise à des attaques et à des vexations. M. Levasseur nous raconte que le sire de Poissy avait à Maisons un château d'où il rançonnait les bateliers ; les marchands qui se rendaient à Mantes ou en revenaient étaient exposés à ses caprices et â ses exigences, et ils ne purent se débarrasser de sa domination qu'en lui payant une redevance fixe de douze deniers par tonneau de vin et deux setiers à prendre sur le premier tonneau (1).
Lyon avait laissé s'établir dans ses murs une corporation de boulangers qui empêchait presque complètement l'introduction du pain fabriqué au dehors, et qui s'était concédé le privilège de le vendre à un prix supérieur.
A Rouen, une compagnie de cent douze marchands avait seule le droit d'acheter les grains qui entraient dans la ville, et son monopole s'étendait jusque sur les marchés des Andelys, d'Elbeuf, de Duclair et de Caudebec. A cette compagnie s'en adjoignit une autre, comprenant quatre-vingt-dix
(1) Histoire des classes ouvrières en France depuis la conquête de Jules César jusqu'à la Révolution, 2 vol. in-8\ Guillaumin et C»% 1859.
officiers porteurs, chargeurs et déchargeurs de grains, entre les mains desquels tous les sacs de blé et de céréales passaient, à. l'exclusion de tous autres. Puis la ville possédait cinq moulins où ce blé devait être moulu, de sorte que l'alimentation d'une population nombreuse se trouvait ainsi à la merci d'un monopole souvent despotique et malheureusement soutenu par le pouvoir.
Partout, les entraves les plus vexatoires étaient opposées à la liberté du commerce, et des règlements étroits en gênaient même l'exercice ; cependant, quelques exceptions étaient faites en fa^ veur des foires et des marchés. Le nombre s'en multipliait sans cesse, et les revenus qu'ils procuraient aux rois poussaient ceux-ci à en accroître l'importance. La foire du Landit, qui se tenait entre la Chapelle et Saint-Denis et durait quinze jours, était l'une des plus considérables du moyen âge ; elle commençait à la Saint-Barnabe, le 11 juin, et réunissait une grande quantité de marchands de tous métiers ; chaque profession y avait sa place réservée. Les draps, les merceries, les fourrures, les objets les plus variés en or et en argent, jusqu'à des chevaux et des bestiaux y étaient exposés et attiraient beaucoup de monde.
Le jour de son inauguration était impatiemment désiré, et l'on attendait, pour faire des acquisitions, qu'elle fût ouverte. « J'achèterai cela au « Landit, » disait-on, et l'on partait en famille, comme on va de nos jours à la foire aux jambons et aux Loges dans la forêt de Saint-Germain.
Les affaires s'y faisaient directement ou par l'intermédiaire des courtiers ; pour laisser plus de liberté aux échanges, les rois évitaient de lever des impôts sur la vente et ils se contentaient des droits de juridiction, d'ailleurs fort productifs.
La chute du système féodal apporta peu d'amélioration à la situation faite depuis des siècles au commerce. Les souverainetés innombrables qui couvraient le sol français avaient disparu, mais les provinces avaient, sous beaucoup de rapports, conservé leur homogénéité et leur indépendance. L'unité politique avait été achevée par Henri IV et par Richelieu, mais l'unité commerciale était encore inconnue.
Des barrières nombreuses s'élevaient à l'entrée et à la sortie de chaque contrée ; le moindre comté ' faisait un État dans l'Etat, et les marchands étaient accablés de redevances qui rendaient leur profession très-lourde et parfois insupportable.
Un écrivain du siècle dernier comptait, pour les seules provinces de Provence, Dauphiné, Languedoc, Lyonnais, Bresse, 14 espèces de droits; la Loire comptait 28 péages.
Au dix-huitième siècle, les idées subirent quelques changements ; la noblesse, qui s'était tenue jusque-là en dehors des carrières commerciales, commença à y prendre une part bien minime, il est vrai, mais cependant suffisante, pour donner un peu d'élan aux affaires, et les plus grands noms de France ne dédaignèrent pas de se mêler aux opérations financières qui prirent alors une cer-
taine extension. La secte des économistes, créée par Quesnay, médecin du roi Louis XV, prêchait la liberté du commerce, et montrait du doigt les désastres produits par la prohibition : « Laissez faire, laissez passer, » disaient-ils, etla prospérité croîtra partout.
En ce qui concernait le commerce des grains principalement, cette doctrine était d'une raiv exactitude. Grâce aux mesures restrictives alors en usage, lesblés ne pouvaient circuler dans Tinté rieur des provinces, et il s'ensuivait que de fréquentes famines sévissaient sur le peuple, déjà très-opprimé. Tandis qu'une contrée regorgeait de grains, la contrée voisine ne pouvait s'en procurer, et ses habitants étaient en lutte contre la faim et la mort. Les accapareurs apparaissaient alors et, favorisés par la législation en vigueur, imposaient leurs lois à la population, réalisant ainsi de scandaleux bénéfices.
Turgot, dont nous avons déjà parlé dans une de nos causeries, le plus grand homme de son époque peut-être et à coup sûr le plus honnête, avait voulu réagir contre ces tendances prohibitionnistes ; aussi, à peine fut-il parvenu au pouvoir qu'il fit décréter, par le roi Louis XVI, la liberté des transactions dans l'intérieur des provinces.
Mais il se heurta au mauvais vouloir des gens qui vivaient du monopole, et sa réforme fit naître une émeute que l'histoire a baptisée du nom de guerre des farines, et dont les conséquences faillirent être désastreuses.
190 AUTOUa DU FOYER.
Heureusement il était secondé dans son œuvre de justice; son énergie, soutenue par un brave soldat, le maréchal de Biron, réduisit à néant les tentatives des rebelles.
Sa chute ramena le triomphe des idées qu'il avait combattues, et la liberté du commerce fut de nouveau violée pour ne sortir définitivement victorieuse des vieilles théories du moyen âge qu'au jour où s'évanouirent, sous Je souffle révolutionnaire, les institutions de la monarchie.
La Révolution de 1789, en effet, abolit les entraves qui arrêtaient partout l'essor de l'esprit commercial, détruisit les privilèges et les péages féodaux qui échiquetaient chaque région en un nombre infini de petits Etats, et, tirant l'état de commerçant de l'espèce d'infériorité où l'avaient rélégué les préjugés de l'ancien régime, déclara « que tout gentilhomme pourrait laisser dormir « sa noblesse, suivant l'usage de Bretagne. »
Depuis lors, le commerce est de'venu libre dans l'intérieur de la France, et tous les corps de métiers ont pu établir entre eux cette concurrence qui est une condition essentielle delà vie, du progrès et de la prospérité.
Le commerce international. — Ses avantages. — Dieu a crée la
solidarité entre les hommes. — La liberté du commerce fait
naître l'émulation. — Elle évite les disettes. — Cherté foisonne.
— Le commerce extérieur chez les anciens. — Les Phéniciens
et les Égyptiens. — Indifférence des Romains pour toute espèce
j de trafic. — Ils se font approvisionner par les nations vaincues. '
! — Venise veut percer l'isthme de Suez. — L'esprit de commerce
I et l'amour du lucre conduisent aux découvertes.
La liberté du commerce de nation à nation n'est pas moins nécessaire et n'offre pas moins d'avantages que la liberté du trafic dans Tintérieur d'une province ou d'un pays.
La Providence, en répartissant d'une manière inégale, entre les divers climats et même entre les différents points d'une même zone, les produits les plus variés et les richesses les plus dissemblables, en se montrant prodigue envers les uns et avare envers les autres, a voulu imposer aux hommes la nécessité de se connaître et de se rapprocher, et les contraindre à la concorde par l'intérêt.
Quoi de plus naturel, en effet, que d'échanger entre soi les fruits du travail, de faire jouir les déshérités des bienfaits d'une nature luxuriante, ou de demander à ceux que Dieu a doués de facultés exceptionnelles l'appui de leur génie et de leur expérience I
Pourquoi les pays du soleil ne donneraient-ils* pas leurs vins, leurs fruits et les trésors d'une riche végétation aux pays froids, et pourquoi ceuxci n'expédieraient-ils pas, en échange, la houille, le fer et autres minerais que transforme l'industrie? La sociabilité est une loi qui est née avec l'homme et dont celui-ci ne peut se départir sans souffrir et sans faire souffrir ses semblables.
Les avantages de cette solidarité sont d'ailleurs immenses, et il suffirait d'interroger l'histoire pour se convaincre* des maux dont l'humanité a été affligée toutes les fois qu'on a mis des entraves à ces rapports mutuels qui forment les bases du commçrce international.
Le premier avantage qui résulte de la liberté -commerciale est une vive émulation de travail et un grand moyen d'économie. La nation qui exporte un certain produit en retour d'autres marchandises se livre, par suite de l'étendue du marché et de la certitude où elle est devoir des débauchés, à la production de ce qu'elle est en état de faire plus économiquement, et reçoit également d'autres objets obtenus avec le moins de frais possible. De là une tendance, pour cjiaque nation, à se développer et à s'enrichir, chaque produit indigène servant de débouché à un produit exotique et devenant lui-même, dans l'intérieur du pays, d'autant moins cher que le travail s'applique à le rendre plus abondant.
Un autre avantage non moins important est de donner à la concurrence entre les producteurs
une grande activité, et, par conséquent, de faire profiter le consommateur à la fois de l'abondance des marchandises et de rabaissement de leur prix. Supposons qu'il > n'y ait dans le monde qu'un seul fabricant de soieries, il est évident que, régulateur du marché pour le genre de produits qu'il fabrique, il restera maitre de surélever les prix dans les proportions les plus exorbitantes, et qu'il ne se pressera pas d'améliorer ses procédés de fabrication. Mais qu'à côté de cet unique industriel, il vienne s'en établir un autre, et aussitôt, pour conserver sa position, le premier recherchera un mode plus avantageux de produire et abaissera ses tarifs, le second en fera autant et il s'ensuivra une concurrence qui profitera en même temps au consommateur et à la marchandise.
De plus, remarquez qu'avec la liberté les disettes deviennent impossibles. Quelque mauvaise qu'ait pu être une récolte, celle des blés par exemple, sur un point de la France, si l'ensemble en est suffisant pour la consommation du pays, le grain, fût-il dans les départements les plus éloignés, arrivera dansles contrées moins bien partagées. Le prix ne sera pas le même partout, c'est probable, mais personne ne souffrira de la faim, et, à quelque distance que ce soit, le blé arrivera où il manque, selon le proverbe : Cherté foisonne , ce qui. veut dire que, .lorsqu'une denrée est chère quelque part, les marchands en apportent de tous côtés, afin de profiter de l'occasion. 11 en serait de même si, au lieu de renfermer notre exemple dans les li-
mites d'une nation, nous faisions la même comparaison pour deux ou trois pays différents.
Quand les subsistances sont plus rares et plus chères en Angleterre, en Belgique ou en Italie qu'en France, il faut laisser librement sortir nos produits agricoles, nos vins, nos eaux-de-vie, nos pommes de terre, nos bestiaux, nos volailles et nos œufs; les nations qui n'en peuvent produire jouissent ainsi des bienfaits de l'échange et nos cultivateurs y trouvent un profit d'autant plus grand que leurs marchandises sont plus recherchées.
