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CHAPITRE IV

Les Anglais ct les Français au grand lac des Esclaves

Topographie du grand Jac des Esclaves. — Hearne, Pond et Mackenzie. — Métis et cfüreurs de bois français. — Expédition désastreuse de Franklin. — Sir Georges Back au fleuve des Baleines.— Anderson et Stewart, — Premiers missionnaires français. — Réputation des Français chez les Danites. — Tactique de la Compagnie d'Hudson pour l'élimination de l'élément français. — Arrivée des Petits n’Anglais. — Canadiens et Canaks. — Métis francais et Métis anglais.

Le grand lac des Mamelles (7'hou fsoué), connu des Canaiens e' par eux des Européens sous le nom de grand lac des Esclaves, doit ce nom à une tribu dènè qu'y trouvèrent les premiers explorateurs, celle des £'tcha Ottiné où gens (vivants) à l’abri, sous-entendu des montagnes Rocheuses, Indiens dont les complaisances extrêmes et la servilité voisine de l’abjection leur valurent le nom d'Esclaves, tant des Anglais qne des Français.

Quant à eux, ils appellent Samba tchô tooué, lac des Grosses-Truites, cette petite mer intérieure qui jouit, dans leurs fastes légendaires, d'une réputation magique. Elle est considérée, en effet, comme le royaume et le séjour de prédilection de Fa-foèdh-nonttay, le Déchu qui a traversé le: ciel, et c'est de là qu'il accourt à tire-d'aile à l'appel des sorciers.

Le lac des Esclaves, l’un des plus vastes bassins d’eau

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douce du Nord-Ouest, s'étend du 1i2° au 119° 30° de longitude ouest de Paris, et transversalement, du 61° au 63 de latitude nord. Composé d’alluvions, au sud, de roches de fusion, au nord, son lit n'est pas considéré comme bien profond, du moins sur le trajet du fleuve qui le parcourt en entier du sud-est au nord-ouest. A l'extrémité occidentale du lac, il sort sous le nom de Dés nedhè yasè où Grande Rivière d'en bas. C'est son nom tchippewayan. Les Esclaves le nomment 7i-kka; les Peaux-de-Lièvre, Nakotsia Koteho ; les Loucheux, Nakocht:0 ondpig ; et enfin les Esquimaux, Æour-vik ou Grande Rivière. Tel est aussi le seul et unique nom queles Métis francais donnent. au fleuve Mackenzie; car c’est de lui que je parle 1e1.

Le grand lac des Esclaves en est comme le bassin d'épuration.

Ce vaste dépotoir ne recoit pas moins de vingt-cinq cours d'eau. Le 7heè-lasè-Nène où Pays du bout des Rochers, qui occupe le sud, en fournit sept. L'Otoel-Nène ou Terres stériles, de l’est, en déverse trois. Le Z'oatsan oltinè-Nènè, au nord, ou Pays des Couteaux-Jaunes, en donne treize. Enfin, de la Vétii-Nène ou Terre du Partage, qui sccupe le nord-ouest, il en découle quatre.

Sur ces vingt-cinq rivières, cinq sont de première

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Tsa-tchéghé où Queue aquatique, qui vient de l’est, la Tsan-toié dès ou rivière du lac Excrémentitiel, la /Æa-X(6 déssé ou rivière aux Prèies, plus connue sous le nom de Hay-River ou rivière aux Foins, et enfin la Z'sa-dès ou rivicre aux Castors. Ces deux derniers cours d’eau entent dans le lac à son extrémité occidentale. J'ai découvert cette dernière rivière en 1878.

Ce fut l'Anglais Samuel Hearne qui découvrit officiel-

lement le grand lac des Esclaves, en 1772, pour le compte de l'honorable Compagnie de la Baie d'Hudson. Il y arriva par le côté sud-est, où il releva plus ou moins exactement, et en leur laissant leurs noms danites, les rivières de la Poudrerie, du Loup, des Mamelles et du Rocher. [l se rendit à la rivière des Esclaves par celle des Poissons-Bleus ou Z'séttiné.

Huit ans après, le Canadien anglais Peter Pond descendit au grand lac des Esclaves en suivant la rivière de même nom. [l traversa le lac du sud à l’ouest, et trafiqua avec les Indiens sur la Grande-Ile, delta supérieur du Mackenzie. Mais il n'alla pas plus loin.

En 1789, le chevalier Alexander Mackenzie, facteur en chef de la Compagnie franco-écossaise du Nord-Ouest, renouvela la même tentative; mais, lui, descendit jusqu à la mer Glaciale le beau fleuve qui, depuis lors, porta son nom.

Un vieux patriarche Métis-francais du pays, François Beaulieu, avait conservé un souvenir vivace de ces deux expéditions. Dans une des visites qu'il me rendit à l'ile de l'Orignal, pendant l'été de 1865, il me fit, en langue tchippewayane, le récit circonstancié de l'arrivée des explorateurs canadiens au grand lac des Esclaves. C'était un de ses topiques favoris. Il Ie racontait à tous les nouveaux missionnaires. Je l'écrivis sous sa dictée pour en enrichir ma collection naissante des 7radilions indiennes du Canada nord-ouest !.

Beaulieu mourut àgé de plus de 101 ans.

Au lac des Esclaves, je fis encore la connaissance de deux vieux Métis franco-dènè, tous deux septuagénaires. L'un, Louis Caven, était le fils d’un Parisien qui était

‘ Paris, 1886, Maisonneuve et Ch, Leclerc, éditeurs, 25, quai Vol taire. (Prix : 7 fr. du.)

