‹ Autour du Grand Lac des Esclaves [microforme]Chapitre 11 sur 70 · HS AUTOUR DU GRAND LAC · texte numérisé non relu

HS AUTOUR DU GRAND LAC

seau tourné vers la partie du bois qu'il a traversée et où il vient de laisser l'empreinte de ses pas.

Cet animal prévoit donc instinctivement que, si un carnassier s’acharne à sa poursuite, il ne pourra l’atteindre qu’en suivant ses traces. En se couchant en dehors de ce sentier, le nez dirigé vers l'endroit par où il est venu, il déjoue les manœuvres de ses ennemis à quatre pattes dont le vent est la règle, si ses longues oreilles de lièvre ne percoivent le bruit de sa marche.

L'Indien, qui a étudié cette tactique intelligente de l'alcès, se garde donc bien d’en suivre la piste. Il lui révèlerait sa présence. Il lutte de ruse avec la brute intelligente. Après s'être assuré du gite de l’élan, en le circonscrivant par un grand cercle, il se met avec soin à sa recherche.

Si, après avoir décrit un premier cercle dans sa marche à travers bois, le chasseur n’apercçoit plus d'empreintes, il est évident que l’orignal y est enfermé. Si, au contraire, la piste de la bête coupe le cercle, le chasseur trace à partir de ce point un autre cercle tangent au premier ; et ainsi de suite, jusqu’à ce qu'il ait découvert le fort de l’orignal.

Un bon chasseur se rend compte de l’âge et du sexe de l'élan, du plus ou moins de temps qu'il a passé en un lieu, par le simple examen de ses pas. C’est dans ce diagnostic qu'éclate surtout la sagacité du Peau-Rouge.

Combien de fois, dans mes pérégrinations en ‘compagnie des Dènè ou des Dindjié, n’ai-je pas recu des leçons de vénerie, restées malheureusement infructueuses pour moi.

— « C'est un mâle »; ou bien « c’est une femelle, » me disaient aussitôt mes compagnons. « L'animal a passé

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D'autres fois, au contraire, à la simple vue d'une autre empreinte, ils retenaient jusqu'à leur souffle, ils parlaient à voix basse :

— « Oh! Père, l'élan vient de passer par ici, il n'y a qu'un instant. Vois, il est au paccage, il se promène sans appréhension. Il n’est pas seul. Ils sont au moins quatre ou cinq ensemble. » !

Et de fait, au premier détour du sentier, nous apercevions jusqu'à quatre élans broutant de compagnie les fouilles en faucille des saules luisants.

Si le temps est calme et très froid, si la neige est gelée, croutifiée, et qu'elle craque sous les pieds, inutile de se mettre en campagne. L'orignal détalera longtemps avant que le chasseur ait pu le voir. Mais lorsqu'il fait du vent, que la neige molle tombe ou qu'elle recouvre les forêts d'une couche épaisse qui amortit les pas, alors le chasseur a toutes les chances pour lui. Il passera comme une ombre à travers les Larriers, sans y faire plus de bruit qu'un chat, sans y agiter la moindre branche, sans casser la plus petite brindille. Il emploiera souvent des heures à cette approche patiente et sournoise; parce qu'il ne peut tuer l’orignal qu'en le surprenant au gite. La viande courrue est détestable. Elle pue. :

Mais bref, voilà l’homme en présence de la bête. Il la voit, il la contemple, l'heureux chasseur. Il en palpite d'émotion; il retient son souffle, en s’en approchant en catimini. Lentement il apprête et lève son arme. Lentement il la pose, s’il le peut, sur une branche, el couche l'animal en joue. Tirera-t-il au repos? Non. Soit loyauté, afin de donner à la bête la chance de s'échapper, soit afin de lui faire découvrir, en se levant, ses parties vi-

tales, ce qui est plus probable, le chasseur casse alors à dessein une petite branche.

Gelé comme l’est le bois, cette cassure rend un son clair et sonore qui fait bondir l'alcès, Il a distingué ce son artificiel de celui que ferait le passage d'une bête ou le froissement naturel des branches par le vent. Il s'est levé frémissant, humant l'air, interrogeant avec crainte les profondeurs du bois, de son œil limr‘"e. Il va détaler; c'est le moment. Le chasseur vise au c …, presse la détente, et le roi des forêts, faisant trois pas en avant, tombe lourdement sur sa couche de neige qu’il macule et fond de son sang incarnat.

L'orignal dépecé et démembré, le chasseur en réunit les morceaux et les met en cache, jusqu'à ce qu'il aille prévenir le patron pour lequel il travaille, ou bien sa femme et ses enfants, s’il est à ses pièces.

Les Indiens qui chassent pour les forts et les missions, s'adjoignent d'ordinaire un aide appelé faisewr-de-cache, auquel il abandonne cette besogne sec’ laire. Puis, cet aide va avertir les ayants droit, qui en + leurs serviteurs pour relever cette viande et la conduire au fort ou à la mission, sur des traineaux.

