‹ Autour du Grand Lac des Esclaves [microforme]Chapitre 14 sur 70 · DES · texte numérisé non relu

DES

couché au pied du lit de son maitre, se mettait à gronder et à frémir aussi. Son poil se hérissait, Finalement, il sautait sur le lit de M. Jones et se réfugiait tremblant sous les couvertures. Voilà une preuve qu’on ne récusera point, si elle est exacte.

M. Jones se contentait alors d'attirer ses couvertures par-dessus sa tête, sans tenir compte de ces bruits insolites, etil parvenait à s'endormir.

Mais quand le charivari était intolérable, il prenait ses couvertures sur son dos, et, suivi de son petit chien, il s'en allait se coucher dans les cases des servants du fort, qui, eux du moins, n'étaient point inquiétés par le ghost.

Ce vacarme n'était pas si régulier qu'il n'éprouvât des intermittences et des répits. Un portrait du père de M. Loon décédé avant été enlevé de la pièce hantée, que ce dernier commis occupait avant son départ de Youkon, pour lui être renvoyé, le tintamare redoubla. On entendait dans la cheminée quelqu'un qui battait le briquet. On chuchottait, on riait à côté de M. Jones. On l’appelait par son nom. Une main frappa des coups sur sa table de travail. Les portes s'ouvraient et se refermaient d’ellesmêmes. Des meubles changeaient de place.

Aujourd'hui, grâce au téléphone et au phonographe, beaucoup de ces bruits sont explicables. Mais il n’y avait ni téléphone, ni phonographe dans l'Amérique Russe, en 1862,

Après un certain temps, ces phénomènes se propagèrent hors la maison du maitre. Ils se firent aussi sentir dans les autres cases du fort. Il y avait alors au fort Youkon un interprète métis français nommé Antoine Houle, mauvais sujet, bigame public et renégat avoué. Un jour que cet homme se trouvait seul dans la cuisine de son patron, il apercut, dit-il, tout à coup devant lui

- CSS

un homme entre deux âges, tout de uoir habillé, ayant une figure triste, jaune, allongée et comme pareheminée. Il était d’une maigreur extrême, et ses cheveux étaient noirs ainsi que sa barbe qu'il portait fourchue.

A la vue du spectre, Houle tomba sur le carreau, privé de connaissance. Quand il revint à lui, il était tout à fait sourd et demeura tel pendant plusieurs jours. M. Seguin ne lui fit recouvrer l’ouie qu’en lui instillant une goutte d'éther sulfurique dans chaque oreille, ‘

D’après la peinture qu'Antoine fit de sa vision, tout le monde s'accorda à trouver au fantôme de la ressemblance avec le père de M. Loon, dont n" avait enlevé le portrait.

Tel est le sommaire suceint des extravagants récits qui m'arrivaient äu fort Youkon. Mon voisin du fort Resolution, auquel M. Jones en faisait également le récit, croyait à l'envoütement de ce dernier. Jusqu'en 1866, c'est-à-dire pendant plus de cinq ans, M. Jones endura patiemment le même vacarme, maigrissant à vue d'œil et en souffrant dans son âme. Enfin, de guerre lasse, il prit le parti de s’en retourner à Toronto, son pays natal, où il n’arriva que pour mourir de consomption.

Avec son départ tout rentra dans l'ordre, et l’on n'entendit plus parler d’esprits-frappeurs, au fort Youkon; mais l’on assure qu’. n s’éloignant, le ghost aurait prédit qu'on entendrait bientôt parler de lui dans le Mackenzie.

Fait singulier, la barque qui transporta M. Jones du fort Mac-Pherson av fort Simpson, ne fut point à l'abri des trac'isseries spirites. Tonus ceux qui s'y trouvaient entendirent des coups qui y étaient frapres, et cette barque en demeura infectée comme de là malaria. En 1861, refaisant moi-même le trajet dans cette embarcation, je percus, et toutes les personnes au nombre de

cinq ente) entre Coup:

barq:

sur | les b:

Ce

à L'ea Norn arrêté geurs Au ne cr repas:

et ve Indier coups barqu le boi:

mes € mon v faire b Rév s'éloig barque vitesse Bonne chemi Nat les tri M. Jon Ces

DES ESCLAVES Do

“D 5 crilfiée nr

vant cinq qui couchaient avec moi dans la barque hantée,

née. M entendirent distinctement comme moi, pendant la nuit,

ent entre dix heures du soir et trois heures du matin, des coups secs au nombre de trois, frappés de partout dans la privé barque, sur les bancs, sur les gaillards, contre les parois,

à fait { surle mât, le long du sweep, sur les colis et même contre

guin les bâches qui nous servaient de tentelet.

Dutte Cela eut lieu sousle morne appelé le Rocher qui trempe . à l'eau, promontoire élevé qui se trouve entre les forts tout Norman et Simpson. Le ghost de M. Jones s'était-il

ssem- arrêté en ce lieu désert et aride, pour tracasser les voya-

evéle D geurs au passage ?