Ce sont là des vérités qui tombent assurément sous le sens, et il n'est pas un petit commerçant qui n'en puisse saisir la valeur; cependant, de même que le commerce intérieur a longtemps été entravé par des règlements nuisibles à son développement, de même aussi le commerce extérieur est resté, jusqu'au milieu de notre siècle, soumis à un régime de prohibition qui a isolé les peuples les uns des autres et les a poussés à des guerres sanglantes et à des luttes séculaires.
L'histoire du commerce international est presque aussi ancienne que. l'histoire de l'humanité. A mesure que les hommes eurent des besoins plus impérieux à satisfaire, ils songèrent à établir des relations entre eux et se livrèrent alors au trafic.
Parjni les peuples de l'antiquité qui ont le. mieux compris l'importance des rapports commerciaux et ont le plus contribué à leur dévelopment, l'histoire cite les Égyptiens, les Phéniciens et les Carthaginois.
A peine les Phéniciens avaient-ils un territoire que déjà ils envoyaient des navires sur toutes les côtes de la Méditerranée, traversaient les premiers . le détroit de Gibraltar et créaient, sur les points du globe les mieux situés et les plus accessibles, de riches et importantes colonies.
Les Egyptiens» bâtissaient Alexandrie, mettaient le Nil en communication avec la mer rouge au moyen d'un canal, et portaient aux Indes des étoffes de laine, du fer, du plomb, du cuivre et de l'argent, en échange de perles, de soieries, d'ivoire r d'ébène, d'écaillés, d'épices et surtout d'encens, très-recherché alors pour embaumer le palais des rois ou les temples des dieux.
Les progrès des Romains dans cette voie furent au contraire très-lents et, pendant des siècles, à peu près nuls. L'antipathie, le dédain même qu'ils professaient pour la carrière commerciale, tout au plus convenable, au dire d'un écrivain grec, Polybe, « à ceux qui n'étaient pas d'un rang assez distingué pour être admis dans les légions, » les éloignaient des rapports mercantiles.
Ce n'est pas qu'ils dédaignassent les richesses et le bien-être ; loin de là, leurs proconsuls, leurs opulents citoyens aimaient le luxe et la bonne chère, et l'austère Gicéron trouvait bon d'écrire l'acte d'accusation de Verres, un prévaricateur célèbre de son temps, sur une table de citronnier qui lui avait coûté 20,000 francs. Mais ils se servaient des nations vaincues comme d'es-
claves , et ils se faisaient approvisionner par elles.
C'est ainsi que l'Afrique leur apportait l'or, le blé et les animaux féroces destinés aux jeux du cirque ; l'Espagne, du fer, de la laine et des fruits ; la Perse, des étoffes et des perles; la Syrie, des vins, de la pourpre et des bois de cèdre ; l'Arabie, de l'encens, de la myrrhe et des parfums. Quant aux citoyens de cette orgueilleuse reine du monde, ils s'abstenaient de tout trafic; les lois les en éloignaient, et Constantin, héritier des préjugés de ses prédécesseurs sur le trône d'Auguste, n'hésitait pas, onze siècles après la fondation de" Rome, à confondre les femmes de boutique avec les filles perdues.
Quand les époques d'invasion se furent éloignées et que les découvertes géographiques eurent agrandi le domaine des peuples civilisés, le commerce fut entrepris avec une sorte de frénésie que favorisaient d'ailleurs une connaissance plus approfondie de l'art de naviguer et le désir de s'approprier les richesses des contrées jusque-là inexplorées. La découverte des Indes, au moyen âge, ouvrit aux voyageurs et aux négociants de nouveaux horizons, et ce qu'on rapportait de ces terres privilégiées excita la curiosité et la convoitise des aventuriers.
L'entrepôt commercial du monde s'établit, à cette époque, au milieu des républiques italiennes, puis dans les villes hanséatiques que leurs rapports avec les pays lointains avaient élevées à un haut
degré de puissance. Leurs navires couvraient les mers et, plus tard, Venise, pour contre-balancer l'influence des Portugais dans les Indes, proposait au soudan d'Egypte la gigantesque entreprise du percement de l'isthme de Suez, qu'un grand homme dont s'honorent notre patrie et notre génération, M. F. de Lesseps, a menée à bonne fin, il y a quelques années.
Peu à peu, le goût du travail et les progrès de l'industrie développèrent chez presque tous les peuples le désir d'acquérir pour eux-mêmes les bénéfices d'opérations qui, jusque-là, n'avaient été entreprises que par des compagnies ou des associations particulières. Ils voulurent se passer d'intermédiaires, et, pour y parvenir, ils firent construire des navires, donnèrent à leurs marines une extension rapide et tentèrent de fonder des colonies sur les plages nouvelles.
Il en résulta une sorte de rivalité qui poussa les nations les plus aventureuses et les plus intelligentes à la recherche de nouveaux mondes, de nouvelles richesses. L'étude de la géographie fut entreprise avec plus d'ardeur ; de nouvelles îles furent entrevues, de nouveaux caps franchis ; et, tandis que les Portugais découvraient les Açores et doublaient le cap de Bonne-Espérance qui leur ouvrait la route des Indes, l'Espagne recevait des mains d'un de ses enfants d'adoption, le Génois Christophe Colomb, tout un monde nouveau.
L'impulsion était donnée. Les hommes de cœur et d'aventure se jetèrent sur la mer comme sur
une proie ; et l'esprit de commerce et d'intérêt, l'amour du luxe, du bien-être et des jouissances produisirent des résultats que l'amour seul de la science n'eût certes pas réussi à faire naître ou à développer.
Les prohibitions et le système mercantile. — La balance du commerce. — En quoi consiste cette erreur. — Ses effets, au point de vue social. — J.-B. Say condamne énergiquement les prohibitions. — Un exemple de Franklin. — Puissance de l'Espagne au seizième siècle. — Les mines du Pérou et du Mexique. — Les traités de commerce. — Leur influence sur les progrès de la richesse publique. — Richelieu entretient des consuls dans le Levant. — Les règlements de Colbert et l'organisation du protectionnisme.
Tant que le commerce resta le monopole de quelques peuples favorisés par leur situation géographique, ou de compagnies privilégiées, il resta libre. Les pays qui ne possédaient ni marine ni ports de mer trouvaient très-agréable de recevoir, sans peine, les denrées des deux hémisphères et les ridiesses des climats les plus variés ; ils ouvraient aux commerçants du monde entier les routes de leurs marchés, les protégeaient contre toute malversation et leur donnaient, en échange de leurs marchandises, les produits de leurs propres industries.
Mais, quand les nationalités se formèrent, que les frontières de chaque peuple furent délimitées, que les idées de prépondérance et de domination entrèrent dans l'esprit des gouvernements, les rivalités naquirent.
Certains Etats s'imaginèrent que, puisque le commerce avait été une source de richesse et d'in-
fluence pour les nations qui s'y étaient livrées jusque-là, le moyen de devenir puissants serait de développer chez eux tous les moyens de production, de fonder au loin des comptoirs ou des colonies et d'éviter, autant que possible, de faire au dehors des achats qui, dans leur pensée, ne pouvaient aboutir qu'à enrichir l'étranger en appauvrissant leurs nationaux.
Cette idée provenait d'une fausse interprétation de la richesse.
L ? or et l'argent ont été, en effet, considérés autrefois comme l'objet et la cause même des richesses, et un pays passait pour être d'autant plus prospère qu'il possédait une plus grande quantité de ces métaux. C'était là une très-grave erreur qui a subsisté longtemps dans le monde et qui n'est pas encore, à l'heure présente, complètement déracinée.
Les partisans de ce système prétendaient qu'entre deux peuples qui contractent des échanges, il y en a un nécessairement qui, en fin de compte, a reçu plus d'argent que l'autre. Celui qui a importé le plus de marchandises, c'est-à-dire qui a livré en échange une plus grande quantité de monnaie, a fait dans l'hypothèse une mauvaise affaire ; la balance du commerce, selon leur langage pittoresque, a tourné contre lui.
Le peuple, au contraire, qui a plus exporté qu'importé, a reçu une plus grande quantité de numéraire et, par conséquent, a réalisé un bénéfice.
Or, pour conserver cet or et cet argent acquis soit par des transactions commerciales, soit par la conquête, les gouvernements élevèrent, à l'importation des marchandises étrangères, une barrière presque infranchissable. Le régime des prohibitions fut mis en honneur; les gouvernements édictèrent des règlements sévères ou des ordonnances draconiennes pour défendre l'introduction, sur un point quelconque de leurs Etats, des articles façonnés ou des objets naturels exotiques, ou bien ils les frappèrent de droits tellement exorbitants que leurs sujets ne pouvaient se les procurer et avaient intérêt à préférer les produits indigènes.
j C'est ce qu'on a surnommé le système protec-
i teur ou mercantile.
! Ce principe exclusif eut pour effet d'éloigner les
| uns des autres des peuples qui, à l'origine, s'étaient rapprochés par un besoin réciproque d'échange ou de protection et avaient souvent uni leurs intérêts sans toutefois les confondre. Chacun
| ne songea qu'à nuire à ses voisins, à repousser les fruits de leur travail : naturellement les représailles ne se firent pas attendre, et il est des guerres séculaires, des haines terribles de nation à nation dont l'origine ne peut assurément être attribuée qu'aux tarifs et aux obstacles de toutes sortes formés contre la liberté des transactions.
Les résultats de la prohibition ne répondirent pas aux espérances de ses auteurs; le commerce, loin de s'étendre et de grandir, alla s'appauvrissant, et les progrès de la civilisation, qui ne peut
se développer que par la réciprocité des sentiments, des relations, par l'émulation et par un échange constant des découvertes ou des connaissances, subirent un temps d'arrêt très-prononcé.
Rien, en effet, de plus chimérique que la prétention de vendre sans cesse sans acheter, d'exporter sans importer ou de n'importer que de l'argent. L'un des plus illustres propagateurs delà science économique en France, J.-B. Say, dont le nom est universellement connu et estimé, l'a finement observé : « Vouloir mettre en sa faveur la balance du commerce, c'est-à-dire vouloir donner des marchandises et se les faire payer en or, c'est ne vouloir point de commerce ; car le pays avec lequel vous commercerez ne peut vous donner en échange que ce qu'il a. Si vous lui demandez exclusivement des métaux précieux, il est fondé à vous en demander aussi ; et, du moment que Ton prétend de part et d'autre à la même marchandise, l'échange devient impossible. »
« Supposez, dit un autre citoyen illustre, Franklin, en parlant des prohibitions, supposez un pays X,avec trois manufactures, par exemple : de drap, de soie et de fer, ayant l'approvisionnement de trois autres pays A, B, C, mais désirant augmenter la vente et élever le prix du drap en faveur des simples fabricants de drap.
« En conséquence, on prohibe les draps venant de A; A, par représailles, prohibe les soieries de X. Il suit de là que les fabricants de soieries se plaignent de la diminution du commerce.
