OS AUTOUR DU GRAND LAC
Les six mois de solitude que je passai sur l'ile de l'Orignai, furent pour moi une rude épreuve. Mon àme en ressentit un ennui et un dégoût qui me prouvèrent suraboudamment que je n'éteis point fait pour vivre en anachorète ni même eu cénobite.
A vrai dire, rien de morne comme l'ile de l'Orignal : quatre kilomètres sur deux d'un sol aride et caillouteux, à la végétation maigre et résineuse. La forme de ses sapins les fait ressembler aux cyprès d'un cimetière turc.
Le lac des Esclaves y est plat, immense, sans rivages comme sans montagnes. À peine y distingue-t-on les bàtisses du fort Resolution qui rampent sur une pointe basse, à six kilomètres de l'ile, de l’autre côté d’une baie vaseuse.
Je menais, sur l'ile de l’Orignal, à peu près la même vie de Robinson qu'à la Providence. Après la messe, déjeuner et travail aux champs ; car je cultivais moi-même mon jardin. De 9 à 10, heures j'étudiais le tchippewavan avec la fille aînée de mon serviteur Pépin. Puis je faisais l'école jusqu’à midi, et je préparais et prenais mon second repas.
En guise de récréation, je faisais un tour de chasse sur l'île, ou bien j'herborisais, je cueillais des baies sauvages, je faisais une promenade en pirogue d’écorce.
De 2 à 5 heures, je me remettais encore à faire l’école aux enfants sauvages, le métier le plus abrutissant que je connaisse.
A 5 heures, Z'khounélyel, un vieil aveugle nommé le Ver du Renne, venait s'asseoir chez moi pour me raconter les légendes des Dènè Couteaux-Jaunes. Il n’en sortait qu'à 7 heures; encore fallait-il souvent le congédier. Ces contes formaient le sujet d’une version que m’expliquait, le lendemain, Marie Pépin. Pour thème, je composais
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Enfin, l'exercice du soir pour les Tchippewayans — quand il y en avait, — terminait la journée, comme il l'avait commencé,
Mes chasses étaient rarement fructueuses. L'ile de l'Orignal ne nourrit que des cogs de bruyère, en été, et des gelinottes, en hiver. Bien souvent je rentrais la carnassière vide, faute d’avoir rencontré autre chose que des étourneaux aux cris aigres,et des litornes à la poitrine pourprée qui me saluaient par des: «crébillon ! crébillon !» répétés,
Mais le moineau blanc couronné {fringilla leucophrys) me charmait par ses questions sans cesse réitérées d'une voix claire et suave : « Oh! dear, what can the matter be? » (Oh! mon cher, qu'elle peut donc être cette affaire ?) » Üar ce petit oiseau parle anglais, comme tous les oiseaux du reste. Il la demandera longtemps cette solution, le cher petit, avant qu’un philosophe ou un amant ait pu deviner l’objet de sa peine et lui en donner l'explication.
Tel est, en effet, le sens qu'un poctique médecin anglais a trouvé dans le refrain délicieux de cet oisillon ; et j'avoue que, cette fois, Richardson a rencontré juste. Bien plus prosaïques, les Dènè Esclaves font dire au même oiseau: « A'fwè-khe-gottiné békke hotsékluya ! » (Les gens des montagnes Rocheuses sont bien drolatiques !)
Assurément les bonnes gens n'ont pas bien rencontré en fait d'onomatopée.
Au mois de juin, les Déné affluèrent à Saint-Joseph pour y suivre les exercices de la mission du printemps. J'en comptai 660, dont je dressai une statistique exacte par peuplades et par familles, avec les noms et prénoms de chaque individu. Depuis lors, je fus fidèle à faire ce