Quant au chasseur, il prend sur-le-champ la peau de l'animal, sa tête et ses entrailles. C’est sa part. Aussitôt il allume du feu, fait rôtir la tête de l’orignal et la mange seul ou avec son aide. Il n’en laisse jamais rien pour les carnassiers. Encore moins en porte-t-il aucun débris à sa femme et à ses enfants.

Si une femme avait l'impudence de goûter à si noble pâture, jamais, au grand jamais, l'élan ne se laisserait tuer par le mari. Vous le sentez bien.

Encouragé par nos bonnes paroles et les assurances de succès que nous lui avions données, le Noir fit chasse

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et tua successivement deux orignaux que j'allai chèpeher en traineau avec Baptiste Pépin.

Pour toute cache, l'Indien s'était contenté d'ensevelir la viande sous un monceau de neige qu'il avait ensuite piétiné et arrosé d’eau. Mais, dans le dessein d’en éloigner loups et gloutons, il avait fait sur le mamelon quelques simagrées superstitieuses, il avait prononcé des incantations réputées magiques, et planté un rameau de nn garni de bouquets de poils de porc-épic.

Ce rameau béni était une médecine préservatrice. |

Près de la cache, le bivouac de l’Indien; et dans un arbre, juché au bout d'une perche, le massacre de l'élan, aussi poli que si une fourmilière eût travaillé des màchoires sur cette tête pendant un mois.

Dans un sacrifice à Démèter, déesse de l’abondance, dont le moulage se trouve au musée national de Saint- Germain en Laye, on voit la tête d'une laie ou d’une truie élevée dans un arbre, à la manière danite. Nous nous trouverions donc ici en présence d’un usage antique, probablement une offrande votive à la terre, que Cérès représentait, ou bien un don à la Lune, sa sœur, déesse de la chasse.

Inutile de demander la raison de ces pratiques aux Indiens. C'est l’usage. Telle est la réponse. Nous n’en avons pas d’autre nous-mêmes, pour une infinité de choses.

Je cherchaiï longtemps sans le trouver le sang de l'élan qui avait dû être renfermé dans la panse. Je savais que Danè, Dènè et Djindjié ne le déposent jamais avec la chair de l'animal ; mais qu’ils l’enfouissent à côté. Nous le trouvâmes, effectivement, caché sous la neige, à une assez grande distance des membres de l’orignal. Un autre rameau sacré en indiquait le gisement.

Je me rappelai alors cette prescription du Lévitique :

ne

« Quiconque des enfants d'Israël, ou des étrangers qui « voyagent parmi eux, aura pris à la chasse ou dans ses « filets une bête sauvage ou un oiseau dont il est permis « de manger, qu'il répande son sang et le couvre de « terre ; car la vie de toute chair est dans le sang 1. »

J'ai dit plus haut que l'élan blessé se retourne souvent sur le chasseur qu’il immole à sa colère. Dans ce cas, rien ne peut déterminer les Denè à manger la chair de l'animal homicide, à quelque genre qu'il appartienne, et quand même l’homme n’en mourrait pas. Ils le brülent sans en rien épargner pour eux ou leur famille. J'ai vu plusieurs e:emples de cet anathème : Le Dos-Noir, au grand lac des Esclaves, la Grosse-Têle, au lac la Biche, Tatékoyé au fort Bonne-Espérance, Sida Béni-hay au fort Norman, me les ont fournis.

Or, voyez ce que dit à cet égard l'Exode. C’est identiquement la même chose. On ne m'accusera pas d’imagination : « Si un bœuf frappe de la corne un homme ou « une femme, et qu’ils en meurent, qu'on lapide le bœuf « et que l’on ne mange point de sa chair ?. »

Nos Dènè sont seulement un peu plus scrupuleux. Ils sacrifient l'animal alors même que l’homme blessé n’en mourrait pas. |

Ils sont aussi timorés relativement aux viandes rongées par des chiens, ainsi qu'aux restes de rennes à demi dévorés par les loups, et laissés sur la glace ou dans les steppes. Je n'ai jamais pu décider mes compagnons de

ovage à recueillir ces débris pour notre usage. Ils les jetaient aux chiens, suivant en ce point encore la coutume hébraïque : « Vous ne mangerez pas la chair à la-

1 Lévit, ch. xxII. v. 13.

* Exode ch. xx. v. 28.

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« quelle les bêtes auront goûté; mais vous la jetterez « aux chiens ! ».