« Cependant X, pour les satisfaire, prohibe les soieries de B ; B, par représailles, prohibe les fers forgés de X. Il suit de là que les maîtres de forges se plaignent de la diminution du commerce. Alors X prohibe les fers provenant de C ; C, par représailles, prohibe les draps de X.
« Qu'est-il résulté de toutes ces prohibitions? C'est que chacun des quatre pays a éprouvé une diminution dans la masse commune des jouissances et des commodités de la vie. »
Cet exemple, dans sa simplicité, est des plus saisissants, en même temps qu'il est des mieux choisis et des plus vrais. Si nous voulions parcourir l'histoire des peuples de l'Europe, nous aurions la preuve des maux créés par l'oclieux système de la balance du commerce, ainsi que des déceptions qu'elle a causées à ses partisans.
Quel pays eut jamais plus de puissance que l'Espagne au seizième siècle, sous le règne de Charles-Quint et de Philippe II? Le Mexique et le Pérou lui appartenaient et l'enrichissaient de leurs dépouilles. Des contrées les plus lointaines de sa merveilleuse conquête, l'or et l'argent lui parvenaient en quantités énormes, et on lui expédiait des cargaisons nombreuses de cochenille, d'indigo et de vanille, dont elle retirait de gros bénéfices.
Cependant, jalouse de s'approprier exclusivement les ressources de ses colonies et de s'assurer leur entier approvisionnement, elle ne tarda pas à créer mille obstacles au commerce de l'Amérique
204 AUTOUR DU FOYEft.
avec les autres pays, assujettissant à des droits iniques les objets exportés, réglant les conditions de trafic et allant même jusqu'à défendre aux nouveaux établissements coloniaux, sous des peines capitales, trop souvent exécutées, d'envoyer aucun de leurs navires dans la mère patrie, et ne permettant qu'aux siens le libre parcours sur les niers.
Qu'arriva-t-il?
L'or et l'argent abondèrent dans la Péninsule ; les mines du Pérou répandirent promptement dans la population le goût du luxe et de l'oisiveté, et, plus tard, tandis que le reste de l'Europe s'éclairait et développait son industrie, l'Espagne marcha à la décadence. Le travail y fut interrompu, les ateliers "se fermèrent; la paresse et l'insouciance entrèrent dans ses mœurs ; malgré ses efforts pour les retenir, ces métaux précieux qu'elle avait recherchés avec ardeur et qu'elle s'était donné tant de peine à amonceler s'échappèrent de toutes parts pour alimenter la circulation des pays laborieux ; sa puissance s'évanouit,- et, un jour, les Barbaresques purent venir infester les mêmes côtes où s'était formée jadis l'invincible flotte Armada, destinée à les anéantir.
Le système des restrictions n'a pas toujours été pratiqué d'une façon absolue, et les nations les plus enracinées dans cette voie désastreuse ont admis parfois des exceptions en faveur de certaines catégories de marchandises. Désireuses d'établir entre elles des rapports d'intérêts et de faire jouir leurs habitants des progrès de leurs industries, elle?
concluaient un traité où les conditions d'entrée et de sortie des marchandises étaient stipulées dans un sens plus libéral que précédemment, et elles consentaient à accepter, chacune sur son territoire, des agents spéciaux de l'étranger, qui, sous le nom de consuls, devaient veiller à la sécurité de leurs nationaux et à la fidèle exécution des engagements.
C'est ainsi qu'à différentes époques de notre histoire moderne, nous voyons les rois de France obtenir des puissances étrangères l'introduction, dans leurs ports ou sur leurs marchés, des principales productions de notre industrie et de notre agriculture.
Richelieu concluait des traités de commerce qui dérogeaient aux doctrines restrictives jusquelà pratiquées ; il obtenait de l'Angleterre la libre importation chez elle des vins de Bordeaux par navires français; du Danemark,* l'abaissement des tarifs pour le passage du Sund, et des Russes, le libre transit de nos voyageurs de commerce à travers leur pays pour aller trafiquer en Perse et en Tartarie. Le Maroc lui accordait l'abolition du droit de bris (des navires), ainsi que la liberté des transactions, et il envoyait des consuls dans les échelles du Levant, à Alep et à Bassora.
Mais bientôt les intérêts privés firent entendre des récriminations ; on se plaignit d'être envahi par les marchandises étrangères, qui, au dire des pétitionnaires, faisaient aux produits indigènes une concurrence mortelle, et des rapports pressants
200 AUTOUH DU FOVER.
furent adressés au gouvernement pour réclamer un régime protecteur en faveur des industries françaises, en d'autres termes, pour demander la fermeture de nos frontières aux produits exotiques.
La prohibition fut de nouveau inscrite dans nos lois commerciales, et l'un des plus grands ministres du dix-septième siècle, Colbert, en fit la base de ses règlements extérieurs. Il n'aimait pourtant pas l'isolement en matière de transaction. « La liberté est l'âme du commerce, » écrivait-il, « il faut maintenir la liberté, sans laquelle le commerce ne peut s'établir ni prospérer. »
Cependant, il trouva le régime de la protection en vigueur, et, loin de le répudier, il s'efforça de lui donner une organisation. Des tarifs spéciaux furent étudiés ; les restrictions s'accentuèrent peu à peu, furent suivies de représailles terribles des pays voisins et aboutirent à faire décroître notre commerce, à exciter contre nous l'animosité des puissances étrangères et à susciter les guerres de tarifs qui ont ensanglanté cette période de notre histoire.
Ce fut là, en effet, une des conséquences funestes du régime douanier du dix-septième siècle, et malgré les services éminents rendus à la France par Colbert, et l'autorité qui s'attache à son nom, nous ne saurions taire que son œuvre, en ce qui concerne le commerce extérieur, a contribué à reculer d'un siècle et demi les progrès de nos relations au dehors et le développement de nos transactions commerciales.
Idées libérales du dix-huitième siècle en matière de commerce. j — Vaines tentatives des économistes. — Le club de l'Entresol.
! — La Révolution de 1789 et la liberté commerciale. — Le blocus
I continental et ses effets. — La contrebande est la conséquence
| des prohibitions. — L'indépendance de l'étranger. — Ce qu'on
entend par ce mot. — Plaisante critique de l'orateur anglais Fox. — Valeur du commerce extérieur de France à différentes époques. — Conséquences de la liberté du commerce.
Vers le milieu du dix-huitième siècle, une lutte ardente s'engagea en faveur de la liberté du commerce. Le spectacle des misères du royaume avait attiré l'attention des philosophes et des hommes d'Etat, et l'on sentait que le régime prohibitif était funeste à la prospérité publique.
Dans les dernières années de Louis XV surtout, après la fatale guerre de Sept ans, notre commerce extérieur avait reçu de sérieuses atteintes. La perte des Indes, des Antilles et du Canada, l'abandon de la Louisiane, en ébranlant notre puissance au dehors et en arrêtant à l'intérieur l'activité de nos industries, avaient tari une des principales sources de notre richesse.
La France se trouvait donc isolée, après avoir perdu une partie de ses débouchés, alors que l'Angleterre triomphante régnait partout sur les mers, multipliait ses fabriques, en distribuait les produits dans le monde entier et commençait l'édifice gigantesque de sa puissance commerciale.
C'est à cette époque que parut la secte des économistes. Leur doctrine, que nous avons déjà exposée, était en opposition complète avec les principes admis par le gouvernement, et son apparition causa dans le monde politique et industriel une véritable émotion.
Les membres de cette école nouvelle avaient pris l'habitude de se réunir dans un cercle qui portait le nom de club de l'Entresol ; là se rencontraient les esprits les plus marquants de la science, de la philosophie et de la finance, et les questions les plus importantes sur les colonies, sur le régime politique, commercial et social y étaient débattues avec une verve et une profondeur de vues peu communes.
Le bruit s'en répandit bientôt, et le ministère du cardinal de Fleury, intimidé par la hardiesse des idées émises dans le club, en ordonna la fermeture.
Les exilés de cette réunion se réfugièrent alors dans les salons en vogue de la capitale, et l'accueil empressé qui leur fut fait les encouragea à continuer leur campagne contre les rigueurs des règlements et des monopoles. C'est de là, en effet, que partit la première attaque directe contre les systèmes de la prohibition.
Les premières tentatives se heurtèrent contre le mauvais vouloir des partisans du régime opposé, et, pendant quelques années, suspects au pouvoir dont ils frondaient les abus, et au commerce aux yeux duquel leurs adversaires les re-
présentaient comme de dangereux novateurs vendus à l'étranger et disposés à lui sacrifier l'industrie nationale, les économistes eurent de grandes difficultés à faire comprendre la grandeur et la moralité de leur œuvre.
Cependant l'avènement de Turgot aux affaires sembla devoir couronner leurs efforts. Le grand ministre était un de leurs plus fidèles disciples, et l'un de ses premiers actes fut de démontrer aa roi LouisXVI les immenses avantages de la liberté commerciale, et de tenter d'en appliqueras principes au gouvernement ; mais les monopoleurs et les prohibitionnistes se liguèrent contre lui, et ses projets de réformes ne tardèrent pas à disparaître en même temps qu'il tombait du pouvoir.
La Révolution de 1789, à son avènement, s'inspira des doctrines des économistes, et, reprenant l'œuvre interrompue de Turgot, elle inscrivit un instant en tête de la Constitution politique nouvelle le libre exercice des transactions. Malheureusement la guerre éclata, plus violente que jamais, au lendemain de la mort de Louis XVI, et l'Europe, tout entière liguée contre la France, lui ferma la libre entrée de ses marchés.
Napoléon trouva le régime de la prohibition en vigueur, et il en poussa les mesures à l'extrême. Entraîné par une haine implacable contre l'Angleterre qui soulevait contre lui des coalitions sans cesse renaissantes, il conçut un jour la pensée de l'atteindre dans sa prospérité commerciale, et, pour y^p'àrvenir, il décréta et établit le blocus
continental destiné à l'isoler du reste du monde et à lui faire perdre ses débouchés.
Les navires français , échelonnés depuis Lisbonne jusqu'à Saint-Pétersbourg, fermèrent au commerce anglais l'accès des ports européens et le privèrent de ses relations habituelles. Les effets de cette mesure furent désastreux ; non-seulement l'Angleterre, mais encore les autres nations et la France elle-même en souffrirent cruellement, et on ne peut relire les détails de cette malheureuse époque sans ressentir une pénible impression.
C'est alors que les industriels français, lésés dans leurs intérêts et dans leur existence, trompèrent la vigilance des agents impériaux, et,- malgré les peines sévères édictées contre les contrebandiers et leurs complices, organisèrent sur toutes les côtes une vaste et formidable contrebande.
C'est là, en effet, une des conséquences les plus directes de la prohibition, et il est à remarquer qu'elle n'est jamais plus active que lorsque' la liberté commerciale est menacée.
