‹ Autour du Grand Lac des Esclaves [microforme]Chapitre 15 sur 70 · JS AUTOUR DU GRAND LAC · texte numérisé non relu

JS AUTOUR DU GRAND LAC

Youkon, avaient considérablement ébranlé ses opinions méthodistes.

Un soir du mois de décembre, que Burke faisait la conversation avant souper, au coin de l’âtre dans lequel pétillait un grand feu de sapin, les compagnons de William le virent tout à coup lever la tête d’un air stupéfait, mais sans épouvante, fixer l'angle du plafond situé au-dessus de son lit, rester bouche bée et le regard rivé sur ce coin pendant quelques minutes; puis soupirer et demeurer réveur le reste de la soirée.

L'Algonquin n’est pas expansif. En vain les compaenons de Burke le questionnèrent-ils sur son excentricité. I ne répondit à aucune de leurs demandes, refusa de souper et alla se jeter sur son lit d’un air dolent.

Quand il fut seul avec sa femme, William parla.

— « £y ! Annie, si tu savais ce que j'ai vu...

— « Ce que tu as vu ?...

— « Oui, ce que j'ai vu, avant le souper.., là,.. à cette place, au-dessus de notre lit... »

La jeune femme fit un geste d'effroi.

— « Oh ! n’aic pas peur, Annie, ce n'était rien de terrible. Rien, au contraire, qui ne fût consolant. Eh! bien, là, à cette hauteur, m'a apparu une belle femme assise en l'air et tenant dans ses bras un enfant beau comme le jour. Elle m'a tendu un chapelet, et l'enfant un livre de prières en langue crise, dans lequel j'ai reconnu un de ceux que les prêtres catholiques distribuent à leurs néophytes.

« C'est bien vrai, ce que je te dis là, Annie. Je ne ments point. Ne serait-ce pas Mary and the Child? »

Annie écoutait d'un air incrédule et railleur. Elle haussa les épaules, fit entendre un éclat de rire moqueur et traita son mari de visionnaire et de fou.

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C'est toujours ce qui se dit en pareilles circonstances.

Mais William était convaincu d’avoir été l’objet d'une communication céleste et miséricordieuse. [Il en parla à mon confrère, M. Seguin, se fit instruire des vérités catholiques, demanda le baptème selon le rite de la véritable Église, et le recut après avoir abjuré l'erreur de Wesley.

Quant à Annie, elle s'obstina à demeurer protestante, plus fidèle que jamais à assister aux prêches du Révérend M., bien qu'il ne füt pas méthodiste mais anglican.

Cependant, à quelque temps de là, ce fut au tour de cette femme simple et bonne à demander le baptème catholique. Son changement fut aussi subit et étrange que celui de son époux; mais elle le dut à une autre cause.

— « La nuit dernière, dit-elle à son mari, j'ai fait un rève extraordinaire et effrayant. J'étais sur le bord d’un fleuve, seule, désolée, sur un rivage aride et affreux où j'étais en proie à un effroi dont il me souviendra iongtemps.

« Tout à coup, je t'apereus, Willie, sur la rive opposée. Tu y étais avec nos enfants, gai et joyeux, dans un pays plantureux et magnifique. Je te tendis les bras pour que tu vinsses me chercher ; mais tu m'as crié : « Non pas, « non pas. C'est à toi de venir nous rejoindre. »

«À ce moment je me suis réveillée, inondée de sueur et en proie à une agitation indicible. Aussitôt j'ai eu l'explication de mon reve. Maintenant mes doutes se sont dissipés. Je ne veux plus appartenir à Wesley mais à J.-C. Je ne serai heureuse que lorsque je serai de la même religion que toi, »

Voilà de quelle manière singulière ces deux êtres si bons furent appelés à la vraie foi. On peut nier le miracle.

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Il n’y en eut aucun pour d’autres que pour les ayants droit; mais 1l n'est pas moins vrai que ces deux âmes recurent l’une éveillée, l’autre à l’état de sommeil, un avertissement d’un genre spirituel tout différent de ceux qui agitaient et troublaient Jones, Antoine Houle, ïe ministre et consors.

Les deux Savanais ne résistèrent point à l'appel surnaturel ; et, à cette humble soumission de leur esprit, ils durent le bonheur de leur ménage et la joie de nosséder la vérité.

J'ai connu et fréquenté William et Annie Burke, au fort Bonne-Espérance. Ils ne démentirent jamais la bonne opinion qu'ils avaient fait concevoir d'eux, à Youkon. Mon cœur se fond d'émotion et de regret au seul souvenir de ces chrétiens des déserts arctiques, que nos pays civilisés, sceptiques et illuminés ne produisent plus.

Le 15 avril, M. Eynard partit pour le fort Raë, et me laissa entièrement seul pour six mois sur l'ile de l'Orignal; seul avec un chat pour tout compagnon, et un régiment de rats et de belettes pour dévorer ma substance.

Dans mon grenier, les hermines se chargeaient bien de donner la chasse aux muriens, sauf à commettre ensuite plus de déprédations qu'eux. Les steeple-chase que ces gracieux vermiformes donnaient aux rongeurs, leur pâture, transformaient mes nuits en insomnies prolongées. Mais au rez-de-chaussée, où était ma chambre, il était nécessaire qu’un chat fit bonne garde.