Puisque j'en suis sur le chapitre des prescriptions légales, on me permettra de passer à un autre usage que j'ers l’occasion d’observer bien souvent pendant mon séjour au Rapide et ailleurs. C’est la manière sévère dont Danè et Dènè Étcha-Oltiné se comportent à l'égard des femmes en couche ou qui souffrent de leurs infirmités. Les malheureuses ne peuvent pas suivre le chemin battu par la tribu, ou fréquenté par la famille en marche. Elles doivent se frayer péniblement un sentier à part dans la neige molle. Elles n'ont point accès dans le village ni sous la tente de leur mari. Souillées et humiliées aux yeux de tous, quoique devenues un objet sacré et tabou, on leur construit une cahute où ces infortunées demeurent pendant les jours et les nuits de leur langueur.

Se trouve-t-on en été, et la famille voyage-t-elle sur l’eau ? Les pauvres créatures n'ont pas plus de droit à prendre place dans la pirogue de leur famille. Que faiton alors ? On rapproche deux canots, on lie une planche en travers, et les malades prennent place sur cette sellette. Si les deux embarcations font une fausse manœuvre et se disjoignent, eh bien, tant pis, les femmes prendront un bain. Eiles en ont vu bien d’autres et de plus cruelles, dans leur carrière d'abjection et de misère!

Une nuit, nous fûmes réveillés par des cris perçants de femme, par des appels réitérés au secours, par des coups et une voix d'homme en colère, dans laquelle nous reconnümes celle du Métis sauvage Flanquet, notre engagé. La maison de nos serviteurs contenant plusieurs ménages, nous ne nous inquiétâmes pas de ces clameurs,

* Exode xxir. v. 31,

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assez fréquentes chez les Indiens, gens aisément surexcitables mais encore plus faciles à apaiser.

Le lendemain, nous apprimes que Flanquet, ayant surpris sa femme malade assise sur son lit, il l'avait aussitôt saisie par les cheveux, trainée dehors, par 30° de froid, pour qu’elle y passât la nuit dans la neige; non sans l'avoir corrigée d'importance auparavant, afin qu'elle se rappelât mieux le précepte hygiénique de la séparation transitoire que nécessitait sont état maladif.

Je fis des reproches sévères à cet Indien pour cet excès de barbarie.

— « C’est la facon, me répondit-il. Tous les Dènè en agissent de la sorte. Si les femmes malades demeuraient avec nous, cela nous ferait mourir. »

Quelle autre raison invoquait Moïse en promulgant ce précepte aux Hébreux ? « Si quelqu'un a dormi avec une « femme au temps de la séparation, ils seront exterminés « tous deux da milieu du peuple ‘. »

Est-ce à dire que le peuple lui-même mettait à mort les délinquants, ainsi que semblerait aussi le dire le chapitre dix-septième de la Genèse, p. 14, : « Tout mâle « qui ne sera pas circoncis sera exterminé de son peuple ; « parce qu'il a rompu mon alliance? » Je ne le crois pas. La Bible n’en offre aucun exemple. C'était l'ange de la mort, l'exterminateur, qui les retranchait du nombre des vivants.

La preuve en est dans le même passage de la Genése, dont le texte latin porte : « delebitur anima illa,.…. cette « âme sera exterminée... »

Or, on sait bien que, même par la mort, l'âme n'est point atteinte. Il s’agit donc ici d’un châtiment divin

1 Lévit. ch. xx. 18.

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capable d'atteindre l'âme dans une autre vie, en la perdant par la damnation, tout en conservant le corps, dans cette vie terrestre.

Voici encore d’autres textes qui prouvent plus amplement qu'il ne s'agissait pas, dans tous ces cas, de la peine de mort décrétée par Moïse; mais seulement d'un châtiment providentiel, que le sage législateur voulait faire redouter aux Enfants d'Israël :

« S1 vous vous laissez séduire jusqu’à vous fabriquer . quelque figure (pour l’adorer).. j’atteste le ciel et la

terre que vous serez bientôt exlerminés de ce pays...

Le Seigneur vous détruira ! ».

Et plus loin encore :

« Vous ne suivrez point les dieux étrangers.., de peur

que la fureur du Seigneur votre Dieu ne s'allume

contre vous, et qu'il ne vous extermine de dessus la terre? ».

Les Dènè ne s’exterminent pas davantage les uns les autres ; mais ils n’en redoutent pas moins de s’exposer aussi témérairement à la haine d'£dzil ou É'dzéè, le Cœur, d'É’ttsènè ou £'tésonné, l'Esprit, ou ange de la mort.

Et, à ce propos, laissez-moi ajouter que la Bible appelle quelquefois ainsi le démon : « £'gressus est autem «Spéritus et stetit coräm Domino. L'Esprit sortit et se « tint devant le Seigneur #. »

Je retourne aux prescriptions danites.

« La femme qui souffre au commencement du mois « selon l'ordre naturel, est-il dit dans le chapitre xx° « du Lévitique, sera séparée pendant sept jours. Quicon-

1 Deûüter, ch. 1v. v. 23-37, # Jbid. ch. vi, v. 14-10.

% Rois, liv. 111. ch. xx11. v. 21.

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