Dans la première moitié de notre siècle, eu France, le système protecteur a trouvé des défenseurs ardents qui l'ont mis en pratique, et l'esprit dé liberté ne s'est infiltré dans nos mœurs que difficilement et par degrés imperceptibles. Pour combattre les partisans du libre-échange, on inventa un langage spécial qu'on croyait capable d'impressionner l'opinion publique, et on afficha la prétention hautaine d'être indépendant
de l'étranger, c'est-à-dire de ne rien lui acheter, de cesser toutes relations d'affaires avec lui, comme si les peuples n'étaient pas tous dépendants les uns des autres, au point de vue matériel, et n'avaient pas entre eux une communauté intime de besoins et d'intérêts..
Cette prétention, d'ailleurs vaine et ridicule, a été réduite à néant, lors de la ligue anglaise en faveur de la liberté commerciale, et un des orateurs les plus marquants de la Grande-Bretagne, M. W. J. Fox, dans un discours plein de finesse et d'une forme plaisante, a fait ressortir ce que l'argument de l'indépendance de l'étranger a de suranné.
« Etre indépendant de l'étranger, disait-il, c'est le thème favori de l'aristocratie territoriale. Elle oublie qu'elle emploie le guano à fertiliser les champs, couvrant ainsi le sol britannique d'une surface de sol étranger qui pénétrera chaque atome de blé, et lui imprimera la tache de cette dépens dance dont elle se montre si impatiente.
« Mais qu'est-il donc, ce grand seigneur, cet avocat de l'indépendance nationale, cet ennemi de toute dépendance étrangère? Examinons sa vie.
« Voilà un cuisinier français qui prépare le dîner pour le maître, et un valet suisse qui apprête le maître pour le dîner. Milady, qui accepte sa main, est toute resplendissante de perles qu'on ne trouve jamais dans les huîtres britanniques, et la plume qui flotte sur sa tête ne fut jamais la <]ueue d'un dindon anglais. Les viandes de sa
table viennent de la Belgique; ses vins, du Rhin et du Rhône. Il repose sa vue sur des fleurs venues de V Amérique du Sud, et il gratifie son odorat de la fumée d'une feuille apportée de Y Amérique du Nord (tabac). Son cheval favori est d'origine arabe, son petit chien de la race du Saint-Bernard. Sa galerie est riche de tableaux flamands et de statues grecques.
« Veut-il se distraire, il va entendre des chanteurs italiens vociférant de la musique allemande, le tout suivi d'un ballet français. S'élève-t-il aux honneurs judiciaires, l'hermine qui décore ses épaules n'avait jamais figuré jusque-là sur le dos d'une bête britannique. Son esprit même est une bigarrure de contributions exotiques. Sa philosophie et sa poésie viennent de la Grèce et de Rome ; sa géométrie, d 1 'Alexandrie ; son arithmétique, à! Arabie y et sa religion de Palestine. Dès son berceau, il presse ses dents naissantes sur le corail de l'Océan indien, et, lorsqu'il mourra, le marbre de Carrare surmontera sa tombe.
« Et voilà l'homme qui dit : « Soyons indépendants de l'étranger ! »
Cette saillie eut un succès retentissant et elle contribua à faire condamner le régime, même adouci, des restrictions.
Aujourd'hui, la liberté commerciale a fait d'immenses et précieuses conquêtes. Depuis le traité de 1860 avec l'Angleterre, que la France doit à l'initiative personnelle et éclairée de l'empereur Napoléon III, elle est entrée dans nos mœurs,
et, bien que quelques nations, embarrassées dans leur situation financière, aient cru devoir en ajourner l'avènement, elle est appelée certainement à être partout adoptée un jour.
Les progrès qu'elle a d'ailleurs déterminés chez les peuples qui l'ont mise en pratique sont de nature à les engager dans cette voie ; la concurrence y a développé l'esprit de travail et la valeur des produits en y créant par conséquent do très-grandes richesses.
Jetez les yeux sur les documents que le gouvernement publie périodiquement ; examinez les résultats actuels de notre commerce extérieur ; comparez-les avec ceux des époques passées, et vous serez édifiés sur la puissance de la concurrence , en un mot, sur les bienfaits de la liberté du commerce.
Au moment qu'éclatait la Révolution, l'ensemble des transactions internationales de la France était évalué par Necker à 530 millions environ ; au commencement du siècle, alors' que la prohibition la plus absolue était devenue la règle commerciale de l'Europe, notre pays ne comptait qu'un chiffre de 550 millions d'importations et d'exportations.
Peu à peu, les rigueurs de la protection se détendant avec le progrès des idées et la facilité des relations, notre commerce général se chiffrait par 1 milliard 200 millions en 1830, pour arriver à 5 milliards et demi en 1860.
Vous vous souvenez sans doute, chers lecteurs,
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de cette époque de 1860, qui a marqué dans les annales de notre histoire économique. Une ère nouvelle de liberté fut inaugurée par le traité de commerce conclu avec l'Angleterre et bientôt suivi de traités spéciaux signés avec l'Italie, la Belgique, l'Autriche et la Suisse.
Les résultats en furent prompts et avantageux pour notre richesse. Nos industries décuplèrent leurs moyens de production, et nos transactions avec l'étranger, après avoir pris un développement considérable, ont atteint, en 1874, malgré les malheurs que nous avons éprouvés, le total merveilleux de près de 7 milliards de francs.
Voilà les fruits de la liberté du commerce; bien qu'ils soient satisfaisants, nous avons lieu d'espérer que la limite de notre prospérité matérielle n'est pas encore atteinte et qu'elle sera reculée de nouveau lorsque les vérités économiques se seront fait jour dans les contrées qui les méconnaissent actuellement, que de nouvelles découvertes dans le domaine de la science auront permis d'accroître là production et que des marchés peu fréquentés ou fermés encore au commerce de l'Occident se seront ouverts et auront acquis une plus grande importance.
Ce qu'on entendait par péages. — Le portorium des Romains. — La branchiete. — Le roi concède le droit de péage comme une marque de bienveillance et de reconnaissance. — Multiplicité des droits au neuvième siècle. — Le droit de travers. — Le passage des ponts. — La monnaie de singe. — Le caiage. — Les rivières et les fleuves grevés de péages spéciaux. — ? Les péages s'accroissent pendant Je moyen âge.
Parmi les obstacles sans nombre que l'ancien esprit fiscal avait élevés contre la libre circulation des uiarchandises étaient les péages.
On appelait ainsi des droits levés sur les ponts, sur les rivières et sur les chemins, en raison du poids des voitures chargées de marchandises ou de celui que portaient les bêtes de somme, et abstraction faite de la valeur et du prix de ces marchandises. Leur origine était fort ancienne, car dans l'histoire de Rome on en retrouve la trace dans un impôt dit portorium, établi sur tous les produits et objets qui débarquaient à un port de la république ou bien sur les marchandises qui traversaient un point quelconque du territoire.
En France, les péages ont été pratiqués au moyen âge. Le roi seul avait le droit de les établir et d'en fixer le tarif: ils se prélevaient d'ordinaire sur toutes les marchandises qui passaient sur les fleuves, près d'un pont ou d'une chaussée, ou traversaient un canal, et leur produit était destiné
à entretenir les chemins de halage ou les ponts et à maintenir dans un état convenable les voies navigables.
Leur nom changeait alors selon leur destination ou la nature des objets qu'ils atteignaient: à l'origine on les appelait branchiete, à cause de la branche ou du poteau où était suspendue la pancarte destinée à avertir les passants ou les bateliers.
Plus tard, quand le territoire fut divisé en une multitude de petits Etats, de seigneuries indépendantes les unes des autres, le souverain fit abandon d'une partie de ses droits en faveur de certains officiers ou vassaux et dç quelques corporations en témoignage de sa bienveillance ou de sa reconnaissance pour les services rendus. Avec son autorisation, des péages furent concédés à des particuliers, mais sous la surveillance royale et à certaines conditions déterminées. C'est ainsi que, lorsqu'un vol était commis sur une terre où se trouvait un péage, le propriétaire de ce péage était considéré comme responsable du vol et devait en tenir compte à la partie lésée.
Dans la suite, le gouvernement se relâcha de ses rigueurs, et les détenteurs de fiefs s'arrogeant les droits que le souverain seul s'était jadis réservés, établirent, de leur autorité privée, des droits de passage sur leurs terres, les multiplièrent au gré de leurs désirs ou de leurs besoins, et en tirèrent bientôt des revenus importants.
Prélevés d'abord sur les marchandises, les péages
ne tardèrent pas à peser sur les personnes, et les abus les plus vexatoires se glissèrent en grand nombre dans leur perception. Les récriminations les plus vives se firent alors entendre et, allèrent échouer auprès du trône. Le roi n'était pas assez puissant pour faire rendre justice, et, malgré ses efforts et ses menaces, les impôts de ce genre étaient devenus si nombreux et si lourds, qu'ils entravèrent, pendant une longue série d'années, le développement des transactions et retardèrent de plusieurs siècles la civilisation, la prospérité du commerce et de l'industrie et l'accroissement de la richesse publique.
Les impôts sur la marchandise se divisaient en deux catégories : impôts sur le transport, ou droits de péage, d'entrée et autres, et impôts sur la vente.
Parmi les droits de péage, un des importants était le droit de conduit, que, dans certains lieux, on appelait le droit de travers. Il consistait dans une redevance que devaient payer toutes marchandises qui traversaient le territoire d'une seigneurie ou d'une ville ; or, il est facile de comprendre à quelles dépenses il entraînait le commerçant qui avait un long parcours à faire, à cette époque où le royaume était divisé en une quantité de petits Etats indépendants les uns des autres et disposes à percevoir, chacun pour son propre compte, le plus de revenus possible.
Au neuvième siècle, ce droit était de quatre sous par char pour le drap et diverses autres marchandises, de deux sous par charrette et d'un sou
par charge de cheval. Le vin devait quatre deniers par tonneau.
Il y avait encore le droit de chaussée ou chaude qui se percevait dans la banlieue de Paris sur tout char, charrette ou cheval passant sur les routes pour traverser le pays ou venir à la ville. Le produit de ce péage servait à entretenir les routes, les chemins et les ponts.
Dans l'intérieur même des villes, les péages et les droits naissaient à -chaque pas, pressurant le malheureux marchand ou le cultivateur et prélevant sur les obj ets qu'i 1s transportaient avec pei n e dans les quartiers les plus éloignés de la ville des impôts fort lourds. A. Paris même, ces droits étaient considérables. Il en était un, le péage du Petit- Pont, qui s'acquittait de différentes façons et dont le tarif consacrait un très-curieux usage.
Lorsqu'un jongleur passait, il était obligé, pour acquitter son droit de passage, son péage en un mot, de chanter un couplet ou de jouer de la flûte, moyennant quoi il était libre ensuite de continuer sa route. Quant aux baladins, à ces sortes de comédiens qui erraient de village en village, portant avec eux quelque pacotille agrémentée d'un singe ou d'un animalquelconque, ils devaient donner une séance aux péagers ou garde-barrières et faire gambader l'animal devant eux.
C'est ce qu'on appelait payer en monnaie de.
singe.
Le mot est vieux, chers lecteurs, et vous voyez qu'il a fait du chemin pour venir jusqu'à nous.