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venu s'échouer obscurément chez les Tchippewavans. Je l'aurais deviné à son langage plus châtié que celui de la cénéralité des Métis, à son accent plus pur; mais surtout à son scepticisme, Ce vieillard à cheveux blancs était une sorte de Voltaire pour le physique : figure intelligente, mais fourbe, cauteleuse et grimacante; sa politesse obséquieuse était accompagnée de ce sourire sardonique et vouailleur de gavroche, qui vous nargue en affichant la supériorité.

Depuis trois ans, le malheureux s'était vendu aux protestants., Pour du thé, de la farine et du sucre, il reniait la foi de ses pères, son baptême et la religion de ses enfants ; il mettait tout en œuvre pour servir la cause des anglicans et leur gagner les Tehippewayans déjà chrétiens ou sur les rangs du catéchuménat.

Par ane contradiction qui s'est rencontrée en certains personnages, Cayen joignait la plus grande dévotion au chapelet et aux images, à cette profession ouverte d'irréligion. Arracher chapelets, croix et médailles aux sauvages, les pousser par les épaules chez le ministre, lorsqu'il était de passage au fort Resolution ; puis prier Dieu à deux genoux, dans le secret de sa case, en invoquant sur les grains la bonne Sainte Vidrge, voilà ce que mainte personne avait pu constater. Une dévotion de brigand napolitain.

Eh bien, Louis Cayen, deux fois excommunié, apostat et persécuteur de la foi, mourut comme un prédestiné. Il se confessa avec piété et componction, et, dès qu'il vit entrer le prêtre qui lui apportait les sacrements, il se jeta à bas de son lit comme Léonard de Vinci, et ne voulut recevoir son Sauveur qu'à genoux sur le plancher de sa pauvre cabane. 1] mourut en récitant pieusement son chapelet comme un Dominicuin.

Métis et sauvages dirent de lui:

— « En voilà un qui a bien volé le paradis. S'il y va, nous irons tous assurément, »

Ce fut son oraison funèbre.

Tout autre était son beau-frère, Baptiste Le Camarade de Mandeville, un Métis d'origine normande. Beaucoup plus ignorant et bien moins intelligent que Cayen. il était d'une nature franche, droite et foncièrement chrétienne. $Ses cinq fils étaient des modèles de vertus, surtout son ainé, Baptiste de Mandeville, homme d'une innocence de vie étonnante et d’une sagesse de sachem.

Si j'ai parlé de ces deux hommes, c’est que le second fut interprète de sir John Franklin, lors de sa premitre expédition de 1820-23, et que, plus tard, tous les deux aidèrent M. Mac-Leod à construire le fort Reliance, pour le compte de l'expédition de sir Georges Back, à l'extrémité orientale du grand lac des Esclaves.

La présence dans ces parages subarctiques de Métis français très âgés et nés dans le pays mème, tels que Beaulieu, Poitras, son beau-frère, Caven, Le Camarade, Lafleur, de Charlois, les frères Touranjeau et autres, nous est une preuve que nos compatriotes devancèrent nos bons voisins d'outre-Manche dans les Pays d'En-Haut. Malheureusement, aventuriers sans fortune, coureurs de bois obscurs, gens sans lettres ni but avoué, ils ne se soucièrent jamais de revendiquer l'honneur et la gloire d'avoir découvert et habité les premiers ces régions reculées et inhospitalières.

Entre 1789 et 1819, je ne connais aucun document qui puisse jeter quelque lumière sur l'histoire du grand lue des Esclaves. La Compagnie anglaise de la Baie d'Hudson, et la Compagnie franco-écossaise du Nord-Ouest

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remplirent cette période de leurs querelles intestines, que partagèrent les Indiens.

En 1819, le capitaine de vaisseau de la marine anclaise, sir John Franklin, entreprit sa première expédition par terre à la recherche du fameux passage au nord-ouest. Parti d'Angleterre le 22 mai, il perdit beaucoup de temps en route. Il n'arriva au fort #oose-deer ou de l'Orignal, construit sur l'ile de ce nom, au grand lac des KEsclaves, que le 24 juin 1820.

Les ruines de cet ancien poste dela Compagnie du Nord- Ouest étaient sur le rivage oriental de mon ile, à vingt minutes de ma résidence. Il s’y trouve une charmante crique sablonneuse où j'allais souvent prendre des bains. Ces ruines sont situées par 61° 11’ 8" de latitude nord et 11° 51" 37" de longitude ouest de Greenwich, d'après les calculs de Franklin. Leur distance du fort Chippewayan est de 260 milles, soit 418 kil. 840 mètres.

Franklin n'avait conduit avec lui que quatreautres Anvlais, les lieutenants de vaisseau Georges Back et Robert Hood, le D" John Richardson, chirurgien de marine, etun matelot nommé Hepburn, domestique du capitaine. Mais il avait amené du Bas-Canada seize voyageurs d'oricine francaise, qui, à cette époque, étaient encore considérés comme des auxiliaires indispensables et la condition sène qué non de réussite de toute entreprise en pays neuf. De nos jours, les Métis les ont avantageusement remplacés !.

Franklin avait aussi avec lui quatre interprètes, deux

! Voici les noms de ces seize vaillants coureurs-de-bois devenus explorateurs arctiques : Joseph Pelletier, Matthieu Pélonquin dit Crédit, Salomon et Jean-Baptiste Bellanger, Joseph Benoît, Joseph Gagné, Pierre Dumas, Joseph Forcier, Ignace Perrault, François Samandré, Gabriel Beauparlant, Régis Vaillant, Jean-Baptiste Pa-

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