Au risque de passer pour superstitieux, — ce que je récits ne crois pas ètre cependant, — je dois ajouter qu'ayant a fort repassé, onze ans après, en ce même lieu pendant l'été, récit, et y ayant campé sous la tente, avec M. Seguin et deux 1866, Indiens dindjiés, je fus troublé toute la nuit par les mêmes ndura coups insolites et inexplicables. Ils retentissaient sur notre œil et barque que nous avions échouée, sur les chaudrons, sur il prit le bois de chauffage, sur la tente, dehors et dedans, sur al, où mes couvertures et jusque sur mon oreiller tout contre

mon visage, au point de me réveiller en sursaut et de me n’en- faire bondir lorsque je me rendormais.

ukon ; Réveillé et parfaitement calme, j'entendais les coups

prédit DS séloigner et prendre, en marchant, la direction de la

enzie. D barque d'où ils semblaient m'appeler en redoublant de es du M vitesse et d'intensité, me conviant à retourner au fort l'abri DS Bonne-Espérance ; car je prenais alors et avec chagrin le aient chemin du retour.

cette Naturellement, je méprisai ces invitations étranges,

a. En : les traitant d'imaginations folles, et luttant, comme

mbar- SR M. Jones, par ma raison contre l'évidence de mes sens.

re de Ces coups étaient frappés en nombres inégaux. Il me

ü6 AUTOUR DU GRAND LAC

prit envie de les compter, afin de m’assurer du degré de confiance que je pouvais y attacher. Je n’obtins que les lettres H. G. et pas autre chose. H. G. H. G...….. Mais ces lettres sont le chiffre de l’apôtre de l'extrême nord, Henri Grollier, dont le zèle religieux et quelquefois outré m'était bien connu, et dont M. Loon avait été l'ennemi déclaré.

Que faut-il penser de ceci ? Ma foi, je n'en pense rien. Errat qui putat. Voilà cependant une belle page pour madame Lucie Grange et pour son journal spirite, /a Lumière, Fiat lux !

Si, en 1865, M. Seguin n'ajoutait pas plus foi que moi aux manifestations spirites du fort Youkon, il me citait cependant d'autres faits curieux où l’on ne peut que voir une manifestation de la justice ou de la miséricorde divine.

Un serviteur canadien, nommé Jeannet Ruel, refusa par trois fois au missionnaire d'assister à la messe, le saint jour de Noël, alléguant sans cesse quelque misérable excuse pour ne point quitter sa partie de cartes.

Le soir du même jour, selon la coutume écossuise, il y eut au fort, à l'issue du repas du Christmass-day, de ces jeux chers aux montagnards, qui consistent à faire assaut de force et à luiter de souplesse.

Ruel, qui était d’une vigueur peu commune, fitapporter deux sacs de balles pesant chacun un quintal, il les suspendit à chacun de ses petits doigts, et paria qu'avec ces fardeaux ainsi disposés, il ferait à la course trois fois le tour du fort.

On tint le pari.

Hélas! le malheureux ignorait qu'il venait de ratifier dans cette stipulation le terrible châtiment que Dieu allait luiinfliger, pour le mépris de sa loi trois fois exprimé.

Au pas päl pret deat mas dans

Rt auta de Î:

patri d'épi

bons Youk léven femn Roug goutt sauts les Ir honn la co Ouya:

Vre mène

rré de ue les Mais nord, outré nnemi

e rien. > pour te, la

1e moi citait 1e voir corde

refusa sse, le misétes.

ise, il ay, de à faire

porter es susec ces fois le

atifier Dieu primé.

DES SECLAVES 97

Au troisième tour, et bien qu'on eût conjuré Ruel de ne pas aller au delà de deux, le malheureux Canadien, plus ple qu’un mort, laissait choir les poids suspendus à la première phalange de ses auriculaires, lésés par ce fardeau, et tombait lui-même à la renverse comme une masse inerte, étouffant, geignant, écumant et se débattant dans une hideuse transe de mal caduc.

Dieu venait de le frapper d’épilepsie.

Quand l'accès fut passé, Jeannet, qui, au fond, était un chrétien, accourut chez le missionnaire :

— « Ah! mon père, lui dit-il tout en larmes, qu’ai-je fait? C'est bien par ma faute que Dieu m'a puni de mon irréligion, de mon respect humain. Je l'ai bien mérité. »

Ruel déplora sa faute ; mais le châtiment devait durer autant que sa vie. L'année suivante, il quittait le service de la Compagnie d'Hudson, et regagnait le Canada, sa patrie. En 1871, j'appris sa mort. Il avait eu quinze accès d'épilepsie le même jour.

L'accident arrivé à Ruel avait jeté du froid au cœur des bons Highlanders, ses compagnons presbytériens du fort Youkon. Parmi eux, se trouvait un Métis savanais wesléven, nommé William-Charles Burke, que sa jeune femme Annie, ma compagne de voyage depuis la Rivière- Rouge, était allée rejoindre. Tous deux avaient quelques gouttes de saïg écossais dans les veines. C'étaient des sauts-en-arrière très peu blanchis, quant au visage; mais les Indiens les plus doux, les plus affectueux et les plus honnêtes, quant au cœur. Leur extérieur même gagnait la confiance, et les sauvages s'accordaient à dire que Ouyam ne leur donnait que de bons conseils.

Vrais ou illusoires, innocents ou malins, les phénomènes spirites qui se passaient autour de Burke, au fort

à D eus Don CEE

Page 1