Chaque fleuve était grevé d'une série de péages spéciaux, accrus sans cesse par l'avidité des intéressés, et dont Je poids exorbitant, en certains cas, rendait impossible le libre exercice des transactions.
Le passage de la Seine et de la Marne, aux abords de Paris, était soumis à mille péages plus extravagants et plus vexatoires les uns que les autres. Le liage, la montée de la Marne, le rivage de la Seine, étaient autant d'impôts prélevés sur les marchandises transportées d'un point à un autre ou abordant sur la grève.
Ce dernier droit qu'on appelait aussi caiage ou droit de quai donnait souvent lieu à des exactions criantes. Sous prétexte que le terrain sur lequel abordaient les bateaux appartenait à un particulier, celui-ci se croyait le droit de taxer lui-même les bateliers, et il le faisait parfois d'une façon arbitraire. Les péagers et les propriétaires de terres où le péage était établi s'arrogeaient des droits imaginaires, vexaient les passants par des violences continuelles, les forçaient à se détourner de leur chemin pour passer sur des routes soumises à des droits et se portaient souvent sur eux à des voies de fait, pillant leurs marchandises ou se saisissant de leur personne.
M. Levasseur, que nous avons déjà cité dans une de nos dernières causeries, rapporte des exemples de ces abus de pouvoir et de la désolation qu'ils répandaient dans les classes d'artisans.
AMilly, était établi un péage où chaque cheval
acquittait trois deniers. En cet endroit passaient de nombreuses voitures qui portaient le poisson de mer à Paris et qu'on appelait ajprs des chassemarées.
Le propriétaire de ce péage imagina d'exiger, les jours de maigre, son droit en nature, et de se procurer ainsi de fort bon poisson à bon compte. Non satisfait de recevoir des infortunés voituriers la part qui lui était destinée, il prenait plaisir à faire déballer les paniers, à exposer la marchandise à l'air, puis il choisissait les plus beaux poissons, en prélevait, selon sa propre estimation, pour trois deniers, plutôt plus que moins, et laissait passer le reste sans s'inquiéter si les marchands pourraient refaire leur ballot et si la marchandise ainsi secouée n'arriverait pas gâtée à destination. Ce procédé fut poussé à de telles exagérations, que les voituriers, pillés et maltraités, portèrent plainte au Parlement et obtinrent enfin un arrêt obligeant le péager à ne demander, comme auparavant, que trois deniers en argent.
Pendant tout le moyen âge les péages, loin de diminuer, ne firent que s'accroître, et, dans l'impossibilité où se trouvait le pouvoir royal de contrôler la conduite de ses agents ou de réprimer le brigandage de ses vassaux, ils furent, pendant de longues années, prétexte à des dilapidations honteuses et. à des vexations mortelles pour le commerce.
x Les négociants ne pouvaient se transporter avec leurs marchandises d'un village à un autre sans
être rançonnés sans pitié à chaque carrefour ou à chaque bifurcation de route; heureux quand ils n'étaient pas totalement dévalisés par des péagers peu scrupuleux et assurés de l'impunité.
Les voyages étaient difficiles, en effet, et les
routes mal gardées, même le jour. Quant à la nuit,
le danger était tel que la loi renonçait à garantir
•le marchand qui se hasardait hors de sa demeure
après le coucher du soleil.
Cet état de choses dura longtemps encore, jusqu'au jour où la royauté, appuyée sur les communes qui prenaient un immense développement, et victorieuse de l'esprit féodal, put faire sentir le poids de sa colère à ceux qui luttaient contre sa volonté et livrera la justice les prévaricateurs et les seigneurs récalcitrants.
Tentatives de la royauté au seizième siècle pour diminuer le nombre des péages. — Une ordonnance de François I er . — Les péages de la Loire. — Les communes se montrent plus libérales que les seigneurs en matière de commerce. — Les droits sur les vins à Paris. — Les règlements de Colbert. — Les péages en Anjou. — Ce que Colbert pensait des péages. — A sa mort, les abus reparaissent. — L'agriculture est écrasée d'impôts. — Une peinture de la Bruyère. — Une réminiscence d'Henri IV. — La poule au pot. — La Révolution de 1789 abolit les péages.
Au commencement du seizième siècle, la royauté fit de sérieux efforts pour arrêter la tendance des péages à se multiplier. Les plaintes des commerçants, dont le trafic était devenu pour ainsi dire impossible, avaient enfin trouvé de l'écho, et François I er , en 1515, rendit une ordonnance portant que le cours de la Loire où se commettait le plus d'abus serait désormais libre, et que tous les péages non concédés par charte rovale depuis cent ans au moins, seraient abolis.
. Tous les propriétaires d'un droit quelconque durent remettre leurs titres entre les mains des officiers royaux, dans un délai de six semaines, sous peine d'annulation.
La Loire était, en effet, plus que tout autre fleuve, embarrassée d'obstacles sans nombre ; à chaque pas, des moulins, des pêcheries, des barrages et des péages causaient aux bateliers des pertes de temps considérables, leur coûtaient des
AUTOUR DU FOYEtt. 223
droits exorbitants et souvent même faisaient courir à leurs bateaux de réels dangers. Les propriétaires riverains considéraient les eaux de la rivière comme leur propriété, et ils avaient inventé des droits de péage de tout genre sur les marchandises et sur les personnes, s'emparant des marchandises de ceux qui refusaient de s'y soumettre et parfois même emprisonnant les trafiquants.
La volonté du roi trouva de grosses oppositions, et l'ordonnance ne put être exécutée en son entier. Toutefois, les péages diminuèrent pour un temps, et le commerce éprouva quelque soulagement.
La réforme ne fut pas de longue durée : l'esprit féodal était trop vivant encore, et les péages furent rétablis sur la Loire comme ailleurs. On en créait partout, sans autorisation et sans limite, sous les. ponts, sur les ponts, dans les carrefours, sur les routes. Au milieu même d'un sentier, il [ n'était pas rare de voir un paysan arrêté avec son âne ou sa voiture par une corde tendue, qui ne s'abaissait devant lui que moyennant un droit de passage, et ces vexations se renouvelaient à chaque instant.
A partir de cette époque, toutefois, les ordonnances se succédèrent plus menaçantes et plus fermes que précédemment. Le pouvoir royal s'affermissait peu à peu, et l'on sentait que l'unité monarchique assise sur des bases plus solides se préparait à briser les dernières résistances et l'orgueil de la féodalité mourante.
224 AUTOUR DU FOYEK.
Le passé ne pouvait cependant disparaître entièrement, d'un seul trait de la plume royale, et malgré les efforts opiniâtres de Richelieu, puis de Colbert, les péages continuèrent à nuire au commerce et à paralyser les tendances progressives de nos industries. Ils furent, il est vrai, perçus avec moins de désordre et d'arbitraire, mais leur nombre n'en fut pasdiminuéetleur tarif subit au contraire une sensible augmentation.
Au dix-septième siècle, plus de cent ans après l'ordonnance de François I er , il existait sur la Loire, qui communiquait dans son cours avec quatorze provinces, vingt-huit péages, depuis Saint- Rambert-en-Forey jusqu'à Nantes. La Saône et le Rhône, ces deux autres voies naturelles de communication entre dix grandes provinces, étaient soumis, de Gray à Arles, à trente péages qui s'élevaient en général à 25 ou 30 pour 100.
11 se produisait ce fait bizarre que, par suite des droits arbitraires prélevés sur certaines marchandises traversant des fleuves, quarante livres de fer de Russie, apportées à Marseille, ne payaient que 18 ou 20 pour 100, tandis que ceux de la Franche-Comté acquittaient près de 35 pour 100 pour arriver au même point.
Ce qui rendait principalement les transactions difficiles, c'était la diversité des règlements adoptés par les villes ou les seigneuries. Certaines contrées avaient des tarifs moins élevés que d'autres; certaines villes désireuses d'attirer chez «lies les commerçants étrangers écartaient tout obstacle
ÀUÎOUR DU FOYER. 225
capable de les arrêter sur leur route, tandis que d'autres au contraire, jalouses d'éviter la concurrence, multipliaient les entraves autour d'elles. * En général, les communes administrées par les bourgeois montraient, sous ce point de vue, plus d'intelligence que les propriétaires de fiefs : elles cherchaient à obtenir le libre accès des- marchés étrangers pour leurs produits, et, en échange, ouvraient les leurs aux marchands de tous pays.
A Paris même, où le gouvernement siégeait et pouvait plus facilement surveiller les agents et contrôler leurs actes, les péages étaient très-nombreux et aucune règle n'en déterminait la limite, létaux et la forme. Tandis que certaines denrées, telles que les grains et le poisson, étaient favorisées et que les règlements en facilitaient l'arrivage, le vin ne pouvait aborder aux quais de réception qu'après mille obstacles.
On pourrait croire aujourd'hui, en examinant les droits que ce produit était obligé de payer, qu'on voulait en empêcher l'entrée à Paris, tant on y avait multiplié sur cette denrée les impôts et les péages. Au milieu du dix-septième siècle, le muid de vin devait acquitter seize droits divers depuis Bercy jusqu'à la Grève, l'un pour la construction du Pont-Neuf, l'autre pour les pauvres enfermés, un autre pour la dépense de la clôture de Paris du côté de Montmartre, un autre encore pour le barrage, pour la ceinture de la reine, tous •enfin pour des raisons plus ou moins plausibles.
Le poisson arrivait au contraire sans encombre
dans la capitale. La plupart des obstacles qui jadis l'arrêtaient en chemin avaient été supprimés et les chasse-marées., protégés par les ordonnances, s'étaient organisés en corporations.
Colbert, qui avait concentré toutes ses pensées sur le commerce et comprenait l'impossibilité pour ceux qui s'y livraient de prospérer au milieu d'un semblable chaos, avait résolu de renverser tous les règlements disparates alors en vigueur dans les diverses contrées, d'abolir les douanes intérieures et de les remplacer par un impôt unique.
Il n'était pas de province qui ne fût surchargée de droits bizarres dont la multiplicité causait des abus et des récriminations. La Normandie, l'Anjou, le Poitou comptaient presque autant de systèmes d'impôts que de villages ou même de chemins. En Anjou on comptait entre autres droits cinq péages : la traite foraine, les vingt sous par pipe de vin exportée, la traite domaniale d'ingrande levée sur les cartes, papiers et pruneaux, le trépas de la Loire sur les vins, grains, toiles et pastels, la nouvelle imposition d'Anjou sur les marchandises qui montaient et descendaient la Loire, le droit de quinze sous par pipe de vin dans la sénéchaussée de Saumur.
«Il estoit presque impossible, a écrit Colbert, qu'un si grand nombre d'impositions ne causât beaucoup de désordres et que les marchands pussent en avoir assez de connoissance pour en démêler la confusion et beaucoup moins leurs facteurs , correspondants et voituriers , qu i estoient tou-
jours obligés de s'en remettre à la bonne foi des commis des fermiers qui estoit souvent fort suspecte. »
L'ordonnance de 1669. supprima une grande partie de ces péages, et le ministre de Louis XIV s'appliqua, pendant tout le temps de sa glorieuse administration à faire prévaloir l'esprit de justice dans la perception des droits et à donner au commerce toutes les facilités de circulation nécessaires à son extension et à sa prospérité.
