‹ Autour du Grand Lac des Esclaves [microforme]Chapitre 13 sur 70 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sur une ile déserte,

Où l'on voit comment Pilate perdit la carte devant Jésus. — Et comment Jésus ne put retrouver l'oreille de Malchus, — Le mal des Esprits, au fort Youkon. — Le Ghost apparaît à Antoine Houle, — Esprits frappeurs. — Châtiment providentiel et apparition consolante. — Inondation de rats, —- L'oiseau blanc. — T'abachach, Ve tueur d'oiseaux. — Chasse merveilleuse. — Tarifs du grand lac des Esclaves. — Mon genre de vie, — Le moineéau couronné, — Provisions sèches. — Pêcheries. — Le bouleau.

Pendant la semaine sainte de 1865, je fis connaissance avec les Tchippewavans, plus connus des Canadiens sous le nom de Montagnais. Il ne faut pas les confondre avec d'autres Montagnais, habitants du fleuve Saguenay, dans le bas Canada, et qui sont de race hillinè. C’es: pour éviter cette amphibologie que, en parlant des Montagnais de race dènè, j’emploie ordinairement leur nom cris de Tchippewavans.

Il nous en arriva environ cent cinquante qui n'avaient pas reculé devant un voyage de vingt-cinq à trente lieues, pour avoir le bonheur de faire leurs dévotions pascales et de prendre part aux beaux offices de la grande semaine, si peu goûtés, de nos jours, par tant de vieux chrétiens de France.

J'avais cultivé le tchippewayan avec tant d’ardeur,

que, depuis le mois de janvier, je pouvais prècher à ces Indiens dans leur langue maternelle. M. Grouard, mon compagnon de voyage, était aussi avancé. Ceci fut considéré par les Métis comme un tour de force que nous avions résolu tous les deux, ou plutôt comme un don des langues que nous aurions reçu du ciel; car jusque-là notre administrateur avait affirmé l'impossibilité de se servir de la langue tchippewayane avant quatre années d'étude, à cause de l'extrême difficulté qu'on y aurait rencontrée.

L'excellent confrère que je venais remplacer sur l'ile de l'Orignal se chargea de prècher la Passion du Sauveur; mais, dans l'excès de sa timidité, il ne put parvenir à faire prononcer à Pilate la fameuse question : Quid est veritas ? Ceci se conçoit d'autant mieux que le mot vérité et autres substantifs abstraits n'existent point dans les langues sauvages. De sorte que M. Eynard parlait français tout en s'exprimant en tchippewavyan.

— « Lkhou Pilate aoubel'ni… alors Pilate leur dit... (se tournant vers moi :) Vous m'intimidez, sortez donc d'ici. Puis se reprenant : Alors Pilate, voyant les Juifs décidés à faire mourir Jésus, leur dit... (se tournant vers moi:) Quand je vous dis que vous me déconcertez. Je ne puis continuer. Sortez donc un peu... »

Puis, avant que j'eusse pris {e temps d'évacuer ma place, le prédicateur recommenca une troisième fois : « Alors Pilate leur dit. Eh bien, mes frères, il m'est « impossible d'aller plus loin. Douyé, douyé ! Il faut que « j'en reste là. »

Et le bon missionnaire tourna le dos à son auditoire, mis en belle humeur par cette timidité outrée de Pilate.

L'année suivante, pareille aventure arriva à ce même prêtre'« enguignonné ». Seulement il n'alla point jus-

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qu'au prétoire. Il s'arrêta au jardin de Gethsémani après avoir coupé l'oreille à Malchus.

— « Alors Jésus dit à Pierre : Remets ton épée dans « le fourreau; car celui qui se sert de l'épée périra par « l'épée. Puis, se baissant, il... il... » Le malheureux prédicateur s'arrêta, faisant le geste de ramasser quelque chose; mais sans pouvoir se rappeler le terme dènè naneltsi, qui exprime cette action.

Il n'acheva point sa phrase, l'auditoire se mit à rire, et l’orateur déconcerté dut interrompre son récit.

A l'issue de la cérémonie, un des confrères de M. Evnard, qui y assistait, lui dit :

— « Eh! cher maitre, qu'aviez-vous donc pour demeurer court en si beau chemin? Vous alliez si bon train! »

— « Que voulez-vous, mon ami, lui répondit l’ex-garde « forestier, j'avais perdu l'oreille de Malchus et je ne « pouvais la retrouver pour la lui recoller. »

Le 9 avril, il nous arriva de l'extrême nord un courrier qui apportait du fort Youkon, poste anglais de l'Amérique russe, les nouvelles les plus absurdes, les plus invraisemblables, touchant des manifestations spirites. J'en ai dit un mot dans mon premier volume. A cette époque, on n’entendait parler que de cette maladie, dans les Etats-Unis : Le mal des Esprits. Quoi d’étonnant que la contagion eût gagné les deux Écossais solitaires qui desservaient le fort si éloigné de Youkon ?

Un de mes confrères, M. Seguin, qui avait suivi à Youkon le ministre protestant qui s'v était rendu au mois de septembre précédent, me faisait cette communication. Ses lettres me disaient que, sitôt après le départ d'un certain facteur en pelleteries que nous appellerons

‘Voir: En roule pour la mer Glaciale. Paris, 1888, p. 31. Lelouzey et Ané, 17, rue du Vieux-Colomhier,

M. Loon, on commenca à entendre au fort Youkon, à la tombée de la nuit, les bruits les plus mystérieux et les plus sinistres. C'étaient des coups mesurés, frappés contre les cloisons et les portes, dans les greniers et dans les caves, tantôt dans une pièce, et tantôt dans une autre.

Tout d'abord, M. Jones, nouveau chef de ce poste, n'v prêtu aucune attention. Puis il crut à des plaisanteries de mauvais goût. Enfin il s’assura, dit-on, que le fait était inexplicable et que ces bruits insolites n'étaient point humains.

Cependant il n'ajouta pas aisémemt foi à ce témoignage de ses sens. Sa raison préféra croire qu'il était le jouet d’un dérangement cérébral. Alors les coups devinrent des voix qui conversaient ou disputaient dans une langue inintelligible. Mais lorsque M. Jones se précipitait dans l’appartement d'où partait le bruit, il trouvait la pièce vide et silencieuse comme le tombeau.

Le Révérend M., invité à juger de ce phénomène, ouït également les mêmes sons étranges. Le missionnaire catholique, appelé à son tour, n’entendit absolument rien. Il demanda à M. Jones de lui laisser célébrer le saint sacrifice dans la chambre qu'on prétendait hantée. Mais le commis n'y voulut point consentir, parce qu'il ne croyait, disait-il, ni à ces bruits ni à la vertu du saint sacrifice.

Bientôt, continuait la lettre, les bruits se changèrent en vacarme, avec une recrudescence intolérable. Sitôt la nuit venue, les meubles s’agitaient, les ustensiles entraient en danse, les papiers se dispersaient comme emportés par le vent. Alors M.Jone uvait un frémissement de terreur avec horripilat :. Il aurait ,u croire à l'aura qui précède toute névrose, mais voilà : un petit chien qui passait la nuit dans la chambre du commis.

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