Nonobstant la bonne volonté de Mitis, il ne se passait pas de nuit qu’une souris ou une gerboise ne s’introduisit dans ma cellule, et ne s’y livrât à une foule d’évolutions que je comparais volontiers à la gymnastique des esprits

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DES ESCLAVES 61 frappeurs du fort Youkon. J’entendais leurs petites griffes écrire sur mon papier. Je les sentais parcourir mon lit en tous sens comme des estafettes, et me passer sur le visage comme des feux-follets. Elles poussaient l’audace jusqu'à grignotter mon oreiller. L'un de ces esprits-ronseurs, Sans doute moins expérimenté que les autres ou peut-être plus distrait, porta même ses incisives à mon oreille droite. Je frappais des mains et subito la gent trotte-menu, dégringolant des hauteurs où elle évoluait comme les Liliputiens sur le ventre de Gulliver, repassait sous ma porte et transportait dans une autre pièce secs chats spirites.

Je ne savais comment me délivrer de ces esprits-rats, lorsque j'avisai un moyen simple et efficace. Je placai un baril plein d’eau dans ma chambre. Je disposai sur le baril une planche dans laquelle j'avais pratiqué une bascule. Sur cette bascule je collai du gain et un morceau de lard. Je fabriquai une manière de rampe pour que les souris pussent atteindre la plate-forme de ma petite guillotine, et je me couchai plein de joie et d'espérance, la tête remplie de desseins pervers.

Le résultat couronna mes efforts. Dès la première nuit, il se noya dans mon baril trois gerboises et une belette. Depuis lors j'eus l'agrément de voir tous les esprits-frappeurs, rongeurs et grignotteurs qui hantaient la grande maison où je vivais seul, diminuer de jour en jour, au fur et à mesure que mon baril s’en remplissait.

Je n'étais pourtant pas seul sur l'ile de l'Orignal, Quatre miens serviteurs partageaient ma solitude de Robinson, vivant à quelques dizaines de mètres de ma demeure. C'étaient le Canadien Narcisse Pépin, factotum de la mission et père de six enfants, le Tchippewayan Jean Beau-Chemin, que nos lecteurs corinaissent déjà,

le pècheur Z'tatsan-Khé ou la Patte de Corbeau, et un jeune Tchippeway de quinze printemps, venu de la Rivière-Rouge avee moi et nommé Tabachach. Ses parents étaient servants au fort Resolution, mon voisin.

Tabachach était un chasseur adroit. Il me nourrissait d'ortolans des neiges qu’il tuait de ses flèches. En moins d'une heure il en assommait une trentaine. Ces oiseaux sont tout blancs, gras et un excellent manger. A la fin de septembre, les petits oiseaux blancs (emberiza nivalis) descendent des terres polaires où ils ont passé l'été, et se rendent jusque dans les champs moissonnés du Canada et des Etats-Unis du nord, où ils hivernent.

La première neige d'automne les fait revenir du nord. La première poudrerie les voit s'abattre sur la terre reblanchie comme leur robe, et y picorer par bataillons pressés.

Le froid s’accentue-t-il avec la gelée et la glace ? Pst! plus de bruants des neiges. Ils ont continué leur route vers le midi, qui sera le témoin des joyeux et vifs ébats des petits snow buntlings. Pendant quatre ou cinq mois l'oiseau blanc sera l'hôte intéressant des campagnes dépourvues de verdure et délaissées du laboureur. Il voyage sans cesse et toujours en bande ; car 1l est essentiellement républicain et même un peu socialiste, en dépit de sa blanche livrée. Son nom est légion. Si ce sont ces mêmes ortolans qui succédèrent à la manne, dans le désert de Sin, ainsi que le texte hébreu le donne à penser, d'après Durocher, on concoit que les Hébreux aient pu trouver en eux une nourriture délicate et abondante.

Ces fils des Varren grounds du pôle, que l’on a rencon-

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trés au Groënland et au Spitzherg ! aussi,bien que dans le Mackenzie, fuient les forèts, le feuillage des arbres et le chaume des toits. Ils recherchent les terrains nus, les plaines élevées, les champs vastes, les rivages des lacs et les herges des fleuves.

Au printemps, ils refont leur éternel voyage en sens inverse vers la zone arctique. Ils s'en vont y nicher et y élever leurs petits. Ils nous arrivaient du Canada exténués de fatigue et de faim ; car leur route est longue et il v a bien peu de terres cultivées sur leur trajet. Sitôt arrivés, 1ls s'abattaient avec joie dans mon petit champ semé et remué, Aussitôt ils se mettaient à l'œuvre comme nos moineaux, dont ils sont les cousins germains et qu'ils remplacent dans l’autre hémisphère. Ils en ont les allures, la familiarité, la gentillesse, et mème la rapacité. Mais il leur manque des charmeurs comme aux innombrables pierrots des Tuileries et du Luxembourg.

Tabachach aurait pu me faire une ample provision d'ortolans des neiges, à l'instar des Esquimaux, qui en sont friands? ; mais je préférais qu'il s'employât à la chasse du gros gibier qui fourmillait dans l'estuaire bourbeux de la rivière des Esclaves. Les eaux en étaient littéralement blanches de cygnes, d'oies, d’outardes, de canards, de plongeons, de macreuses et de sarcelles. Grèbes, macareux, arlequins, foulques, damiers et mouettes v tenaient compagnie aux grues, aux butors et aux ràles de rivages. On y vovait aussi des pélicans.

Dans ce carrefour, formé par des courants multiples et couvert de bancs de vase, on se serait cru au lendemain de la création. Quand cette armée de palmipèdes et d'am-

‘ Audubon.

* Audubon.

L'HERRE

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