Sa sollicitude, étendue à toutes les branches de l'industrie et de l'agriculture, donna à la richesse nationale une favorable impulsion, et malgré les tendances restrictives dont il ne se départit jamais en matière de commerce extérieur, il donna à Paris une importance jusque-là "inconnue. On estimait, au dix-septième siècle, qu'il y avait dans la capitale deux cents marchands possédant plus de 500,000 livres et vingt mille jouissant d une honnête aisance.
A la mort de Colbert, les abus tenus jusqu'alors en échec par cette main puissante reparurent. Une certaine catégorie de péages supprimés par Louis XIV furent rétablis avec ou sans le consentement du pouvoir et le nombre s'en accrut tellement, que les transactions recommencèrent à devenir languissantes.
L'agriculture surtout fut soumise à des taxes exorbitantes qui plongèrent les infortunés cultivateurs dans une affreuse misère et les réduisirent à un 'état d'abaissement voisin de l'abrutissement.
« L'on voit, disait la Bruyère, certains animaux
uches, des mâles et des femelles, répandus par am pagne, noirs, livides, et tout brûlés du soattachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils uent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont ime une voix articulée, et quand ils se lèvent leurs pieds, ils montrent une face humaine ; en effet, ils sont des hommes, ils se retirent la t dans des tanières où ils vivent de pain noir, u et de racines; ils épargnent aux autres imes la peine de semer, de labourer et de reillir pour vivre, et méritent ainsi de ne point îquer de ce pain qu'ils ont serçié. »
e tableau est peut-être un peu forcé, mais lémontre d'une façon saisissante les consénces de ces impôts multiples, de ces péages ombrables auxquels était soumise la classe des sans et des agriculteurs, et il suffit à expliquer tendances d'opposition qui se manifestèrent s le cours du siècle suivant, endant le dix-huitième siècle, en effet, sous la ssion des idées philosophiques et économiques velles, le gouvernement se montra disposé à lir les péages ; une révision sérieuse des titres tentés par les propriétaires de péages permit i supprimer un grand nombre et de faire exaier l'opportunité des autres.
lOuisXVI, à son avènement, avait accueilli avec ^ressèment les projets de Turgot, et son cœur i pâtissant avait adopté les réformes que son mire lui proposait. Au lendemain de son avéheit, il fit part publiquement de sa volonté ;
mais le peuple avait tant souffert depuis plus d'un demi-siècle, que tout en admirant les belles qualités du roi, ii n'osait encore s'abandonner à la confiance et à la joie.
Un jour, quelqu'un ayant écrit au bas de la statue d'Henri IV le mot latin : resurrexit (il est ressuscité), faisant ainsi allusion à l'avènement de Louis XVI, un autre ajouta :
J'approuve fort ce mot, Mais pour y croire, il faut la poule au pot.
Un troisième écrivit au-dessous :
Enfin la poule au pot sera donc bientôt mise ;
On doit du moins le présumer; Car depuis deux cents ans qu'on nous l'avait promise,
On n'a cessé de la plumer.
L'arrêt du conseil royal du 1 5 août 1 779 ordonna néanmoins la suppression des péages, reconnaissant les inconvénients qu'ils présentaient et le peu d'importance des revenus qu'ils produisaient à l'État. L'exécution de cet arrêt ne se fit que lentement et difficilement, et la plus grande partie des abus qu'il visait existait encore lorsque . sonna l'heure de la Révolution.
La loi du 15 mars 1790, sapant dans sa base même l'institution féodale, supprima*totalement les péages qui furent remplacés par certains droits considérés comme nécessaires pour l'entretien des poqts, des routes, des ports, des voies de halage, comme pour l'amélioration des voies navigables, et perçus, non en vertu de privilèges concédé.s à des particuliers, mais bien au nom de l'Etat.
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Les salaires. — Le salaire est la rémunération d'un service. — Son origine. — Il est réellement un progrès sur le passé. — Le salariat est la conséquence de la tendance de l'homme à la fixité. — Erreurs du socialisme. — Le salaire n'a pas rompu l'association du travail et du capital. — Le salaire obéit aux lois du travail. — Il est réglé par le rapport de l'offre et de la demande. — Influence de la population sur le taux des salaires. — Les démolitions de Paris. — Le ralentissement de la production provoque la variation des salaires.
Il n'est peut-être pas, dans l'ensemble de la vie économique, de sujet plus brûlant et sur lequel on ait échafaudé plus d'erreurs quexelui des salaires. D'une part, l'ignorance des lois du travail et des conditions de l'existence sociale ; d'autre part, l'envie, la débauche et les «mauvaises passions ont fait de cette question le point de départ de revendications injustes et ont aveuglé à ce point certaines sectes, que le sens même du mot salaire, a été par elles dénaturé. Oh s'est plu à représenter aux classes laborieuses le salaire comme un signe de servage, comme un stigmate infligé au travailleur par le capitaliste, au lieu de le montrer tel qu'il est, c'est-à-dire comme le résultat d'un contrat librement accepté, comme le produit d'un labeur volontaire, comme le fruit d'un échange mutuel de services.
En effet, qu'est-ce que le salaire, si ce n'est la rémunération librement offerte d'un côté, libre-
AUTOUR DU FOYER. 23 i
ment acceptée de Vautre, d'un travail accompli ou d'un service rendu? Un entrepreneur est chargé de construire une maison, un pont ou un viaduc ; pour remplir ses engagements, il lui faut des ouvriers, des maçons, des charpentiers, etc. Il fait alors appel aux bras inoccupés ou à ceux qui espèrent trouver dans l'entreprise des avantages supérieurs à ceux qu'ils reçoivent ailleurs, et il leur fait l'offre d'une somme quelconque en échange de leur coopération à l'œuvre qu'il doit accomplir; il marchande leur travail, et, le prix en étant convenu dans des conditions fixées par le contrat d'embauchage, il leur donne, àla fin de la journée ou de la' semaine, suivant les habitudes, ce qui leur revient : cette somme est ce qu'on appelle le salaire.
Or, cette forme de rémunération des services n'a pas toujours existé et elle est née de la tendance naturelle de l'homme à rechercher la fixité, à poursuivre la sécurité relativement aux moyens d'existence et à fuir l'aléatoire. A l'origine des sociétés, le salaire n'existait pas, et l'homme qui aidait un autre de ses semblables à produire un résultat recevait, comme récompense, une part de ce résultat. Ce fait est d'ailleurs naturel; toute marchandise fabriquée est produite par le manufacturier et par ses ouvriers qui ne pourraient les uns sans les autres arriver à un résultat satisfaisant. L'objet fabriqué provient donc du capital du premier et des soins ou du travail des autres, et par conséquent appartient à tous dans une pro-
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portion qui varie selon les efforts que chacun a apportés dans l'exécution du travail.
Mais si l'ouvrier était obligé, pour vivre et subvenir à ses besoins, d'attendre que la marchandise dont il doit recevoir une partie soit confectionnée et qu'il ait vendu ce qui lui en revient, il serait exposé à mourir de faim et à voir s'étioler autour de lui ceux qui lui sont chers, c'est-à-dire ses parents, sa femme et ses enfqnts.
Pour obvier à cet inconvénient, afin de donner à l'ouvrier la possibilité de satisfaire à ses obligations et de vivre sans souci du lendemain, l'entrepreneur consent à garder pour lui seul toutes les charges de l'exploitation, c'est-à-dire à fournir son capital, son usine, ses machines, ses approvisionnements, à payer la patente et les impôts, à supporter les inconvénients des crédits qu'il est nécessaire d'accorder pour écouler les produits, à courir seul les chances de l'avenir, bonnes ou mauvaises, et à acheter d'avance à Fouvrier qu'il emploie la part que son travail lui donne à la propriété du produit, en lui assurant cette part contre toute espèce de risques et en la lui soldant en une série de paiements réguliers et égaux qui se renouvellent chaque jour ou chaque semaine.
Supposons, par exemple, qu'un ouvrier employé dans une entreprise quelconque soit soumis pour sa rétribution aux fluctuations mêmes de cette entreprise. Sur six mois, trois lui ont produit chacun 75 francs, et les trois autres chacun 125 francs. Ces inégalités dans la répartition des fruits de
son travail lui causent des embarras dans l'administration de son intérieur et l'empêchent de régler uniformément ses dépenses et celles de sa famille ; tandis qu'à certains mois, il reçoit au delà de ses besoins, à d'autres moments il touche des sommes insuffisantes, et la balance à établir entre ces deux situations extrêmes lui crée des soucis qui nuisent à son activité. En présence d'un état -de choses semblable, l'entrepreneur, c'est-à-dire le capital, vient trouver l'ouvrier, c'est-à-dire le travail, et lui dit : « Jusqu'ici ta rétribution a été pendant trois mois de 125 francs et pendant trois autres mois de 75 francs : ceci fait une moyenne mensuelle de 1 00 francs. Veux- tu consentir à recevoir ce quantum, et je m'occuperai désormais seul de la marché de l'entreprise? Je te soustrairai à l'imprévu perpétuel dont tu parais souffrir, mais aussi les résultats bons ou mauvais de l'œuvre que nous poursuivons m'appartiendront tous sans exception. » Si l'ouvrier accepte, l'aléa est pour lui changé en chose absolue et le revenu variable se transforme en revenu fixe.
C'est là l'origine du salaire, et il ne la faut pas chercher ailleurs. C'est, en d'autres termes, la certitude substituée au doute, la rémunération fixe préférée à la rémunération variable et incertaine ; c'est, quoi qu'en disent les écoles socialistes et communistes, un réel progrès sur le passé et l'un des résultats les plus admirables de la civilisation moderne.
Le salariat, dans son origine et dans sa nature
comme dans sa forme, n'a donc rien de dégradant ni d'humiliant, ainsi qu'on a voulu tant de fois le prétendre, et il n'est que la conséquence d'une tendance naturelle et indestructible. Son nom même pourrait à la rigueur comprendre tous les traitements qui sont le payement d'un travail quelconque, et Mirabeau, le grand tribun de la Révolution, émettait cet avis en faisant du roi le premier des salariés, et en ne voyant, en dehors du salaire, que le vol comme moyen d'existence. L'usage, il est vrai, a prévalu de maintenir exclusivement cette expression de salaire à la rémunération de la classe ouvrière et de revêtir de dénominations plus pompeuses, telles que traitements, appointements, honoraires, les produits du travail des fonctionnaires ou des individus livrés aux professions nommées libérales ; mais ce n!est là qu'une nuance, toute dans la forme et qui ne change rien dans le fond.
Nous n'ignorons pas que le socialisme, dans sa haine pour le capital, essaie tous les jours de représenter le salariat comme une des formes de l'exploitation de l'homme par l'homme et de répéter qu'il a rompu l'association du travail et du capital au profit de ce dernier.
Rien n'est plus faux que ces deux assertions, et la moindre réflexion suffit pour en faire entrevoir la perfidie. Pour que le salariat autorisât l'exploitation de l'ouvrier par le patron, il faudrait que le premier ne fût pas maître de son temps et de lui-même et que soumis corps et âme à son maître,
il ne pût débattre les conditions de son travail. Or, dans notre pays surtout, où la liberté du travail est devenue de principe politique après avoir été implantée par le christianisme comme un droit religieux et naturel, un semblable servage n'existe plus, et il n'est pas jusqu'au moindre individu de la race humaine qui n'ait le droit de refuser son temps et ses services à moins d'une rémunération librement consentie de part et d'autre.
On objectera peut-être que dans les stipulations avec le capital, celui qui reçoit un salaire est placé dans une condition inférieure, parce qu'il ne peut pas toujours attendre, que la faim est une nécessitée laquelle il lui faut immédiatement satisfaire, et que le plus souvent il est moins en état d'imposer la loi que de la subir.
Ce raisonnement repose peut-être sur quelque fondement, mais ce n'est pas au salariat qu'il faut s'en prendre, et cette infériorité qu'on exploite avec ardeur ne tient pas au mode de rémunération qui porte le nom de salaire. Sa cause réside presque entière dans le peu de prévoyance de l'ouvrier qui ne sait pas se constituer une épargne, et qui, vivant au jour le jour, ne peut pas sapsun grave inconvénient perdre même line heure de sa vie à discuter le taux de son salaire.
La seconde accusation du socialisme contre le salariat n'est pas plus fondée que la première. Le salaire n'a pas rompu l'association du travail et du capital. Celle-ci existe aujourd'hui comme auparavant ; seulement la solidarité absolue qu'il
y avait entre elle a été détruite en ce qu'elle avait de fâcheux pour la classe la plus nombreuse, ou de funeste pour les progrès du travail. En même temps que le travailleur trouvait, dans cette modification, la sécurité que le passé n'avait su lui donner, le capitaliste recouvraitsalibertéd'action ; il assumait sur lui seul, il est vrai, la responsabilité de l'entreprise, il en courait les risques, heureux ou défavorables, mais il avait la possibilité de conduire son œuvre avec un esprit de suite que l'association n'aurait peut-être pas obtenu. Les tâches se spécialisaient, mais l'accord n'en demeurait pas moins entre les deux éléments de la production, le travail et le capital.
Est-ce à dire que l'association proprement dite ne puisse être un élément d'avenir et de prospérité pour les classes laborieuses, et que le salaire doive être considéré comme la seule forme essentielle de la civilisation économique ? Bien au contraire, nous avons la conviction que l'association sagement comprise, prudemment pratiquée, dominée par des lois mûrement réfléchies et strictement observées, peut enfanter des prodiges et devenir, selon l'expression d'un savant moraliste, une école mutuelle de bonnes mœurs et d'efforts intelligents. Mais elle exige une éducation spéciale, des idées nouvelles et des habitudes d'économie qui ne sont pas encore assez développées dans les masses ouvrières pour qu'on puisse en tenter, avec assurance de succès, l'application sur une vaste échelle.
Toutefois, il ne faut pas oublier que c'est un but honorable, d'une réelle influence sur le caractère du travailleur, et auquel celui-ci doit tendre de toutes ses forces, mais aussi dans la mesure du possible et du réalisable. Les essais qui ont été tentés dans ce sens, chez une nation voisine, l'Allemagne, par l'un des hommes les plus éminenis de notre temps, M. Schulze Delitzsch, ont donné jusqu'ici des résultats merveilleux, et laissent entrevoir dans l'avenir des horizons d'une étendue immense et peut-être même une des solutions à cette grave question sociale qui préoccupe à si juste titre les hommes d'Etat et les économistes , de notre temps.
Si le salaire est la rémunération du travail, il doit nécessairement obéir aux lois économiques qui régissent le travail. Or, ce dernier étant une espèce de marchandise, et, comme telle, soumis à des fluctuations fréquentes provenant de causes très-diverses, le salaire qu'il procure ne garde pas toujours, lui aussi, la même mesure et ne tend pas à un même niveau. Son taux varie comme le travail dont il est le prix, et monte ou baisse selon que celui-ci est plus ou moins demandé ou plus ou moins offert; en d'autres termes, le prix courant du travail dépend du rapport qui existe entre le capital consacré à le défrayer et le nombre des travailleurs, ou bien encore il est réglé par le rapport entre l'offre et la demande.
Supposons que dans une localité où sont éta-
blifcs deux manufactures , les ouvriers soient rares, en nombre insuffisant même, et que les chefs de ces deux industries soient contraints de se les disputer pour satisfaire aux commandes qui leur sont adressées ; il s'établira naturellement entre les deux, patrons une concurrence d'autant plus vive pour se procurer des travailleurs que leurs affaires seront actives et que leur clientèle sera exigeante. Les ouvriers, à leur tour, sollicités de deux côtés à la lois, se prévaudront de leur petit nombre, élèveront le prix de leurs services et iront là où on les. payera plus cher. Dans ce cas le taux des salaires haussera.
Si, au contraire, dans ce village, les ouvriers abondent à ce point que les bras soient plus nombreux que les deux établissements n'en peuvent occuper, la concurrence, au lieu d'exister entre les deux patrons, aura lieu entre les travailleurs : c'est à qui d'entre eux sera admis dans la manufacture. Alors les rôles seront intervertis : les patrons, prétextant les offres qui leur sont faites, feront leurs efforts pour obtenir le travail au meilleur marché possible ; les ouvriers devront subir les conditions qu'on leur imposera et le salaire baissera.
11 ressort de cet exemple que. le taux des salaires reste à peu près le même tant que le capital et la population marchent de front et qu'ils augmentent ou diminuent dans la même proportion ; mais que lorsque le rapport de ces deux éléments vient à changer, le prix du travail subit aussi une élévation ou une réduction correspondante.
Cette question de la population joue, en effet, dans la question des salaires, un rôle très-important, et c'est à elle qu'il faut le plus souvent faire remonter la cause de cette iftisère ou de cette difficulté de vivre que les classes ouvrières qui en souffrent attribuent bien à tort à la marche du gouvernement ou à la dureté des capitalistes. 11 n'arrive que trop fréquemment que lorsqu'un genre d'industrie donne des résultats fructueux, une grande quantité d'individus, jusque-là occupés à d'autres travaux, viennent, alléchés par le profit, et s'établissent autour de la manufacture ou de l'usine. Ils ne tardent pas à y rester à demeure fixe, à élever leurs enfants dans la même pensée et à leur faire apprendre le même métier. Pendant quelques années, les salaires restent élevés parce que ces enfants ne sont pas encore en état de faire une concurrence sérieuse aux ouvriers en possession de leurs places; mais bientôt l'encombrement se produit dans la profession, le taux du salaire décroît et la détresse survient.
N'avons-nous pas la preuve de ce fait sous les yeux? A Paris, dans les temps ordinaires, le
• nombre des ouvriers varie peu pour chaque industrie; mais, dès qu'un grand travail se prépare,
. dès qu'une artère nouvelle va s'ouvrir, que des démolitions sont prévues, votées, arrêtées et qu'on entrevoit à leur suite pour plusieurs mois de constructions et d'embellissements, on voit s'abattre sur la capitale une nuée de travailleurs inoccupés ou insuffisamment salariés qu'attirent les
prix rémunérateurs offerts par les entrepreneurs.
Pendant le temps que dure l'opération, les salaires restent élevés pour tous les genres d'états qu'elle occupe et pour tous les ouvriers de ces états ; mais au lendemain de ces constructions et de ces entreprises extraordinaires, le travail reprenant sa marche normale, et le nombre des ouvriers se trouvant tout d'un coup trop considérable, eu égard au travail en cours d'exécution, les salaires éprouvent une dépression subite qui ne cesse qu'avec le départ des ouvriers étrangers et la disparition des bras devenus inutiles.
Il est aussi, en dehors du cas que nous venons de citer, d'autres causes qui peuvent influer sur le taux des salaires : tel est entre autres le ralentissement de la production qui résulte d'une diminution dans la consommation. Ce fait a lieu principalement aux époques de troubles politiques ou d'inquiétudes pour le lendemain, ou bien encore à la suite d'une production inconsidérée hors de proportion avec la consommation habituelle. Les acheteurs ne s'accroissent pas, les manufactures se trouvent encombrées de produits, et il leur faut, pour en effectuer l'écoulement, con- . sentir à des sacrifices parfois sensibles sur les prix précédemment cotés. La fabrique ne fait plus . alors de bénéfices, il peut arriver même qu'elle subisse des pertes, et alors les salaires baissent dans des conditions d'autant plus pénibles que les affaires de l'entrepreneur sont moins satisfaisantes ; cette hausse et cette baisse des salaires
sont donc des faits naturels qui n'obéissent en aucune façon à l'arbitraire, et qui sont déterminés par des événements souvent en dehors de toute prévision.
Le salaire réel et le salaire nominal, — Leur distinction. — Les ouvriers en Amérique. — L'inégalité des salaires. — Elle s'explique naturellement. — Elle est causée par plusieurs circonstances, telles que la difficulté du travail à exécuter, l'intelligence nécessaire pour l'accomplir. — Le mineur. — Les salaires se sont améliorés depuis deux siècles. — Une statistique. — Un axiome de Malebranche.
• Tout salaire se compose de deux parties trèsdistinctes qu'il importe de ne pas confondre si l'on vaut avoir une idée exacte de son importance : ce sont la valeur réelle et la valeur apparente; d'où la distinction des salaires en réels et en nominaux.
Le premier s'entend de la quantité de choses utiles ou de valeurs en usage que le travailleur peut obtenir de l'entrepreneur comme rétribution de son travail.
Le second, c'est-à-dire le salaire -nominal, comprend la quantité d'argent que l'ouvrier reçoit du patron qui le paie.
On comprend que cette distinction entre les deux salaires n'a d'intérêt que lorsqu'il s'agit de comparer deux localités différentes, et qu'elle est complètement indifférente s'il s'agit du même lieu et du même temps. Si par exemple on avance que les ouvriers d'un état, à Lyon ou à Marseille,
gagnent 5 francs par jour, tandis que ceux d'un autre ordre ne perçoivent que 2 fr. 50, il sera facile de conclure que les premiers touchent le double des seconds, ou, si Ton préfère, qu'avec leur salaire les uns peuvent se procurer deux fois autant de choses utiles que les autres.
Mais la comparaison sera nécessaire, si nous étudions le salaire dans deux endroits éloignés ou à des époques différentes, et, dans ce cas, le salaire réel deviendra la vraie mesure des salaires pour les ouvriers.
Ainsi 5 grammes d'argent ou 1 franc peuvent être plus à Pékin que 15 grammes d'argent ou 3 francs à Paris. Si, par suite du peu d'élévation de prix des subsistances et des objets de nécessités, l'on peut se procurer en Chine trois fois plus de marchandises qu'en France avec le même salaire, il sera vrai de dire que la travailleur chinois, malgré l'apparente infériorité de son salaire, est payé trois fois plus que celui de France : si les dépenses sont les mêmes, c'est-à-dire si chacun d'eux avec ce qu'il reçoit vit aussi bien que l'autre, le salaire sera identique.
N'entendons-nous pas avancer tous les jours qu'on est plus riche avec 15,000 francs de rente dans une ville de province qu'avec 30,000 à Paris ? Cela est souvent très-exact. Que signifie ce langage ? Que les besoins étant moins nombreux ou bien qu'étant les mêmes, ils sont moins dispendieux en province qu'à Paris, et qu'on peut, dans les deux cas, avec une somme qui diffère dans
la proportion de 1 à 2 , obtenir autant d'utilité et autant de satisfaction.
Ces explications qui précèdent peuvent faire saisir l'énorme différence qui existe entre les deux espèces de salaires et combien il importe d'abord de fixer le salaire réel et de s'en rendre compte. Malheureusement c'est là un fait sur lequel un grand nombre d'ouvriers ne s'appesantissent pas suffisamment. Que de fois il nous a été donné de voir de ces âmes naïves se laisser éblouir par le récit qu'on leur faisait de la situation de certains travailleurs sur des points différents soit d'une même contrée, soit d'une autre hémisphère, et, sans chercher à calculer ce que valait dans ces positions différentes le prix de la vie, envier leur sort, et commettre la faute impardonnable d'abandonner la proie pour l'ombre, de risquer le pain de chaque jour pour tenter une fortune le plus souvent trompeuse.
Nous pourrions multiplier à ce sujet les exemples : il nous suffira toutefois de rappeler l'espèce d'attrait que l'Amérique a exercé et exerce encore, quoique à un degré moindre, sur les esprits superficiels. Dans ce pays, pour des causes économiques qu'il serait trop long d'énumérer ici, la puissance de l'argent est de beaucoup inférieure à ce qu'elle est dans nos pays, et les salaires y sont par conséquent plus élevés. Il n'est pas rare d'y voir des ouvriers ordinaires toucher un revenu journalier moyen de 5 dollars ou 25 francs ; mais avec cet argent, par suite de la cherté
«les objets nécessaires à la vie, ils ne peuvent acquérir plus d'utilités que les ouvriers français ■qui perçoivent 5 francs par jour ; de telle sorte -que celui dont le salaire s'élève en France à -6 francs gagne plus que les travailleurs américains dont le prix de la journée de travail est coté à 25 francs.
L'inégalité des salaires a souvent été le thème •de dissertations erronées et de théories dangereuses. On a cherché à présenter ce fait essentiel à la nature même des choses et des hommes, comme la conséquence des lois sociales ou de l'égoïsme de certaines classes, et, partant de ce principe, on a cru trouver le remède au mal en sapant la société pour la reconstituer sur d'autres assises.
L'inégalité des salaires s'explique cependant d'elle-même. 11 est incontestable qu'il y a une différence notable entre le travail de certaines personnes et celui de certaines autres ; par conséquent il doit exister un écart équivalent entre leur rétribution respective. Or, cette différence peut provenir de la difficulté du travail à exécuter, de l'intelligence que ce travail exige de la part de son auteur, ou bien encore de la défaveur •que l'opinion ou le préjugé attache à son accomplissement.
11 est évident qu'il y aurait une grave injustice •à confondre ensemble l'ouvrier qui se lève le matin à cinq heures pour se livrer au travail le plus ingrat et le plus rude, travaille douze ou
quatorze heures dans sa journée et ne gagne que 3 francs, et le gérant (Tune entreprise qui, lui, se lève plus tard et ne donne à ses occupations professionnelles que cinq ou sept heures pour un bénéfice qui peut être centuple. Tandis que l'un accomplit sa besogne pour ainsi dire comme une machine et sans se préoccuper du résultat final de la fabrication à laquelle il coopère, l'autre a les soucis de l'entreprise, les fatigues de la surveillance et de la direction auxquelles se joignent les tourments provenant de l'écoulement des produits, de la rentrée des sommes dues et des paiements à effectuer, soit aux fournisseurs de la matière première, soit aux ouvriers employés à la mettre en œuvre.
Pour acquérir la position qu'il occupe, ce dernier a dû développer de bonne heure ses facultés intellectuelles, faire des études spéciales, suivre des cours, apprendre des leçons qui ont rempli les premières années de sa jeunesse, quelquesunes peut-être de son âge mûr, et ont coûté à sa famille ou à lui-même des sacrifices d'argent parfois considérables. N'est-il pas équitable que ces sacrifices trouvent leur récompense dans l'avenir, que ces sommes d'argent employées à son instruction lui procurent plus tard un bénéfice supérieur à celui de l'ouvrier qui n'apporte dans l'exécution de son travail que sa force et l'habileté acquise par une longue pratique.
Et d'ailleurs, à la tête de toute œuvre humaine, il est absolument nécessaire qu'il y ait une pensée
directrice, une puissance initiatrice sans lesquelles cette œuvre courrait le risque de péricliter. Est-il admissible que celui auquel incombe cette délicate et pénible mission n'en soit pas spécialement récompensé par une rémunération plus élevée que celle de ses collaborateurs ?
Assurément non, et toute opinion contraire ne pourrait supporter le moindre examen. Jamais il ne viendra à l'esprit de gens sensés de songer un instant que le salaire du soldat doive être le même que celui du général ou vice versa. Il en sera de même de toute profession qui a exigé de longues années de préparation, années qui, loin de rapporter, ont coûté souvent fort cher, et constituent par ce fait seul un capital moral ou matériel dont il est de toute équité que l'intérêt se récupère dans un temps donné.
Jl peut se faire qu'un travail considéré comme grossier, et par conséquent peu recherché, soit mieux rémunéré que celui du métier le plus difficile; c'est lorsque l'occupation présente de l'incertitude, exige de grandes fatigues, est malpropre ou offre quelque danger.
Prenons pour exemple l'état de mineur. Dès le matin, l'ouvrier qui l'a embrassé descend dans les entrailles de la terre, et là pendant de longues heures, privé de la lumière du jour, éclairé seulement par la faible lueur de la lampe Davy, il travaille sans relâche pour obtenir péniblement quelques quartiers de houille dont l'extraction peut lui coûter la vie. Les accidents de ce
genre sont en effet très-fréquents et nous savons, par le récit qui nous en parvient, que la plus légère imprudence suffit pour les provoquer.
En face de cette perspective de mort ou d'infirmité qu'il entrevoit, de cette existence difficile et rude qu'il faut mener dans des régions qui semblent à jamais éloignées de la société humaine, l'ouvrier mineur ne doit céder sans aucun doute, dans le choix de son état, qu'à l'espoir d'une rétribution rémunératrice, plus élevée que celle à laquelle il lui serait permis de prétendre «'il préférait être simple manœuvre dans un chantier. A ce point de vue même, la comparaison des deux salaires ne peut se faire que dans la même localité, par cette raison que le salaire étant déterminé, nous l'avons déjà dit, par le prix des objets de première nécessité, ce prix n'est pas le même souvent d'une localité à une autre voisine. II- faudra donc, pour se faire une idée de l'élévation du prix de la rémunération d'un mineur de Cornouailles, se rendre compte du taux des salaires des autres corps de métiers dans la même circonscription.
Une autre cause peut encore influer sur le taux du salaire : x'est la confiance plus ou moins grande -qu'il faut accorder à l'ouvrier. Adam Smith, dont nous avons déjà cité le nom, l'explique ainsi : « Les orfèvres et les joailliers, en raison des matières précieuses qui leur sont confiées, ont partout des salaires supérieurs à d'autres ouvriers dont le travail exige non-seulement autant, mais
même beaucoup plus d'habileté. Nous confions au médecin notre santé, à l'avocat et au procureur notre fortune et quelquefois notre vie et notre honneur; des dépôts aussi précieux ne pourraient pas, avec sûreté, être remis dans les mains de gens pauvres et peu considérés, il faut donc que la rétribution soit assez forte pour leur donner dans la société le rang qu'exige une confiance aussi grande. »
Les salaires se sont-ils améliorés? C'est une question qui mérite d'être examinée et qui, seule ou presque seule, dans toute cette étude, doit intéresser l'ouvrier.
Il serait presque superflu de prouver cette amélioration quand on se rend compte du bienêtre général dont jouissent aujourd'hui les classes laborieuses, et que l'on compare la situation matérielle des générations qui nous ont précédés de quelques années seulement avec celle qui nous est faite aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons résister au désir de présenter quelques exemples de cette progression en suivant en cela les travaux de statistique effectués depuis plusieurs années par de savants économistes et -en dernier lieu par uft publiciste de talent, M. de Foville (1).
Sous le règne de Louis XIV, à la fin du dixseptième siècle, une famille agricole composée du père, delà mère, d'un enfant en état de travailler
(1) Variation des prix depuis un demi-siècle.
et de deux autres en bas âge gagnait environ 180 francs, c'est-à-dire une somme à peine suffisante pour se procurer de ce mauvais pain sans froment qui fut la nourriture pour ainsi dire habituelle des paysans de cette époque. A la veille de la Révolution, cette même famille gagnait 200 francs; l'augmentation n'avait donc été que de 20 francs en un siècle. En 1813, ce salaire doublait pour monter à 500 francs en 1840, à 550 francs en 1852, à 720 francs en 1862 et à 800 francs en 1870. En faisant la part du prix des objets nécessaires à la vie à ces diverses époques, il ressort cette certitude que les grandspères de nos agriculteurs n'avaient pas les deu\ tiers de ce qu'ils possèdent de nos jours, et que leurs arrière-grands-pères n'en avaient que le tiers.
C'est dqnc un progrès réel et sensible sur le passé. Or, ce que nous disons des salaires agricoles peut s'appliquer au même titre aux salaires industriels, qui, après s'être élevés de 20 pour 100 à peine en un siècle et demi, c'est-à-dire de la fin du dix-septième siècle à la Révolution, ont presque doublé depuis.
De tout ce qui précède, il est facile de conclure que le salaire obéit à des lois naturelles qui se meuvent dans le domaine de la liberté et dont nul n'est autorisé à dénaturer le sens ou la portée. D'une part, l'égalité vraie, constante des salaires n'existe pas : c'est un rêve dont la réalisation sort des limites de la nature. D'autre part, le
salariat, ce mot que le socialisme perlide s'est plu à jeter comme un brandon de discorde au milieu des classes ignorantes ou égarées par la passion, n'a aucune des significations qu'on prétend lui imposer, et nous croyons en avoir fait comprendre le véritable sens.
« Qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, » dit le proverbe vulgaire. C'est ici le cas ou jamais de le rappeler. Après avoir trop .longtemps écouté les théories subversives et grotesques des sectaires et servi de jouet aux ambitions des déclassés, il faut que l'ouvrier puvre son intelligence à la connaissance des principes de la loi économique, qu'il considère désormais le travail non pas comme une charge, mais comme un .honneur, et son salaire non pas comme une aumône, mais bien comme le prix des services qu'il rend, et qu'avant de se Jivrer aux doctrines qui le flattent et l'égarent, il médite cette parole profonde d'un de nos anciens philosophes : « L'erreur est la cause du malheur des hommes. »